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http://www.archive.org/details/leglobe23sociuoft 



LE GLOBE 

/// 
/JOURNAL GÉOGRAPHIQUE 



.!^ 



^ORa^:NrE 



SOCIÉTÉ m mmm m geive 

^_3^^r /'^^^>•:?.-■^' 
TOME VINGT-TROISIÈME 



L 



Quatrième Série — Tome III 



BULLETIN 

18 84 



GENÈVE 

LIBRAIRIE R. BURKHARD 

SUCCESSEUR DE TH. MUELLER 

2, place Molard, '2 

188i 



0- 

t. ^3-^i 



9-1 . iD . cs" 



1%° «. 



BULLETIN 



EXTRAIT 

DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ 

Session 1883-1884. 



SÉANCE EXTRAORDINAIRE DU 26 OCTOBRE 1883 
à 3 heures, 

SUR LA CATASTROPHE DU DÉTROIT DE LA SONDE. 

M. de Seyff fait d'abord la description du délroit de la 
Sonde, puis il rappelle les éruptions de volcans et les trem- 
blements de terre qui ont eu lieu à Java dans les temps his- 
toriques, depuis 158(i jusqu'à nos jours, en particulier, les 
éruptions du Tombora (10 avril 181o), et du Galœngœng 
(8 octobre 1822). Il arrive ensuite à celle du Krakatao, du 27 août 
dernier, dans l'île de ce nom, à 35 kilomèties ouest de Java. 
Avant d'en enlamer le récit, M. de S. entre dans des détails 
très intéressants sur la géologie de Java et de Sumatra; con- 
liairement à ce que l'on avait cru d'abord, on y a constaté 
l'existence de gisements tertiaires anciens; à Sumatra, les 
couches tertiaires anciennes sont en majorité sur les couches 
plus récentes, tandis qu'à Java celles-ci sont plus fréquentes 
que les anciennes. La pointe occidentale ou presqu'île mon- 
tagneuse de Java consiste en une masse vitrifiée de porphyre; 
les îles du détroit, à l'exception de trois du groupe des Jut- 
phen et Brabantstiœdje, sont d'origine éruptive; en résumé, 



4 m'LI.ETIN. 

il fxislo enire J;iv;i et SiiiiialiM une grande analogie géolo- 
gi(i:n. 

Yenaiil au ié''il de la cataslroplie, M. de S. Tait (Tahoi'd jus- 
lice des nouvelles inexactes, fantaisistes et extravagantes 
jUiMiées au premier moment [)ar (piehiues journaux, entre 
aulies [lar le Ddilii Ncics, de Londres qui, avant (pi'auciiii 
ra|>;(Oi-t put être arrivé en EiH'ope ou en Améri(]ue, publiait 
un artirle où il entremêlait les noms de lienx, et donnait, 
connue actuels, des événements survenus dans les éruptions 
on les tremlilements de terre antérieurs, jetant ainsi inutile- 
ment l'angoisse d;'.ns bien des familles qui ont des parents ou 
des amis dans les îles de la Sonde. Le désastre était déjà assez 
con<idéral)Ie pour qu'il n'y eût pas besoin de l'amplifier. 

(7esl le l'az de marée (lui, cette fois-ci, a été le principal 
agent desti'ucleur. 

A Java la première lame avait nue hauteur de 13'" à .*50"; 
elle a été le plus terrible dans le détroit, à Dwars-in-de- 
We.L'. A plus de 12o kilomètres de Krakatao, dans la rade de 
Batavia et dans son voisinage, sa foixe était encore assez 
grande, pour casser comme de la paille de vieux canons aux- 
quels un navire de guerre était amarré. Sur la côte occiden- 
tale, à Anger.à Tjeringin, à Paninibang, elle a Italavé tout le 
rivage, jusqu'aux collines à deux kilomètres et demi dans 
r intérieur, l'asant tout, villages et forêts, laissant un désert 
ou marais de boue l'ecouvei't de débris tl'arln'es et de maisons, 
eniremêlés de milliers de cadavres; cependant, la plus grande 
partie de ceux-ci ont été entraînés à la mer; un navire en a 
renconti'é hors du déli'oit de telles masses que le passage en 
était obstrué. — Les demeures européennes, chinoises ou 
mai lises de la côte de Mérak. situées de 150 à 300 pieds au-des- 
sus du niveau delà mer, ont disparu; seuls, un Européen et 
deux indigènes ont eu la vie sauve. Plusieurs petites îles, 
entie auti-es celle de Temposa, ont eu le même sort. — Sur la 
côte septentrionale de Java, le village de Karang Antœ (baie 
de Bantam), et la ville chinoise do Kramat. ont éié détruits, 
plusieurs villages indigènes envahis par l'eau ont plus ou 
moins soHtTert,etplusd8 300 de leurs liabitauts ont été noyés. 
M. Morris, commandant d'un steamer anglais, qui a pa^sé le 
détroit, une semaine après le ilésa>tre, a raconté ijue de tous 



PROCES- VERBAUX. 

côtés l'aspect était horrible : ruines partout, rien que îles 
rochers nus, la mer chai-riant des cadavres, des arbres 
entiers et des masses ponceuses de (i à 7 pieds de hauteui-. 

Qui pourra, dit M. de S., donner une idée de l'iinmerisité 
des forces qui ont fait (hsparaiire l'île de Krakatao,!on,uuede 
\0 kilomètres, large de à 7 kibtmétres, haute de S'i'i'^ 
au-dessus de la mer, celle-ci ayant en oulr-e une pr'ofondeur 
de 30 à 70 brasses (l™ 60), et qui, au nord de la place où elle 
se trouvait, ont fait surgir une rangée de 16 cratères volca- 
niques, et oïd divisé en cinq parties l'île de Dwars-in-de- 
Weg. Des îlots et l'ochers ont disparu, tandis que d'autres ont 
surgi ailleurs, et le fond du détroit a été profondément modi- 
fié. La terre a été secouée jusqu'à Dell, côte occidentale de 
Sumatra, à 13S0 kilomètres; des pierres ont été lancées par- 
dessus les montagnes justpi'à Serang, capitale du Bantam, à 
75 kilomètres et des cendres granulées, en énormes masses, 
jusqu'à Batavia. Pendant la matinée du 27 août, les cendi'es 
ont obscurci l'ouest de Java, le détroit et le sud de Sumatra; 
à Batavia même, on a dû allumer le gaz et les lanternes des 
voitures! et les pressions atmosphériques étaient telles, (|irà 
chaque détonation le gaz s'éteignait. Les plus anciens h;i!ii- 
tants disent qu'à aucune éruption pr-écédeitte, ils n'avaient 
entendu des coups ni i\e<. bruits aussi terribles; plusieiiis 
familles à Batavia et à Weltevi'eden n'osant l'ester dans leurs 
maisons, passèrent la nuit dehors, dans leurs voitures. 

M. de Seyfï donne un extrait du journal de bord du navire 
américain Bérénice, venant de New-York, avec un charge- 
ment de pétrole: 

« Dimanche 26 août, 2 heures après midi, 20 milles au sud 
de Sumatra; en avant, ciel noir et menaçant, cargué les voiles 
supérieures. 

4 heures : temps plus menaçant, rentré toutes les voiles 
de hune. 

6 hem es: terribles coups de tonnerre et éclairs; tout à 
coup, forte pluie de cendres, il fait obscur. 

Minuit: la pluie de cendres augmente; elles sont mélangées 
de pien-es ponces. Tonnerres et éclairs terribles; à chaque 
moment des globes de feu tomljent sur le pont et éclatent en 
étincelles ; le; timonier reçoit une secousse dans le bras, les 



6 BULLETIX. 

(iriKMiieiits en cuivre de l;i hiiire deviennent d'une chnleuf 
lirùl.inlc; le c;i|)il;tine avant louclié un conla.w mélalli(|iie 
reçoit un choc (jui le force à lâcher prise; son hras l'esle (|uel- 
qiies minutes engourdi; les matelots se plai.iiiienl aussi de 
secousses. On couvre de voiles les ouveiMures de la (-aie, pour 
empécliei' le pétrole de prendre feu; l'on fait rentrei' tout 
ré(|uipa,ue,le capitaine et son premier officier resi(Mit seuls sur 
le pont. 

È7 août, 2 heures du matin : les phénomènes électriques 
continuent; il y a trois pieds de cendres sur le pont, l'équi- 
page remonte pour les jeter à la mer. 

8 heures : pas de changement, la pluie de cendres aug- 
mente; on travaille continuellement à les Jeter à la mer. 

11 heures : coup de vent terrihle du sud-est. 

5 heures après midi : une énorme lame haute de 20 pieds 
passe par-dessus le navire. 

6 heures : l'ohscurité et la tempête continueni ; à la lueur 
des éclairs on voit la mer couverte de pierres ponces. 

Minuit : le temps paraît vouloir se calmer, les éclairs sont 
moins fréquents. 

28 août, 4 heures du matin : on peut remonter une voile. 

8 heures : on voit de nouveau la lumière du. jour, la masse 
des cendres jetées ci la mer dans ces 34 heures consécutives 
peut s'évaluer cà 40 tonnes. 

Midi : naviguons sous pleines voiles, mais la forte couche 
de pierres ponces retarde la marche. 

Dans l'après-midi, passant à l'est deKrakalao, trouvé celle 
île éclatée ainsi que Dw,irs-in-de-Weg. La mer est pleine de 
pierres ponces. On i'enconti-e de temps en temps des cada- 
vres, » 

Les ravages pi'oduils par l'éruption de Krakatao sont dus 
presque entièi-em^ntau i-az de marée, et celui-ci, dit M. de S., 
a été causé, non |tar l'éruption du volcan, mais par l'etïondre- 
menl de la plus grande partie de l'île qui a occasionné des 
ondes circulaires ainsi qu'il arrive lorsqu'on jette une pierre 
dans l'eau. Ce raz de marée n'a pu atteindi-e aucune des deux 
cotes de l'Amériipe, puisque, à l'est, ses effets ne se sont pas 
fait sentir, sur les côtes de Java, au delà de Samarang, 
au nord de l'île, tt de Tjilatjap^ au sud; à l'ouest, on ignore 



PROCES-VERBAUX. 7 

avec quelle force et jusqu^à quelle distance il s'est fait sentir 
sur les côtes de Sumatra, mais il a été observé dans le golfe 
du Bengale, à Ceylan, aux iles Maurice, de la Réunion et de 
Madagascar. 

Quelle a donc été la cause du phénomène observé non 
seulement sur la rive américaine du Pacifique, mais dans 
l'Atlantique, à Colon, isthme de Panama, à Suez et en Europe h. 
Rochefort? M. de S. n'admet pas que le raz de marée de Java 
ait pu faire le tour, soit du cap de Bonne Espérance, soir de 
la Terre de feu, et il émet l'hypothèse d'une vibration de la 
masse de notre planète; un savant français, M. Daubrée, 
a aussi émis l'opinion que, dans ces mouvements de l'onde, 
il faudrait tenir compte de la propagation des vibrations par 
le sol; mais dans le cas actuel et dans l'hypothèse de 
M. de S., il faudrait admettre une vibration verticale a tra- 
vers le diamètre de la terre, et par conséquent supposer que 
l'intérieur de celle-ci formerait une masse compacte et ne 
serait plus rempli de la matière originaire vaporeuse ou 
nébuleuse. 

Vu la longueur de cette communication, la séance fut levée 
après que M. de S. eut reçu les remerciements de la Prési- 
dence, et recueilli les applaudissements mérités de la nom- 
breuse assistance, pour son travail si complet, dont nous 
n'avons pu donner qu'un extrait bien abrégé. L'hypothèse de 
M. de S. a été développée par lui, et discutée à l'occasion de 
la revue des faits géographiques de 1883, dans la séance du 
11 janvier 1884 (voir plus loin le compte rendu de cette 
séance). 



SEANCE DU 9 NOVEMBRE 1883. 
Présidence de M. le D"" Dufresne, vice-président. 

Au début de la séance, M. Dufresne exprime le regret 
qu'une indisposition empêche M. le président de Beaumont 
d'assister à la séance. 

Le bureau s'est occupé du cours de géographie. Après le 
succès de l'année dernière, il a été heureux d'obtenir de 
M. Rosier qu'il donnât, cette année-ci, un nouveau cours en 



8 lîULLETIX. 

deux séries, l'une sur rindo-Cliiiie et la Chine, à parlir du 
20 novembre, l'autre sur rEuro[»e septentrionale, à parlir du 
8 janvier. 

Le secrétaii'e général, M. L. de Sloulz, donne lecture de la 
traduclion du procès-verbal des séances de la Session de 
l'Association des Sociétés suisses de géograpfiie,qm a eu lieu à 
Zurich. 

Dès lors la Société en a reçu, du nouveau Voiort^ la tra- 
duction oflirit'lle (|ue nous puljlions in extenso. 

Assemblée générale de r Association des Sociétés suisses de 
Géographie, l'es o,6 et 7 août 1883. 

En considération des affaires nombreuses, et quelques- 
unes même assez compliquées, dont notre Société a été char- 
gée, en sa qualité de Société dirigeante, soit « Vorort, » de 
V Association pour la période 1883-84, par la dernière assem- 
blée générale de l'Association suisse de géographie, à Zurich, 
notre comité, dans sa séance du 18 octobre 1883, a ciu 
devoir décider de publiei' un rapport succinct sur la marche 
des délibérations de cette assemblée, et de communiquer ce 
rapport à tous les membres de notre Société, en y joignant 
un tableau des objets dont l'exécution ultérieure nous a été 
confiée. 

Les sociétés suivantes étaient représentées à h réunion des 
délégués, du 5 août, à l'Hôtel National à Zui'ich: 1" la Société 
de géograpliie commerciale de la Suisse orientale à Saint- 
Gall (Vorort, président iM. Scherrer-Eugter); — 2° la Société 
de géographie de Genève ; — 3" la Société de géographie de 
Berne; — 4° la Société cartographique de Zurich (comme 
future section éventuelle de l'Association). 

N'étaient pas représentés: l"La Société suisse de topogra- 
phie, à Genève ; — 2" le Département fédéral du commerce 
et de l'agriculture; — 3" la Société d'histoire naturelle et de 
géographie d'Hérisau. 

La discussion est ouvei-te par le rapport de M. le profes- 
seur Amrein, sur les travaux du Vorort pendant Tannée de 
sa gestion, et notamment sur les décisions prises par lui, en 
ce qui concerne les résolutions de l'assemblée générale de 
Genève, en 1882. 



PROCES- VERBAUX. 



9 



Notons à cel égard les objets suivants : i" liiilialive des 
négociations à entamer pour l'adoption d'un méridien inilial 
unique; cette (lueslion disparaît des tractanda par le fait que 
le gouvernement des États-Unis d'Amérit]ue a déclaré, il v a 
quelques mois, êlre disposé à repi-endre lui-même ces négo- 
ciations pour son compte. 

2° Reproduction de la vieille carte suisse d'Aegidius 
Tschudi, dont il n'existe plus que deux exemplaii-es. Celle 
reproduction a été faite d'une manière soignée. 

3" Pi-oposiiion Liardet, tendant à la confection de caries 
administratives de la Suisse par l'Administration fédéiale. 
Celle proposition a été reconnue inexéculahle; on a donc été 
obligé de passer outre. 

4° Subventions à accorder aux explorateurs suisses et aux 
expéditions commerciales. Celle question, importante aussi 
bien pour la science que pour le commerce et l'induslrie de 
noire pays, a donné lieu à une discussion approfondie, qui a 
abouti à cbarger le nouveau Vororl d'étudier les voies el 
moyens de soutenir, à l'occasion, les entreprises de ce genre, 
et h lui imposer, en particulier, pour lâche d'examiner 
comment on pourrait engager la caisse fédérale à concourir 
à ce but par des subventions. 

5° M. le prof. Amrein fait, sur Vémigration et son organi- 
sation, une longue conférence, dans laquelle il part du point 
de vue que Ton ne pourra jamais arriver à rien de bien, si 
l'on ne considère el ne traite cet objet comme une question 
nationale. La décision est réservée à une réunion ultéiieure 
des délégués, jusqu'au moment où l'on aura pu prendre, 
auprès de M. Tschudi, membre de la commission nommée 
par le Consed national pour étudier la question, des rensei- 
gnements sur les données recueillies par cette commission. 
6" Proposition de la Société de géographie de Lyon, ten- 
dant à ce que les légendes des sceaux apposés sur les lelti-es, 
etc., par les bureaux de poste suisses, porlenl, outre le nom 
du lieu, le nom du canton; renvoyé pour démarches ullé- 
i-ieures au nouveau Vororl. 

Dans la seconde réunion des délégués, du 7 août à 7 heures 
el demie du soir : 

1° On annonce que la commission du Conseil national 



10 P.ULLIOTIN. 

chai'gée de la question île rémigralioii, a i-enconlré un accueil 
1res froid, entre antres auprès de la Société du (liùlii; qu'en 
(•onsé(iuence il convient de surseoii' à toute démarclie et 
décision; néanmoins M. le prof. Amrein est invité cà commu- 
niquer son travail et ses notes au nouveau Vorort, pour que 
celui-ci puisse en faire usage plus tard, si l'occasion s'en pré- 
sente. 

2» A la séance du o août, M. le prof. Amrein, dans son 
rapport sur les travaux du Vorort soilanf, avait exprimé le 
viRu que le Vorort suivant fût obligé de présenter un rappoit 
(lu même genre. Sur l'observation qu'une obligation de cette 
nature ne saurait être imposée que par le règlement, cà con- 
dition que celui-ci fût complété dans ce sens et que l'obliga- 
tion fût imposée également cà tous les Vororts futurs, la pré- 
sentation et la publication de ce rapport ont été laissées à 
l'appréciation du Vorort en charge. 

30 La proposition faite par M. le colonel fédéral Meister, 
conseiller national, el agréée par l'assemblée génércile du 
7 août (malin), tendant cà ce que, dans son rapport annuel 
de gestion, le Vorort aitcà présenter aussi à l'assemblée géné- 
rale une liste des ouvrages les plus importants concernant la 
cartographie el la géographie publiés dans le courant de 
l'année écoulée, donne lieu à une assez longue discussion, 
dont le résultai est de laisser au Voroi't le soin d'examiner si, 
dans ce travail, il ne sei'a pas nécessaire d'adoplei- une sub- 
division, pai- exemple, par langues ou par pays. 

A la première séance publique, qui eut lieu dans la matinée 
du iS août dans la belle Aiila de l'école Escher-Linth, on eut 
l'occasion d'entendre les conférences suivantes, annoncées 
par le programme, savoir la conférence : 

a) du D"" Hermann Brunnhofer, bibliothécaire cantonal à 
A;ii-au, sur la patrie primitive des Germains; 

b) de iM. le D'' Edouard Pétri, professeui- agrégé à l'uni- 
versité de Berne, sur l'organisation communale el le paysan 
russes; 

c) de 1\!. Ch. Faure, secrétaire de la Société de géographie 
de Genève, sur la pari des Suisses dans l'exploration et la 
civilisation de l'Afrique : 

d) de M. le prof. K. Keller, à Zurich, sur les conditions 



PROCÈS- VERBAUX. 



11 



géo;ïrapliiques de la faune de l'Afrique orientale, nolammeiil 
sur le liUoral de la Mer Rouge. 

Ces conférences ne donnèrent pas lieu à discussion. 

Dans la seconde séance publique, le 6 août, après midi, on 

entendit : 

a) M. F. Milllhaupt-de Steiger traiter la question des 
moyens de rendre les travaux des congrès internationaux 
plus fi-uctueux; l'orateur constate que les décisions et postu- 
lats adoptés par les congrès, sont, à peu d'exceptions près, 
des enfants mort-nés, par la raison qii\aucun organe ne 
prend à cœur de les exécuter, ou ne possède les i-essources 
nécessaires à cet effet. Il est de la compétence et du devoir 
des Sociétés de géographie de veiller à ce que les décisions 
des congrès soient portées à la connaissance du public, et 
d'attirer sur elles l'attention des intéressés. Pour cela, \\ 
conviendrait de créer une Association générale desSociétés de 
géographie, à la tête de laquelle serait placé un organe central. 
L'assemblée se déclare en piincipe d'accord avec Toi-ateur, 
et charge le Vorort d'étudier ultérieurement la question. 

h) On entend ensuite la conférence de M. le D^ Hotz, pro- 
f^'sseur au Gymnase de Bàle, sur la culture, le travail et la 
mise en valeur de la soie. 

Notre Société s'étant prononcée en principe contre les 
séances de l'apiès-midi, atln de permettre aux membres de 
visiter l'exposition de Zurich, l'un des principaux motifs qui 
ont engagé à convoquer l'assemblée générale à Zurich, les 
conférences de MM. Reymond et Hoch, qui avaient été fixées 
au 6 août pour l'après-midi, sont retirées. 

A la troisième séance publique, dans la matinée du 7 aoùl, 
furent données les conféiences : 

a) de M. Fruh, instituteur à Saint-Gall. sur le développe- 
ment de l'enseignement géographique dans les écoles pri 

maires, et 

b) de M. Eni. Luthy, instituteur au gymnase de Berne, sur 
l'étal de l'enseignement de la géographie dans les écoles pri- 
maires et moyennes du canton de Berne. 

Le débat auquel ces deux conférences donnèrent lieu, 
aboutit à la décision suivante : 
L'Association se fait un devoir : 



12 lU'LLETIN. 

a) (reiu'OiH';i;;t'r I.i luihlicaiion (riiii iniimiol scohiii'e el 
familier de géographie, praliqiie el hien rédigé et, à cetelTel, 
elle cherchera à s'cnleinh-e avec des personnes compétentes; 

b) d'examiner les moyens de permellre à tout élève de se 
prociirei", pour ses éludes, une carie de la Suisse Itonneel à 
bas prix, el de rendre renseigaeinenl plus piolllahle |)ar la 
création el l'emploi de reliefs. 

c) M. le colonel fédéral Meister, conseiller national, parle 
d'une nouvelle mélhoile de cartogra[)lne, ayant |)our oltjet 
d'unir à l'exaclilude malhémalique des caries militaires luoder- 
nes, les condiiions d'une bonne exécution artistirpie, satisfai- 
sant Treil, tout en tenant compte du caractère de la contrée. 
Dans le cours de son exposé, le colonel fédéral Meister pro- 
pose que, dans son rapport de gestion, le Vorort présente 
une nomenclature des publications cartograpiiii]ues et litté- 
raires les plus importantes. 

d) Comme suite à cet exposé, M. l'ingénieur Rob. Lauter- 
biirg, de Berne, donne quelques explications sur le principe 
de Venseignement de la cartographie dans les hautes études, 
el, en ce qui concerne la représentation carlograpiiique, 
aboutit, d'une manière générale, aux mêmes conclusions que 
M. le colonel fédéral Meister. 

e) Les conférences de M. de Beaumoiit, président de la 
Société de géographie de Genève, sur ^influence hydrologi- 
que des forêts, et de M, le pasteur Ftirrer, de Zuiich, sur 
Vétat actuel de la civilisation eu Palestine, ne donnent lieu 
qu'à quelques observations et questions, auxquelles MM. les 
conférenciers répondent directement. 

La série des conférences fut close, le 7 août après midi, par 
les explications fournies par MM. le prof. Amrein et F. Milll- 
haupt, cartographe, dans la section cartographique de l'expo- 
sition de Zurich, sur l'histoire de la cartographie en Suisse 
et l'état actuel de celte branche importante dans notre pays. 

Nous terminons ce résumé succinct des principaux travaux 
de V Association des Sociétés suisses de géographie en 1883, en 
faisant observer que les communications ultérieures sur 
celle assemblée concernent le Yorort de Saint-Gall, sortant de 
charge. 

Rappelons seulement en quelques mots quels sont les 



PROCES- VERBAUX . 1 o 

objets à liqiiulei-, dont cette assemblée générale a nanti notre 
Société comme Vorort : 

1" Iiivitei' la Société d'histoire natirrelle et de géographie 
d'Eérisau et la Société de cartographie de Zurich a se faire 
recevoir comme sections île noire Association ; 

2° Hédii-ei- un rappoil sur les travaux du Vorort peudani 
sa geslion d'une année, et donner, en même temps, une liste 
des ouvrages cartographiques iittéraiies qui ont paru dans le 
coui-ant de cette année; 

:>° Faire des démarches en vue d'obtenir nue subvention 
fédérale pour des voyages d'explorations scientifiques et des 
expédil ions commerciales; 

4" Étudier le travail de M. le prof. Amrein sur l'émigra- 
tion ; 

ri" Demander à TAdministralion des postes suisses de faire 
compléter la légende des sceaux des bureaux de poste 
(motion de la Société de géographie de Lyon); 

(? Étudier la (piesiitui de la création d'un organe central 
pour toutes les Sociétés de géographie, proposition Mûllhaupt ; 

7" Préparer la publication d'un ouvrage populaire d'ensei- 
gnement et de lecture familière sur la géographie; 

8" Chercher à obtenir la confection de reliefs et d'une 
bonne carte à bas prix pour les écoles. 



M. Fanre ajoute que le procès-verbal n'a pas pu parler de 
l'amabilité parfaite avec laquelle nos' Confédérés de Saint- 
Gall et de Zurich ont reçu ceux des membres des Sociétés de 
Berne et de Genève qui ont pu assister à cette réunion, ni de 
Pespoir donné pai' M. le D"' en droit, Conrad Escher, piési- 
deid de la Société cartographique de Zurich, de voir pro- 
chainement une Société de géographie se fondei- dans cette 
vdle; la petite conféiléralion s'augmenterait d'un quatrième 
menihre, peut-être même d'un cinquième, M. le D-' Hotz, 
ayant promis de travailler à créer une Société de géographie 
à Eàle. — Quant aux séances de travaux, le programme 
étant trop chargé, deux des membres de la Société tie Berne 
ont dû renoncer à communiquer leurs mémoires, ajournés à 
l'année prochaine, pour laquelle Berne a été nommée 



14 iu:lm<:tin. 

Yorurt. — Parmi les travaux lus dans la séance du malin du 
second jour, ceux de MM. Friili, de Saint-Gall, et Lùlhy, de 
Berne, sur renseignement de la géograpliie dans ces deux 
caidons, viennent s'ajouter heureusement à ceux de MM. Tliu- 
(litlium, D"" Hotz et Baiid. sur le même enseignement dans 
les cantons de Zurich et de Tliurgovie, de Bâle, de Neuchà- 
tel et de Genève. — Le procès-ver l»al n'a pas pu parler non 
plus de la séance qui a eu lieu à l'exposition cartographique 
où M. le professeur Amrein a, pendant plus de deux heures, 
tenu sous le charme de sa parole ses nomhreux auditeurs, 
heureux de faire, sous la conduite de ce guide autorisé, l'un 
des organisateurs de celte partie de l'exposition, et le rédac- 
teur du catalogue de la partie cartographique, la revue des 
cartes qui permettait de suivre toute l'histoire de la carto- 
graphie suisse, depuis la carte de Peutinger jusqu'à celle du 
général Dufour, ainsi que celle des plans de cadastre et des 
reliefs, une des gloires de l'exposition. 

Passant à la mention des principaux faits géographiques de 
r année, M. le président Dufresne relève surtout : 1° le con- 
grès géodésique tenu à Rome, dans lequel les savants qui y 
étaient réunis ont émis le vœu qu'un méridien universel 
unique, celui de Greenwich, fût adopté, et en même temps 
que l'heure universelle fût élahlie sur ce méridien. — La 
solution de la question est réservée à la réunion à laquelle le 
gouvernement des Étals-Unis a invité les États civilisés à 
envoyer des délégués. — 2° L'expédition de Nordenskiold 
iiu Gi'oenland,pays dont le changement de climat présente un 
si grand intérêt. Au moyen âge celte contrée était une terre 
verte, peuplée, ayant des évêchés chrétiens; aujourd'iiui c'est 
une terre arctique, ne produisant que de maigres récolles, 
<lans des parties très restreintes, avec très peu d'hahitants. 
Un [)hénomène analogue s'est produit dans la partie septen- 
trionale de l'Islande, d'où la population a émigré au Brésil; 
l'empereur a donné à ces arrivants des teri-es inhabitées de 
son vaste empire; mais la dilTérence des conditions climato- 
logiques les a obligés à renoncer à celte région tropicale; ils 
se sont dirigés vers le Manitoha. La question du change- 
ment de climat du Groenland est assez importante, pour que 
le rapport de l'expédition Nordenskiold soit attendu avec 



PROCÈS-VERBAUX. 15 

impatience, par les Américains surtout, qui ont hâte de pou- 
voir en comparer les résultats avec ceux des découvertes rela- 
tives au Gulfstream. 

M. Dufresne rapporte encore avoir eu un échange très 
aimable de lettres avec M. Mallet, attaché au ministère des 
Étals-Unis à Washington, à l'occasion de la communication 
lue Tannée dei'nière, sur les populations de langue française 
aux Étals-Unis et au Canada. 

M. Fmire passe en revue les progrès de l'exploration en 
Afrique pendant les deiTiiers mois. Il regreile que la Société 
soit privée du plaisir d'entendre : 1° M. Demairey,ingénieur 
des mines, sur son voyage au Niger, à la suite de l'expédition 
du colonel Borgnis-Deshordes, et sur les caries prêtées par 
M. Moynier et exposées dans la salle, des itinéraii-es et des 
territoires entre le Sénégal et le Niger et au delà, relevés par 
les ingénieurs Vallière, Pietri et Derrien; 2" M. le mission- 
naire Jacques, longtemps établi en Sénégambie^ à Sehdiou, 
et qui va repartir pour Saint-Louis du Sénégal, où il est 
appelé à aider à M. Taylor, dans l'oeuvre que celui-ci a enlre- 
pi'ise en faveur des esclaves libérés, sous les auspices de la 
Société des missions protestantes de Paris; 3° le rapport 
annoncé de M. le D*" C. Passavant, de Bàle, sur son voyage à 
la baie de Cameroon. 

Parmi les derniers faits relatifs à Texploration, il signale le 
départ de l'expédition polonaise Rogozinski, pour la région 
des lacs à l'est du golfe de Guinée; sur l'Ogôoné, la fonda- 
lion des stations de Savorgnan de Brazza, et au Quillou, celle 
des établissements du Comité d'études du Haut Congo; puis 
le long du grand fleuve, au delà de Stanley-Pool, les décou- 
vertes de Stanley qui rectifient des erreurs géographiques et 
ethnographiques de son récit :^ travers le Continent mijs- 
térieux: le lac Léopold II n'a pas la direction S.-E.-N.-O. 
indiquée primitivement, il s'étend du N.-E. au S.-O., du 
1°, 40' au 2", 20' environ et, par un émissaire, en certains 
endroits, aussi large que notre petit lac, la Wabouma, envoie 
ses eaux au Qaango qui les appelle au Congo; au nord de ce 
lac s'en trouve un autre, le Mantoumha, dont les rives sont 
extrêmement peuplées, comme certaines parties du centre 
africain, traversées par Pogge et Wissmann. Ce dernier est 



10 lU'l.LETlX. 

eiitié an service de S. iM. le toi des Hel.yes, qui lui fournit 
(les ressources sudi-^aules poui* une e\|iédilion de plusieurs 
années, dans Lnjuelle il éliuliera riivdtom'apliie du hassiii 
niéiidicuial du Conuo. 

Les Allemands, jusi|u'iri exploralein's seulement, voni deve- 
nir cohuiisnteurs en Afrique, par le fait de l'acquisition d'un 
vasie territoire, à Angra Pequena, pour le compte d'une 
maison de Brème, dont les agents importeront, dans ces ter- 
ritoires où travaillent les missionnaires de la Société rhénane, 
les produits européens, en mémo temps qu'ils y établiront 
certaines industries des pays civilisés. 

-M. K. mentionne encH)re le voyage, de Natal au Zambèze 
supérieui-, d'un jeune Écossais, M. Arnot, précurseur de 
MM Coillard et Jeanmairet qui vont s'y rendre très prochai- 
neinenl; — Celui de MM. Edmond Gautier, de Genève, et 
11. Bei-lhoud, de Morges, des stations mi-ssionnaires des Spe- 
lonken, au noi'd du Transvaal, dans la direction du Lim- 
po|)o. La Société peut espérer entendre M. Gautier, qui 
reviendra !)ientôl, raconter lui-même son voyage; — Au nord 
de Zanzibar, les expéditions du D*" Fischer et de J. Thompson, 
par le Kilimanjaro, dans la direction des lacs Victoria et 
Baringo; — Sur le Djouba, celle de G. Revoit qui, parvenu à 
Ganuneb, se propo.se de traverser, par Harrar ou le Choa, 
toute la partie qui le sépare du golfe d'Aden; — au sud et à 
l'est de l'Abyssinie, celle du D^'Stecker, et à l'ouest du même 
pa\s, celle de J. M. Schuver, actuellement sur le Bahr-el- 
Ghazal, d'où l'on espère voir revenir Gottfried Roth dont les 
amis et la famille sont sans nouvelles depuis deux ans. — Deux 
cai-tes de M. le profe.sseur Rosier, faites \^im\'VAfriqîtc explo- 
rée et civilisée, permettaient de se rendre compte des pro- 
giès et des explorations dans la région du Sénégal au Niger, 
ainsi que dans celle à l'est de l'Abyssinie et au sud du détroit 
de Bal)-el-Mandeb. — Les progrès marcheront très rapide- 
ment partout, maintenant que des bateaux à vapeur circulent 
SU!" le Haut Niger, sur le cours moyen du Congo, et bientôt 
sur le Zambèze, le Tanganyika et le lac Bangouéolo. Nos com- 
patriotes y prennent part au Niger, au Cameroon, au Vieux- 
Cala!)ir, où un ancien élève du Polytechnicum de Zurich va 
élre chargé de la direction d'un steamer, le David William- 



PROCÈS- VERBAUX. 17 

sort, pour la mission de la UniledpreshylerianChurcb ofScot- 
land, à Angra Pequena, an Zamhèze, au Linipopo, au Choa, 
au Soudan; c'est une raison pour que nous nous inléressions 
toujours plus à l'œuvre scientifique et humanitaire africaine. 

M. Moynier présente à la Société une collection de pho- 
tographies, à lui envoyées, par M. J. Prost, un de ses corres- 
pondants, explorateur de la Guinée. 

M. de Seyff attire l'attenlion de la Société sur une carte, 
dans laquelle sont déjà inscrits les premiers travaux de recon- 
naissance et de sondages faits dans le déti'oilde la Sonde, depuis 
le cataclysme de Krakatao, et sur d'anciennes caries de l'ar- 
chipel indien, en particulier sur une carte de 1529, dans 
laquelle n'apparaît pas l'île de Bornéo; il présente aussi une 
carie de la Nouvelle Guinée, dressée par la marine hollan- 
daise, à partir du 141° à l'est du méiidien de Green\vich, jus- 
qu'à la côle^ qui n'avait pas été visitée depuis le voyage de 
Cook. Il veut bien faire hommage de la carte du détroit de 
la Sonde à la Société, au nom de laquelle le président le 
remercie. 



SÉANCE DU 23 NOVEMBRE 1883. 
Présidence de M. H. Bouthu.lier de Beaumont. 

Le président exprime le regret qu'un deuil de famille ne 
lui ait pas permis de terminer le travail qu'il préparait sur 
les grands faits géographiques de l'année. Il lient aujourd'hui 
à reprendre la question du méridien initial, et donne lec- 
ture des résolutions adoptées à Rome, avec recommandation 
aux gouvernements de prendre comme méridien initial celui 
de Greenwich. 

Le rapporteur, M, le professeur Hirsch, de Neuchàtel, n'a 
pas fait, du projet de M. de Humboldt de faire passerle méri- 
dien initial par \e pic de Ténériffe, ni de celui de M. H. B. de 
Beaumont de le faire passer parle détroit de Behring, un 
examen aussi sérieux et complet qu'on était en droit de Tes- 
pérer. M. le pi'ofesseur Thury avait envoyé à la commission 
un mémoire qui n'a pas été mentionné dans les séances. 

M. de Beaumont refait l'historique de la question auxcon- 

LE GLOBE, T. XXIIl, 1884. 2 



18 BULLETIN. 

grès fie 187o, 1878, 1880, 1881, jusqu'à la session des Socié- 
tés suisses de géof>i-apliie, à Genève, en 1882. Il a rempli, au- 
près du Conseil fédéral le mandai dont elles l'avaient chargé, 
et a été très surpris d'apprendie que celui-ci avait donné 
comme instructions à son délégué au congrès géodésique de 
Rome, M. Ilirscli, de se prononcer en faveur du méridien de 
Greenwich. Les considérations que l'on fait valoii" en faveur 
de ce méridien sont d'une grande valeur, mais elles ne sont 
pas délerminantes. La navigation n'a plus, au point de vue 
scientifique, qu'une valeur relative. Le chiffre de la marine 
ne doit pas non plus l'emporter dans les discussions entre 
savanis. M. de Beaumont exprime son opinion sur la mission 
actuelle de la géographie, de la cartographie, de la géodésie, 
et sa surprise du choix proposé d'un ohservaloire insulaire, 
et de Fahandon des travaux français de triangulation sur 
lesquels ont été raccordés ceux qui ont servi de base à l'éta- 
blissement de la carte de la Suisse. A son avis, le méridien 
initial doit être basé sur les travaux d'un observatoire conti- 
nental, neutre et central, comme le serait celui de Venise, 
par exemple, à 10 degrés juste de celui de Paris. 

M. de Beaumont publiera son travail à part, avec des déve- 
loppements que ne comportait pas sa lecture dans une séance 
de la Société. 

M. le professeur Tlmrij e\\}\\q\ie qri'W a rédigé son mémoire 
à l'occasion de la réception de deux travaux, proposant 
conmie méridien initial le sommet de la gi-ande pyi'amide de 
Gizeh, point stable, moins facile à déplacer ou a faire sauter 
par la dynamite qu'un observatoire. Il a examiné la question, 
à un point de vue exclusivement scientifique, et a exposé les 
résultats de son examen, dans les Archives de la Société des 
sciences naturelles. Des exemplaires de son mémoire ont été 
envoyés à la Commission réunie à Rome, qui en a pris con- 
naissance. 

Sur l'ensemble, M. Thury était d'accord avec M. Hirsch. 
Après avoir étudié sept méridiens, il en avait éliminé quatre, 
et n'en gardait que trois : Greenwich, Venise et Gizeh, entre 
lesquels il ne se prononçait pas. Celui de Venise avait l'avan- 
tage du partage des continents en deux grandes masses, du 
grand nombre d'observations sur ce méridien, d'une position 



PROCÈS-VERBAUX . 1 9 

centrale et continenlale. L'anliiiiérulien de Behring sépaie 
rOcéan en deux parties à l'endroit où les navigateurs chan- 
gent de date. Venise coïncide avec Paris à 10° près, ce qui 
pei-mellrait de conserver les cartes dressées sur ce dernier 
méridien. — M. Thury iiidiipie encoi'e la nécessité de distin- 
guer deux sortes de méridien, le méridien d'oljservalion et 
le méridien de compte. I.e méridien d'observation peut 1res 
luen être placé à Venise, tandis que le serait à l'antiméri- 
dien de Behring. 

Le président exprime les remerciements de la Société à 
M. le professeur Thury. 

M. F. de Morsier fait ensuite une communication sur le 
dernier voyage de Prjevalsky au Tfnbel, d'après les Mitthei- 
lungeii de Gotha. L'objectif de l'explorateur était Lhassa; 
mais il fut arrêté dans son voyage par la jalousie du Grantl 
Lama; il décrit la région au nord du mont Bounza, d'une alti- 
tude de 17,000 pieds, les tiibus qui l'habitent, leurs mœurs, 
leurs vêtements, leur industrie, leur lentes, et entre dans des 
détails spéciaux sur le yack, les rites religieux, la polyandrie, 
l'usage des femmes de se noircir le visage, la langue thibé- 
taine, les funérailles, etc. 

Le président remercie M. de Morsier et le prie de tenir la 
Sociélé au courant des explorations actuelles de Prjevalsky, 

11 présente encore M. Alfred Bertrand qui revient del'lnde 
et de l'Himalaya, et que la Société aura le plaisir d'entendre, 
dans la prochaine séance, raconter son voyage à la vallée de 
Cichemire. 

M. Faure annonce enfin que M. Prost, correspondant de 
RL G. Moynier pour V Afrique explorée et civilisée, explorateur 
de la Guinée, actuellement à Territet pour sa santé, viendra 
faire cà la Société une communication sur le pays des Achantis. 

La séance est levée. 



SEANCE DU 14 DÉCEMBRE 1883. 

Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Api'ès la lecture du procès- verbal, le président, vu l'af- 
Iluence des assistants venus pour entendre M. A. Bertrand, 



20 Bl'LLKTIX, 

;ijoiiriic à une aulro séance le rapport du lnireaii, mais avant 
(le lui donner la parole, il présente comme membres élec- 
tifs : MM. Alphonse Gantier. .1. Pi-ost, Alfred Berirand, 
J. Heyeler et Ed^iH' Saiilter, (jui sont admis à riinanimilé. 

y]. A. Bertrand ÏM\ ensuite la couimunication suivante sur 
son : 

Voijncie a la vallée de Cachemire. 

Messieurs, on m'a demandé de vous dire ipielques mots sur 
mon récent voyage au Cachemire, .le n'ai que des notes, 
écrites le plus souvent sous la tenle, et pour lesquelles je 
réclamerai votre indulgence; mais auparavant, veuillez me 
permettre de vous lii'e (juelques pages exti-aites d'un ouvrage 
anglais sur ce pays, écrit par le major Ince et pultlié à 
CaliUtta en 1876, ouvrage (jui me paraît digne de confiance. 

" Le Cachemiie a été souvent comparé à un « joyau » 
ayant, pour écrin, les chaînes grandioses de l'Himalaya qui le 
séparent de l'indoustan et du Thihet. Sa superficie est d'envi- 
ron 25,000 milles cari-és, et l'on estime que sa population 
s'élève à 42o,000 haîiilanis. 

Suivant le traité de 1846, le marajah du Cachemire recon- 
naît la suprématie de la reine d'Angleterre et doit lui pi-é- 
senler, comme tiihut annuel, un cheval, douze chèvres et six 
châles. 

Le Cachemire se compose principalement d'une belle et 
grande vallée, entourée de hautes monlagnes aux sommets 
neigeux; traversée dans toute sa lontiueur par la l'ivière 
Jhelaiii,el frangée,pour ainsi dire, pai- de nombreux vallons. 
Qui n'a entendu parler de ses roses, les plus brillanles que 
la lerreporle, ses temples, ses grottes, ses fonlainessi cl. lires? 
N'est-elle pas célèbre dans le monde entier, pour la beauté 
de ses paysages, son climat délicieux et son sol fertile? C'est 
une oasis au milieu des i-ochers, des neiges, des glaciers.Elle 
est regardée comme un paradis également par les Indous et 
les Mahomélans; elle a été la retraite favorite des empereurs 
mongols, qui y consiruisirent des palais somptueux et y éta- 
blirent des jardins qui font encore l'admiration des voyageurs. 

Celle vallée a une forme irrégulièrement oblongue : 
100 milles de longueur sur 25 de largeur; son altitude est 



PROCÈS-VERBAL'X. 21 

lie 3200 pieJs au-dessus de la mer: les montagnes qui 
l'entourent varient entée 8000 et 13,000 pieds; celles qui sont 
au sud font partie du Pir Panjal; leur formation est princi- 
palement basaltique et >chisleuse, leurs vei'sants son! cou- 
verts d'épaisses forêts. Les chaînes du nord sont plutôt cal- 
caires, leurs plus iiauts pics, tels que le Haramsok, sont 
couverts de neiges éternelles. 

La rivière principale est la Jhelam, l'Hydaspe des Grecs. 
De Kanbal à Baramoula, distance d'environ 60 milles, elle 
est large, tranquille et navigable presque toute l'année ; 
ses rives sont généralement plates, et lors de la fonte 
iieii neiges des montagnes environnantes, en juillet et en 
août, l'eau monte à environ 12 pieds au-dessus de son 
niveau, alors toute la contrée voisine ressemble à un lac; 
il y a eu en 18'j6 et 187J des inondations assez consiilé- 
rables. 

Le climat du Cachemire, vu sa grande élévation, est beau- 
coup moins chaud que celui de l'Inde; dans la partie infé- 
rieure de la vallée il ressemble à celui du sud de l'Europe, 
tandis que près des montagnes, il se rapproche i)lutùt de 
celui de la Norwège ou de la Laponie. 

Les tremblements de terre y sont assez fréquents, et c'est 
pour cette raison, parait-il, que les Cacherairiens construi- 
sent leurs maisons en bois. Vigne dit que le 2o juin 1828, 
1200 maisons furent renversées et 1000 personnes périi-ent. 

Parmi les animaux domestiques, le cheval, la vache et 
le bœuf sont plutôt de petite taille; la vache est pour les 
Indous un animal sacré, et il faut éviter avec soin de froisser 
ce préjugé religieux: les moutons dont la chair est excel- 
lente ne coûtent guère plus de deux à dix francs; les canards 
et les poules sont abondants; quant aux mouches de toute 
espèce, surtout les moustiques, c'est un vrai tléau. 

Les Cachemiriens s'adonnent à l'apicultui-e et récoltent un 
miel excellent; on élève aussi le ver à soie, et cet élevage a 
été entreplis ces dernières années par le gouvernement. Le 
héron est l'objet d'un soin spécial, car ses plumes ont le pii- 
vilège d'orner les turbans des hauts dignitaires. Les animaux 
sauvages les plus nombreux sont les singes, le renard, le 
chacal, le cerf, le daim musqué, le léopard, l'our:, brun, Tours 
noir, et dans les régions élevées le bouquetin. 



22 lUILLETIN. 

Le sol de la vallée est une i-iclie el feilile alluvion; grâce 
à l'almosphère humide el à une lempéraluie fort douce, elle 
produit d'abondantes rt''cr)Ucs de céréales ; aussi le blé se 
vend-il très bon marché; les endroits du sol non cultivés 
sont couverts d'arl)res qui croissent à l'état s;iuvage: noyers, 
mûriers, pêchers, cerisiers, abricotiers, grenadiers, noisetiers, 
pomniiei's, poiriers, [)eupliers, platanes, saules, etc.; on y 
compte aussi dix-huit espèces diflerentes de raisins; le coton 
y est cultivé mais en petite quantité. 

Parmi les nombreuses plantes médicimdes (pie l'on trouve 
à l'état sauvage, on peut citer: l'altsinthe, l'aloès, h rhubarbe, 
la colo(|uinte, le chanvre et bien d'autres enc.ore; l'écorce 
intéi'ieui'e du platane ressemble un peu à du liège, et une 
l'ésine semblable à de la gulta-percha est tirée d'une plante 
appelée dhup ; l'utilité de ces deux derniers produits n'a pas 
encore été complètement déterminée. 

Les versants sud des montagnes environnantes sont cou- 
verts de gras pâturages, tandis que les vers.ints nord le sont 
de forêts épaisses de pins, cèdres déodoras, etc., mais mal- 
gré la fertilité du sol, des famines éclatent souvent dans ce 
pays, vu le mauvais état des routes et la dinicullé (\e:^ trans- 
ports; les conséquences en sont d'autant plus terribles, 
qu'elles sont bien souvent suivies du choléra. 

Les i-essources minéi-ales du Cachemire ne sont jusqu'à 
maintenant que peu connues; on y travaille pouitant le fer; 
le plomb, le cuivre, le soufre y existent pro!)ablement dans 
diverses parties, ainsi que l'argent et l'or, mais on ne 
trouve pas de sel dans le Cacliemire, et cet assaisonnement 
indispensable doit être importé du Pinijab. 

Les habitants du Cachemii'e sont en majeui-e partie maho- 
métans et de la secte sunite; il y a pourtant un cei'tain 
nombre d'Indous, à peu près un septième de la population ; 
ils demeurent pour la plupart à Srinagar et dans les grands 
centres; quoique peu nombreux, ils forment la classe privi- 
légiée, ce qui s'explique par le fait que la dynastie régnante 
appartient à la caste indoue des Dogras, 

La race cachemirienne est fort belle; les hommes sont 
grands, forts el bien bâtis; leur teint est généralement bruni, 
mais souvent, et spécialement parmi les Indous, on trouve un 



PROCÈS-VERBAUX. 23 

leinl clair; leurs trnits sont réguliei-s et bien (.lécoiipés; les 
mahométans rappellent , décidément le type juif et res- 
seral)le en cela aux Palhans. Les Cacliemiriens sont gais, 
intelligents et aiment à s'amuser; ils ont généralement une 
belle voix et cbantent volontieis. La beauté des Cachemi- 
riennes est proverbiale. Le Gacbemirien n'est en général pas 
courageux, et Ton ne peut pas se fier toujours à sa loyauté. 

Le langage de ce pays a un cai-aclère particulier et difïère 
complètement des dialecles parlés dans l'Indostan; c'est un 
prakrit du sanscrit comme l'italien Test du lalin; Vigne 
affirme que, dans cent mots cachemiriens, quarante sont 
persans, vingt-cinq sanscrits, quinze indostani, dix arabes et 
le reste Ibibétains, 

Lors de la conquête du Cacbemire par l'empereur mongol 
Akbar, vers l'an 1388, le costume des Cacbemiriens fut 
cliangé, celui des hommes se compose maintenant de panta- 
lons bouffants et d'une longue cbemise très large; leur coif- 
fure est une sorte de turban en laine appelé pagri; le 
vêlement des femmes consiste aussi en une longue cbemise 
rouge, bleue, verte ou blancbe. avec de larges manches 
comme celles des hommes ; elles portent sur la tète une 
calotte entourée de drap rouge; elles s'ornent aussi de 
bijoux nombreux : boucles d'oreilles, bagues, bracelets, etc.; 
leur manière de se coiffer est très particulière : leurs cbe 
veux sont rejetés sur le derrière de la tête en une infinité de 
petites tresses (|ui s(mt rassemblées, mélangées avec delà laine, 
pour former une longue torsade qui descend jusque sur les 
chevilles; cela rappelle, en plus élégant, la queue chinoise. 
Les vêtements d'été sont en colon et ceux d'bivei- sont 
d'une étoffe de laine assez épaisse. Dans la saison froide 
chaque Gacbemirien, homme et femme, porte avec soi un 
kangri (]ui rappelle un peu les braseros italiens. 

Dame Nature se monti-e généreuse dans le Gachemire. la 
nourrritnre y est abondante et à bas prix. Le revenu moyen 
d'un Gacbemirien peut être évalué à 2 roupies par mois, soit 
5 francs, ce qui leur paraît amplement suffisant pour leur 
procurer nouiriture et habillement, et les maintenir dans 
une robuste santé, en un mol, pour suffire à lous leurs 
besoins. 



24 BULLETIN. 

L'article foiulaïueiilal de la nuiirrilure est le liz, mais le 
blé, l'orgo el le maïs suiil aussi cultivés; en fait de légumes, 
les choux, les navets, les concumtfhes, les laitues et beaucoup 
d'autres variétés, entrent pour une large part dans la cuisine 
cacliemirienne; ils font aussi de la soupe avec les feuilles de 
dent-de-lion et de plantain; ils mangent la tige du lotus ; 
la noix d'eau appelée singliara, réduite en farine pour en 
faii'e du pain, est la principale noiiiTiliiie de ceux (pii vivent 
sur les bords des grands lacs. 

La chair du mouton el de la chèvre est mangée par les 
malK)métans, mais il n'est pas possible de se procurer du 
bœuf, car tuer l'un de ces animaux est regardé par les ludous 
comme un sacrilège, crime qui, il n'y a pas longtemps, était 
encore puni de mort. 

Quant à leur industi'ie, les Cachemiriens sont suilout 
renommés pour le tissage, la broderie el la gravui'e sur mé- 
taux. Les fameux châles soiit faits avec la pai-lie de la toison 
de la chèvre qui se trouve le plus près du corps; d'immenses 
troupeaux de ces animaux pais.sent sur les montagnes du 
Thibet occidental; la manufacture des châles est sous le con- 
trôle du gouvei'nement qui en tire un impôt, et la pureté des 
matières premières est garantie par les fortes pénalités qui 
tomberaient sur ceux qui essayeraient de les falsifier, de là 
leur grande valeur sur les marchés européens. Les châles 
tissés sont les plus duraliles et les plus chers, bien que ceux 
qui sont faits à la main attirent plus l'attention au premier 
abord. 

Comme orfèvres les Cachemiriens .sont 1res habiles ; leurs 
ouvrages en vermeil et en argent massif sont particulière- 
ment remarquables par Télégance du dessin et la beauté de 
la ciselure. 

Avec le cuivre et l'étain mélangés, ils font des pièces 
d'orfèvrerie qui fei'aient croire que l'on a sous les yeux de 
l'argent antique ciselé qui aurait été enfoui dans le sein de la 
terre pendant des années; je ne parlerai pas d'autres chefs- 
d'œuvie comme les cuivres émaillés, etc. 

Les Cachemiriens savent aussi très bien travailler le cuir; 
leur manière de le tanner fait qu'il est d'excellente qualité; 
leui's ai-mes blanches et armes à feu, ont une grande réputa- 



PROCÈS- VERBAUX. 25 

tion. Le papier (qui est doux, fort, et semblable au parche- 
min) est fait avec du chanvre indou à Naoshera, près Siiii;i- 
gar; celte fabrication du papier est un monopole du gouver- 
nement. 

Il se fait un commerce considérable entre le Punjal) et le 
Turkestan oriental, comraei-ce dans lequel le Cachemire 
a sa lai-ge part, mais comme le marajab n'est guère par- 
tisan du libre-échange, ses coffres se remplissent plutôt au 
moyen du monopole. 11 n'y a pas de budget publié par le 
gouvernement, c'est pour cela que les receltes et les dépen- 
ses ne sont pas exactement connues, on croit pourtant (pje 
les revenus s'élèvent à envii-on 10,000,000 francs (forly lakhs 
of rupees), revenu qui découle de diverses sources, soit en 
pailie des patentes et des di'oits d'importation et d'exporta- 
tion et en partie : 

a) Des droits sur les manufactures en généi'al et celles des 
châles en particulier; 

b)DG la part que le gouvernement prélève sur la vente des 
produits du sol, car le sol est considéré comme la « pro- 
priété » du souverain qui, conséquemment, réclame les deux 
tiers de la lécolle; le produit des lacs et rivières est aussi 
considéré comme [)ropriélé i-oyale et constitue un revenu 
important. 

Les principales dépenses sont l'entretien de l'armée, celui 
des routes et des monuments publics et les charges qui se 
rapportent à la magistrature et à la religion. 

On prétend que l'histoire du Cachemire remonte à une 
haute antiquité; la notion du déluge n'y est pas inconnue. 

On dit aussi que Salomon l'a visité et y a introduit le culte 
du vrai Dieu, qui s'y serait maintenu pendant longtemps ; ce 
pays tomba au pouvoir desTartares 100 ans avanl l'ère chi-é- 
tienne; plus tard les empereurs mongols s'en emparèrent et 
le tinrent sous leur domination jusqu'au milieu du siècle 
dernier où il tomba au pouvoir d'un souverain indou dont 
la dynastie règne encore maintenant et est représentée par 
Rambeer Singh, marajab de Jamoo et du Cachemire. » 

Maintenant, Messieurs, j'arrive au commencement de notre 
voyage; mais permettez d'abord que je vous indique notre 
itinéraire de Bombay où nous avons débarqué en jan- 



20 BULLETIN. 

vier 1883, jusqu'au momenl où nous sommes entrés dans le 
Cachemire. 

En quittant Bombay, nous avons passé par Alimedabad 
renommée pour son arrhitecluremaliomélane, qui se distin- 
gue en particulier par la beauté de ses bois sculptés; puis 
Jeypoor, capitale de Tun des États indépendants du Rajpoo- 
tana où nous avons eu la bonne fortune de pouvoir visiter 
une fort l)elle exposition des produits artistiques de l'Inde, 
cuivres repoussés de Bénarès, ivoires de Delhi, mosaïques 
d'Agra, incrustations d'argent de Lahore étofTes du Cache- 
mire, tapis, bijoux splendides, dont quelques-uns envoyés par 
les rajahs des envii-ons, entre autres l'un des plus gros di;i- 
manls qui existent, en un mot une collection de ces richesses 
de l'Inde qu'il est difficile de décrire. 

Nous fûmes aussi témoins d'une fête populaire, à laquelle 
assistait le marajah de Jeypoor. Quel spectacle original et 
intéressant de voir ce prince entouré de ses hauts dignitaires 
et de ces milliers d'Indous aux costumes de fête, aux couleurs 
éilatanles et pourtant harmoniques ; mais aussi (piel con- 
traste frappant ! à sa gauche est assis le résident diplomati- 
que anglais, sans lequel ce puissant potentat n'a pas même le 
droit de lever un soldat. 

Agra, la cité d'Al<:bar, avec ses palais et ses mosquées en 
marbre blanc, entre autres une des merveilles des Indes, le 
Taj, de style sarcenic, de forme octogone, surmonté de 
<iuatre coupoles et de seize minarets: le Taj a été construit 
par Shah Jehan, pour servir de tombeau à sa femme 
favorite, la belle Begam Mumtaz xMahal; Tavernier dit 
que 20,000 ouvriers ont été employés à sa construction 
pendant 22 ans. Suivant l'état de l'atmosphère, ce colossal 
ensemble de marbre blanc se colore de teintes diverses, 
mais rien ne peut se comparer à l'aspect de cette mosquée 
éclairée aux feux de Bengale par une belle nuit d'Orient. 

C'est à Agra que se trouve )e D"" Valenlin, médecin-mis- 
sionnaire établi depuis vingt ans aux Indes; d'après lui, une 
partie de la société indoue se sent remuée par le christia- 
nisme qui y ferait des progrès, et nombre d"Indous instruits 
.sentent et comprennent que le boudhisme et. ses nombreuses 
castes ne peuvent pas marcher de pair avec la civilisation, si 
bien représentée dans ce pays par les Anglais. 



PROCÈS- VERBAUX. 27 

A Agra, nous achetons des chevaux el des tentes et nous 
engageons à notre service un certain nombre de natifs pour 
une excursion de chasse projetée au nord de cette ville; 
après quoi nous nous retrouvons dans la vie civilisée, à 
Delhi. 

Delhi! que de souvenirs ce nom réveille, et combien de 
drames sanglants, combien de traits de bravoure pourraient 
raconter ces murailles éventrées par les boulets des cipaye^; 
les Anglais s'y trouvaient dans la proportion de 1 h 6. 

Mais laissons là ces tristes souvenii's et pénétrons dans 
l'intérieur de la ville; nous voici près du Bazar où se con- 
centre surtout ractivité, et où bien des scènes de mœurs 
peuvent être prises sur le vif; voilà justement une noce qui 
s'avance: le cortège est ouvert par des chameaux montés par 
des cavaliers, porteurs de drapeaux, puis vient la longue file 
des voitures vides et des chevaux de selle capai'açonnés 
envoyés par les parents et amis pour faire figure; en dei- 
nier lieu voici le jeune marié lui-même, à cheval aussi, et la 
figure couverte de franges d'or; mais quelle musique dis- 
cordante! 

Nous allons, comme invités, assister dans la soirée à la 
cérémonie de famille; nous entrons sous une grande véranda h 
éclairée par des globes verts el blancs; le jeune marié est 
assis au milieu de ses parents et amis, tous revêtus de riches 
costumes aux couleurs gaies, mais point de femmes, pas 
même la jeune mai-iée, car aux Indes, les femmes des castes 
supérieures ne se montrent jamais en public et sont toujours 
confinées dans leurs appartements; l'intérêt de la soirée se 
concentre surtout sur une Nautch, danseuse indoue, dont la 
tianse se compose de mouvements gracieux arythmiques du 
haut du corps, des bras et des mains ; elle chante aussi et 
déclame accompagnée par qualie musiciens; par ses panto- 
mines expressives de filer, faii-e de la dentelle, etc., elle 
décrit probablemeul ce que sera dans la suite la vie des 
futurs nouveaux époux; on nous passe, selon l'usage, des 
graines de carimon et des préparations de bétel; le jeune 
marié vient saluer en nous faisant un gracieux salam; il 
peut avoir une douzaine d'années. Voici comment se prati- 
que le mariage aux Indes : lorsqu'un garçon atteint l'âge de 



28 miLl.KTIN. 

10 ou l'a ans, ses parenls s'occupent à lui cliercher nue 
femme dans la caste con-espontlante à la sienne; son épouse 
aura (5, 7, Sou 1) ans! ils sont alors indissoluhlemenl promis 
et liés l'un à l'aiiti'e, jusqu'à un âge plus avancé, époque à 
laquelle une nouvelle cérémonie a lieu. Si, après les fiançailles, 
son futui' époux vient à mourir, la pauvre enfant ne peut se 
remarier, et elle est condamnée à i-ester veuve toute sa vie. 

Parlerai-je encore du vieux Delhi surnommé la Rome 
de l'Asie à cause du numhi-e de ses ruines et édifices si 
remar(|ual>ies, dont le principal peut-èli'e est le Kutub-iMinar, 
tour élevée en l'an liOO par le sultan Sliamo-ood-deen et 
consli'uile en grès louge; elle se compose de 12 colonnes, 
alternant avec 12 angles saillants; elle est divisée en cinq 
étages avec galeries circulaires; sa base à 150 pieds de circon- 
férence; sa hauteur est de 249 pieds. 

Après une nouvelle excursion de chasse à l'ouest de Delhi, 
entre Gurgoon etSounali, nous nous dirigeons vers le nord 
jusqu'à Saharanpoor, d'où nous franchissons à cheval, en 
trois semaines les Sowalik Hills, la Dehra Dun, le teri'itoire 
indépendant de Nahan pour arriver à Umballa ; mais com- 
ment décrire cette vie de camp, de chasse, ces scènes de 
mœurs prises sur le vif el la beauté de la nature qui nous 
entoure? Je n'ose l'entreprendre, et je me bornerai à lacon- 
terdeiix incidents que je lire textuellement de mon journal : 

Un beau malin, nous gravissions les Sowalik Hills pour 
aller à l'aflut du cerf; après avoir pas mal grimpé dans les 
rochers, nous étions immobiles, aux écoutes, nous avions des 
traces de cerfs sous les yeux, lorsque, tout à coup, nous 
entendons, à une centaine de mètres au-dessous de nous, un 
teri'ible rugissement : au premier moment, je crus que c'était 
un roulement de pierres, tant le bruit était fort, mais notre 
chasseur indou nous fit comprendi-e que c'était un tigre ; 
impossible de rien voir tant le fourré est épais; nous restons 
en garde pendant quelques minutes, mais le fauve ne paraît 
pas, et nous continuons notre chasse. 

Quelques jours après, nous arrivions à un village important 
qui sert de frontière entre le teriitoire indépendant de 
Nahan el le Punjab; nous fûmes surpris de l'activité qui 
y régnait; on ne voyait que chameaux d'un côté, et de 



PROCÈS-VERBAUX. 29 

l'antre de nombreux serviteurs dressant des tentes. Nous 
questionnons el Ton nous apprend que le Rajah de Nalian, 
au retour des noces de son fils, doit camper ici ce soir; nous 
nous mettons en marche el nous ne lardons pas à rencontrer 
l'avatil-garde de la procession, des cipayes à cheval, des 
mules, des chameaux chargés de bagages, des éléphants 
majestueusement montés chacun par 4 ou 5 cavaliers, puis 
un bataillon, musique en tête, des palanquins couverts ou 
non couverts, renfermant des femmes au service de la prin- 
cesse. Nous devenons un point de mire pour la population 
qui nous entoure; M""* R. surtout est très examinée. Quelle 
révolution doit s'opérer dans la tête el les idées de ces pau- 
vres femmes indoues, qui sont à un niveau si inférieur <à celui 
de leur mari, à la vue d'une dame anglaise cheminant en 
liberté avec ceux qui l'accompagnent et qui l'entourent 
d'égards. 

Mais, le défdé continue : voici une batterie de montagne 
chargée à dos de mules, puis, non loin de nous, un palan- 
quin s'arrête et il en descend un homme d'âge moyen, vêtu 
de noir, el la lêle couverte d'im bonnet brodé d'or; il 
s'avance vers nous et nous adresse la parole en bon anglais, 
c'est le seci'étaire du rajah qui nous donne divers i-enseigne- 
menls; le cortège, nous dit-il, se compose de trois mille per- 
sonnes, quarante éléphants, etc.; le jeune marié a 19 ans, la 
princesse, son épouse quelques années de moins. Puis, après 
quelques minutes, M. le secrétaire prend congé. 

Mais les heures s'écoulent et voici enfin le cortège de la 
nouvelle mariée : un musicien, porteur d'une immense corne 
d'argent dont il tire des sons aigus précède un palanquin 
rouge richement orné, dans le(|uel se trouve la jeune prin- 
cesse, soigneusement garantie conlie tous les regards; 
puis un certain nombre de palanquins renfermant des sui- 
vantes, et entourés de porte-étendards ; enfin, cette brillante 
vision se peid aussi dans le lointain. Le rajah et son fils, 
suivant l'étiquette, n'apparaîtront (ju'en tout dernier lieu, et 
moulés sur le plus haut des éléphants. Bien lard dans l'après- 
midi, Tagitation et le remous de la foule qui nous entoure 
nous apprennent que le prince n'est pas loin; en elïet, voici un 
héraut d'armes qui nous annonce la venue de son maître en 



30 BULLETIN. 

joiianl sur un double lamliour placé devant lui; à une quin- 
zaine (le pas en arrière, el enlouré de cipayes à cheval, la 
lance au poing, s'avance calmement et lentement un superhe 
dépliant monté par le rajali qui est assis tout près de la léle 
de ranimai, s(ui lils en arrière. 

Le lendemain, nous fournissons noti"e dernière étape et 
nous arrivons à Umballa,nos chevaux à moitié fourbus; nos 
cliarriots attelés de buffles, renfermant nos tentes et nos baga- 
ges, n'arrivent que bien tard dans la nuit; que nous importe, 
nous sommes de nouveau dans la vie civilisée. Nous restons 
([iielques jours à Umballa, ville de garnison, et commençons 
nos pi-éparatifs pour noire future expédition dans le Cache- 
mire; de là nous allons à Meerut, autre ville de garnison, 
réputée l'une des plus agréables des Indes, et faisant un parfait 
coniraste avec la contiée aride qui l'entoure : beaucoup de 
verdure, beaux palmiers, jolis bungalows. C'est à Meerut 
(|u'a éclaté la révolte des cipayes en 1837. 

Notre prochaine visite est pourUmritsur (Amritsa),la ville 
sainte des fiers Sikhs et qui lenferme l'une des merveilles 
des Indes, le Temple doré; ce temple est situé au milieu 
d'une nappe d'eau appelée le lac de l'Immortalité; il se 
relie à la terre ferme par un pont en niai-bre blanc. Nous 
pénétrons dans l'intérieur; le grand prêtre vêtu de jaune 
et entouré d'autres prêtres est accroupi devant les livres 
sacrés recouverts aussi d'un voile jaune; sur la gauche, qua- 
ti'e musiciens jouent en chantant d'une voix lente et nasil- 
larde; au milieu du temple est tendue une pièce d'éloffe sur 
laquelle de nombreux fidèles jettent leurs offrandes : fleurs, 
fruits, pièces de monnaie; nous remarquons aussi dans l'un 
des angles une lampe d'argent qui représente la somme de 
vingt mille francs. La réflexion dans le lac de ce temple aux 
coupoles dorées est d'un effet saisissant. 

A Umiitsur nous visitons des manufactures de tapis; les 
métiers sont des plus primitifs et presque tout le travail se 
fait à la main; nous voyons sortir des dessins et des assorti- 
ments de couleurs magnifiques, des mains de ces pauvres 
ouvriers qui ne gagnent guère plus de 25 centimes par jour. 

Nous continuons notre route vers le nord, et traversons 
Lahore, Jhelium, en suivant la grande ligne du Northei'n 



PROCÈS-VERBAUX. 31 

Piinjab State Railway qui nous conduit à Rawl Pindi. 
Nous n'avons pas une minute à perdre, il faut nous procurer 
une partie des provisions doni nous allons avoir hesoin dans 
le Cachemire, puis il nous faut faire le triage de nos efïels 
particuliers, en prendre aussi peu que possible et les empa- 
queter dans ces cui'ieux paniers recouverts de cuir appelés 
kUters, lesquels remplis, ne doivent guère excéder cinquante 
livres et qui sont portés à dos par les coolies. 

Nous entrons donc dans la seconde partie de notre beau et 
intéressant voyage; nous allons coucher ce soir à Murree 
bien haut dans rHimalaya; nous prenons pour nous y rendre 
l'une de ces voilures de poste à deux roues et où l'on est 
assis dos à dos; nous allons très vile et les chevaux sont 
changés fréquemment. Tout change aussi autour de nous à 
mesure que nous avançons dans la montagne : les palmiei's 
font place aux pins de l'Himalaya aux longues aiguilles d'un 
si beau vert; la température aussi varie considérablement, et 
voici même de larges plaques de neige; c'est le cas de dire : 
les jours se suivent et ne se ressemblent pas, car il y a à 
peine 24 heures, hier au soir, à Lahore, la sueur ruisselait de 
nos fronts. Nous arrivons à Mui'ree dans la soirée; en nous 
réveillant le lendemain matin, la sensation de froid que nous 
avons eue pendant la nuit nous fait souvenir que nous som- 
mes à une altitude de 7000 pieds. 

En sortant de ma chambre j'admire une vue magnifique 
sur les chaînes parallèles de l'Himalaya et les cimes neigeuses 
qui s'étendent au loin; du côté sud Murree s'élage piltores- 
quemenl sui* les flancs de la montagne, tout autour se trou- 
vent plusieurs bungalows anglais bien construits. Les maisons 
des natifs ont toutes un toit plat; ici et Là dans les expositions 
nord, de forts amoncellemenis de neige; Ton nous dit que cet 
hiver il est tombé 22 pieds de neige, et que le thermomètre 
esl descendu à plus de 20 degrés au-dessous de 0. 

Murree est un sanitorium pour les troupes et beaucoup 
d'Anglais établis dans la plaine viennent y passer la saison 
chaude. 

Nous faisons nos préparatifs pour pai'tir le lendemain; nous 
pesons et réparlissons aussi exactement que possible nos 
bagages, provisions, tentes, matériel de campement en lots 



32 BULLETIN. 

(le cinquante livi"es — la charge ordinaire et réglementaire 
(l'un homme clans ce pa\s-ci; — nous avons engagé de vingt 
à trente coolies. 

Le lendemain, de honne heure, les environs de notre 
hahitalion oiïient un aspect pittorescjue; nos coolies arrivent 
les uns après les antres et se groupent autour de la maison; 
le plus grand nomhre sont des Cachemiriens; ce sont en 
général des hommes rohusles, la figure et les membres bru- 
nis, larges d'épaules et foris de jarrets; ils poi-tent des panta- 
lons bouiïanls et une ample chemise de laine grise, plusieurs 
s'enroulent encore dans des châles de même étoffe; les jar- 
rets et le bas de la jambe sont comprimés par des bandages; 
ils ont poui- chaussures des sandales en paille de riz; dans 
les fortes marches ils en usent une ou deux paires par jour- 

Nous ne tardons pas, en passant la rivière Jhelam, de fran- 
chii- la frontière du Cachemire, nous remontons le cours 
de cette rivière, jusqu'à Baramoula, après avoir parcouru 
environ 130 milles (soit 52 lieues) en 6 journées de marche; 
nous tiaversons des vallons sauvages au fond desquels 
mugissent la rivière elle-même ou les torrents qui vont s'y 
jeter; ici et là, dans les expositions abritées, de grandes éten- 
dues plantées d'abricotiers sauvages, maintenant en fleurs, con- 
trastent avec les cimes que nous voyons dans le lointain 
couvertes de neige. Pendant ce trajet nous n'avons pas 
besoin de dérouler nos tentes et pouvons passer les nuits à 
l'abri dans les Rest Houses, bungalows primitifs établis aux 
frais du marajaii du Cachemire. 

Nous avons rencontré en route une caravane de ma?-- 
chands thil)élains qui revenaient de Bombay à Yarcunde, 
leurs solides montures cliargées de ballots d'étofTe; ils calcu- 
laient que, aller et retour, leur voyage fait à pied et à cheval, 
aurait duré, à leur ari'ivée chez eux, près de deux ans; mais 
il faut ajouter, si je ne me trompe, qu'ils avaient profité de 
l'occasion pour faire le pèlerinage de la Mecque. 

De Baramoula, centre important de 800 âmes, où la rivière 
Jhelam perd ses allui-es bruyantes et devient paisible, nous 
continuons notre route en doonga (bateau cachemirien); 
c'est une embarcation de 50 à 60 pieds de longueur, cons- 
truite en bois de pin; sa plus grande largeur ne dépasse guère 



PROCÈS-VEEBAUX. 33 

6 OU 7 pieds; la proue et la poupe sont presque également 
relevées, fond plat; le milieu du bateau est occupé par un 
léger échaffaudage en forme de toit, recouvert de nalles qui 
retombent sur les deux côtés ; cette partie ainsi que la proue 
est réservée au voyageur tandis que le batelier et sa famille, 
habitent la poupe, c'est leur unique demeure; dans notre 
doonga, mari, femme, enfants, grand'mère, tous passent 
leur vie; dans ce home bizarre, la principale pièce de leur 
ameublement consiste en un fourneau de terre sur lequel ils 
préparent leurs tchipaUes (galettes en farine de maïs), qui 
constituent le fond de leur nourriture. 

Tant bien que mal nous passons la nuit dans notre 
doonga et nous nous réveillons le lendemain matin, navi- 
gant lentement, mais enfin navigant, sur les ondes du 
Woolar Lake (altitude 4 à 5000 pieds), le plus grand lac 
du Cacbemire, pittoresquement entouré de montagnes, puis 
nous rentrons dans le cours de la rivière Jhelam (qui traverse 
le Woolar Lake comme le Rhône le lac Léman) ; de beaux 
groupes de platanes s'échelonnent çà et là sur ses rives; 
dans Taprés-midi, nous passons sous le pont de Sambul, 
et quel pont! Les piles rétrécies à leur base sont composées 
de pièces de bois à peine équarries, placées les unes sur les 
autres avec des pierres et de la terre dans les interstices; le 
tablier, tout en bois aussi, est gi'ossièrement travaillé; ces 
ponts, parait-il, offrent beaucoup de résistance lors des gran- 
des eaux. 

Le matin, nous nous réveillons sur le grand canal qui tra- 
verse Srinagar, l'une des capitales du Cachemire. Qiiel spec- 
tac'e pittoresque et caractéristique s'ofTre à nos regards : des 
deux côtés du canal s'élèvent des maisons en bois brun, en 
partie construites sur pilotis; les carreaux des fenêtres sont 
remplacés par du papier; beaucoup de ces constructions sont 
misérables, mais sont écbafaudées pittoresquement; ici et là 
une mosquée au dôme éclatant; nous passons aussi sous les 
arches de plusieurs ponts, construits exactement comme celui 
de Sambul; comme l'heure est matinale, c'est celle où l'on 
va chercher de l'eau à la rivière et faire ses ablutions; voici 
des Cachemiriens accroupis au bord de l'eau et se lavant 
gravement les dents pendant que d'autres procèdent plus 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 3 



34 BULLETIN. 

haut à d'autres lavages. Les femmes ont un costume par- 
ticulier : c'est une sorte de longue et large chemise en 
étoffe épaisse, rouge, verte, hleue, etc. ; pieds nus, elles se 
parent de bracelets et de nombi-eux ornements d'argent; 
beaucoup portent sur la tête une petite calotte rouge; elles 
ont les cheveux divisés en une infinité de petites tresses 
pendant que d'aulies ont une abondante chevelure qui 
tombe sur leurs épaules; les Cachemiriennes ont une grande 
réputation de beauté : leurs cheveux noirs et leurs traits 
réguliers me rappellent le type romain; elles ont en général 
une certaine noblesse et même de la fierté dans toute leur 
prestance. 

Nous sommes suivis par des bateaux de marchands qui 
nous flairent comme un renard flaire sa proie. Nous pas- 
sons devant le palais du marajah; il s'y trouve une mosquée 
adjacente dont la coupole est, dit-on, couverte de feuilles 
d'or pur; et que dire de la quantité de doongas, avec leur 
population flottante, qui naviguent le long des rives; puis, la 
rivière fait un coude, et voici parsemés les bungalows 
réservés aux familles anglaises qui viennent séjourner ici 
pendant la saison chaude. Nous nous rendons chez un grand 
commerçant de Srinagar nommé Summud-Shah où l'on 
nous off're dés l'entrée, suivant la coutume, thé et sucreries; 
toutes les merveilles de son bazar sont bientôt étalées sous 
nos yeux : tapis cachemiriens, châles, lapis de Yarcounde, 
etc.; nous ne nous laissons pas prendre d'emblée à ses paroles 
mielleuses, mais nous acceptons cependant un déjeuner qu'il 
nous offre pour le lendemain; eh bien, il a été excellent ce 
déjeuner cachemirien (Summud Shah avait en secret demandé 
à notre cuisinier de se rendre chez lui pour aider ses gens à la 
confection de ce repas et pour apporter en même temps nos 
couverts); le mets principal fut le fameux pillau dont la 
base est le riz, le plus beau riz que j'aie jamais vu de ma vie, 
dans lequel on met, suivant son goùl, une infinité de petits 
plats posés devant chaque convive et contenant viandes et 
légumes, préparés de diverses manières;je note entre autres, 
comme dessert , des fraises rouges et blanches en sagou ; 
pas de boissons fermentées,mais du thé en abondance. Après 
avoir fait des emplettes nous retournons faire nos derniers 



PROCÈS-VERBAUX. 35 

préparatifs pour une excursion de chasse projetée clans Test; 
nous reviendrons plus lard à Srinagar sur laquelle j'aurai 
encore à dire quelques mois. Nous nous embarquons dans 
noire doonga et bienlôl dans les courbes gracieuses de la 
rivière Jhelam que nous remontons, la curieuse el pittores- 
que Srinagar disparaît à nos regards; nous traversons la plus 
belle partie de la vallée du Cachemire qui s'appelle 
tiappy Valley (vallée heureuse), vu sa feililité; elle est 
paisemée de riants villages où croissent des abi-icoliers énor- 
mes qui sont maintenant en (leurs; Thorizon est fermé par 
des chaînes de hautes montagnes couvertes de neige; malgré 
cet aspect riant et celte grande fertilité, le Cachemire en 
général, et la vallée heureuse en particulier, ont été rava- 
gés, il y a deux ans, par une terrible famine et faute de 
routes et de moyens de traiisporl, pour faire arriver des Indes 
le grain à temps et en quantilé suffisante, plus de cent mille 
personnes sont mortes de faim; une livre de riz coûtait alors 
deux roupies, soit cinq francs, et aujourd'hui le riz 
est tellement abondant que l'on peut avoir deux cent cin- 
quante livres de riz, de qualité inféiieure il est vrai, pour 
une roupie, soit deux francs cinquante; ces chiffres n'ont 
pas besoin de commentaire. 

Nous débarquons k Kanbal. près Islamabad, dans l'après- 
midi; là nous attendent nos chasseurs cachemiriens qui doivent 
nous servir de guides dans l'Himalaya, el qui ne nous quit- 
teront plus jusqu'à la fin de nos chasses; ce sont de robustes 
montagnards, dans la force de l'âge, au teint hàlé; ils ont le 
couteau de chasse passé fièrement à la ceinlure, ils sont 
chaussés du grassdjouti (sandales en paille), et, suivant la 
coutume du pays, ils ont chacun sous leurs ordres deux 
aides; ils sont en oulre responsables des hommes qu'ils ont 
choisis pour porter à dos nos provisions, munitions, tentes, 
matériel de camp, etc., les voilà déjà rôdant, ces coolies, 
autour des charges, tâchant de s'emparer de celles qu'ils 
supposent être les moins pesantes et ils s'éloignent à grands 
pas dans la direction que nous devons suivre. 

Pour nous, les grandes marches à pied et la vie de tente 
vont recommencer ; nous nous engageons dans la haute val- 
lée de Nowboogh, et en deux jours et demi franchissons les 



3fi BULLETIN. 

35 milles qui nous séparent du col de la Mar^^an Pass 
(IJ, 600 pieds); adieu les belles forêts de cèdres deodoras 
(|ue nous avons tr-aversées; nous sommes mainlenaiit dans la 
région des pins et des liouleaux, et c'est sur un épais tapis de 
neif,'e que nous dressons nos tentes ce soir-là; nous sommes 
à environ 9000 pieds d'altitude. Les ^rroupes sombres de 
beaux arbres (|ui se détacbeiil sur la neipe, et sous lestpiels 
nos coolies ont allumé leurs feux pour cuire leurs Icbipaties 
donnent à notre campement l'aspect le plus pittoresque. 

Il faut que j'explique maintenant pourquoi nous faisons 
tant de bâte pour traverser la Marsan Pass, que, malgré 
la saison peu avancée et le temps défavorable, nous voulons 
francbir demain; c'est l'usage et l'étiquette pour les Anglais 
qui viennent chasser dans le Cachemire, que les premiers 
arrivés peuvent s'établir dans les NuUabs (vallées) qui leur 
conviennent et où ils croient trouver le plus de gibier; 
une fyis un chasseur arrivé le premier dans une nidlab, 
il en prend en quelque sorte possession et aucun autre n'a 
le droit d"y chasser; or nous avons deux Anglais à quelques 
milles seulement en arrière de nous, el. // faut (we must 
arrive first) arriver les pi'emiers. 

Le jour suivant, de bonne heure, nous nous mettons en 
marche, et nous voilà bientôt brassant la neige, en en ayant 
plus souvent au-dessus qu'au-dessous du genou; nous admi- 
rons l'eiïet fanlastiiiue de la lune sur les pics qui nous entou- 
rent et se détachent sur le bleu intense du ciel; à mesure que 
nous grimpons, un vent froid nous cingle le visage, nos bar- 
bes se couvrent bientôt de glaçons, mais nous gi-impons 
grimpons toujours; magnifique lever de soleil sur les blan- 
ches cimes de l'Himalaya. Dans la matinée nous sommes au 
sommet de la Margan Pass (ll.HOO pieds), mais quel long 
sillon nous avons à tracer sur la neige avant d'arriver à 
l'autre versant; nous voyons, dans le lointain, le pic Koon 
Noon ou Ser and Mer (23,4i7 pieds), l'une des plus 
hantes sommités de cette partie de l'Himalaya; mon ami 
M"" \\. souffre beaucoup de l'un de ses pieds qu'il croit 
avoir à moitié gelé; heureusement (pje, grâce à une bonne 
friction de neige, la circulation se l'élaljlit el il peut continuel' 
sa marche; sur l'autre versant nous enfonçons quelipies fois 



PROCÈS-VERBAUX. 37 

jusqu'à la ceiiilure. Nous voyons sur les escarpements de 
roclieis un troupeau de bouquetins; un peu plus loin, nous 
avons la bonne chance de voii- défdernon loin de nous, mais 
sans que nous puissions cependant les arrêter avec nos rides, 
une oui-se et ses deux petits. 

Après avoir tirasse la neige pendant environ 20 milles, 
nous débouclions dans la vallée de Wardwan; c'est là que 
poui- quelques semaines je me sépare de mon ami afin de 
tenter, chacun de notre côté, les hasards de la chasse dans 
nos nullahs respectives ; en effet, un coup de fusil tiré mai 
à propos pourrait gravement déranger la chasse de l'autre; 
pour moi, je me dirige vers l'esl, mais je suis arrêté [lar 
le mauvais temps pendant envii-on douze jours dans le 
petit hameau de Moongul, à l'entrée de la vallée de ce nom. 
Use compose d'une dizaine de chalets, et quels chalets! les 
cloisons sont formées de pièces de bois et de troncs disjoints 
rehés par de la teri-e; le toit bien primitif est fait en planclies 
simplement posées les unes sui- les autres ; ici et là se trouvent 
des enclos pour le bétail : moulons, chèvres, vaches, chevaux, 
lorsqu'ils ne broutent pas sur les flancs de la montagne. .Mais 
comme ce hameau est bien encadré par les montagnes cou- 
vertes de sapins qui l'entourent, et le torrent qui mugit au 
fond de la vallée. 

On se demande quels doivent être la vie, les pensées, le 
raisonnement des habitants d'un hameau tel que celui-là; ils 
n'ont pourtant pas l'air malheureux; la culture de leurs mai- 
gres champs et leurs ti'oupeaux suffisent à leurs besoins; ils 
tissent leur vêtements eux-mêmes; je vois des jeunes gens 
qui causent et rient entre eux, une navette à la main; malgré 
la saleté, les ornements ne manquent jamais, surtout aux 
femmes; les petits enfants sont à peine vêtus. 

Quant à l'intérieur des habitations, il est aussi primitif que 
le reste; le principal habitant du village m'avait cédé sa 
demeure, je dois premièrement bien faire attention de ne 
pas me casser le cou en montant l'escalier qui, comme dans 
toutes les autres maisons, se compose d'un ironc de pin dans 
lequel sont creusées d'informes et gi-ossières marches; puis 
j'arrive à un palier situé à une douzaine de pieds au-dessus 
du sol. Il est composé de planches disjointes et forme une 



88 BULLETIN. 

galerie; le dit palier tlonne accès sui- deux pièces, je 
ne veux pas dire des chambres, le leime serait trop loin 
du sens de ce mol; celle de droite sera la cuisine, celle de 
lïauclie ma chambre à coucher; j'entre dans celle-ci; une 
seule petite fenéli-e à ras du i)lancher y laisse passer un jour 
plus que douteux, car comme les vitres sont inconnues dans 
ce pays-ci, elles sont remi)lacées sur la dite fenêtre par une 
peau tendue sur laquelle je pourrais jouer du tamiiour; le 
plancher, puisque j'ai parlé du plancher, est remplacé par 
de la terre battue; les minces cloisons qui divisent le chalet 
disparaissent sous un mortier café-au-lait; la poi'te est un 
chef-d'œuvre, elle n'a pas plus de quatre pieds de hauteur 
et se compose de deux planches disloquées qui laissent 
passer l'air et font un cimranl avec le trou percé dans la 
peau à tambour qui se trouve vis-à-vis; le plafond est repré- 
senté par des poutres enfumées qui soutiennent le grenier 
au-dessous du toit; cette chambre peut avoir environ 
15 pieds de longueur sur 9 de large et 7 de hauteur; la 
meilleure pai-tie en est la large cheminée-fourneau qui peut 
bien contenir un bon feu mais qui i-emplit aussi la maison 
de fumée; en plein jour, pour lire ou écrire, il faut avoir sa 
bougie. 

Un dimanche que j'étais resté au logis, je me vois subite- 
ment transformé en médecin; on m'amène des petits enfants 
malades, et ces braves gens ne mettent point en doute que je 
ne puissse les guérir, mais comme je ne veux pas engager 
ma l'esponsabilité, ma principale piescriplion est un bon 
lavage à Teau chaude qui me semble très nécessaire et qui, 
dans tous les cas, ne peut pas leur faire de mal. 

Enfin un jour, Gurkan, mon chasseur, vient me réveiller 
de grand malin et m'annonce que le temps est beau, donc, à 
bas (lu lit et il s'agit de plier bagage; les coolies sont en 
bas qui nous attendent; je vais passer une inspection, j'en ai 
seize (outre les imit ou dix qui sont attachés à mon service), 
et voyant mon étonnemenl, Gurkan me fait comprendre qu'il 
lui en faut un aussi grand noml)re paice que nous trouverons 
probablement beaucoup de neige; voici en efï'et des coolies 
qui n'ont aucune charge si ce n'est leurs pelles cachemirien- 
iies, c'esl-à-dii'e des pelles en bois. 



PROCÈS-VERBAUX. 39 

Un dernier regard au loil rustique qui m'a abrité pendant 
reî> deux dernières semaines, et, en roule avec mon état-ma- 
jor, c'est-à-dire Gurkan, Bazkan et Mira qui ne me quittent 
jamais; les coolies chargés suivent plus lentement. 

Le lendemain, nous pénétrons sur ces pentes de neige 
interminables qui forment la Moongul NuUah et la sépa- 
rent de la Zainai Nullah ; en outre, comme le soleil luit 
dans toute sa force, la révei'bération de la neige est ardente, 
ceux de nos gens qui n'ont pas de lunettes <à neige souffrent 
beaucoup des yeux; enfin, après bien des effoils, nous arri- 
vons au sommet de la passe qui se nomme, je crois, 
Stiow Bridge, nous sommes à une altilude d'au moins 
■13,000 pieds; nous descendons l'autre versant et arrivons dans 
l'après-midi à l'endroit où nous devons passer la nuit; ma 
tente est dressée sur la neige tandis que les coolies vont cher- 
cherun abri bien illusoire dans les anfractuosités des rochers, 
et, comme il n'y a point ou presque point de bois dans les 
efivirons,ils ne peuvent pas cuire leurs galettes ni se chauffer; 
c'est dur après une joiu'née comme celle qu'ils ont fournie 
aujoui'd'hui. 

Les étoiles pâlissent encore a l'horizon lorsque nous nous 
remettons en marche; le lendemain, le hoid est intense, et la 
neige durcie nous permet d'avancer rapidement; aussi arri- 
vons-nous de bonne heure à Sangum, qui doit devenir mon 
([uartier général; c'est de ce point que rayonnent les trois 
Zainai Nullabs, j'y suis arrivé le premier, et par conséquent 
nul autre, selon l'usage, n'a le droit d'y chasser. 

Mais il nous faut installer le campement où nous allons 
vivre pendant bien des semaines : les uns piétinent la neige 
qui a plusieurs pieds d'épaisseur, pour y dresser les tentes; les 
autres vont couper des brindilles de bouleaux blancs rabou- 
gris, afin de nous préserver du contact immédiat de la neige; 
un immense rocher excavé et formant un abri convenable 
est aussitôt habité par les coolies. 

Ce vallon couvert de neige et entouré de hautes monta- 
gnes offi-e un aspect bien sauvage; au moment du dégel, c'est- 
à-dire de 10 à 3 heures, les avalanches grondent de tous les 
côtés; la vie de chasse que nous avons menée là, pendant 
trois ou quatre semaines, a été particulièrement rude; il tom- 



40 BKLI.ETIX. 

hait de la neige presque chaque jour, et pendanl la nuil il 
gelait à pierre fendre. Je nie souviens en particiiliei-, qu'un 
jour le froid était si inlense que, ne pouvant me l'échaulTer 
malgré une forte gymnastique, je pris le seul paili qui nie 
restât, savoir de me coucliei- à 2 heures de l'après-midi; 
quanta la nourriture.l'endroil le plus proche d'où nous pou- 
vions tirer poules, œufs, moulons, etc., était Moongul; un 
homme marcliant hien, mettait trois jours pour aller et 
revenir; quant au riz qui formait la base de la nourriture de 
mes gens, il fallait aller le chercher à Changus, et c'était une 
course aller et retour de plus de vingt-cinq lieues dans les 
montagnes; nous avons même été obligés de faire venir des 
provisions de Srinagar, à quarante lieues de distance; tous 
ces transports se font à dos d'hommes. 

Les principaux animaux de ces hautes régions sont le 
bouquetin, l'ours brun et le léopard gris; celui-ci est le plus 
terrible ennemi du premier; nous apercevons presque jour- 
nellement sur la neige les traces de ces divers animaux; on 
voit aussi planer dans les airs le grand aigle de l'Himalaya, 
qui atteintjusqu'à huit pieds d'envergure. 

La chasse au bouquetin est l'une des plus fatigantes qui 
existent, nous en avons fait plus d'une fois l'expérience. 

Permettez, Messieurs, que, à l'appui de ce que je viens de 
vous dire, je vous décrive deux de ces journées de chasse 
prises au hasard dans mon journal. 

Un malin, nous quittons le campement et nous nous éle- 
vons sur les pentes rapides couvertes soit de neige, soit de 
gazon glissant, en ayant au-dessous de nous le torrent qui 
bouillonne; il faut faire attention où l'on pose les pieds, et, 
aux plus mauvais endroits, tailler des marches avec la 
hachette; magnifiques elTets de neige, dômes, crevasses; 
après une bonne giimpée, nous nous dérobons derrière un 
mouvement de terrain pour scruter les pics environnants; 
Gurkan qui a une vue d'aigle et un jarret d'acier, n'a pas 
une minute de repos, il finit par découvrir un troupeau de 
bouquetins; avec la lunette nous les voyons brouter dans les 
anfi'actuosités d'une arête de rochers, pendant que leurs com- 
pagnons sont aux aguets; mais il faut les tourner, nous avons 
des marches et contre-marches à faire, monter puis redes- 



PROCÈS- VERBAUX. 41 

cendie. Nous sommes en face d'une pente de rochers per- 
pendiculaires et humides, avec un torrent au pied, recouvert 
seulement d'une mince couche de neige qui se briserait sous 
le poids de nos corps ; il faut donc revenir sur nos pas et 
prendre un chemin moins dangereux; le passage que nous 
prenons n'est pourtant l'ien moins que facile; ce ne sont 
que rochers où il faut s'aider aussi bien des genoux et des 
mains que des pieds ; nous passons au travers de débris d'ava- 
lanches vieilles de quelques jours ou peut-être de iiuelipies 
heures ; nous trouvons sur l'une d'elles les bois et le crâne 
d'un jeune bouquetin qui aura probablement péri victime de 
son imprudence; nous ne sommes pas très éloignés du som- 
met et, nous l'espérons, pas loin non plus des bouquetins. 
Effectivement en levant les yeux, nous en voyons deux à une 
assez grande hauteur, sûrement les sentinelles qui surveil- 
lent le reste de la bande, car ils nous regardent allen- 
tivement et ne tardent pas à détaler. Comme il se fait tard, 
nous devons renoncer à les poursuivre, nous sommes donc 
joués encoi'e une fois, ce n'est ni la première, ni la dernière, 
et nous rentrons au campement à la nuit tombante. 

Un autre matin, à 3 heures, nous partons pour la chasse; 
au lever du soleil, toujours magnifique dans ces l'égions, 
noussommes déjà à une certaine hauteur; mes hommes vont 
en reconnaissance, et reviennent au bout d'une heure, en 
disant qu'ils ont en vue un troupeau de bouquetins; il faut 
recommencer à grimper en prenant toutes les précautions 
possibles, afin de ne pas éveiller l'attention de ces animaux, 
qui ont l'ouïe fine et la vue perçante; nous sommes presque 
courbés en deux, et, à certains moments, il nous faut, pour 
ainsi dii-e, ramper; nous arrivons enfin à l'endroit d'où, épié 
avec la lunette, nous pensons que le troupeau doit se trouver. 
Nous avançons si possible, encore avec plus de précautions, 
mais rien, ils ont disparu; seulement sur la neige nous discer- 
nons leurs traces et nous les suivons; tout à coup, et à moitié 
caché par une éminence, nous voyons le troupeau; entre 
Gurkan et moi nous tirons deux beaux m<àles — bonne addi- 
tion pour notre cuisine, — mais bientôt le l'este de la 
bande s'enfuit à toute vitesse. Quelle majesté lorsqu'ils galop- 
pent, la tête relevée et leur longue barbiche pendante I Un 



42 BULLETIN. 

beau hoiiquetin mâle appioclie de la taille d'un poney; les 
Itois (le ceux que nous avons tués ont près de tiente-cinq 
pouces de longueur, leur chaud pelage est d'un brun gri- 
sâtre, plus clair sur le dos, leurs yeux bruns sont grands et 
beaux. 

Je fus heureux de penser que mes gens pourraient profi- 
ler de cette bonne addition à leur nourriture, car ils ne se le 
permettent pas toujours; en effet, un jour, un bouquetin 
al teint d'une balle s'élant dévalé d'une paroi de rocher où 
il se tua, ils n'en voulurent pas toucher, quoiqu'ils fussent 
privés de viande depuis longtemps, leur religion ne leur per- 
mettant pas de manger de la chair d'un animal qui n'a pas 
été égorgé. J'ai déjà parlé de ces hommes si forts et aptes à 
supporter de grandes fatigues ; ils sont d'une sobriété exces- 
sive;le fond de leur nourriture se compose de riz et de leurs 
galettes de maïs ; ils n'usent pas de boissons fermenlées, ne 
fument qu'exceptionnellement, mais en i-evanche tous ceux 
qui peuvent s'accorder un superflu quelconque prisent du 
tabac; une tasse de thé fait leur bonheur, et pour l'obtenir, 
i!s se faisaient souvent passer pour malades. 

L'aspect de ces hommes à la figure martiale, et presque 
toujours encadrée d'une barbe noire, était des plus pittores- 
ques, sous le grand rocher qui leur servait de demeui-e; je 
me souviens aussi d'une soirée où soudain le calme de la 
iiuil fut interrompu par leurs chants expressifs. 

Mais le mois de mai s'avance; çà et là se montrent des pla- 
(lues de gazon, et des branches de quelques bouleaux nains 
rabougris, sur le sommet desquels nous avons marché en 
arrivant presque sans nous en douter, apparaissent au- 
dessus de la neige. Nous quittons Sangum et nous nous diri- 
geons vers l'est afin de camper pour quelques jours dans 
un endroit encore plus élevé, Jabbal. J'estime que là nous 
sommes environ à une altitude de 14,000 pieds — enchâsse 
nous devons avoir atteint une élévation bien supérieure.— De 
ce campement, nous ne sommes éloignés de la frontière du 
lidltlstan ou Petit Thibet que de peu de journées de marche. 
J'y trouve mes gens qui nous avaient précédés assez agités, 
car une ourse et son petit qui, du reste, s'étaient empressés de 
déguerpir, venaient de passer près d'eux; c'est le moment où 
le retour du printemps fait sortir ces animaux de leurs tanières. 



PROCES-VERBAUX. 4'^ 

C'est (le nouveau sur la neige que je dresse mes lentes; j';ii 
sous les yeux un splendide amphilhéàtre de montagnes. 
Qu'elles sont majestueuses ces hautes cimes de l'Himalaya ; 
ici elles sont découpées comme une pièce de dentelle; là, un 
pic solitaire s'élance dans les nues, faisant contraste avec 
un dôme arrondi, et tout cela se détachant sur un ciel de ce 
hleu si intense que l'on ne trouve que dans les toutes hautes 
régions! Nous avons été assaillis là par un coup de vent, 
accompagné de neige et de grêle qui, pour ne durer que 
quelques minutes, n'en a pas été moins violent; aussi avons- 
nous eu juste le temps de consolider la lente avec des blocs 
de neige et les bâtons de montagne que nous avions sous la 
main. 

Enfin le moment vient de rejoindre mes amis. Adieu cette 
vie si rude, adieu la tente dressée sur la neige, el ma bai- 
gnoii'e qui y était creusée tout près, adieu les bouqueliiis 
et les autres habitants de ces hautes montagnes qui me lais- 
sent un si bon souvenir! 

Nous nous dirigeons vers le sud-ouest. A mesure que 
nous descendons dans la vallée, la neige disparaît de plus en 
plus et la chaleur se fait peu à peu sentir; voici de beaux 
groupes de sapins et même des fleurs; dans l'herbe déjà 
épaisse sur laquelle nous marchons, nous distinguons de la 
rhul»arbe el des asperges sauvages qui ne sont pas à dédai- 
gner. 

Nous suivons le fond de cette vallée sinueuse,soit en nous 
frayant une route à travers les broussailles, soit en longeant 
le cours du torrent lui-même; je retrouve^M. et M""* R. près 
de Furiabad à l'entrée de la vallée de Maroo, et ensem- 
ble nous continuons notre route pour retournera Srinagar; 
nous sommes dans la région des pins et des cèdres; voici 
môme dans les buissons des fraisiers et framboisiers en 
rieurs; à Metwan nous revoyons avec plaisir des habitations, 
des cultures, des bestiaux; puis [nous campons à Garum- 
Pani dont la traduction liltéi'ale veut dire « eau chaude, » 
à cause d'une source sulfureuse où les habitants des environs 
vont chercher un remède à tous leurs maux. 

Depuis que nous sommes réunis nos marches et campe- 
ments oITrent un aspect très animé, car nous sommes environ 



44 BULLETIN. 

une (luarantaitie de personnes. El le soir, quand nos cinq 
lentes sonl dressées el (jue les feux formés de troncs d'arhres 
sont allumés et entourés de nos gens qui se raconlenl les 
incidenls de la journée, el qu'à ces bruils divers se mêlent 
les bêlements de nos clièvi-es el de nos moulons, tout esl 
vie el mouvement autour de nous. Je me souviens aussi de 
Pagam, à l'entrée de la vallée de Wardwan où nous avons 
campé dans un emplacement planté de beaux noyers, sous 
lesquels se trouvait le Cliokri, plate-forme en bois où les 
principaux el anciens de l'endroit viennent s'entretenir des 
affaires du village, el où ont lieu les jugements, etc; le 
chokri esl maintenant très animé, car les collecteurs de 
taxes y sont assemblés, et, par les scènes que nous avons 
sous les yeux, nous pouvons juger que ces fonctionnaii-es ne 
sont pas mieux vus dans le Cachemire que dans les autres 
parties du monde 

Nous arrivons bientôt à Wardwan, notre point de départ, 
puis nous passons le col Soornag Margan Pass (envnon 
12,000 pieds); grâce à la saison, ce passage s'exécute bien plus 
facilement qu'il y a deux mois; du sommet de ce cot, la 
vue esl imposante, c'est l'une des plus belles dont j'aie joui 
pendant le cours de ce voyage. A nos pieds s'étend Happy 
Valley, la i-iche et fertile vallée du Cachemire, sillon- 
née par les courbes gracieuses de la rivière Jeblam; cette 
vallée est entourée, comme d'une ceinture, par les hautes et 
majestueuses montagnes de l'Himalaya. En route, nous chas- 
sons l'ours. 

Quelques jours après, nous sommes de nouveau à Srina- 
gar, la Venise de l'Orient, car, comme sa sœur de l'Occi- 
dent, elle est traversée par- un grand nombre de canaux, 
mais la plupart sont bordés d'arbres, en particulier, de pla- 
tanes de toute beauté. 

Nous sommes en été maintenant; les moissons viennent de 
se terminer; nous descendons en doonga la rivière Jhe- 
lam qui traverse la ville; tout est très animé; de nombreu- 
ses embarcations vont el viennent dans tous les sens; un 
grand nombre de baigneurs se livrent à de joyeux ébats; 
mais il ne faut pas être trop délicat, car à ces eaux aboutis- 
sent plusieurs égoùls; il ne faut pas non plus, comme nous 



PROCÈS- VEEBAUK. 45 

l';ivons fait aujoniil'hui, pénétrer à pied dans Tinlérieur de 
la ville, car alors la poésie disparaît pour faire place à la 
réalité que la meilleure volonté ne peut méconnaître : une 
saleté repoussante qui affecte autant la vue que l'odorat. 

Nous passons devant l'une des pins célèbres mosquées, 
Shah-Hamadan-Masjid; comme toutes les mos(|uées du 
Cachemire elle est construite en hois de cèdre, avec doubles 
toits superposés, couverts de terre, et qui, au printemps, sont 
èmaillés de fleurs, beaucoup de maisons cachemiriennes ont 
le même genre de toits qui servent ainsi de jardins. 

Nous allons visiter une fabrique de châles ; nous y trou- 
vons, dans une petite chambre resserrée^ une douzaine d'in- 
dividus, chacun devant son primitif métier, avec ses innom- 
brables bobines de ditïérentes couleui-s, qu'il enchevêtre 
suivant le modèle qu'il veut reproduire; puis nous entrons 
dans le bazar d'un oifèvre où nous voyons travailler l'une 
de ces pièces or et ai'gent si finement ciselées. 

Nous ne voulons pas quitter Srinagar sans visiter le Dal 
ou City Lake qui se liouve au nord-est de cette ville, et, 
nous voici naviguant sur le canal Sunt-I-Kul (jui relie le 
lac avec la rivière Jehlam; nous traversons le joli village de 
Drogun, puis nous passons sous le vieux pont en pierre 
de Naiwidyar qui se compose de trois arches élégantes ; 
sur l'arche du milieu se trouve une vieille inscription per- 
sane encore lisible. Puis voici Hassanabad avec .sa mosquée 
en ruines; ce village a été en 1874 le théâtre de scènes san- 
glantes entre les deux sectes musulmanes rivales, les sunites 
et les scias. 

Nous passons aussi sur le bord des fameux jardins flottants 
cachemiriens où sont surtout cultivés les concombres et les 
melons ; voici la manière dont on les établit : les tiges des 
plantes aquatiques qui croissent où les eaux sont basses, sont 
divisées, à envii'on deux pieds au-dessous de l'eau, de sorte 
(ju'elles cessent d'être en contact avec le fond du lac, mais 
elles conservent leur position respective. Quand elles 
sont ainsi détachées du sol, elles s(mt serrées les unes 
contre les autres, de manière à en former des cou- 
ches d'environ deux mètres de largeur et d'une longueur 
indéfinie; le haut des tiges des l'oseaux, des joncs et des 



40 BULLETIN. 

autres piaules d'eau qui composent ces couches, sont cou- 
pées, étendues sur leurs surfaces et couvertes d'une légère 
épaisseur de boue qui, peu à peu, pénètre d.iiis l'intérieur 
des liges. Ces jai'diiis lluttaiits sont tenus en place par des 
pieux en saule fixés à chaque bout. 

Nous ne naviguons plus maintenant dans les canaux, mais 
sur le lac même. Quelle scène pittores(|ue! de tous les 
côtés de légères embarcations chargées de fidèles se rendent 
au village d'Hatzralbal, car aujourd'hui est le jour de l'une 
des grandes fêtes qui y sont célébrées annuellement, et 
où l'un des poils de la barbe de Mahomet, renfermé dans une 
i)OÎle d'aigent, est exposé à la vénération des Cachemiriens 
musulmans qui aQluent de toutes les parties du pays ; une 
multitude couvre le rivage, et ce qui m'étonne parmi ces 
milliers de pei'sonnes, c'est le grand calme qui y règne. Quel 
contraste avec nos bruyantes foules européennes! 

Ce lac, en partie entouré de montagnes, est parsemé d'îles 
jtlantées d'arbres de magnifique veime; voici en particulier 
Silver Island, Tile d'argent, où une insciiption rappelle que 
IfS voyageurs Hugel, Henderson et Vigne se renconlrèi-ent 
;j Srinagar. 

C'est sur les bords de ce lac que les empereurs mongols 
établirent ces jardins de plaisance demeurés célèbres, et où se 
tiouvaient leurs palais d'été, Shalimar Bagh, en particulier, 
qui fut leur ïrianon ; l'empereur Jehangir avec sa femme, 
la belle Mumtaz Mahal, ensevelie dans le Taj à Agra, y fit plu- 
sieurs séjours. 

Ce jardin renferme plus de 140 jets d'eau; le non moins 
fameux jardin de Nishat Bagh est aussi dans le voisinage. 

Nous sommes de nouveau à Srinagar, et, pour en pren- 
dre congé, nous montons au sommet du Ïakht-I-Suliman 
(traduction littérale : trône de Salomon), qui domine la ville, 
et d'où nous admirons encore une fois, au lever du soleil, 
cette vue mcompai-able. 

L'on nous dit que Srinagar a environ 150,000 habitants,la 
plupart mahométans, on y compte seulement 20,000 Indous. 
Par une faveur toute spéciale, accordée à mes amis, nous 
avons l'autorisation d'effectuer notre retour aux Indes par- 
la route impériale (sud), réservée à l'usage du marajah; nous 



PBOCÈS-^rERBAUX. 47 

visiterons donc en route Jamoo où le marajali se trouve 
maintenant avec sa cour. 

Nous retournons donc à Islamabad par eau; nous passons 
près d'Avantipoore, ancienne capitale du Cachemire, qui 
n'est plus que ruines maintenant, mais qui a possédé, dit-on, 
jusqu'à 3,000,000 d'lial)ilants. 

Entre Islamabad et Yernag, nous avons notre dernier jour 
de grande chasse, et j'ai le bonheur de tuer un ours brun. 

C'est dans les environs de Yernag que la rivière Jhelam 
prend sa source; près de là se trouve un bel étang habité 
par des poissons sacrés; le soir, avant de leur jeter leur 
nourriture, le gardien a bien soin de s'incliner profondément 
devant eux. De Yernag nous entrons dans la route privée du 
marajah, laquelle doit nous conduire à Jamoo; c'est là aussi 
que no\i< nous sépai-ons des fidèles Cachemiriens, qui nous 
ont accompagnés jusqu'ici et qui sont remplacés par des coo- 
lies de l'endroit. 

Peu apiès nous traversons la Banihal Pass (9200 pieds); 
après six jours de marche où tout nous est facilité par les 
oi-dres qui ont été donnés, mais où la chaleur devient si 
forte (pie nous sommes obligés de faire nos dernières étapes 
de nuit, nous atteignons la ville de Jamoo; là, nous logeons 
dans le bungalow mis à la disposition des étrangers par 
le marajah; ce bungalow offre tous les conforts désirables, y 
compris une excellente table, ce qui fait un grand contraste 
avec noti'e vie passée. 

Jamoo est situé sur un plateau; c'est une ville qui a un 
cachet complètement dilïerent de celui de Srinagar; plus de 
canaux, mais des rues pavées qui sont d'une extrême pro- 
preté; plus de maisons en bois, mais des maisons en pierre 
ou en terre, et d(uit la plupart sont soutenues par des colon- 
nes qui forment ainsi un passage couvert le long de la rue; 
beaucoup de ces colonnes sont peintes en rouge, bleu, etc. ; 
Jamoo renferme un grand nombre de mosquées et de 
monuments pubhcs;la plupart de ces édifices sont remarqua- 
blement travaillés. 

Quelle dilîérence aussi dans la population; ce n'est plus 
cette race forte et énergique du Cachemire, mais bien un 
mélange où la race indoue prédomine et où les types n'ont 
plus la même pureté. 



48 BULLETIN. 

Ce inaliii nous devons avoir une audience du niarajali, et 
un di^niitaire, le surinlendanl des écoles qui a un nom 
démesurément long, et (|ui parle anglais, vient nous chei'- 
cher avec une escoite de cipayes; lui-même est à cheval, 
Un bel éléphant caparaçonné de rouge et jaune et surmonté 
d'un palan(iuin est amené pour notre usage et nous traver- 
sons ainsi la ville de Jamoo; nous arrivons près du palais, les 
cipayes en faction pr'ésenleni les armes, et nous pénétrons 
ilans les cours intérieures. Quel assemblage pittoresque de 
personnages, courtisans, soldats dans tous les costumes pos- 
sibles; nous atteignons bientôt l'entrée du Palais proprement 
dit et nous descendons de l'éléphant pour pénétrer dans un 
passage couvert non moins encombré de monde, et où le 
premier ministre vient nous recevoir; puis on nous fait 
entrer dans une grande salle où nous sommes présenié> aux 
trois jeunes princes, les fils du marajah. Après quelques 
minutes le marajah lui-même apparaît accompagné de digni- 
taires; l'introduction a lieu, puis nous passons dans une autre 
salle au milieu de laquelle se trouve une rangée de fau- 
teuils; le marajah prend place sur celui du milieu, les trois 
princes, par rang d'âge, se placent à sa gauche et il nous indi- 
(jue des sièges à sa droite. Pendant que nous sommes éven- 
tés par deux vigoureux gaillards, la conversation s'engage au 
moyen d'un interprète ; nous commençons par remercier de 
l'aulorisation qui nous a été donnée de voyager par la 
route de Jamoo, et de toutes les attentions que nous 
avons trouvées sur notre chemin, puis nous sommes ques- 
tionnés sur notre voyage. 

i.e marajah paraît être âgé d'une cinquantaine d'années, 
il a, dans toute sa manière d'être, beaucoup de noblesse et de 
dignité; il est habillé de mousseline blanche, et les pointes effi- 
lées de sa longue moustache noire sont passées sous les plis 
de son turban. 

A notre retour dans le bungalow, nous apprenons que nos 
dépenses dans cet endroit ont été défrayées par le marajah. 
Depuis Jamoo, la route devenant carrossable, il met une 
confortable calèche à notre disposition; nos l)agages ne sont 
plus portés à dos d'hommes, mais suivent dans des voitures 
traînées par dos chameaux; nous franchissons ainsi la fron- 



PBOCÈS-VERBAUX. 49 

tièredes Indes anglaises el, à Syalkof, nous tombons dans la 
fournaise du Punjab, dès lors, le grand éventail appelé pwn- 
kah est de rigueur nuit et jour, et nous ne retrouvons une 
fraîcheur relative que quelques semaines après, lorsque nous 
prenons de nouveau la mer. 

Les applaudissements des nombreux assistants témoignent 
du vif intérêt avec lequel a été écoutée la communication de 
M. Bertrand, auquel le président adresse, sur Srinagar, quel- 
ques questions qui fournissent au voyageur l'occasion de com- 
pléter son récit. Puis le président lui exprime les remercie- 
ments de la Société et le prie de bien vouloir donner aux 
personnes présentes des explications sur les cartes et les 
albums de photographies exposés sur les tables. 



SÉANCE DU 21 DÉCEMBRE 1883. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Après la lecture du procès-verbal, le président communi- 
que une invitation de M. Bertrand aux membres delà Société, 
à visiter ses collections lundi prochain après midi. — Puis il 
exprime ses regrets de la démission de M. de Stoutz de ses 
fonctions de secrétaire général, que l'état de sa santé et son 
éloignement de la ville ne lui permettent pas de continuer. 
M. Adolphe de Morsier veut bien s'en charger provisoire- 
ment. — M. H. Auriol, présenté comme membre effectif, est 
admis à l'unanimité 

Le président annonce que les hoirs de M"^ de Budé- 
Kunkler ont fait à la Société un don de 200 francs. La Société 
vote des remerciements. 

La Société de Lyon a remercié du volume envoyé pour la 
fête de la 10""" année de cette Société. 

La Société de Sidney annonce sa fondation et demande 
l'échange des publications. 

M. Gamel, armateur du navire la Dymphna envoie le rap- 
port du lieutenant Hovgaai'd sur son dernier voyage. 

La Société de géographie de Berne communique un pro- 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 4 



50 BULLETIN. 

jet de lettre au Département fédéral du commerce et de 
l'agriculture, au sujet de la motion de M. le conseiller natio- 
nal Geigv, sur les moyens de compléter la représentation à 
l'étranger des intérêts économiques et commerciaux de la 
Suisse,molion sur laquelle le Département fédéral a demandé 
à la Société de Berne, comme Voroi-t de l'Association des 
Sociétés suisses de géographie, de lui faire part de ses idées. 
La Société de Berne envoie deux exemplaires de ce projet, 
avec prière de lui en retourner un avant la fin de l'année, 
avec les observations de la Société de Genève. 

jyime veuve J.-M. Ziegler a envoyé le portrait de son mari, 
notre regretté membre honoraire. 

M. J. Prost prend ensuite la parole pour sa communication 
annoncée sur : 

La Côte d'Or et l'Aclianti. 

Il n'a pu, dit-il. rester indifférent devant le mouvement 
colonial qui se produisait en France il y a quelques années 
au profit de l'Afrique, et à celte époque sa résolution fut 
bientôt prise de visiter la Côte d'Or, l'Achanti surtout, dans 
le but d'y créer des établissements agricoles et, en outre, par 
ces établissements de relier la côte avec l'intérieur. 

Empêché, dit M. Prost, de parcourir l'Achanti comme je 
me le proposais, en raison de la guerre civile qui vient de se 
terminer récemment par le triomphe du prince Quacoe Duah 
sur l'ancien roi Coffee Kalcalli et sur son prédécesseur Men- 
sah, j'ai dû séjourner longtemps à la Côte d'Or, et ce n'est 
qu'au moment même où les fièvres m'obligeaient à revenir 
pour quelque temps en Europe que j'aurais pu, sans trop de 
difficultés, commencer une véritable installation. 

Mon intention n'est pas aujourd'hui de vous faire une rela- 
tion de voyage, mais simplement de vous faire part de quel- 
ques notes sur la politique, l'histoire, la géographie de la 
Côte d'Or et de l'Achanti, et de vous esquisser à grands traits 
les mœurs de leurs habitants. Je ferai mon possible pour être 
bref et ne pas abuser de votre bienveillante indulgence. 

La Côte d'Or forme une des parties des Côtes de Guinée, 
où nous trouvons, de Touesl à l'est : la Côte du Poivre ou 



PROCÈS- VERBAUX. 51 

États de Libéria, l;i Côte d'Ivoire, la Côte d'Or, la Côte des 
Esclaves, la Côte de Bénin el enfin la Baie de Biafra. 

La Côte d'Or était,. j(i>qiiVn 187o, placée sous le proleclorat 
du gouvernement brilannique, mais depuis l'expédition an- 
glaise contre les Achanlis elle a été élevée au rang de Colonie. 
L'origine des rapports entre la Côte d'Or et l'Europe 
remonte assez loin. 

Le prince Henry de Portugal, dit le Navigateur, fut le pre- 
mier à diriger l'attention du côté de l'Afrique occidentale, et 
sous ses auspices, des explorateurs parcoururent la côte jus- 
qu'à Sierra Leone, en 1441. Ce prince obtint du pape Martin V 
la propriété de tous les pays situés depuis le Cap Mogador ou 
Souèrà jusqu'aux Indes orientîdes, mais à sa mort, en 1463, 
on ne voit pas que les explorateurs se soient avancés plus 
loin que Sierra Leone. 

Le roi Jean de Portugal envoya en 1481 Don Diego d'Asam- 
liuya avec la mission d'explorer les pays plus au sud. Il 
emmenait avec lui 700 hommes; abordant à Elmina, il y bâtit 
le fort Saint-Georges, en dépit de la violente opposition des 
indigènes et, malgré les lièvres et les maladies nombreuses 
qui décimaient ses équipages, il resta jusqu'à l'achèvement 
complet de son entreprise. 

La découverte de l'Amérique par C. Colomb et le commen- 
cement de la traite des esclaves sur la côte occidentale d'Afri- 
que attirèrent d'autres nations sur les côtes de Guinée. Les 
Hollandais formèrent des établissements sur divers points, 
notamment à Monrœ, puis en 1037, ils chassèrent les Portu- 
gais d'Elmina et conservèrent cette possession jusqu'en 1872. 

Puisque nous parlons d'Elmina, permettez-moi de vous 
dire que M. Moynier, dans son journal l'Afrique explorée et 
civilisée, a bien voulu otïrir riiospilalité de ses colonnes à une 
petite e.squisse que je lui adressais sur cette ville. 

Le Pays des Achantis, qui est sans contredit le plus grand 
et le plus riche royaume de l'Afrique occidentale, s'étend au 
nord de la Côte d'Or, entre le pays d'Assinie à l'ouest, le 
Volta à l'est, et le Prah qui le sépare au sud du Protectorat. 
Les montagnes de Kong forment sa limite N. Les Acliantis, 
en parlant de leur pays distinguent entre l'Achanti-Pa ou le 
Pays d'Achanli proprement dit, les provinces et les États 
tributaires. 



52 BULLETIN. 

L'AcImiUi-Pa ou le Pays des Aclianlis proprement dit, se 
divise à son tour eu petits arrondissements ou départements 
dont les principaux sont ceux de : Atchoma, au centre, avec 
('oiim-issie, capitale du l'oyaume. Le pays est ainsi nommé de 
la terre rouge qui foriue le sol et qui, dans la langue du pays, 
a nom atchoma. 

Adanse, au sud. capitale Fammanali, ville oii fut signé, le 
l;i février 1874,1e traité de paix entre l'Angleterre et l'Aclianti, 
liailé i-édigé par sir G' Wolseley. 

Amanse, capitale Bekwae, au sud-ouest. 

Kwabini, capitale Mampouten, à l'ouest. 

Nsùtà, au nord, avec une capitale du même nom. 

Séhjwé, capitale Dwaben, à l'est, et enfin Kokofii au sud-est, 
avec un chef-lieu du même nom. 

11 me semble utile de vous dire ici quelle est l'origine des 
deux mots Achauti et Fauti, telle que la tradition s'en con- 
serve aussi bien à Coumassie que dans les pays du Protectorat 
anglais, et qui remonte à une époque très reculée. 

Étant en guerre et à court de vivres, les uns mangeaient 
une f acine nommée chan et les autres une racine nom- 
mée fan. De là les noms d'Achanti et Fanti, mangeurs de 
chaii' et mangeurs de fan. La lettre A du mot Achanli n'est 
qu'une lettre préfixe. 

L'origine proprement dite de l'Aclianti n'a jamais été net- 
tement définie, mais la version qui me paraîtrait la meilleure 
serait celle-ci : Quand les mahométans furent chassés de 
l'Europe occidentale et que les chrétiens affirmèrent leur 
supériorité en Europe, les Maures tournèrent le (lot envahis- 
.sant de leurs armées vers l'Afrique centrale et sur les bords 
de ce Qiiorra ou Niger, si longtemps mystérieux, ils établi- 
rent le siège de leur puissant empire à Tombouclou. 

Ils avancèrent, étapes par étapes, jusqu'aux montagnes de 
Kong, chassant devant eux la race aborigène de l'Afrique 
centrale, et quand ils l'eurent refoulée dans les pays bas 
situés entre celte chaîne de montagnes et la mer, ils allèrent 
fonder le royaume de Gaman. 

Le Gaman, dont la capitale est Buntùkù, est à 10 journées 
de marche environ au nord-ouest de Coumassie, sur les 
bords de la rivière. 



PKOCÈS-VERBAUX. 53 

Ce dislricl est situé au pied des monts de Kong et est pres- 
que entièrement peuplé de nialiométans. Il est très liche en 
mines d'or. 

Tracer l'histoire de l'Achanti dans le principe serait une 
tâche difficile, sinon impossible, car les Achantis s'imaginent 
que c'est mettre en danger la vie du roi que de parler de son 
prédécesseur ou de demander quel sera son successeur; la 
superstition et la pohlique donnent une nouvelle force à ce 
préjugé et c'est, d'après la loi, un crime capital de s'entrete- 
nir de ces deux points. Si l'on réfléchit que les habitants du 
pays n'ont point la coutume de calculer le temps, on ne doit 
pas être surpris de manquer de renseignements positifs et 
complets sur l'histoire de ce peuple. 

Les premiers blancs qui cherchèrent des renseignements 
sur la géographie et l'histoire des différents peuples de l'inié- 
rieur de l'Afrique eurent tous à réprimer leur curiosité, de 
crainte de donner du poids aux insinuations calomnieuses 
dont ils étaient l'objet de la pai't des nègres. 

Bowdich, dans sa relation d'ambassade au royaume achanli, 
va jusqu'à dire que les mahométans qui viennent dans les 
marchés mettent tout en œuvi-e pour confirmer les habi- 
tants d'Achanti dans l'idée qu'ils étaient venus dans leui- pays 
comme espions. 

Du reste, les alarmes et la jalousie que ces voyageurs inspi- 
raient, dictaient celte conduite aux Achantis, et ce n'est 
qu'après un long commerce avec les Européens que leur 
confiance revint. 

jMais toujours l'incapacité des nègres plutôt que leur mau- 
vaise volonté, empêcha d'obtenir des informations complètes 
et les renseignements font presqueabsolument défaut jusqu'au 
XYi[[rae siècle. Ce n'est qu'à l'année 1700 qu'on peut réelle- 
ment faire commencer la période connue. 

A celte époque la capitale de l'Achanti était Béka ou Bek- 
wae, ville située à 60 milles sud de Coumassie, mais le 
monanjue régnant à celte époque, Osai Tutu transféra à 
Coumassie la capitale de son royaume. 

Je vous tracerai à grands li-aits Thistoire de ce souverain, 
car c'est sous son règne que le royaume achanli se forma, si 
je puis m'exprimer ainsi. 



54 lU'LLETIN. 

Dès son arrivée ;iii Irùne, Osai Tiilii coiniuit ou rendit lii- 
Itutaires les pays (rAJviin-Assiii-Qualioii, Akeya, et étendit ses 
conquêtes jusqu'au delà du Meuve Tando, puis tournant ses 
armes victorieuses contre le royaume de Gaman, s'empara 
de Buntuku et rendit également ce pays tributaire de son 
royaume. Il conquit ensuite Banna et une partie des monta- 
gnes de Kong, puis bientôt après Tuffel, Wassaw et Fanti 
furent ses vassaux. Denkera seul restait indépendant et son 
jeune roi Bosiante était considéré comme l'égal du puissant 
Osai Tutu. 

Mais, c'est ici le cas de dire avec le i)on La Fontaine : 

Deux coqs vivaient en paix, une poule survint 
Et voilà la guerre allumée. 

Suivant une vieille coutume^ le roi de Denkera envoya en 
1719 une ambassade à la cour de Coumassie; elle se compo- 
sait des plus belles femmes de son barem, car, dans ces pays, 
le beau sexe est souvent employé dans les relations diploma- 
tiques. L'ambassade fut accueillie avec la plus grande cour- 
toisie par Osai ïulu qui, ne voulant pas être en retard de 
politesse, s'empressa d'envoyer à Denkera une ambassade 
également féminine. 

Parmi ces noires beautés se trouvait une jeune parente du 
roi, dont Bosiante fut bientôt amoureux et qui rentra à Cou- 
massie avec des preuves apparentes de ses relations avec le 
jeune roi. 

Osai Tutu jura de laver son désbonneur dans le sang, et la 
gueri'e fut déclarée. Elle dura deux ans. En 1720. au plus 
fort des hostilités, Bosiante mourut. Son successeur, Intun 
Daban, fit alliance avec les Hollandais ([ui lui fournirent des 
armes et des munitions, et il persuada Akim qui jusqu'alors 
avait été jaloux de la prospérité de Denkera de se joindre à 
lui contre l'ennemi commun. 

Osai Tutu battit les alliés dans deux grandes batailles où 
Denkera perdit 100,000 hommes et Akim 30,000. On ouvrit 
alors la tombe du coupable Bosiante, on exbuma son cadavre 
pour le donner en pâture aux serpents fétiches et aujourd'liui 
encore, le tamboui" de guerre du roi des Acbanlis porte sus- 
pendus comme trophées le ciàne et le fémur du roi trop 
amoureux. 



PROCÈS- VERBAUX. 55 

Vers Tannée 1730, à son retour d'une expédition contre 
les gens d'Akim, Osai Tutu tomba dans une embuscade tan- 
dis qu'il passait le Prali, en rentrant dans sa capitale. L'endroit 
où il mourut a nom Gormantee. Il laissait un empire qui 
s'étendait depuis Assinie jusqu'au Volta. et des montagnes de 
Kong jusqu'au rivage de la mer. Son successeur vengea bra- 
vement sa mort et la mémoire d'Osai Tutu se conserve dans 
le serment le plus terrible de l'Achanti : « Memenda Gor- 
mantee! ■> (Par Samedi et Gormantee!) 

Nous voyons alors venir quelques rois qui complètent 
et consolident les conquêtes de leur prédécesseur Osai Tutu, 
mais dont l'bistoire reste sans faits saillants. 

A l'arrivée au trône d'Osai Tutu Quaminah en 1799 com- 
mencent les relations politiques entre l'Acbanti et l'Angle- 
terre et cà partir du XIX"^ siècle, ces relations deviennent 
trop étroites pour qu'on puisse les séparer. Il ne m'est plus 
possible de vous en faire l'historique, et si j'ai attiré quelques 
moments votre attention sur ce dernier sujet, c'est surtout 
pour vous montrer que, quoique barbare, l'Achanti a son 
histoire et sa politique. 

Je me propose maintenant de vous dire quelques mots sur 
les Achantis, les productions de leur pays et la langue qu'ils 
parlent. 

Les Achantis s'adonnent au commerce et le font avec intel- 
ligence; ils sont petits, généralement maigres et osseux; fins, 
actifs, sobres, guerriers, mais ignorants, ils sont très supei"- 
stiiieux et on peut leur reprocher une assez grande malpro- 
preté. Le roi et les grands chefs étalent dans les grandes 
occasions un luxe à demi barbare, mais magnifique; on les 
voit revêtus de vêtements de soie et portant au côté un glaive 
à poignée d'or massif. 

Leurs principales industries sont la fabrication d'objets en 
or, en fer, la poterie et le tissage de la soie. 

Leur position géogi-aphique qui les exclut des bords de 
l'Océan ne leur permet pas d'écouler les produits de leurs 
manufactures quand le territoire protégé par l'Angleterre 
leur est fermé, mais ils négocient néanmoins avec les cara- 
vanes qui se rendent à Tombouctou à travers le désert, et de 
cette façon quelques-uns de leurs produits arrivent jusqu'aux 
rivages lointains de la Méditerranée. 



56 lU'LLlCTIN. 

L;i nature s'est [ilii à enrichir le sol de rAclianti, non seu- 
lement d'nne ni,tgni(i(iue végétation et d'une merveilleuse 
fertilité, mais elle y a placé de nombreux et précieux miné- 
raux. Les luisseaux et les rivières qui sillonnent cette vaste 
contrée ne sont pas seulement la cause de ses richesses 
végétales, ils sont encore appelés à faciliter toute espèce 
d'industrie, l'industrie minière surtout, lorsque la civilisation 
européenne se sei-a substituée à l'étal primitif où ce pays est 
encoi-e plongé. 

En outre de l'or et du fer que l'on trouve en abondance 
sur toute l'étendue du tei-ritoire, l'Achanti contient un grand 
nombre d'autres minéraux. Parmi les sources qui y abondent, 
un grand nombre sont minérales, et mériteraient une étude 
particulière. Les eaux qui entourent Coumassie, par exemple, 
ont la singulière pi'opriélé de rendre noir comme de l'ébène 
tout bois qu'on y fait séjourner quelque temps, surtout quand 
il s'agit de bois tendre. 

Voilà un sujet d'études qui amènerait certainement à d'in- 
téressantes découvertes. 

Tous ceux qui connaissent la richesse de ces contrées peu- 
vent à bon droit s'étonner de voir la masse des émigrants 
eui'opéens se presser pour aller chercher de Por en Amérique 
et en Australie, tandis qu'aucun d'eux ne se dirige vers les 
riches mines que renferme le pays qui en somme a mérité 
le surnom de Côte d'Or. 

La cause de cette désertion, m'a-t-on objecté, viendrait de 
ce que Tor en arrive en poudre au lieu d'y venir en pépites 
et en lingots. 

Erreur capitale! Dans l'Aclianti on trouve Tor en pépites 
et en lingots comme partout ailleurs. 

Les forêts renferment en grande quantité des bois de tein- 
ture, de construction et d'ébénisterie des plus belles essences 
et des plus variées; parmi les plus importantes, je pourrais 
vous citer le cèdre, l'ébène, l'acajou, l'odum, le teck, le cous- 
siawa. Ce dernier est un bois de couleur jaune safran. 

On y rencontre en outre un grand nombre de variétés de 
bois produisant la gomme (gommes blancbes et gommes 
jaunes magnifiques). La gomme copal s'y trouve ainsi que la 
gulta-percha. 



PROCÈS- VERBAUX. 57 

Il me reste à vous parler d'un arbre assez comparable à 
notre cbêne d'Europe, pour l'aspect du moins, car sa taille 
reste toujours assez petite. C'est l'arbre qui donne ce curieux 
produit: le beurre végétal ; ses fruits ressemblent assez à de 
petits marrons dépouillés de leur coque épineuse et sont for- 
més comme eux d'une amande et de leur enveloppe. Les 
indigènes les récoltent, puis ils broient toutes les amandes de 
façon à former une sorte de pâte qui est ensuite jetée dans 
une marmite pleine d'eau; le beurre vient nager à la surface; 
on le recueille alors et, le laissant refroidir^ on le dispose en 
pains qu'on entoure de feuilles mainteimes à l'aide de liens 
quelconques. Ce beurre se conserve indéfiniment et ne s'al- 
tère ni au contact de l'air ni à celui de l'bumidité. C'est une 
production précieuse qui ne réclame pas de grands frais de 
préparation, une simple marmite suffit. 

Je n'ai nullement l'intention de proclamer la supériorité 
du beurre végétal sur les beurres de la Suisse ou ceux de la 
Normandie, mais dans un pays comme l'Acbanti, où nous 
vivons assurément beaucoup plus de privations que de tout 
autre chose, je dois dire qu'il est souvent très agréable d'avoir 
ce produit pouraccommoder les mets exotiques qui font la base 
de la nourriture, tels que les patates, l'igname, etc., etc. 

Le gibier de toute sorte abonde partout et le naturaliste 
engagé dans ce pays ne trouverait pas seulement sa satisfac- 
tion dans la poursuite des mammifères, il y rencontreiait 
aussi les plus belles espèces d'oiseaux aux couleurs les plus 
riches et les plus variées. Je ne parle pas des reptiles, qui 
sont représentés par une variété plus nombreuse qu'agréable. 
L'Acbanti possède un petit lac de 25 à 28 milles de circon- 
férence, qui a nom Bossomtc/iué. Il est situé à environ 50 kilo- 
mètres au sud de Coumassie et est un des plus grands fétiches 
du pays. On en retire une grande quantité de poissons (jui 
sont fumés sur ses bords, enveloppés dans des feuilles sèches 
de plantain, puis expédiés dans toutes les parties de l'Acbanti. 
C'est donc l'objet d'un grand commerce, même avec certaines 
provinces du Dahomey voisines de TAchanti. 

Je dois aussi vous parler de deux sources d'immenses 
richesses pour l'Acbanti : la noix de Calla et le plantanier. 
La noix de Calla (en achanli Bessé), est un fruit rouge qui, 



58 BULLETIN. 

ainsi ([uc le fruil de l'arhre à beurre, ressemble à une cbà- 
laigne. On le recueille par huit ou dix dans une capsule de la 
grosseur d'un concombre, sur un arbre que l'on trouve en 
grande quantité dans les endroits bien arrosés ou maréca- 
geux. 

Les Achantis font un immense commerce de ce fruit avec 
l'intérieur. Après l'avoir cueilli et séparé de ses enveloppes, 
on remballe dans de larges feuilles qui le conservent aussi 
frais que possible et on l'expédie à Salaga, où il est acheté 
par les caravanes qui se dirigent de là sur tous les points de 
l'Afrique. 

Le Bessé a la propriété, comme le Coca du Pérou, de don- 
ner des forces à ceux qui le mâchent et de leur permettre de 
faire de longues routes et de supporter de grandes fatigues 
sans boire ni manger. 

Le plantanier qui ne demande, comme l'arbre à noix de 
Calla, aucune cultui'e, fournit en tout temps aux Achantis 
une nourriture saine, abondante et délicieuse. Son fruil res- 
semble à une grosse banane et on le mange soit bouilli, soit 
rôti. Les feuilles de l'arbuste ont la singulière propriété de 
mettre absolument à l'abri des rats tout objet ou toute pro- 
vision dont on les entoure; de la pelure brûlée du fruit, on 
recueille une sorte de potasse dont les indigènes font un savon 
assez estimé. 

Je ne veux pas entier dans le long détail de toutes les pro- 
ductions du pays, mais je dois vous faire une courte descrip- 
tion des produits principaux qui se trouvent sur tous les 
marchés de l'intérieur. 

Les objets en vente sont du bœuf et du mouton coupés 
par petites tranches pour faire la soupe, du sanglier, du daim, 
des poulets, de la chair de singe, de l'igname, des bananes, 
des cannes à sucre, du riz ; de Vencrouma, plante potagère, 
mucilagineuse, semblable à l'asperge; du poivre, du beurre 
végétal, des oranges, des ananas, mangots, goyaves, papayes, 
i\e> citrons, etc., etc. Enfin du poisson sec et du poisson salé, 
de gros escargots sèches à la fumée et collés symétriquement 
sur de petits bâtons, du vin de palmier, des pipes, des san- 
dales, des calebasses, puis quelques menus objets de prove- 
nance européenne. 



PROCÈS-VERBAUX. 59 

Les Achanlis ne font cPautre culture que celle des ignames. 
Ils les plantent invariablement fin décembre et les recueillent 
les premiers jours de septembre : c'est la seule culture faite 
avec régularilé et symétrie; tout autour de la plantation règne 
une large allée, et dans une cabane demeure un esclave avec 
sa famille, pour empêcber toute déprédation. 

Tous les fruits qui se vendent au marcbé sont naturels au 
pays et croissent en abondance. Les oranges sont fort grosses 
et d'un goût absolument exquis. L'ananas et mille autres 
fruits délicieux se donnent à des prix qui feraient rêver tou- 
les les ménagères qui se complaisent à la fabrication des 
confitures. 

Je n'ai jamais vu de cocos dans les marchés de l'intérieur; 
sur la côte ils sont estimés. 

Vous menlionnerai-je les différents dialectes parlés, soit 
dans l'Achanti, soit sur la Côte d'Or? Ce serait une étude 
trop longue et je me bornerai à vous dire quelques mots de 
la langue mère, c'est-à-dire du Tchij parlé communément 
dans les pays de la Côte d'Or, entre les rivières Assinie et 
Tanno à l'ouest et le Volta à l'est, et depuis le rivage de la 
mer jusqu'au cours supérieur du Voila vers les montagnes 
de Kong au nord. 

Les dialectes du langage ne présentent pas une grande 
différence entre eux et peuvent être ainsi énumérés : 

1° VAkân, le plus pur des différents dialectes. 

2° Le Brôn ou Kâmanâ, parlé au nord et à l'est; et 

3° Le Fanii, qui se parle dans les différentes tribus du lit- 
toral. 

Les Achantis font beaucoup de gestes en parlant. Leurs 
indexions de voix font de leurs discours une sorte de récita- 
tif. En prononçant le même mot, ils varient fort souvent de 
ton, parce qu'ayant plusieurs significations, ils le prononcent 
suivant le sens qu'ils veulent lui donner. 

L'art oratoire est plus cultivé dans l'Achanti que dans les 
contrées qui l'avoisinent, aussi la langue de ce pays peut-elle 
être considérée co[nme le dialecte allique l'était en Grèce. 
L'oreille est frappée de son euphonie, comparativement aux 
antres idiomes, ce qui doit être attribué au fiéquent emploi 
des voyelles et à la rareté des aspirations. 



00 BULLETIN. 

On ne trouve diiis la lini^iK' Tclii que peu de con.joncliniis, 
encore moins d'adverbes el les prépositions manciuenf ; elles 
sont remplacées par des noms ou des verbes. Pour dii-e par 
exemple : « Il a coupé une brancbe avec une bâche » les 
Acbantis diront : « Odé adnre twa dubâ, » ce qui, traduit mot 
à mot, signifie : « Il tient une liaclie, coupe la branche. » 

Je pourrais vous citer bien d'autres exemples, mais ne 
voidant pas abuser de votre attention, je me hâterai de citer 
quelques proverbes locaux parmi ceux très nombreux qui 
sont fort en usage dans l'Achanti; il en est qui ont absolu- 
ment le même sens que nos proverbes, ainsi : 

Le paresseux dit: demain je ferai cela. « Onihafo se : oky- 
éna meye. » 

Un mot est comme un oiseau, il s'envole. « As'emtè se 
anoma enkyé-lù. » 

Un homme a deux oreilles, mais il n'entend qu'un mot. 
« Asô si abien' na enté nsém abien. » 
Et tant d'autres: 

Un enfant brise un escargot, mais ne brise pas une tortue. 
Celui qu'un serpent a mordu a peur d'un ver. 
Etc., etc. 

De même que les langues de l'Amérique, la langue Tchi 
abonde en figures hyperboliques et pittoresques. Un roi de 
l'intérieur, dans les Étals duquel les Achantis menaçaient 
depuis longtemps de faire invasion, envoya à Coumassie 
quarante vases d'huile de palmier en leur faisant dire qu'il 
craignait qu'ils n'en trouvassent pas le chemin et qu'il leur 
envoyait de l'huile pour les éclairer. 

Sur divers points de la côte, notamment à Accra, au lieu 
de vous souhaiter une bonne nuit, on vous dit : « Que le 
soleil te trouve bien après ton repos.» 

La poésie des indigènes consiste en chants très courts, 
différant suivant l'impression qui les leur dicte. Tous ces 
chants sont, ou furent, dans l'origine des improvisations ; ce 
qu'ils veulent dii-e est plutôt indiqué qu'exprimé. 

Je puis vous en citer un entre autres qui avertit les filles 
qui vont se marier loin de leur pays de ne pas oublier leur 
famille : 

Adwô'è! Woko aware anima n'tem! ô! 
Wo abusùa awie sa ô ! Adwô'è ! 



PROCÈS-VERBAUX. 61 

Ce qui veut dire : Adyowa ! Tu es partie pour te marier 
et lu n'es pas revenue de longtemps; la famille a disparu par 
la mort! Adyowa! 

Le chant n'est en somme qu'une espèce de récitatif. 

C'est la seule partie de la musique à laquelle les femmes 
prennent part. 

Elles forment les chœurs et aux funérailles d'une femme 
elles entonnent elles-mêmes le ciiant funèbie. 

Je vous citerai une autre chanson achantie assez longue et 
remarquable. 

Les hommes sont assis d'un côté sur une rangée avec leurs 
instruments de musique ; les femmes sont placées en face, et 
un homme et une femme chantent alternativement : 

Une fkmme. 
Mon mari m'aime trop, il est bon pour moi ; mais je ne 
puis l'aimer. Il faut que j'écoute mon amant. 

Un homme. 
Ma femme ne me plaît point; je suis las d'elle; j'en choisi- 
rai une autre qui est fort jolie. 

La femme. 
Mon amant me tente par de douces paroles; mais mon 
mari me traite toujours bien : ainsi donc je dois l'aimer et lui 
rester fidèle. 

L'homme. 
Jeune fille, vous êtes plus johe que ma femme; mais je 
ne puis vous donner ce nom : une femme ne veut plaire qu'à 
son mari ; quand je vous quitte, vous cherchez à plaire à 
d'autres. 

Il est impossible de lire cette chanson sans se souvenir de 
la charmante ode d'Horace : Donec gratus eram tibi (livre 3, 
ode ix). 

La musique sauvage de ces peuples ne peut se juger 
d'après les règles ordinaires de l'harmonie ; cependant leurs 
airs sont doux et animés. Leurs instruments, pris séparément, 
ne rendent pas des sons très mélodieux, mais plusieurs, com- 
binés ensemble, produisent quelquefois un elTet surprenant. 
Leui- flûte est faite avec un long roseau creux, percé en trois 
endroits. Les tons en sont toujours bas, mais quand plusieurs 



62 



BULLETIN. 



musiciens jouent en môme temps, ils savent en graduer les 
sons d'une manière agréable. Inutile de dire que la plupart 
(lu temps c'est le hasard seul qui préside à l'accord. 

Essayer (le convainci'e un noirfjii'il ne joue pas un tel jour 
le même air qu'il a joué la veille est peine perdue, et il répon- 
dra invariablement: «Je touche la même corde, je dois pro- 
duire le même son. » 

Le sanko est leur instrument favori; le corps en est étroil. 
il est en bois creux^ couvert par-dessus d'une peau d'alligator. 
Un chevalet s'élève cà l'un des bouts et il en par-t huit cordes, 
faites des jets d'un arbre nommé enta, qui vont joindre un 
long manche garni d'entailles profondes dans lesquelles ils 
les font entrer pour en baisser ou en hausser le ton, suivant 
l'occasion. 

La corne est celui de leurs instruments qui produit les sons 
les plus forts. Il est en général fort grand et fait d'une défense 
d'éléphant; les cors de chaque chef ont un air parliculier et 
que tous les soldats reconnaissent de très loin. 

V oumpoukoua est un instrument sur lequel on frappe for- 
tement avec le pouce et qui leur l'emplace le tambour de 
basque. 

Leurs auti'es instruments de musique méritent à peine ce 
nom. Ce sont des tambours, des gonggongs, des castagnettes 
et même de vieilles casseroles. 

Les gonggongs sont en fer creux, on les frappe avec des 
baguettes de même métal ; les castagnettes sont également 
en fer. 

Je prononçais il y a quelques instants, en vous citant une 
chanson, un nom de jeune fdle, « Adyowa, » et il me paraît 
bon de vous dire quel est le système en usage pour nommer 
les enfants. Il est très simple, car en règle générale, il se 
l'appoi'le au nom du jour où l'enfant est né. 
Masculin Féminin 



Kwasi 


Akosua 


Kwàsi(ia 


Dimanche. 


Kwadwo 


Adwowa 


Dsvoda 


Lundi. 


Kwabena 


A béna 


Bênàda 


Mardi. 


Kwàlfii 


Aloia 


Wùkùda 


Mercredi. 


Yaw 


Yà 


Yaw'da 


Jeudi. 


Kofi 


Aùia 


Fida 


Vendredi. 


Kwamé 


Am'ma 


Memmemda 


Samedi. 



PROCES-VERBAUX. 



63 



Viennent 


ensuite les noms 


donnés suivant le nombre 


d'enfants. 






Masculin. Fémiain. 




Mensà 


Mânsà 


le S"» enfant. 


Anam 


Mânan 


le 4"« < 


Ason 


Ason 


le 7™« « 


Botwè 


Boswè 


le 8-= « 


Akron 


Nkrômma 


le e™" « 


Bâdù 


Baduwa 


le 10™° « 


Ata 


Atawa 


jumeaux. 


Tawia 


Tawiâ 


né après deux jumeaux. 



Vous voyez que la méthode est simple et n'a pas demandé 
beaucoup de frais d'imagination à ses auteurs ; je la recom- 
mande aux parrains qui, désireux d'abdiquer leurs fonctions, 
chercheraient un nouveau système de patronimie. 

Les anciens Égyptiens, Babyloniens, Indiens, donnaient 
aux sept jours de la semaine le nom d'un dieu ; les Achantis 
leur ont donné le nom d'un génie ou d'un fétiche, ce qui 
revient absolument au même. Les plus honorés étaient 
Ayisi, Adwô, Bènà, Wukù, Yaw', Afi, Amén, ils ont été choisis. 

Vous dire les noms de tous leurs dieux, fétiches, amulettes, 
talismans, serait vous faire une longue énumération de mots 
plus ou moins barbares, car j'en connais pour ma part plus 
de deux ou trois cents, 

La plupart des fétiches sont conservés dans les maisons 
pour la guérison des maladies, l'éloignement des serpents et 
surtout la crainte du poison; pour cette dernière cause, je 
pourrais vous citer au moins quinze ou vingt fétiches qui 
sont l'objet d'une vénération égale à la peur qu'ils ont d'être 
empoisonnés. 

Je dois dire comment les Achantis expliquent l'origine du 
monde et reconnaissent qu'ils sont inférieurs aux Européens. 
Au commencement du monde, Dieu créa trois hommes blancs, 
trois hommes noirs et autant de femmes. Pour qu'ils ne pus- 
sent se plaindre dans la suite, il leur donna le choix du bien 
et du mal et mit sur la terre une grande calebasse et un 
morceau de papier cacheté d'un C(Mé. Dieu dit aux noirs de 
choisir les premiers. Ils prirent la calebasse, croyant qu'elle 
contenait toutes choses; mais en l'ouvrant ils n'y virent qu'un 



64 BULLETIN. 

iiiucceau d'or, un morceau de fer et plusieurs autres métaux 
dont ils ne connaissaient pas l'usage. Les blancs ouvrirent le 
papier cpii leur appi'it toutes choses au monde. Dieu laissa 
les noirs dans les t)ois, mais conduisit les blancs sur le bord 
de la mer (car ceci se passait en Afrique) et leur apprit à 
construire un petit vaisseau qui les transporta dans un autre 
pays, d'où ils revinrent longtemps après avec dilTérentes 
maicbandises pour trafiquer avec les noirs, qui auraient pu 
être le peuple supérieur si au lieu de choisir la calebasse ils 
eussent pris le papier. 

Avant de terminer ce court exposé, je dois vous parler un 
peu du gouvernement despotique auquel l'Achanti est soumis 
et d'où provient le sacrifice d'un grand nombre d'hommes à 
des moments déterminés. 

Un voyageur pris d'affection et de bonne tendresse, enfin 
pris d'une belle amitié pour un monarque noir, me disait : 
« Mais les exécutions ne s'appliquent qu'à des gens bien et 
dûment condamnés à moi't. » 

Il n'en est malheureusement rien et la cruauté froide qu'on 
reproche au peuple achanti comme aux habitants du Daho- 
mey est parfaitement vraie. 

Mon contradicteur ne savait probablement pas pour quels 
motifs futiles on coupe la tête à un homme. Je vais vous en 
donner un exemple : 

Pour avoir laissé tomber une goutte d'huile dans la rue, la 
tête doit tomber à la même place; de même si on brise un 
œuf. 

On ne doit fumer avec aucune pipe européenne dans la 
rue et on ne doit en porter aucune dans un paquet. 

On doit se sauver et se cacher à tous les veux lorsque les 
femmes du roi allant à la promenade, les eunuques font 
entendre le cri de Fué, annonçant leur approche. 

Il est défendu de siffler avec la bouche. 

On ne doit porter aucune charge enveloppée dans des 
branches vertes de palmier, etc., etc. 

Bref, une quantité de lois semblables sont édictées et leur 
transgression est punie de mort. 

Autre exemple : 

Comme dans tous les pays, il arrive dans l'Achanti que la 



PROCÈS- VERBAUX. 65 

justice est embarrassée et ne peut se prononcer, faute de 
preuves. On a recours alors aux sortilèges et l'accusé est 
invité à. jurer par le grand serment qu'il est innocent; l'accu- 
sateur remplit les formalités contraires. 

Ils doivent alors le prouver par VOduni. Pour cela on prend 
un morceau de l'écorce de l'arbre ainsi appelé et on le pré- 
sente à l'accusé qui le màcbe pendant un certain temps, puis 
on lui donne une grande quantité d'eau à boire. S'il ne 
rejette pas cette eau il est déclaré innocent. 

L'accusateur est aussitôt reconnu pour un imposteur, un 
calomniateur, et aussitôt mis aux fers, il ne tarde pas à être 
décapité. Et comment ces exécutions se font-elles? Quelques 
exécuteurs sont très adroits et la tête tombe souvent au pre- 
mier coup de couteau, mais aussi l'exécution est souvent 
codfiée à de jeunes bourreaux qui, armés de couteaux ordi- 
naires, charcutent le cou de la victime et mettent plusieurs 
minutes à cette lugubre opération. 

Je ne vous parlerai pas des condamnés à mort pour meur- 
tre; ils sont torturés pendant une journée entière avant d'être 
décapités. Leur supplice dépasse en atrocité tout ce que l'on 
peut imaginer. 

Viennent alors les sacrifices faits à l'occasion des grandes 
fêtes ou Coutumes et pendant lesquelles on immole un nom- 
bre plus ou moins grand de victimes humaines. Elles sont 
choisies parmi les prisonniers de guerre, mais à leur défaut 
les premiers venus sont bons. 

A ce propos, je dois vous citer les paroles du roi Osai Tutu 
Quannuhah à M. Dupuis, envoyé anglais à Coumassie, qui lui 
faisait des remontrances pour avoir, de sang-froid, fait mettre 
à movl 10,000 prisonniers. Le monarque africain lui répondit: 

« J'ai combattu avec Denkera, j'ai pris son or et j'ai amené 
plus de 20,000 esclaves à Coumassie. Qudlques-uns ne valaient 
rien, j'ai lavé mon trône dans leur sang; quelques-uns étaient 
forts, je les ai vendus ou donnés à mes capitaines. Que pou- 
vais-je faire? Si je ne les tue pas, ils deviendront puissants 
dans mon royaume et tueront mon peuple. « 

Vous voyez par là à quoi tient la vie d'un homme! Espé- 
rons (|ue ces exécutions deviendront de plus en plus rares à 
mesure que les mœurs s'adouciront et que tous, missionnaires 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 5 



66 BULLETIN. 

religieux, scienlifKiues ou autres, nous aucons pu répandre 
les semences de la civilisation dans ce sol si souvent arrosé 
de sang humain. 

Vous aurez pu vous étonner, Messieurs, que jusqu'ici je ne 
vous aie parlé d'aucune des aventures qui généralement vien- 
nent placer une note gaie, mais triste quelquefois, dans la vie de 
l'explorateur et dans le récit de ses voyages, mais je suis peu 
partisan de ces narrations. En effet, la vie en Afrique comme 
je dirai partout ailleurs, otïre ce que les uns appellent des 
difficultés et que d'autres appellent dangers; j'estime à l)on 
droit, je le crois, que ces difficultés ou ces dangers existent 
partout ou nulle part, et pour me servir de l'expression de 
M. Cil. Wiener, notre explorateur de l'Amérique équatoriale: 
on meurt ou l'on ne meurt pas, voiLà tout! 

Eh bien! partant de ce principe et me laissant guider par 
lui, j'ai simplement fait mon possible pour ne pas me laisser 
arrêter par les difficultés qui pouvaient s'élever sur ma route 
el, avec un peu d'énergie, ce résultat est facile à obtenir. 

Mon but, vous le connaissez, il est, tout en faisant de l'ex- 
ploration proprement dite, de faire du commerce avec les 
indigènes, car j'ai toujours cru el je croirai toujours que le 
commerce est le plus grand agent de civilisation. 

Permettez-moi, Messieurs, devons remercier de la bienveil- 
lante attention que vous m'avez accordée et, en terminant, 
laissez-moi vous rappeler, sans tristesse, le souvenir de tous 
ceux qui ont été mes prédécesseurs sur la Côte de Guinée, les 
Bonnat, les Muzy, les Brun et en dernier lieu un de vos com- 
patriotes, Ch.-A. Veuve, mon compagnon de voyage. 

Le président remercie M. Prost de sa communication. 

M. de Seyff demande si les soldats achanlis de l'armée des 
Indes hollandaises, dont plusieurs ont servi avec distinction, 
ne pourraient pas être employés à l'exploration de l'intérieur. 
Aux Indes ils étaient très disciplinés, fournissaient des senti- 
nelles précieuses; ceux qui y sont reslés ont épousé des fem- 
mes malaies; leurs descendants placés dans des écoles de 
bataillon ont donné de bons sous-officiers. En général ils 
s'acclimataient facilement, même dans les endroits les moins 
salubres. 



PROCÈS-VERBAUX. fil 

M. Prosl connaît très hien ces solrhits arlianlis liollindai-, 
retraités à Elmina, où ils habiteiit uu (iiiai'tier spécial, le quar- 
tier (lit de Java. Ils y forment une véritable aggloméi'ation, 
ayant son chef, qui prévient le consul de tout ce qui parait 
louche, l'informe des décès, des disputes, des vols, etc., bref, 
celte petite cité consei-ve une certaine disciphne militaire. En 
l'absence du consul, M. Pi-ost a été chargé de leur payer leur 
pension. Plusieurs d'entre eux poun-aient être avantageuse- 
ment employés pour explorer l'intérieur. 

M. Hornung demande si les Anglais n'oni pas pu obtenir la 
suppression de la grande Coutume, et quelle est la condition 
civile des femmes? 

M. Prosl répond que, loi's de la conclusion du traité de 
Fomanah, du 13 février 1874, il fut question de la suppres- 
sion des sacrifices humains, dans les limites du possible, mais 
l'interprète employé dans les négociations — plus tard inter- 
prète de M. Prost, — leçut 100 livres sterling pour ne pas 
lire devant le roi l'article où il était (juestion de cette sup- 
pression, et les cruautés ont continué. — Quant à la condi- 
tion des femmes, les Achantis en emploient pour les mis- 
sions délicates, parce qu'ils les considèrent comme plus 
rusées que les hommes. Jusqu'à l'âge de huit ans les enfants 
restent auprès de leur mère, (]ui les soigne très tendrement. 

Sur la demande de M. Moynier, M. Prost présente quel- 
ques spécimens, bagues, boutons de chemises, fabriqués à la 
Côte d'Or et chez les Achantis, et entre dans quelques détails 
sur les procédés de fabrication de cette branche de l'indus- 
trie achantie. 

M. Aloïs Humbert s'informe de la manièi-e de voyager et 
de la position des Européens dans l'Achanti. 

M. Prost répond (]ue l'on voyage en hamac, porté par qua- 
tre hommes qui peuvent faire 70 kilomètres, sans fatigue. Le 
climat est malsain à la côte, mais on pourrait établir un sani- 
tarium du côté du Volta, navigable en bateau à hélicejusqu'à 
Aguana ; au delà on le remonte avec des pirogues. Le Pr-ah 
est difficile à remonter, d'ailleurs ce fleuve est fétiche et rem- 
pli d'alligators. M. Prost donne encore quelques renseigne- 
ments sur l'exploitation des mines, rendue difficile par les obs- 
tacles que rencontre le transport des machines, de la côte à 



G8 lU'LLKTIN. 

riiitôricur. Le clieiniti de fer projeté le long de la rivière 
Aiii (tliia la facilitera beaucoup. 

M. le président remercie encore M. Prost de Tohlii^eance 
avec laquelle il a répondu aux questions (jui lui ont été posées, 
jiuis il lève la séance. 



SÉANCE DU 11 JANVIER 1884. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté. 

Le président rapporte que le bureau s'est occupé de la 
question du recrutement de la Société, et propose à cet effet: 
« que la cotisation des membres soit réduite à 10 fr. pour les 
hommes voués à l'enseignement primaire et secondaire, et 
pour les jeunes gens au-dessous de 2o ans; les dames qui 
souscriront pour 10 fr. pourront recevoir des livres de la bi- 
bliothèque ». Adopté. — M. Rocbette, trésorier, communique 
que, pour diverses raisons, le rapport financier a dû être 
ajourné, et demande que la (jueslion des comptes soit ren- 
voyée à une commission, pour laquelle il propose MM, Massip 
et Adolphe de Morsier. Adopté. — M. Massip est nommé véri- 
ficateur des comptes pour cette année. 

On procède aux élections et le bureau est constitué comme 
.su il : 

MM. H. Bouthillier de Beaumoni, Président. 

D'" Dufresne et Marc Micbeli, Vice-Présidents. 

Adolpbe de IVlorsier, Secrétaire général. 

Raoul Gautier, Vice-secrétaire. 

G. Rochette, Trésorier. 

G. Moynier, Conservateur de la Bibliothèque. 

CI). Faure, Secrétaire-bibliothécaire. 

Les commissions restent les mêmes. 

Le président rend compte des travaux géographiques de 
l'année. Il signale la satisfaction des Sociétés de Berne et de 
Sainl-Gall, en apprenant de lui, que celle de Genève a institué 
une section de géograpliie commerciale, et attire sur cette 



PROCÈS-VERBAUX. 69 

section, pour lui rendre vie, l'altention des memltres df In 
Société qui ne s'y sont pas rattachés. 

M. (le Beaumont relève ensuite l'importance de l'expédition 
de Nordenskiold pour l'ésoudre la question du climat de l'inté- 
rieur du Groenland. L'explorateur suédois pensait que les 
glaces ne recouvrent pas toute la surface de celte grande terre; 
des obstacles ne lui ont pas permis d'accomplir la mission dont 
il avait été chai-gé pours'assurer de la réalilé des faits. L'hvpo- 
llièse des naturalistes liasée surtout sur les migrations d'oi- 
seaux et d'animaux à l'intérieur subsiste donc, appelant une 
nouvelle expédition. 

Le président rappelle la déception de la Société privée de 
la communication de M. Demafley sur son voyage au Niger, 
et recommande auxgéologuesde la Société un cei'tain nombre 
de spécimens de roches du Sénégal moyen et de la Palé:)ié, 
donnés par M. Demaffey à son départ de Genève. Il relève 
les communications de M. F. de Morsier sur les voyages de 
Prjevalski au Thibet, de M.Bertrand sur le Cachemii'e, et de 
M. Prosl sur l'Achanti ; il s'arrête à celle de M. de SeytT, du 
26 octobre, sur la catastrophe du détroit de la Sonde, sur l'ex- 
posé historique et géologique de M. de SeyCf, sur la description 
du phénomène du 26 août, et sur l'explication que le conféreu- 
cier en a donnée ^ M. de Beaumont diffère d'avis d'avec M. 
de Seyff en ce sens que tandis que ce dernier explique le raz 
de marée de la côte occidentale du Pacifique et surtout celui 
de l'Atlantique, par un ébranlement de la masse terrestre, 
transmis à travers notre globe tout entier, M. de Beaumont 
pense que, à l'est de Krakatao, après les l)as-fonds de l'ar- 
chipel sur le bord desquels le raz de marée s'est fait sentir, 
la secousse est descendue dans les profondeurs de la mer, et 
.s'est transmise ainsi à travers l'Océan Pacifique sur la côle 
ouest de l'Amérique du Suri. 

M. Dufresne lemercie le Président de son compte remhi. 
en particulier de l'attention qu'il a vouée à la question du 
Groenland, à l'ordre du jour depuis les observations récentes 
des naturalistes américains sur le Gulfstream. Il rappelle le 
changement de climat du Groenland et de l'Islande, l'émigia- 

' Voir page o et suivantes. 



70 BULLETIN. 

tion (les Islandais au Bré-^il d'altonl, puis au Mamioba. Il allii-o 
ensuite rallenlion tle la Société sur les opinions nouvelles 
relatives à la forme de la terre, dont un des pôles serait plus 
aplati que l'autre, ce qui ouvre des horizons nouveaux pour 
les éludes de la flore et de la faune des régions polaires. Les 
découvertes géologiques ont permis de constater que, tandis 
que le singe ne vit que dans des régions chaudes, l'homme 
vit sous tous les climats, et a même vécu à l'époque gla- 
ciaire La théorie de Saporta infirme celle de Cari Vogt sur 
la parenté du singe et de l'homme. 

M. Humbert demande en quoi les observations récentes 
faites sur le Gulfstream modifient les résultats fournis par 
Maury, sur lesquels reposent encore les travaux de nos com- 
palrioles, Pourtalès et Alexandre Agassiz, et ceux du Coast 
Survey. Il ne pense pas que la théorie de Saporta, qui place 
le lieu d'origine de l'homme au pôle, ait beaucoup de succès. 
Quant à l'habitat du singe, l'acclimatation en Sibérie du tigre 
que l'on croyait ne pouvoii- vivre que dans les pays chauds, 
montre que l'on ne peut pas affirmei- d'une manière absolue 
que les quadrumanes ne peuvent vivre que dans les régions 
chaudes. Le question de l'origine de l'homme est encore 
entourée de trop d'obscurité pour que la science puisse se 
prononcer entre les partisans de l'unité et ceux de la multi- 
plicité des espèces. Les changements survenus dans la flore 
et la faune des régions polaires, appartiennent à la géologie, 
et non à la géographie qui doit s'occuper surtout delà surface 
du globe terrestre. En terminant. M. Humbeit relève les ser- 
vices rendus à la géologie et à l'élude des l'égions polaires 
par Oswald Heer récemment décédé. 

M. le professeur Thury rectifie Topinion qui attribue à Cari 
Vogt l'idée de Torigine simienne de l'homme. D'après ce 
naturaliste le singe et l'homme ont une origine commune, 
mais le dernier ne dérive pas du singe. 

M. de Beaumont croit devoir relever l'opinion émise par 
AL Humbert et rattache intimement l'étude de la géographie à 
celle de la géologie, qui lui est d'un grand secours pour l'in- 
telligence des foi-mes de la surface tenestre, de la formation 
des continents, de leur flore et de leui- faune actuelles. 

M. Dufresne est du même avis, et d'après Oswald Heer, il 



PROCÈS- VERBAUX. 71 

fait rentrer l'Iiisloire de la migration des plantes dans l'étude 
de la géographie. 

M. de Seytî complète sa communication du 26 octobre par 
les renseignements nouveaux reçus depuis qu'il en a fait 
lecture. M. de Lesseps a rapporté à l'Académie des sciences, 
que des ingénieurs ont i-essenti à Colon et à Suez un raz de 
marée analogue à celui de Krakatao. Il rappelle que le raz de 
marée du détroit de la Sonde n'ayant pas dépassé à l'est 
l'archipel néei'landais, mais s'élant fait sentir à Colon, la 
vague du Pacifique et à bien plus forte raison celle de l'At- 
lantique, n'ont pu à son avis être causées que par l'ébranle- 
ment vertical agissant au travers de la masse teiTestre. En 
réponse à une demande de M. de Beaumont: comment il 
explique le passage de la foi'ce par le centre de la terre, M. 
de SeylT entre dans des détails sur l'action des forces hori- 
zontale et verticale, d'où il déduit que celte dernière doit 
avoir produit une vibration qui a ébianlé la masse liquide 
des antipodes de Java, et causé aussi la vague du Pacifique. 
Il ajoute que deux grandes baies ont été remplies de pierres 
ponces au point qu'un navire de secours a été pris comme 
dans des glaces. Il attire encore l'attention de la Société sur 
la carte publiée dans le dernier numéro des Verhandlungen 
de Berlin, meilleure que celles qui ont paru précédemment. 
D'après cette carte, k l'endroit où était naguère le cratère de 
Krakatao, existe aujourd'hui une profondeur insondable et 
les îles nouvelles ont une forme analogue à celle de Banda 
dans l'archipel des Molluques. 

M. Thury explique (jue les raz de marée peuvent être dus 
à des causes très diverses: à un déplacement d'eau, aune 
pression barométrique, à un ébranlement de l'écorce terres- 
tre. Il faut distinguer la force de pression d'avec les forces 
dynamiques. Les raz de marée du Pacifique et de fAtlnn- 
lique peuvent avoir été causés par une vibration de Técorce 
terrestre. 

M. de Seyff admet que cette vibration s'est produite à tra- 
vers la terre. 

M. de Beaumont ne saurait admettre une secousse donnée 
sur un point de la terre se répercutant seulement aux anti- 
podes contre le sol du fond de la mei" et ne produisant pas 



72 lU'LI.ETIN. 

un effet circulaire sur l'Océan comme effet liydcodyna- 
mique. 
La séance est levée. 



SEANCE DU 2o JANVIER 1884. 
Présidence de M. H. Bouthiluer de Beaumont. 

Le procès- verbal de la précédente séance est lu et adopté. 

Le président présente comme membre effectif M. Henri 
Vaucher qui est admis à l'unanimité. Il rappelle la souscrip- 
tion ouverte pour acquérir certains ouvrages, cartes, 
plans, etc., de feu M. Albert Petitpierre. Puis il dépose sur la 
table une carte du Congo jusqu'à l'Equateur, dressée à la 
boussole par les agents de l'Association inlernat^onale du 
Congo, et qu'il a reçue de Bruxelles, ainsi qu'une lettre de 
M. Strauch, secrétaire général de l'Association, il rapporte 
encore avoir reçu de M, F. Berton, de San-Francisco, une 
coupure de journal relative à un tremblement de terre 
accompagné d'un raz de marée dans l'Alaska. L'article étant 
en anglais, M. Ad. de Morsiei-, secrétaire général, le traduii'a 
pour la procliaine séance (voir p. 81). 

M. Massip communique le l'ésultat auquel est arrivée la 
Commission nommée dans la précédente séance poui- exami- 
ner la question des finances. Elle a ti-ouvé les écriluies par- 
faitement en règle. La balance au 31 décembre solde par un 
déficit'de i24 francs 35 cent., mais comme plusieurs articles 
concernant les années 1882 et 1884 ont dû être passés 
en 1883, la Commission propose d'ajournei' le règlement au 
30 septembre procliain, et d'arrêter dorénavent le bilan à 
cette date. A ce moment toutes les cotisations de l'année 
courante étant rentrées, et toutes les notes payées, il n'y 
aura plus d'écritures clievaucbant d'une année sur l'autre, et 
l'on pourra facilement établir une position claire et vraie, ce 
qui n'est pas le cas au 31 décembre. Adopté, avec remercie- 
ments à la Commission. 

Avant la communication de M. Ad. Gautier, M. Faure 
demande à ajouter quelques mots sur la carte déposée par 



PROCÈS-VERBAUX. 73 

M. le président, et dont l'envoi, après le long silence de 
l'Association internationale africaine, lui paraît un signe de 
vie d'un heureux augure. Alors même qu'elle n'est accompa- 
gnée d'aucun rapport sur les travaux des agents de rAssf»cia- 
tion, elle témoigne d'une activité considérable de leur part. 
En effet, elle révèle la création d'une douzaine de stations au 
moins, le long du Congo: la plus en amont, sous l'Équaleur, 
deux nouvelles à Stanley-Pool, outi-e l'ancienne de Léopold- 
ville, et, chose assez digne d'attention, deux en aval de Yivi, 
naguère encore la première à partir de l'embouchure du 
Congo; ces deux dernières sont situées juste vis-à-vis l'une 
de l'autre, sur les deux rives du fleuve, comme pour en g;ir- 
der l'entrée. Un nombre à peu près égal de stations ont été 
fondées dans la vallée du Niari, découverte par S. de Brazza, 
comme la voie la plus courte pour parvenir de l'Atlantiipie à 
Stanley-Pool. Ici encore deux de ces stations sont établies à 
l'embouchure de la rivière, d'autres le long de son cours infé- 
rieur, en aval et en amont des chutes de Ngoton et de 
Mayombé, puis sur le cours moyen Jusqu'au point où cesse la 
navigation, le plus près possible de Stanley-Pool. Sur les deux 
flancs de cette série de stations, dont les noms rappellent 
ceux des membres de la maison royale de Belgique et celui 
de Stanley, se trouve une ligne de postes, vraisemblablement 
destinés à en assui-erla possession à l'Association. Quant aux 
noms des explorateurs envoyés [)our reconnaître celte 
région et pour y fonder les stations, à leurs découvertes et à 
leurs travaux, jusqu'ici le pul»lic les ignore. Tout ce que l'on 
sait, c'est que Vivi, Isanghila, Baynerville et Stanley-Pool 
occupent sur la carte une position déterminée par des obser- 
vations astronomiques; la situation des autres n'est que pro- 
visoire, la détermination n'ayant pu en être faite qu'à la 
boussole. 

La parole est ensuite donnée à M. Adolphe Gautier, pour 
une communication sur 

U Exposition cartographique de Zurich. 

Cette exposition, intéressante pour tous les géographes, 
était remarquable par une granjile abondance de cartes; 



74 BULLETIN. 

M Gautier a pu s'en procurer un certain nombre qui ornent 
la salle, et permettent (.le parcourir toule l'histoire de la car- 
t(),u^ra[iliie suisse, depuis la carte la plus ancienne jusqu'aux 
plus modernes, de Dufour et de Siegfried. 

La science cartographique est relativement moderne; les 
anciens, dans leur indiflérence pour celte élude, n'avanl guère 
produit que des dessins assez infoi-mes, témoin la cai'le de 
Peulinger ri95 à 211 ans ap. J.-C.j. 

Le moyen âge ne fournit rien. Jusqu'à la Renaissance, où 
la Suisse fut un des premiers pays à s'occuper de cartogra- 
phie. On peut même dire que c'est un art suisse, et qu'il a 
é'é cultivé dans notre pairie plus qu'ailleurs, ce qui s'expli- 
(jue par le fait que notre pays est petit, montagneux, et que 
l'homme est porté à dessiner ce qu'il a devant lui. 

Conrad Tûrst, savant médecin zuricois, fut le premier à 
dessiner une carte, dite le Tableau chorographique, destiné à 
accompagner sa Descriptio de situ Confœderatorum, et que la 
Société helvétique d'histoire va faire publier. Il est vrai de 
dire que c'est encore l'enfance de l'art et que la carte n'est 
pas complète. 

La première carte complète de la Suisse fui celle que 
dressa le savant chroniqueur glaronnais Egidius Tschudi 
(I.iOo-lST^). et que publia en 1338, à l'insu de l'auteur, 
Sébastien Munster. Aujourd'hui on n'en connaît pas un seul 
exemplaire. Deux ans plus tard, une seconde édition, sembla- 
ble à la première, sauf un cadre de plus, en fut faite, et iM.le 
D"" Sieber, bibliothécaire de l'Université de Bàle, en a trouvé 
un exemplaire, dit l'Unicum, dont il a bien voulu autorisei- 
en 1882 la reproduction photographique réduite en quatre 
feuilles, pai' M. Rod.WoltT.pour la session des Sociétés suisses 
de géographie, à Genève, et en 1883, la reproduction de la 
même grandeur que l'original, parle procédé phololithogra- 
phique, pour l'Exposition nationale de Zurich. M. Gautier en 
présente la feuille qui contient les cantons de Zurich el de 
Thurgovie. il en fait ressortir la position exacte des lieux, la 
forme défectueuse des lacs, l'exagération dans la largeur des 
rivières, le de.ssin des montagnes qui rappelle les foui-mi- 
lière^. 

Après la carte de Tschudi, parurent les travaux de Sébas- 



PROCÈS-VERBAUX. 75 

lien Munster (1489-15S2), entre autres un allas complet, dont 
les cartes rappellent le geni-e de Tschudi, mais les propor- 
tions n'en sont pas exactes. En revanche, son plan de Bâle a 
une échelle plus grande, et l'exactitude des dimensions 
montre que les travaux pour le dresser ont été faits avec 
intelligence. 

Dans la carte de la Rhétie de Guler (1S62-I637), les mon- 
tagnes et les lacs sont défectueux. 

Dans l'ouvrage de Stumpf (1350-1566), les cartes ont 
encore le nord en bas; la forme des lacs est très fantaisiste; 
mais le grand nombre des cartes de détail et d'ensemble lui 
donne du prix, et pour l'élude de l'histoire, sa division des 
Gauen (Aargau, Zurichgau, Thurgau, etc.) et la délimitation 
précise de leurs limites, lui assignent une certaine valeur. 

Merian (1654), graveur de mérite, se distingua par ses 
plans remarquables, dont la carte de Muos (1698) donna une 
i-éduction. Sa carie indique un progrès dans le bassin des 
montagnes et des lacs, plus exact que celui de ses prédéces- 
seurs. 

Léopold Cysat, secrétaire d'État de la république de 
Lucerne, pril, pour sa carte, le milieu entre la carie et le 
panorama, aussi l'exactitude topographique laisse-t-elle à 
désirer. 

La fin du XVh^siècle vil naîlre Conrad Gyger (1599), Zuri- 
cois,peintre sur verre, qui devança de beaucoup son temps par 
sa carte de Suisse, dont celle de Muos est une î-eproduction. 
Toutefois son chef-d'œuvre est la carte du canton de Zurich, 
qui révèle un talent exti-aordinaire; elle a loul l'attrait d'un 
véritable tableau. L'exactitude en est remarquable, le relief 
frappant; les cultures, les forêts, les vignes y sont indiquées. 
Dans la session de l'Association des Sociétés suisses de géo- 
graphie, à Zurich, le colonel Meister a exprimé le regret que 
les cartes actuelles soient dressées trop exclusivement au 
point de vue mathématique, et que le côté pittoresque, tel 
qu'il existe dans la carte de Gyger, soit fort négligé. Henri 
Kellei-, cependant, avait commencé par en dresser d'après 
nature; on pouvait y reconnaître les églises, les châteaux, 
les villages, etr. 

J.-J. Scbeuchzer (1712), savant zuricois de premier ordre, 



7G BULLETIN. 

dressa avec son frère une carte en quatre feuilles, à beau- 
coup plus grande échelle, mais moins exacte, il reconnaît 
que les inexacliludes proviennent du manque d'ime bonne 
triangidalion. Aussi fut-ce à son instigation que l'on com- 
mença à mesurer des triangles, d'abord très approximatifs, 
c'est vi-ai, mais les panoramas et les reliefs vinrent au 
secours de la cartogra[thie. 

Un des premiers panoramas fut celui que J.-B. Miciieli 
dressa pendant sa captivité dans la citadelle d'Aarbourg; il 
servit de point de départ pour les opérations ultérieures de 
triangulation. 

Quant aux reliefs, l'idée n'en pouvait venir que dans un 
pays de montagnes, lin des plus fameux est celui du lac des 
Quatie-Cantons, exécuté par le général PfvfTer, et exposé 
dans le Jardin des glaciers, à Lucerne. Malgré son grand âge, 
Pfyffer courut les montagnes jusqu'à plus de quatre-vingts 
ans, dessinant et prenant des croquis pour modeler ensuite 
son reliefen cire,surdes carrés de bois assemblés plus tard, et 
dont quelques-uns sont restés inachevés. Parmi ses imitateurs, 
M. Séné, l'auteur du l'elief du Mont-Blanc, a produit, presque 
sans instruments et sans opérations mathématiques, une œu- 
vi-e remarquable au point de vue de l'arl. 

Les premiers travaux de triangulation furent faits pour la 
Suisse romande et les environs de Genève, par les Fatio, 
père et tîls,dont la carte accompagne l'histoire de Genève de 
Spon (1730) et par de Roverea; mais la cartographie suisse 
subit un temps d'arrêt après la publication de l'Histoire 
d'Appenzell, par le pasteur Walser, de Wolfhalden, qui 
l'accompagna d'une carte très mal faite (1740), dans laquelle 
il donna un panorama des Alpes de son canton, négligeant 
tout le reste. Le succès de cet ouvrage fut si grand, que deux 
éditeurs allemands s'adressèrent à Walser pour avoir des 
cartes; il fit les autres cantons suisses et la science recula. 

Les cartes des environs de Genève et celle de la Suisse 
romande de Henri Mallet (17SI), forment un contraste frap- 
pant avec celles de Walser. Mallet fit sa triangulation avec le 
plus grand soin, et put donner un levé tellement exact que, 
en 1839, la carte du canton de Vaud n'était encore qu'une 
réduction de celle de Mallet. La correction dans la forme du 



PEOCÈS- VERBAUX. 77 

lac, clans le tracé des ruisseaux et des roules, dans le relief 
du terrain, en font une carie de premier ordre. 

Déjà alors, se faisaient, dans l'Oberland bernois, de séi'ieux 
travaux de triangulation. 

Les gouvernements cantonaux intelligents, et parmi eux 
ceux de Berne, de Soleure et de Zurich, décidèrent d'en faite 
pour se relier avec ceux que des pailiculiers exécutaient en 
Valais et à Fribourg. Le professeur Traites fut chargé des 
mensurations sur territoire bei-nois, el Hasler, de la triangu- 
lation zuricoise. Malheui-eusemenl l'invasion de la Suisse par 
les troupes de la République française arrêta ces travaux. 
Lorsque l'orage révolutionnaire fut passé, on profila de ce 
qui avait été fait dans le genre des panoramas et des reliefs, 
ainsi que des idées nouvelles el des systèmes perfectionnés 
d'ombres et de hachures. 

Weiss et Meyer (178(1-1802), produisirent une carte à plus 
grande échelle, dans laquelle le terrain était représenté sous 
une forme beaucoup plus exacte, comme il est facile de s'en 
convaincre par la place respective assignée aux lacs de 
Thoune et de Brienz. S'd y a dans les hautes Alpes des 
lacunes, elles s'expliquent par l'impossibilité où se sont trou- 
vés les deux auteurs de tout faire; néanmoins le progrès est 
très marqué. 

Beaucoup de cartographes suivirent les traces de Weiss et 
de Meyer. Oslerwald (1773-1830) fil avec grand soin la trian- 
gulation de la principauté de Neuchàlel, en prenant quantité 
de hauteurs au moyen de triangles el d'observations baro- 
métriques; plus tard sa carte fut gravée, et dans le dessin du 
relief, on peut constater une exactitude plus grande que dans 
les travaux antérieui-s. Il en est de même pour la carie du 
Jura bernois de Buchwalder (1792-1883); aussi, quand Dufour 
dut faire la carte de la Suisse, désirant hâter son travail, il 
.s'abstint de faire le levé de Neuchàlel et du Jura bernois. 
Il e.i résulte (jue dans ces deux parties de la carte Dufour, il 
y a, au point de vue actuel, des inexactitudes qui ne per- 
mettent pas de se servir de ces feuilles pour des travaux 
réclamant une grande précision. 

La première carte de Henri Keller (1778-1862), si utile aux 
toui isles, pour la facilité avec laquelle .s'en lisent tous les 



78 BULLETIN. 

détails, fut nii événement. La deuxième édition est supérieure 
par un beaucoup plus grand nombre de noms, et tous les 
voyageurs en ont fait usage. 

Le besoin éprouvé par les militaires d'avoir de bonnes 
cartes, engagea les autorités fédérales à en faire une, doni 
fuient cbar-gés successivement MM. Finsler, quarlier-maîti e 
général de la Confédération, puis ses successeurs Wurstem- 
berger et Dufour. Celui-ci. né en 178(5, avant de reprendre 
la mesure de la base d'Aarberg, di'essa aux frais de l'État 
de Genève, et. en qualité d'ingénieur cantonal, la carte du 
canton au 'Asouo pour laquelle il adopta le système des 
courbes de niveau à 4"^ d'é(juidislance. Ces courbes existent 
dans les minutes de la carte au Vizsnoî ^^^^^ '^ gravure elles 
furent remplacées par des bàcliures, fait regrettable au point 
de vue de l'utilité. Ce fut à l'occasion de la feuille 17 de la 
carte de la Suisse, contenant la partie du Valais où est Mar- 
tigny, que se posa le problème de l'éclairage par la lumiéi-e 
veiticale ou parla lumière oblique, M. Wolfsberger eut l'idée 
de l'éclairage oblique et le proposa au général Dufour qui 
approuva ce système et le fit adopter par la Commission; il 
donnait à la carte plus de relief et plus de clarté. On peut 
s'en convaincre en comparant la carte Dufour avec celle de 
l'État-major français qui est noiie et très peu lisible. Toute- 
fois dans certaines parties, les levés ont été faits à vue, et les 
courbes de niveau n'ont pas été tracées, ce qui est regret- 
table, ces dernières étant beaucoup plus utiles. Aussi, le 
système des hachures est-il de plus en plus abandonné. Dans 
l'atlas Siegfried en 546 feuilles, les unes au V500005 les autres 
au 725000» l6s courbes sont à 10"° en pays de plaine et de 
collines, el à 30"" dans les liantes montagnes. Malheureuse- 
ment l'éqiiidistance n'est pas la même dans tous les cantons. 
Dans la carte du canton de Genève, les courbes sont à 4™. dans 
celles du canton de Vaud à 8", ailleurs à lO"", dans certains 
cantons elles font défaut. Ce manque d'uniformité est une 
complication pour la publication de la carte Siegfried. 

Aujourd'hui, pour les caries les plus ordinaires, on se sert 
de courlies de niveau, en y ajoutant des teintes. Comme l'a 
fait Leuzinger, cartographe très habile, dans une petite carte 
où les montagnes et le relief sont admirablement représen- 
tés, les courbes en sont à âoO"" d'équidistance. 



PROCÈS-VKRBAUX. 79 

Avec les caiies Dufour et Sie.f^-fried, dit M. Gautier, la 
Suisse est arrivée à la perfection. Il fait ressortir encore la 
valeur qu'a, pour la Société de géop:raphie de Genève, 
l'exemplaire de la carte Dufour, don du .i^énéral qui en a 
complété le relief des quatre angles, de sa propre main. 

A Zurich, les plans n'étaient pas rangés avec soin comme 
les caries, on les trouvait disséminés partout; il y en avait 
d'anciens et de modernes. M. Gautier en présente plusieurs, 
entre autres tr-ois : l'un de Zurich (1576), l'autre de 
Lucerne (1597), le troisième de Frihourg (lOOG), de Martin 
Martini, d'un travail de gravure remarquable. Un autre plan 
de Lucerne, en quatre feuilles, est ti'ès pittoresque, il repose 
sur un lever mathématique. Henri Keller, outre ses cartes et 
ses panoramas, a aussi fait de foi't jolis plans de Zurich et de 
Bâle; ce sont de petits chefs-d'œuvre. Ils sont très utiles 
aujourd'hui pour permettre de se rendre compte du déve- 
loppement qu'ont pris ces villes. 

Quant aux panoramas, M. Gautier cite d'abord les travaux 
des Uelkeskampf (1824), représentés par une carte perspec- 
tive de la Suisse en neuf feuilles, destinée aux touristes. C'est 
un terme moyen entre le panorama et la carte. Vinrent 
ensuite les vrais panoramas, exposés partout aujourd'hui, et 
qui accompagnent tous les guides des touristes. 

La Société exprime par ses applaudissements l'intérêt avec 
lequel elle a suivi la communication de M. Gautier. Le prési- 
dent l'en remercie et donne la parole à M. le professeur 
Chaix, qui loue M. Gautier d'avoir si hien fait ressortir le 
mérite et le grand nombre des travaux topographiques qui 
assignent à la Suisse un rang très honorable. Elle a dû ses 
travaux à l'initiative des particuliers. Jusqu'à Mallet, on peu! 
dire que ce sont des travaux d'intuition, faits sans triangula- 
tion, ce qui leur donne un mérite de plus. La représentation 
attrayante et exacte provient du génie des cartographes. En 
dehors des travaux faits en Suisse, M. Chaix relève le mérite 
des cartes hollandaises, et celui de la carte du général Bour- 
set, d'une partie du Dauphiné et des Alpes, citée encore 
aujourd'hui avantageusement. 

Quant h la triangulation, c'est aux Hollandais que nous en 
sommes redevables. Ils ont donné beaucoup de cartes d'une 
exactitude surprenante. 



80 BULLETIN. 

Loi-s du Congrès géographique de Venise, M. Cliaix a 
étudié avec soin les ai'cliives de cette ville, très riches au 
point de vue cartographique, quoique les travaux des ingé- 
nieurs vénitiens ne reposassent pas encore sur la triangula- 
tion; peut-être étaient-ils faits à la houssole. 

Comme carte contemporaine de celle deïschudi, M.Chaix 
rappelle celle d'Erltenslein, de la Russie, dans laquelle, à 
propos de la faune russe, l'auteur met dans la houche d'un 
bison ces mots : Ich hin ein Bison. La foi'me de la carte n'est 
pas exacte, mais M. Chaix a été frappé par certains détails 
hydrographiques, entre autres par un lac à deux émissaires 
dans le gouvernement de Toula. On peut aussi y découvrir 
l'origine de certains noms russes : ainsi la Neva y sort d'un 
lac qui s'appelait Neva et non Ladoga. 

.M. Chaix relève le mérite des anciens cartographes. La 
caite de Peutinger était un tableau des routes de l'empire. La 
feuille de la Numidie et de l'Afrique, entre autres, indiquant, 
en Géiulie, des routes qui peut-être étaient des chemins de 
caravanes. Strabon s'attacha, surtout pour la Grèce, à donner 
les dimensions des provinces, sur des bases qui ne sont point 
trop mauvaises. Ptolémée reproduisit Marin de Tyr, et l'on 
peut construire une carte assez bonne d'une partie de l'Afri- 
que, en suivant les indications des longitudes et des latitudes 
de tous les lieux qu'il place le long de la côte de la mer 
Rouge ; les dislances en sont relativement exactes. 

Le Président remercie M. Chaix de ces détails intéressants. 

M, Walter signale à M. Gautier une carte entière de la 
Suisse, d'Osterwald, gravée à Paris, et publiée en 1851 par 
les soins de quelques Neuchàtelois, amis de la géographie. 

M. Hornung rappelle la valeur des travaux des Romains en 
fait de cadastre et de castramétalion, et recommande 
l'ouvrage de Bureau de la Malle, sur l'Économie politique 
des Romains. 

M. Faure appuie les opinions de MM. Chaix et Hornung 
sur le mérite des travaux cartographiques des Romains qui, 
pour le transport de leurs légions, du centre de l'empire aux 
extrémités, avaient besoin avant tout d'itinéraires indiquant 
les distances des stations échelonnées sur toutes les routes 
qui partaient de Rome dans toutes les directions. L'itiné- 
raire d'Antonin en est la preuve. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 81 

Le Président r-appelle que l'exemplaire de la carie, donné 
par le général Dufoui' est un des cinq qu'il fil tirer ensemlile 
delà même œuvre, l'un pour l'empereur Napoléon III, le 
second pour le Conseil des Étals, le troisième pour l'Exposi- 
tion de Paris, le quatrième pour la Société de géographie de 
Genève. Il n'avait pas de système exclusif, mais combinait l'art 
et les mathématiques, la lumière oblique et la lumière verti- 
cale selon les parties de la carte. Personnellement M. de Beau- 
mont n'est pas très partisan des courbes de niveau qui, quel- 
qu'utiles qu'elles puissent être, ne donnent aucune jouis- 
sance h la vue; elle se lient avec une infinité de détails, et, 
s'il n'y a pas de couleurs, elles se confondent avec les rivières. 

M. Gautier cite encore, comme chef-d'œuvre de cartogra- 
phie, la carte du canton de Zurich, par Wild, professeur au 
Polylechnicum. Lorsqu'on s'occupa des avant-projets des 
chemins de fer, Wild fut chargé des travaux à exécuter dans 
le canton de Zurich, et put faire, d'après sa carte, tous ses 
avant-projets, sauf ceux de la partie de la vallée de la Thur. 

Le Président réitère à M. Gautier les remerciements de la 
Société, et lève la séance, Theure étant trop avancée pour la 
communication de M. Faure sur le Soudan égyptien, qui est 
ajournée au 8 février. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES 



Éruptions volcanique*^ clans l'Alaska. 

Extrait d'un article du journal Daily Evening Bulletin de 
San Francisco du 28 décembre dernier, qui nous a été adressé 
par M. le consul Berton, notre membre correspondant. 

Il paraît que déjà dans le courant du mois d'août, on avait 
aperçu de la fumée sortant du mont Augustin. Cette monta- 
gne est un pic élevé, situé au nord-est de l'île Cherna- 
boura dans la baie de Kamischak, sous 39° 24' de latitude 
et 153° 30' longitude ouest. L'île Cliernaboura, d'une largeur 
de 7 à 8 milles, se trouve à 49 milles à l'ouest de l'élablis- 

LE OLOBE. T. XX lit. IP^'^-i . H 



82 NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 

semenl du Han-e anglais, silué à l'entrée du brns de mer de 
Cook, Cook's Inlet, côté est. Le oclobre, vers huit lieures 
du matin, les pêcheurs et colons de cet établissement enten- 
dirent une forte détonation. Le temps était parfaitement calme, 
la brise légère du sud-ouest, la marée à son plus bas; on 
apercevait la côte opposée, soit la rive ouest de l'entrée de 
Cook, distante de 60 milles. Au même moment on vit une 
épaisse fumée s'échapper du sommet du mont Augustin et 
se dirigiger au nord-est poussée par la brise, puis, s'élevant 
peu cà peu et rencontrant probablement un courant contraire, 
elle se répandit dans tout le ciel qu'elle obscurcit bientôt com- 
plètement, et il fallut allumer les lampes. Il tomba pendant 
le jour environ 4 à o pouces de cendres ponceuses. 

Une demi-heure après l'éruption on vit arriver une grande 
lame haute de 2.t à 30 pieds, et apparaissant du rivage comme 
un muraille d'eau. Elle emporta les bateaux de pêche et 
inonda les maisons ; si la marée n'eût pas été basse l'établis- 
sement auiait certainement été détruit, et les habitants noyés. 
Cette première vague fut suivie à environ cinq minutes d'in- 
tervalle de deux autres hautes de lo cà 18 pieds et, pendant 
la journée, d'autres fortes lames arrivèrent dans le Havre 
anglais. Ces lames furent aussi ressenties à Saint-Paul dans 
l'île Kodiac. 

La nuit on voit les flammes sortir du mont Augustin, et le 
jour d'épaisses colonnes de fumée; la distance, nous l'avons 
dit, est de 49 milles (environ 79 kilomètres). Ordinairement 
le pic est couvert de neige, mais en ce moment il en est com- 
plètement dépourvu. 

Le capitaine Gullie^vec le schooner Kodiac, de l'Ile du môme 
nom, s'est approché de Tîle Chernaboura le 10 novembre. 
Il rapporte que le mont Augustin a été partagé de l'est à 
l'ouest, que la partie nord s'est affaissée au niveau des ancien- 
nes falaises, et que la fumée sort du pic un peu au sud de 
celte grande fracture. Il a fait la découverte extraordinaire 
qu'un nouvel ilôt, haut de 7o pieds environ, et d'une super- 
ficie de 1 Vî mille, a surgi au nord-ouest de Chernaboura, 
dans la passe profonde entre l'île et le continent. Celte passe 
d'une largeur de (j à 8 milles a été visitée et décrite par Van- 
couver. 

Dans la presrju'île de l'Alaska deux volrans éleinls^ à 



OUVEAGES REÇUS. 83 

l'ouest du volcan en activité de Iliamna haut de 12,000 pieds, 
se sont rallumés, on y voit des nuages de fumée pendant le 
jour, et des jets de flammes la nuit. 

Un parti de 7 à 8 Aleutes s'était établi sur l'île Clierna- 
boura pour y chasser, mais deux ou trois de leurs femmes, 
effrayées des bruits souterrains du mont Augustin, ne vou- 
lurent pas y rester, et furent transportées à Saint-Paul, dans 
l'île Kodiac. Depuis l'éruption on n'a plus eu de nouvelles de 
ces Aleutes, et on ci-aint qu'ils n'aient péii. A. de M, 



-^'\r\.r\J\'\j^j^- 



OUVRAGES REÇUS 

De juin à décembre 1883. 

PÉRIODIQUES ET PUBLICATIONS DE SOCIÉTÉS 

Petermann's 3Iittheilungen, 1883, N<" 6 à 12. Ergânzungs. 
hefte N- 72, 73. 

Société royale de géographie de Londres. — Pi'oceedings 
and monthly Record of Geography, 1883, N°' 6 à 12. 

Société de géographie de Paris. Compte rendu des séances, 
1883, N''^ 10 à 18. — Bulletin 1883, N°^ 1 à 4. 

Société de géographie de Berlin. Zeilschrift, t. XVIIl, 
1883, N"^ 1 à S. — Verhandlungen, 1883, t. X, N°^ 3 à 8. 

Société de géograpliie de Vienne. Mittheilungen, 1883, 
t. XVI, N°^ o cà 10. 

Société impériale de géographie de Russie. Bulletin, 1883, 
t. XIX, N»^ 1 à 3. — Compte rendu, 1882. 

Société italienn,e de géograpliie. Rome. Bulletin, 1883, 
t. XVII, N"^ 6 à 12.— Indice générale délia Série I Anni 1867- 
1875. Volumi I à XII. (Don de M. G. Moynier.) 

Société de géographie de iMadrid. Bulletin, 1879, N» 6, 1883, 
l. XIV, N- 3, 5, G, LXV,N-1, 2, 3. 

Société de géographie de Lisbonne. Bulletin, 1883,3"* série, 
N"' 10, 11, 12; 4°'^série. N° 1. — La (luestion du Zaïre. Lettre 
à M. Behaghel, par M. Luciano Cordeiio, Lisbonne, 1883, 
in-8% 9 p. — Stanley flrst Opinions. Portugal and ihe slave 
Irade. Lisbonne, 1883, in-8°, 9 p. — Augusto Cai-los da 



84 OUVRAGES REÇUS. 

Silva. Expediçao scientifica a Serra de Eslralla, en 1881, 
Lisbonne, 1883, in-4'', 77 p. et carte. 

Société néerlandaise de géographie. Amsterdam, Tijdsclirift, 
Deel VII, N- 3 et 4. 

Société royale belge de géographie. Bulletin, 1883, t. VII, 
N"^ 2 à S. 

Société de géographie de Lyon. Bulletin, N» 23. — Procès- 
verbaux des séances, N°^9 et 10. 

Société géographique roumaine. Bucharest, Bulletin, 1883, 
l" semestre. 

American geographical Society. Journal, 1881, t. XIII, Bul- 
letin, 1882, N° 5, 1883, N» 2, 

Société de géographie commerciale de Paris. Bulletin, 1883, 
l. V, N« 3, t. VI, N- 1, 2. 

Société de géographie commerciale de Bordeaux. Bulletin, 
1883, N"' 11 à 24, Congrès national des sociétés fi'ançaises de 
géographie, S"" session, Bordeaux, 1882. Compte rendu des 
travaux du Congrès. 

Société de géographie de Marseille, Bulletin, 1883, N°' 4 
à 12. 

Société languedocienne de géographie. Montpellier, 1882, 
t.V, N«4. 1883, t. IV,N°'^1,2. 

Société de géographie de Metz, Jahresi3ericht, 1882. 

Société de géographie du Nord. Douai. Bulletin, 1883, 
N°^ 34 à 37. 

Société de géographie de Lille. Bulletin, 1883, N°^ 7 à 9. 

Société de géographie de l'Est. Nancy. Bulletin, 1882, 4"* 
trimestre, 1883, tiimestres 1 et 2. 

Société normande de géographie. Rouen. Bulletin, 1882, 
septembre à décembre, 1883, jauvier à août. 

Société de géographie de l'Ain. Bullelin, 1883, N»^ 2 et 3. 

— Géogi-aphie de l'Ain, 1" fascicule, Bourg, 1883, in-8"j 
192 p. 

Société de géographie de Rochefort. Bulletin, 1883, t. IV, 
Nos i ^ 4 — Annuaire de la Société pour 1883. — Règlement 
de la bibliothèque. 

Société de géographie de la province d'Oran. Bulletin, 
N- 15, 16, 17. 

Société de géogi-aphie de la province de Constantine. Bul- 
letin, N- 1, 2, 5. 



OUVRAGES REÇUS. 



85 



Société de géographie de Toulouse. Bulletin, 1883, N"'' 7 
à 13. — Supplément au N" G. Les gorges du Tarn entre les 
grands Causses, par Louis de Malafosse. 

Société de géographie d'Anvers. Bulletin, 1883, I. VIII, 
N"' 1,2. — Mémoires t. II. 

Société de géographie de Francfort sur Mein. Jahresbe- 
richte, t. XLVI-XLVII, 1881-1883. — Beitrage zur Statistik, 
t. IV, N° 2. 

Société de géographie de Dresde. XVIII, XIX, XX. Jahres- 

berichte. 

Société de géographie de Karlsruhe. Verhandlungen 
1880-1882. 

Société de géographie de Leipzig. Mittheilungen, 1882. 

Société de géographie de Hambourg, Mittheilungen, 1880, 
NO 2. — Hambui'gischer Correspondent N° 153. 

Société de géographie de Brème. Deutsche geographische 
Blâiter, 1880,'t. III, N»" 2, 3, 1883, t. VI, N- 3, 4. 

Société de géographie de Berne. Jahresbericht, 1882-1883, 
Mittheilungen, octobre 1883. 

Société de géographie commerciale de la Suisse orientale, 
à Saint-Gall. Mittheilungen, 1883, N°^ 2 et 3. 

Observatoire impérial de Rio-de-Janeiro. Bulletin, 1883, 
N"^ 3 à 10.— Emm. Liais. Annales de l'observatoire impérial 
de Rio de Janeiro, 1. 1, Rio de Janeiro, 1882, in-4«, 204 p. illust. 

Société khédiviale de géographie. Le Caire. Bulletin, 
2"^ série, N» 4. 

L'Echo des Alpes. Publication des sections romandes du 
Club alpin suisse, 1883, N»« 2, et 3. 

Meteorological Society. Quarterly Journal, avril, juillet, 
octobre. — Note on the Report on the meteorology of Ker- 
guelen Island, in-4°, 4 p. 

Bureau topographique de Saint-Pétersbourg. Mémoires, 
t. XXXVIII. 

Revue maritime et coloniale, 1883, N»" 3, 5 à 12. 
Société d'anthropologie de Paris. Bulletin, 1881, N°4. 1882, 
N-S. 1883, t. VI,N«2. 

Société d'anthropologie de Vienne. Mittheilungen, 1883, 
No" 1 et 2. 
Smithsonian Institution. First annual Report of the Bureau 



86 OUVRAGES REÇUS. 

of Etimology, by J. W. Powell. Washington, 1881, in-4", 
()03 p. illusl. 

Cosmos (le Giiido Cora, 1883, l. VII, iV^ 7 et 8. 

Esploratore. Milan. 1883, t. VII, N»^ 6 à 12. 

Exploration, N*"* 332-362. 

Revue internationale de géographie, Paris, N°' 91-98. 

Revue de géographie de L. Drapeyron, VI"* année, N"^ 12, 
VII""' année, N»' 1-6. 

Société physico-économique de Konigsberg. Schriften, 
23'°' année, 1882, 1" et 2""^ parties. 

Journal asiatique, Paris, t. XVII, N» 3, t.XXI,No 3, t. XXil, 

Institut Lombard des sciences et Lettres, Mémoires, t. XIV, 
Compte-rendu, t. XIV. 

Institut vénitien des sciences, lettres et arts, Atti,5'°'' série, 
t. VII, Liv. 10, t. VIII, Liv. 1-10. e-^^ série, t. I, Liv. 1 à 3. — 
Relazione critica sulla varie determinazioni dell' équivalente 
meccanico délia caloria, di Enrico A. Rowland. App. al t. VII, 
S""^ série, degli Atti de l'Istituto. 

Société archéologique de l'Orléanais. Bulletin N»' 114-116. 
Mémoires, t. XIX. 

Revue savoisienne, 1883, N°^ S-11. 

Académie royale de Belgique. Annuaire, 1882-1883. — 
Bulletins, 50"^ année, 3""' série, t. I et II (1881), III et IV 
(1882), V (1883). 

Afrique explorée et civilisée, 1883, t. IV, N'''6 à 12. 

Institut géographique de la République Argentine. Buenos- 
Ayres, Bulletin, 1883, t. IV, N"" 4-10. — Estadistica del com- 
mercio y de la Navegacion de la Republica argentina, 1882. 
Buenos-Ayres, 1883, in-8°, 28op. 

Zeitschrift fur wissenschaflliche Géographie. 1883, t. IV, 
No« 1, 2. 

Oesterreichische Monatschrift fur den Orient, 1883, 
N"^ 8-12. 

Société académique hispano-portugaise de Toulouse. Bul- 
letin, 1883. N"' 2, 3, 4. 

Section de Provence du Club alpin français. Bulletin, 1883, 
N»» 2, 3. 

Moniteur des consulats, N"" 199-229. 

Science. Boston. N° 15. 



OUVRAGES REÇUS. 87 

Société française et africaine d'encouragemenl. Statuts 
et Rapport annuel, 1882-1883. Paris, 1883, in-8, 12 p. 

Société d'anthropologie de Lyon. Bulletin, 1883, N" 2. 

Ungarische Revue, 1883, juin, Buda-Pesth, 1883, p. 405- 
516, in-8-^ 

Baltische Studien, t. XXIII, Liv. 1 à 4. 

Société de géographie de Greifswald. Jahresbericht, 1882- 
1883. 

DONS d'auteurs ET AUTRES 

Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle, Liv. 477 à 
500, (Don de l'auteur, M. E.) 

Vivien de Saint-Martin. Nouveau dictionnaire de géogra- 
phie universelle. Liv. 22. (Don de l'auteur, M. H.) 

J. M. Ziegler. Geographischer Text zur geologischen Karte 
der Erde, mil einem Atlas. Basel, 1883, in-8o, 313 p. (Don 
de M"" veuve Ziegler.) 

Maurice Vernes. Revue de l'histoire des religions. S""* an- 
née, t. VI, N»^ 4, 5. 

Jacob M. Clarck. G E. The english mile, its relation to the 
size of the earth and to ancient melrics. In-4o, 4 p. (Don de 
l'auteur.) 

Van Noslrand's Engineering Magazine. May, 1883, New- 
York, 1883, in-4o, p. 356-440. 

Archibald, R. Colquhoun. Across Chrysé. Journey of explo- 
ration through the south China Borderlands from Canton to 
Mandalay. London, 1883, 2°'« édit. 2 vol. in-8o, 420 et 408 p. 
ill. et caries. (Don de l'auteur.) 

Geo. M. Wheeler. Report upon U.-S. geographical Survey 
west of the 110'^ Meridiail. Vol. III, supplément geology- 
Washington, 1881, in-4''. (Don de l'auteur, M. H.) 

Edmond Cotteau. De Paris au Japon en 90 jours, Paris, 
1883, in-8°, 15 p. 

J. A. Henriquez, Expediçao scientifica en serra da Estrella 
en 1881, Lisbonne, 1883, in-4o, 133 p. 

Jos. Erben.Statistisches Handbuch der Kôniglichen Haupl- 
sladt Prag fur 1881. 2*'"- Theil, Prag, 1883, in-8°, 183 p. et 
carte. 

François Latzina.La République Argentine, relativement à 
l'émigration européenne. Buenos-Ayres, 1883. 



00 OUVRAGES REÇUS. 

Cil. Faiire. Notice sur la part des Suisses dans l'exploration 
et la civilisation de TAfrique. Genève, 1883, in-8, 20 p. (Don 
de l'auteu?-.) 

G. Moyniei'. La question du Congo devant l'Institut de droit 
international. Genève, 1883, in-8", 27 p. (Don de l'auteur.) 

Léon de Rosny. Compte rendu d'une mission scientifique 
en Espagne et en Portugal. Paris, 1882, in-4'', 100 p., avec pi. 
et carte. (Don de l'auteur, M. C.) 

Costa Godolphin. Les institutions de prévoyance en Portu- 
gal. Lisbonne, 1883^ in-8, 15 p. et tableau. 

D"" Richard Lehmann.Bericbt ûber die Thàtigkeit der Zen- 
Iral-Commission fur wissenschaftliche Landeskunde von 
Deutschland. Mûnchen, 1883, in-8", 34 p. (Don de l'auteur.) 

M. Dragomanov. Chansons politiques du peuple ukrainien, 
XVIII"^ et XIX""" siècles. Première partie, section I. Genève, 
1883, in-8°, LV et 137 p. (Don de l'auteur, M. E.) 

Henri Mager. De la lecture des cartes étrangères. Paris, 
1883, in-12, 100 p. (Don de Tauteur.) 

Angel Anguieno. Anuario del Observatorio astronomical 
oacional de Tambaya para el anno de 1884. Anno IV, Mexico, 
1883, in-12, 337 p.^ 

A. Meulemans. La république du Paraguay. Paris, 1884, 
in-8, 33 p. 

(Dons de M. Yenukof. M. C.) 

Notices sur la ville de Rouen. Rouen, 1883^ in-8, 680 p. et 
plan. 

Notices sur La Rochelle et la région maritime. La Rochelle, 
1882, in-12, 180 p. et carte. 

Annuaire du Sénégal et dépendances pour l'année 1881. 
Saint-Louis, 1881, in-12, 264 p. 

CARTES 

E. Gaebler. Atlas. Liv. 6. (Don de l'auteur.) 

M. Venukof. Carte de la partie méridionale de la province 
littorale de la Sibérie, 1883. (Don de l'auteur, iM. C.) 

Kaart von bat Gedeelte Java en Sumatra Vsooooo- Krakatau 
en Omslreken. (Don de M. de Seyfif. M. E.) 

-tiiéAtate*" 



LISTE DES MEMBRES 



SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE GENÈVE 



MEMBRES EFFECTIFS 



MM. 

Audéoud, Alfred. 
Auriol, Henri. 

Baud, J. 

Bouthillier de Beaumont, Aloïs 

BouthillierdeBeaumont,Aug*« 

Bouthillier de Beaumont, Frank. 

Bouthillier de Beaumont, Gust. 

Bouthillier de Beaumont, Henri, 

Président. 
Bertrand, Alfred. 
Beyeler, J. 
Binet, docteur. 
Boissier, Agénor. 
Boissier, Edmond. 
Bonna, Paul. 
Bornand, E. 
Budé (de), Eugène. 

Candolle (de), Alphonse, prof. 
GandoUe (de), Gasimir. 
Candolle (de), Lucien. 
Ghaix, Paul, professeur. 
Choisy, Louis, pasteur. 
Claparède, Théodore, pasteur. 

De Lor, avocat. 

Dominicé, Adolphe. 

Dragomanof. 

Dufresne, Edouard, docteur, 

Vice- Président. 
Dunant, Ernest. 
Dunant, Pierre, docteur. 
Dunant, Victor. 
Du Pan, Amédée. 

Eynard, Edmond. 



MM. 

Féesch, Henri. 

Faure, Charles, Secrétaire - 

Bibliothécaire. 
Favre, Camille. 
Ferrière, docteur. 
Freundler, pasteur. 

Gaberel, pasteur. 

Galland, Charles. 

Galopin, Charles, professeur. 

Gampert, Gh., architecte. 

Gautier, Adolphe. 

Gautier, Alphonse. 

Gautier, Raoul, Vice-Secrétaire. 

Giraud-Teulon, professeur. 

Gosse, H., docteur. 

Hentsch, Henri. 

Hornung, Joseph, professeur. 

Hurahert, Aloïs. 

Ivernois (d'), A. 

Le Fort-Naville, Alfred. 
Lenoir, David. 
Lesseré-Bordier, docteur. 
Lombard, Alexandre. 
Lombard, Henri-Cl'., docteur 

(senior). 
Lombard, Henri-Charles, doct. 

(junior). 
Lombard, Victor. 

Mandrillon de Savignac. 
Marcel, William, docteur. 
Martin, Charles, pasteur. 
Massip, Edmond. 



90 



LISTE DES MEMBRES. 



MM. 

Messerly, Oscar. 

Micheli, Louis. 

Micheli, Marc, V ice-Président. 

Morin-Cayln, Théodore. 

Morsier (de), Adolphe, Secré- 
taire-général. 

Morsier (de), Fi'ank. 

Moynier, Gustave, Conserva- 
teur de la Bibliothèque. 

Naville, Emile. 

Odier, Ernest. 
Odier, James. 

Perron, Charles. 
Pictet, Alfred. 
Piclet, Eugène. 
Pictet-de Candolle, Louis. 
Prevost-Le Fort, Georges. 
Prost, J. 

Kapin, docleur. 
Reclus, Elisée. 



MM. 

Rochelle, Gustave, Trésorier. 
Rosier, William, professeur. 
Roughton, G. 

Sarasin, Edouard. 

Sarasin, Georges. 

Saussure (de), Henri. 

Sautter, Edgar. 

Schieck (de), Adolphe, consul. 

Scholten-Lenoir. 

Seyff (de),R.-F. 

Stoutz (de), Louis. 

Thudichum, Charles, prof. 
Traz (de), Ernest. 
Tronchin, Henry. 
Turretlini, François. 

Vaucher, Henri. 

Wartmann, professeur. 
Weller, Henri. 
Wyltenbach (de). 



MEMBRES HONORAIRES 



MM. 

Daniel CoUadon, professeur à Genève. 

Cellérier, professeur à Genève. 

Scherrer-Engler, président de la Société de géographie com- 
merciale de la Suisse orientale, à Sainl-Gall. 

D'" Théophile Studer, professeur, président de la Société de 
géographie de Berne. 

D"" Behra, à Gotha. 

D' Nachtigal, consul général de l'empire allemand, à Tunis. 

Baron de Richthofen, professeur à Leipzig. 

D'" de Hochstetten, à Vienne. 



LISTE DES MEMBEES. 91 

D"" Unfalvy, président de la Sociélé de géographie de Buda- 
Pesth. 

de Sémenoff, président de la Société impériale de géographie 
de Russie. 

D*" Nordenskiold, professeur à Stockholm. 

P.-J. Veth, professeur, pi'ésident de la Sociélé néerlandaise 
de géographie. 

Julius de Payei*, explorateur, à Francfort s/M. 

Charles Maunoir, secrétaire-général de la Société de géogra- 
phie de Paris. 

Malle-Brun, secrétaire-général honoraii'e de la Société de 
géographie de Paris. 

Vivien de Saint-Marlin, ancien président de la Sociélé de 
géographie de Paiis. 

de Quatrefages, professeur, ancien président de la Commis- 
sion centrale de la Sociélé de géographie de Paris. 

Baron Reille, à Paris. 

Général Beaufort d'Haulpoul, à Paris. 

Van der Maëlen, à Bi'uxelles. 

Commandeur Christoforo Negri, à Turin. 

Commandeur Correnti, à Rome. 

Sir H. Rawlinson, à Londres. 

Ch. Rieu, à Londres. 

D"" Schweinfurth, au Caire. 

F.-V. Hayden, à Washington. 

Geo. M. Wheeler, à Washington. 

H. Stanley, à Vivi. 

Savorgnan de Brazza, à Brazzaville. 

Van de Velde, à Bruxelles. 



MEMBRES CORRESPONDANTS 

MM. 

Aimé Hiimhert, professeur à Neuchâlel. 
Ayer, professeur à Neuchâtcl. 
Sylvius Chavannes, à Lausanne. 
Mulhaupt de Sleiger, à Berne. 



92 LISTE DES MEMBRES. 

Amrein, professeur à Sainl-Gall. 
Hellwald, à Stutlgardl. 
D'" Lenz, professeur à Vienne. 
H. Duveyrier, à Paris. 
Venukoff, à Paris. 
William Huber, à Paris. 
Léon de Rosny, à Paris. 
André de Bellecombe, à Paris. 
A. Meulemans, ta Paris. 
Coillard, missionnaire au Zambèze. 
A. de Smidt, gênerai surveyor à Capelown. 
F. Berton, consul suisse à San Francisco. 
Luciano Gordeiro, secrétaire-général de la Société de géo- 
graphie de Lisbonne. 
P. Berlhoud, missionnaire au Transvaal. 
Frank Vincent, explorateur, à New- York. 



]Vo S«. 



BULLETIN 



EXTRAIT 

DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ 

Session 1883-1884. 



SÉANCE DU 8 FÉVRIER 1884. 
Présidence de M. le D'' Dufresne, vice-président. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté. 

M. Welter présente la carte d'Osterwald dont il a parlé 
dans la précédente séance ; elle a été publiée après la mort 
de l'auteur, à Paris, sans date, ni nom d'éditeur, et n'a pas 
figuré dans l'exposition de Zurich. Les Mittheilungen de 
Gotha de 1877 renferment à son sujet un jugement très favo- 
rable de Sydow. 

M. Ad. Gautier signale un document qui s'y rapporte : c'est 
le Recueil des hauteurs des pays compris dans le cadre de la 
carte générale de la Suisse, en tête duquel se trouve un aver- 
tissement d'Osterwald, du 6 mai 1847, expliquant le retard 
survenu dans la publication de la carte par un accident de la 
pierre sur laquelle elle était gravée, ce qui l'engagea à la faire 
graver sur cuivre. 

M. Welter ajoute que le Bureau de la guerre à Paris, ayant 
eu sous les yeux le travail d'Osterwald, déclara que cette 
carte était ce qu'on avait fait de mieux en ce genre. L'auteur 
avait indiqué au graveur un procédé de son invention, des 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 7 



94 BULLETIN, 

courbes de hauteur eu lignes horizontales, au lieu de lignes 
verticales, pour indicjuer le relief des montagnes. Peu de 
jouis avant sa mort arriva à son adresse une lettre de ce gra- 
veur, lui disant qu'il ferait précieusement usage de sa décou- 
verte. Osterwald n'était plus dans un état de santé qui permît 
de la lui communiquer. Il mourut en janvier I80O. 

Le Président présente une collection de photographies de 
Kalmouks, envoyée à la Société par le prince Roland Bona- 
parte. 

M. G. Faure fait une communication sur 

Le Soudan égyptien. 

Laissant de côté le point de vue des découvertes faites 
dans ce pays, et du développement de la civilisation depuis la 
conquête de Méhemel-Ali, sujet traité dans V Afrique explo- 
rée et civilisée, ainsi que le côté politique qu'il ne lui appar- 
tient pas d'aborder dans la Société de géographie, il se borne 
à un tableau géographique de cet immense territoire. Il décrit 
le désert de Korosko que vient de traverser Gordon-pacha, 
celui de Nubie déjà herbeux, et même boisé dans certaines 
parties, la vasie plaine du Sennaar, du Kordofan et du Dar- 
four, jusqu'à Lado, où se termine la première terrasse au sud 
du delta, inclinée seulement de O",! en moyenne par kilo- 
mètre. A mesure que l'on avance vers le sud la quantité 
d'eau de pluie augmente, et, grâce à la position des deux ter- 
rasses où se trouvent les lacs Victoria et Albert-Nyanza, les 
vapeurs de l'océan Indien, apportées par les vents alizés des 
deux hémisphères, et condensées sur les sommets du Kilimand- 
jaro et du Kénia, alimentent ces deux réservoirs d'où descen- 
dent abondantes, mais non destructrices, les eaux auxquelles 
la basse Egypte doit son extrême fécondité. Sans que la main 
de l'homme soit intervenue, ces réservoirs présentent des 
rapports aussi admirables que ceux que peuvent offrir les 
procédés les plus ingénieux de l'industrie humaine, soil pour 
le service des eaux, soit pour préserver de la destruction des 
vallées entières. 

Au-dessous des deux terrasses supérieures, la troisième se 
présente aussi comme un vaste réservoir dans lequel les 
eaux du Bahr-el-Abiad, augmentées de celles de tous les 



PEOCÈS- VERBAUX. 95 

affluents du Bahr-el-Ghazal, sont retenues pendant un certain 
temps de l'année par la végétation aquatique, qui forme une 
barre, au travers de laquelle il est impossible de passer, et 
dont Baker, Marno et Gessi ont travaillé à débarrasser le Nil. 
Les alluvions déposées sur cette plaine, qui s'étend tout le 
long du pied des terrasses de l'Abyssinie, à travers le Sen- 
naar et le Taka, jusqu'à la chaîne dominant la mer Rouge 
lui procurent une fécondité pai-eille à celle du delta. Les pro- 
cédés de culture des indigènes, tout primitifs qu'ils sont, suf- 
fisent pour faire produire à ce sol tout ce qui est nécessaire 
à la vie. Le manque de sécurité ne lui permet pas de lui faire 
produire davantage. Les exaclions des administrateurs égyp- 
tiens expliquent l'empressement avec lequel les indigènes du 
Sennaar et du Kordofan ont répondu aux appels du Mahdi. 

Depuis la guerre dans laquelle l'Egypte a enlevé à l'Abys- 
sinie les territoires au nord de ce dernier Étal, le négous 
n'a pas cessé de les réclamer ; il a profité de la venue de 
Rohlfs, à sa cour, il y a deux ans, pour le charger de négociei' 
la paix avec l'Egypte, moyennant la rétrocession des territoi- 
res susmentionnés, en particulier du port de Massaoua. Mais 
l'Angleterre qui aurait dû appuyer cette demande auprès de 
l'Egypte a, jusqu'à la révolte du Soudan, refusé d'intervenir. 

Les progrès faits au Soudan et surtout dans les provinces 
de l'Equateur, administrées par Emin-bey et Lupton-bey, 
auxquels la géographie est redevable de travaux cartografi- 
ques très précieux, sont gravement compromis. Si la civili- 
sation se voit fermer la porte du nord de l'Afrique par la 
vallée du Nil, celle du sud lui reste ouverte par le Congo, 
dont la navigation, il faut l'espérer, demeurera libre pour 
toutes les nations. Si un jour, une nouvelle rencontre ent?-e 
la barbarie musulmane et la civilisation chrétienne a lieu sur 
les bords du Congo, celle-ci, nous n'en doutons pas, triom- 
phera comme autrefois à Poitiers. Sans doute le sang coulera 
à flots; mais nous avons la certitude que les blessés des deux 
camps recevront les soins les plus empressés; dans cette 
œuvre de secours, Genève aura sa large part, mai^^ après 
avoir été à la peine, elle sera aussi à l'honneur! 

Le Président donne la parole à M. le professeur Cliaix qui, 
ayant suivi depuis cinquante ans l'œuvre de civilisation com- 
mencée par Méhémet-Ali, et vu l'Egypte de ses yeux, veut 



96 BULLETIN. 

bien faire appel à ses souvenics et aux trésors de son érudi- 
tion pour compléter l'exposé de M, Faure. 

Le Soudan n'a pas de limites, et l'on comprend sous ce 
nom des régions très distinctes. Le nom en apparaît pour la 
première fois un demi-siècle avant la première croisade, sous 
la plume d'un écrivain arabe, très distingué, de Cordoue, 
qui tu un voyage de simple curiosité à travers le Sahara jus- 
qu'au Niger. Alors Tombouclou n'existait pas encore; la 
région du Soudan égyptien s'appelait Ethiopia supra Egyp- 
tura; elle a toujours entretenu des relations avec l'Egypte; 
les traces de l'ancienne domination des Pharaons et des Pto- 
léraées se retrouvent tout le long de la vallée du Nil jusqu'à 
la quatrième cataracte. 

Au XVIII"'' siècle Bruce, après son exploration de l'Abys- 
sinie, revint par le Bahr-el-Azrek et l'élat de Sennaar dont 
le roi, non vêtu, était oint tous les jours de graisse d'hippo- 
potame. Aujourd'hui Sennaar est bien déchue de son ancienne 
réputation. 

Sous Méhémet-Ali la Nubie fut conquise pour recruter 
l'armée égyptienne de la population de ce pays. Ismaïl-pacha 
ayant commis des exactions sans nombre, périt dans les flam- 
mes d'un incendie allumé par la vengeance d'un cheik vic- 
time de ses mauvais traitements. Méhémet-Ali courroucé, 
envoya son gendre, Mohammed-Defterdar, pour châtier les 
habitants de Schendy et raser cette ville. 

Le Kazogl avait des dépôts aurifères que les indigènes 
exploitaient par le lavage, serrant le produit de leurs tra- 
vaux dans des tuyaux de plume. Les officiers égyptiens calcu- 
laient l'époque à laquelle la récolte de l'or devait être termi- 
née, pour se présenter au Fazogl et se faire livrer ce 
qu'avaient recueilli les indigènes. Méhémet-Ali fit lui-même 
une expédition jusqu'au Fazogl, après avoir fait étudier par 
des ingénieurs les procédés d'exploitation des sables aurifè- 
res de l'Oural. M. Chaix ayant été présenté au vice-roi, diri- 
gea la conversation sur la région aurifère de la Nubie, Méhé- 
met-Ali répondit que les ingénieurs venaient d'arriver des 
monts Ourals. L'expérience qu'ils avaient acquise dans les 
exploitations russes ne fut pas appliquée au Fazogl. 

Quant aux peuplades du Soudan égyptien, M. Chaix rap- 
pelle le jugement porté par le général américain Colston, 



PROCÈS-VERBAUX. 97 

sur les Bécharins du S.-E. d'Edfou, population tranquille et 
douce. Les armes n'ont pas changé; c'est encore aujourd'hui 
la lance qui est l'arme offensive; M. Chaix en présente deux 
qu'il a rapportées de son voyage. 

La pente du Nil est régulière et modérée. M. Chaix a pris 
le niveau du fleuve en 30 ou 40 endroits différents, avec le 
baromètre à mercure. Il a trouvé pour Assouan une altitude 
de 93°; à deux lieues en amont la cote était de 113°. AKhar- 
loum les observations sont rendues très difTiciles par l'absence 
de toute colline aux alentours; les points de comparaison 
font complètement défaut. Le volume médiocre du Nil s'ex- 
pHque par le fait que pendant la seconde moitié de son 
cours, il ne reçoit point d'affluents; en outre l'évaporation 
est considérable, et la culture absorbe et retient une forte 
quantité d'eau. Le lit du fleuve, d'une largeur assez uniforme, 
est plus encaissé en Egypte qu'en Nubie; il n'est pas comblé 
par les apports du Nil. Autrefois il y avait sept embouchu- 
res, tandis qu'aujourd'hui il n'y en a que deux, et cependant 
la quantilé et la hauteur de l'eau n'ont pas diminué. Le fleuve 
creuse ses deux branches actuelles plus qu'aul refois, et lors 
de l'inondation ses eaux entrent dans des voies qui peuvent 
être d'anciennes embouchures. Le fond du lit n'est pas vaseux. 
M. Chaix a retiré del'estomacd'un crocodile disséqué du gra- 
vier pur, des quariz, des silex, etc., qu'il présente à la Société. 

M. Humbert signale dans le dernier numéro du journal 
anglais, iVafî/re, un article sur le Soudan, où l'auteur, M. Kean, 
donne un tableau des races de cette région et rectifie des 
erreurs courantes, 

M. Lenoir ne croit pas que la civilisation du Soudan puisse 
venir du sud; c'est de l'Egypte qu'elle remontera la vallée du 
Nil; mais pour cela, il faut que l'Egypte devienne chrétienne, 
car, sous l'islamisme, il n'y a pas de progrès à attendre, vu 
l'absence de la famille au sens propre du mot. M. Lenoir a 
eu l'occasion de visiter-^ à Louqsor, une école de 60 jeunes 
gens, tenue par un maître anglais, duquel il apprit l'existence 
à Siout d'une école destinée à former des régents et des pas- 
leurs. La proportion de l'élément musulman n'était que de 
6 sur 60; tous les autres élèves étaient des cophtes. Au Caire 
il y a deux écoles améiùcaines. Dans l'Egypte proprement 
dite, il existe un reste de chrétiens accessibles, qui seront 



98 BULLETIN. 

peut-être le levain destiné à faire lever toute la pâte. Quoi- 
que la mosquée d'El-Ayar ait 8000 élèves, M. Lenoir croit 
néanmoins le mahométisme sur son déclin. L'ancien pays de 
Goscen, si fertile autrefois, est un désert aujourd'hui, et cepen- 
dant le petit canal d'eau douce rend tout fertile sur son pas- 
sage. 11 suffirait de créer des réservoirs pour faire refleurir 
le pays, en emmagasinant l'eau au moment des crues poui* 
irriguer les campagnes entre les deux inondations. Le khé- 
dive actuel est un homme supérieur et donne l'exemple de 
rhonnêleté, il est monogame et voudrait relever le fellah. 



SEAxNCE DU 22 FÉVRIER 1884. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté. 

}.e Président rapporte que M. A. de Morsier, secrétaire- 
général, a extrait d'un article de journal envoyé par M. F. 
Berton, M. C. une nouvelle, d'après laquelle l'explorateui- 
Schwatka, chargé de faire le relevé du bassin du Yukon dans 
l'Alaska, a donné à un glacier de ce pays le nom Je Saussure 
en souvenir de notre illustre compatriote. Il présente ensuite 
deux cartes, l'une du Transvaal, donnée par M. Gros, de Pre- 
toria, l'autre, du canal de Panama, offerte à la Société par 
M. E. Massip. 

M. Scholten-Lenoir est admis comme membre effectif à 
l'unanimité. 

Lik parole est donnée à M. le professeur J. Brun pour une 
communication sur 

La Péninsule Scandinave. 

M. Brun a rappoi-té de son voyage de nombreuses photo- 
graphies qui décorent la salle. 

Il signale d'aboi-d dans le Sund, passage redouté des navi- 
gateurs, une circulation considérable, semblable à celle du 
Bosphore. La mer est peu profonde; le fond en est uni, mais 
le double courant de surface et de fond, de la Baltique à 



PROCÈS- VERBAUX. 99 

l'Océan et vice-versa, la rend dangereuse. Entre Gothenbourg 
et Copenhague, le changement de ton du bruit des roues 
indique des alternances et de fortes luttes entre les différents 
courants, soit de sortie de la Baltique soit de remous. 

Du Sund on aperçoit à peine la côte de Suède; quant à 
celle du Danemark, elle est couverte d'une végétation luxu- 
riante; l'aubépine entre autres devient un arbre dont le tronc 
a la grosseur du corps d'un homme. 

Dans la plaine du midi de la Suède, Tœil s'attache au plus 
petit relief; le terrain d'alluvion en est riche et fertile. Au 
delà le roc est à nu; non pas du calcaire, mais des gneiss, 
des micachistes, des granits de toutes les variétés, roches 
moutonnées comme les glaciers les ont laissées; ou bien l'on 
rencontre des tourbières; en général il y a peu de terre ara- 
ble. En Norwège, c'est la côte, avec la pêche et les richesses 
qu'elle procure, qui fait la vie du pays; en Suède ce sont les 
forêts, la pêche et quelque peu de cultures. 

Le canal de Gothenbourg, pour lequel on a utilisé les lacs 
Wener et Wetter, fonctionne encore aujourd'hui. Quoique 
situés dans un pays plat, ces lacs onl une profondeur de 
1200™, qui dépasse de beaucoup celle du lac de Genève. Les 
bateaux qui font le service sur le canal sont très confortables, 
et peuvent passer sous les ponts sans avoir plus de O^jSO à 
0'°,30 de libre de chaque côté. Le canal passe entre des mon- 
tagnes, ou bien se trouve plus élevé que la plaine qu'il tra- 
verse; mais grâce aux écluses on peut avoir des changements 
de niveau de 200" à 300". 

Stockholm, la Venise du nord, gracieuseetjolie, est entiè- 
rement bâtie sur le granit; il n'y avait autrefois pas de terre 
végétale; il a fallu apporter celle qui s'y trouve maintenant. 
Quoique la ville ait beaucoup de ponts, la circulation se fait 
surtout en bateau. En été, celte circulation est telle, que M. 
Brun l'estime trois fois plus forte que celle du midi; et elle 
dure jour et nuit. 

De Stockholm à Throndjem on a étabU un chemin de fer à 
voie étroite, avec des wagons et des locomotives plus petites 
que pour les trains ordinaires. Les tourbières qui alternent avec 
le roc ont opposé de grandes difficultés à la construction. On 
remarque dans la végétation de grandes différences avec celle 
des contrées moins septentrionales; pour les mômes espèces 



100 BULLETIN. 

végétales, les feuilles du nord sont plus vertes, plus grandes; 
les fruits sont plus savoureux. C'est dans cette partie de la 
Suède, dit M. Brun, que l'on rencontre les meilleures fraises 
et les meilleures cerises. A mesure que l'on s'éloigne du golfe 
de Bothnie pour se rapprocher de la Norwège, la contrée 
prend un nouvel aspect; le retrait des glaciers y est marqué 
par une quantité de blocs erratiques. La végétation des pins, 
des sapins, des bouleaux y est magnifique ; ces derniers, au 
tronc robuste et brillant, font un effet atlmirable au milieu 
des autres essences. Dans les mois de juin, juillet et août, 
cette contrée est plus inondée de lumière que ne le sont le 
sud et le Sahara lui-même. iM. Brun y a vu un effet de 
mirage. 

Le pays qui environne OEstersund paraît être plat; l'absence 
de chaînes de montagnes proprement dites, et la succession 
des plateaux donnent l'impression que l'on est en plaine. A 
Oere, au pied de l'Oreskutan (1640°"), les voyageurs station- 
nent pour étudier les moeurs des habitants. Gomme il ne peut 
y avoir de culte que toutes les six semaines, on y arrive de 
toutes les localités du voisinage, en stuhlkarren et carrioles, 
petites voilures à deux roues, très légères, attelées de petits 
chevaux faciles à conduire. La population est de race belle et 
forte; les groupes que l'on rencontre sont sérieux, causent 
peu, ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient heureux. Il existe 
dans le pays beaucoup d'inscriptions runiques, quoiqu'il soit 
difficile de les découvrir, enfermées qu'elles sont dans les 
tumuli. Celles que l'on a trouvées ont été déposées dans les 
musées de Stockholm, de Copenhague et de Christiania qui 
sont d'une richesse inouïe pour leurs collections de pierres 
taillées et de bijoux préhistoriques. 

Le jour du solstice d'été étant le plus long est aussi celui 
de la plus grande fête de l'année. A Œslersund le soleil l'oule 
à l'horizon sans se coucher pour ainsi dire. Au reste^ malgré 
la disparition du soleil, on est enveloppé d'une lumière diffuse 
qui, ne produisant point d'ombre, fait un effet singulier. 

Les montagnes ne rappellent en aucune manière les 
nôtres; il n'y a pas de sentiers, pas d'arbres, pas de chalets, 
et il n'y a que peu d'habitants. Du sommet de l'Oreskutan, 
la désagrégation des roches produit l'impression d'un effon- 
drement général. Pour garantir contre les coups de vent et 



PROCÈS-VERBAUX. 101 

la neige, le chemin de fer qui court sur les plateaux, on a dû 
élever une triple barrière de planches. 

A Storlien on franchit la frontière des deux pays, et l'on 
trouve une race différente de celle que l'on vient de quitter. 
De la côte ouest au sommet du plateau se rencontrent des 
vallées magnifiques, couvertes de forêts, d'alpages et de trou- 
peaux, grâce à l'influence du Golfstrom. Tandis que sur le 
versant du golfe de Bothnie, la température descend à 26° 
de froid, sur le versant opposé elle ne descend qu'à — 6° ou 
— 8°. 

On atteint bientôt la région des fiords. Cette formation 
existe sur la côte américaine, au sud du Chili; mais la beauté 
n'en est pas comparable à celle des fiords de la Norwége. M. 
Brun y voit les fissures du soulèvement de la région qui, 
d'Edimbourg à Copenhague, h Saint-Pétersbourg et à Arkan- 
gel, a été une des premières émergées, et s'élève encore 
aujourd'hui de l"" en mille ans environ. Dans certains endroits 
on aperçoit encore le polissage du glacier, mais en général le 
rocher plonge droit dans la mer, et Ton ne trouve ni plage, 
ni sables, ni dunes. Dans quelques fissures on a rencontré 
des farines fossiles formées d'espèces végétales à carapace 
siliceuse, qui ne vivent plus dans les mers européennes 
actuelles, mais que Nordenskiold, dans ses sondages au nord 
de l'Asie, a retrouvées à près de 6000"" de profondeur. 

Au delà du cercle polaire, les végétaux n'ont plus que six 
semaines pour croître, fleurir et fructifier; les arbres dimi- 
nuent. Les touristes abondent et trouvent, pendant ces quel- 
ques semaines, des vapeurs spéciaux pour les excursions. Au 
bord des fiords, quelques huttes en bois rappellent la vie, 
dans une région d'un aspect désert, vraie région glaciaire» 
où le glacier du Swartisen (glace noire), en Norwège, a une 
dimension de 1800 kilom. carrés. De ce plateau immense des- 
cendent des fleuves de glace; de rouge qu'elle est quelque- 
fois en été, la neige noircit légèrement chaque hiver. C'est 
une algue, qui en perdant la vie, produit cet elïet noircissant, 
La beauté des fiords, la grandeur et la durée des effets de 
lumière, l'intensité des teintes pourpre, violacée, verte, fon- 
dues ensemble, dépassent toute description. Les rochers de 
porphyre et de granit, rendus presque toujours humides par 
la présence d'algues de nuances diverses, vert tendre, brun 



102 BULLETIN. 

chocolat, hrun pourpre, etc., revétenl les couleurs les plus 
variées. 

Les trois choses les plus remarquables de la région au delà 
du cercle polaire, sont les glaciers du Swartisen, les îles Lofo- 
den et le Cap nord. 

On n'a pas encore pu établir, d'une manière exacte, si les 
îles Lofoden sont ou ne sont pas volcaniques; l'abord n'en 
est pas facile, et cependant elles reçoivent ;1e février en 
avril, pour la pêche de la morue et de la sardine, 30,000 per- 
sonnes vouées à cette industrie, malgré les dangers auxquels 
les exposent les tempêtes et les sti'oms. M. Brun en décrit 
une dans laquelle périrent 800 personnes : les fiords remplis 
d'eau à la marée haute déversaient leur Irop-plein à la marée 
basse, lorsqu'arriva du nord un coup de vent tel que la mer 
se mit à bouillonner ; en un instant elle devint phosphores- 
cente et flamboyante; les pêcheurs, ne pouvant songera 
chercher un refuge à la côte, furent obligés de gagner la 
haute mer et furent engloutis dans les (lots, puis balayés par 
le Golfstrora. 

A mesure qu'on avance vers le nord, le brouillard devient 
de plus en plus fréquent. Quelquefois il est d'une densité 
telle que d'un bord du navire on n'aperçoit rien à l'autre 
bord, tandis que la vigie peut se trouver au soleil. Ce brouil- 
lard est produit par l'évaporation du courant d'eau chaude. 
Mais dans les mois d'été il n'y a pas à craindre qu'il dure, ni 
que l'on soit privé du spectacle solennel du soleil de minuit. 
La clarté en est telle, qu'il n'est pas possible de le fixer, 
mais, vu les conditions d'humidité de l'air, la lumière n'en 
est pas chaude. En approchant de la Laponie, l'aspect du 
pays change: aux rochers verticaux de loOO" des îles Lofo- 
den, succède un plateau de 600"', d'un aspect gris, et couvert 
surtout de lichens ; à Hammerfest on a encore des arbustes 
rabougris, mais l'homme y est déjà plus grand que la forêt. 
Plus au nord la végétation arborescente cesse tout à fait. 

Quant aux Lapons, on en distingue trois classes, les 
pêcheurs, les forestiers et les nomades; leurs pommettes 
saillantes les font ranger parmi les races asiatiques; ils diflfè- 
rent des Norwégiens, pour le genre de vie et pour la langue 
au point qu'entre les deux peuples il est nécessaire d'avoir 
des interprètes. 



PROCÈS- VERBAUX. 103 

Le rocher du Cap nord est d'une grande beauté; il s'élève 
fièrement au milieu d'une mer toujours agitée, et l'on n'y 
parvient qu'après une rude ascension. Le saisissement du 
spectateur est tellement grand et profond, qu'il s'y sent 
comme enveloppé par ses propres impressions, et ne se rap- 
proche pas de ses semblables. La limpidité de l'atmosphère 
permet de voir à des distances inouïes. Les Norwégiens 
appellent cette région triste, inhospitalière et inhabitée, le 
Finmark, pour la distinguer delà Norvège proprement dite, 
qui est riante, hospitalière et habitée. A Bodoe le Salten- 
strom est un mauvais courant qui vide un fiord à chaque 
marée, puis le remplit chaque fois de 6 à 8 milliards de 
mètres cubes d'eau. Du rocher qui domine la passe on peut 
voir les jeunes baleines jouer entre elles comme des enfants. 
Des myriades d'oiseaux, canards, pingouins, plongeons, 
mouettes, faucons parasites habitent ces parages et y font 
curée de poissons à chaque marée. 

Les tiords de la Noi-wège proprement dite sont riants; ils 
ont des alpages, des forêts, un peu de vie; les habitants 
vivent de la pêche du hareng, de la morue, du saumon, et 
du transport du bois. Aux environs de Bergen, on navigue 
toujours entre des îles, mais les pilotes courent avec rapi- 
dité dans les passes les plus difTiciles, grâce à la sûreté de 
coup d'ceil qu'ils acquièrent par un apprentissage qui dure 
une vingtaine d'années. Les matelots norwégiens sont les pre- 
miers du monde. 

M. Brun décrit encore le Jotunheim (la demeure des sor- 
ciers), puis un bateau à 16 paires de rames retrouvé dans 
une tourbière, où il était enseveli depuis 800 ans, la neige 
noire, etc., etc.. et donne des explications des spécimens 
placés sous le microscope, et des photographies qu'il a rap- 
portées de son voyage. 

Des applaudissements témoignent à M. le piofesseui- Brun 
l'intérêt avec lequel ses nombreux auditeurs ont suivi sa com- 
munication dont le Président le remercie. 

M. Humbert demande à M. Brun si c'est le fait d'avoir 
retrouvé les farines de diatomées fossiles en Norwège, tan- 
dis qu'on trouve les diatomées vivantes aujourd'hui à 6000"" 
de profondeur, qui lui fait dire que cette partie du continent 
européen a été émergée à une date très ancienne. 



104 BULLETIN. 

M. Brun répond qu'on a retrouvé en Norwège, dans leJul- 
land el sur la côte de Richmond des espèces appartenant aux 
premières végétations qui aient apparu, et ne vivant actuelle- 
ment qu'à oOOO'" ou (JOOO"". Il faut (jue le soulèvement ait été 
très ancien. 

M. Humbert rappelle que les terrains siluriens sont identi- 
ques en Europe et dans l'Amérique du Nord; ils appartien- 
nent à l'époque la plus reculée. Le fait cité par M. Brun n'en 
est pas moins intéressant. On doit aux naturalistes Scandina- 
ves la description de crustacés vivant à de grandes profon- 
deurs dans les lacs Wener et Wetler. A une certaine époque 
ces lacs étaient en communication directe avec la mer ; alors 
l'eau en était salée. Après le soulèvement l'eau de la surface 
est devenue douce, et peu à peu Teau des couches profondes 
l'est devenue aussi, et certaines espèces se sont acclimatées 
dans l'eau douce; le même fait s'est produit au lac Baïkal 
pour le phoque, et au Tanganyika pour une méduse. M. Hum- 
bert rend hommage aux travaux des savants Scandinaves? 
Linné, Fr'ies, Millier, Berzélius, etc., qui, avec peu de res- 
sources, ont néanmoins créé des musées admirables au point 
de vue de l'archéologie et de l'histoire naturelle. 

Le Président attire l'attention sur la collection de cartes de 
la Scandinavie que possède la Société, et remercie M. Brun 
de lui avoir ôté l'illusion de la chaîne de montagnes pour y 
substituer le tableau des plateaux gradués. Il prie M. Brun 
d'exposer son idée sur la foi'mation des tlords. 

M. Brun fait remarquer que le bord dufiord étant cà angles 
vifs, et que la profondeur du fiord étant considérable, il n'est 
pas possible d'attribuer la formation de celui-ci à l'érosion 
glaciaire, que l'on distingue ailleurs parfaitement en Norwège. 
L'opinion des savants suédois est aussi que les fiords sont les 
fissures du soulèvement de celte partie du continent. 



SÉANCE DU 14 MARS 1884. 

Présidence de M. H. Bouthillier de Bëaumont. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté. 
Le Président rapporte que, désireux de voir se développer 



PROCES- VERBAUX. 105 

à Genève Tintérêt pour les études de géographie commer- 
ciale proprement dite, le Bureau a décidé d'offrir le concours 
de la Société aux personnes qui voudraient se grouper en 
association. A cet effet un appel a été rédigé et envoyé aux 
journaux quotidiens, invitant les personnes directement inté- 
ressées à l'étude des divers pays envisagés comme lieux de 
production et comme débouchés pour le commerce, et dis- 
posées à participer à la fondation d'une Société de géogra- 
phie commerciale, a se réunir, au local de la Société, le jeudi 
20 mars à 8 heures du soir, afin d'en discuter la création, et 
au besoin d'en poser les bases. La Société mettrait à la dispo- 
sition de la nouvelle association son local, sa bibliothèque et 
ses relations étendues. Cette réunion est recommandée à 
l'attention des membres de la Société de géographie. 

Le Bureau a été saisi, par M. Moynier, président de la com- 
mission du cours, d'une proposition en vue de s'assurer l'en- 
seignement de M. le professeur Rosier pour Thiver prochain. 
Il y a lieu d'espérer que M. Rosier pourra répondre affirma- 
tivement à la demande qui lui a été faite, et que la Société 
pourra enregistrer un nouveau succès aussi complet que celui 
des deux années précédentes. 

L'office de renseignements pour les émigrants, créé sous les 
auspices de la Société d'utilité publique et de la Société de 
géographie, sollicite la sympathie effective de cette dernière, 
et de toutes les personnes qui s'intéressent au vrai bien de la 
Suisse et de ceux qui la quittent. 

La commission de la bibliothèque a remis à M. le secré- 
taire général de la part de MM. Alphonse Gautier et Frank 
de Beaumoni, des articles bibliographiques que nos lecteurs 
trouveront à la fin de cette livraison. 

Le secrétaire-général annonce avoir reçu en outre un arti- 
cle d'un journal américain sur M. VincenI, M. G. et son voyage 
au pays de l'éléphant blanc, voyage dont M. le professeur 
Ghaix nous a entretenus l'année dernière. M. le Président 
présente un nouvel album de photographies de Peaux- 
Rouges, don fait à la Société par le prince Roland Bonaparte. 

Le bibliothécaire présente plusieurs documents reçus du 
service hydrographique des É^tats-Unis, les cartes pilotes de 
janvier et février indiquant les points où ont eu lieu les nau- 
frages survenus dans l'Atlantique pendant ces deux mois, et 



106 BULLETIN. 

le texte qui accompagne ces cartes; une série de données 
destinées essentiellement aux marins, et deux cartes des côtes 
du Brésil. 

Le Président donne la parole à M. H. F. Gros poui' une 
communication sur 

Les Boers et l'Ouverture de l'Afrique. 

Messieurs, 

Je voudrais vous entretenir de celte partie de la popula- 
tion du sud de l'Afrique qui représente la gi'ande majorité 
de la population blanche, laquelle est une combinaison de 
races eui'opéennes, parlant, m'a-t-on assuré, un patois encore 
usité il y a deux siècles dans certaine province des Pays-Bas. 
Ce patois esl à peine compris des Hollandais qui débarquent 
au Cap aujourd'hui, tandis que les Boers comprennent suffi- 
samment la langue des Pays-Bas sans pouvoir la pai'ler. Les 
Anglais nomment ces colons-là Diitch, mot qui correspond à 
Hollandais; eux-mêmes se font appeler Afrikander ou bur- 
gher; nous, nous l'appellerons Boer, quoique aucun de ces 
termes, traduit littéralement, ne soit juste. 

Celui de Boer est pourtant préférable, parce qu'il corres- 
pond à notre mot de fermier et qu'il rappelle la pi'ofession 
de celui qui le porte ; mais quand on veut s'en servir, il faut 
le faire avec ménagement, car il contient une épithète 
que les Anglais ont rendue méprisante, ce dont le Boer est 
informé. 

L'histoire nous raconte assez brièvement que, de 1685 à 
1689, des réfugiés, français pour la plupart, flamands, mora- 
ves et piémontais, victimes des persécutions religieuses de 
cette époque, et envoyés par les Pays-Bas, auxquels ils avaient 
été demander un asile, furent expédiés au Cap avec leurs 
familles, pour renforcer le petit nombre des colons hollandais 
qui, depuis peu d'années, s'y étaient établis. En 1795 l'Angle- 
terre prenait possession de celte colonie restée hollandaise 
jusque-là, pour l'abandonner de nouveau sept ans plus tard 
jusqu'en 1806, où, reconnaissant tout le parti qu'elle pouvait 
tirer de cette excellente position maritime sur la route des 
Indes, elle se l'appropria définitivement. 

Voilà en deux mots. Messieurs, l'origine de la race, dont 



procès-\'t:rbaux. 107 

l'influence s'étendra un jour sur toute la partie méridionale 
du continent africain, car j'ai la ferme conviction, les circon- 
stances l'estant les mêmes, qu'il n'existe pas, sur tous les abords 
de ce vaste continent, de peuple plus uni, plus courageux et 
plus endurant, pour résoudre, dans des conditions suffisam- 
ment humanitair-es, le grand problème de l'ouverture de 
l'Afrique. Gomment le Boer y arrivera-t-il? Je ne saurais le 
dire, mais je m'attacherai à en montrer la possibilité. 

Dans le sud de l'Afrique, trois éléments sont en présence : 
le Boer qui, pour conserver ses traditions, préfère se sou- 
mettre à une émigration systématique ; l'indigène qui, pour 
s'y opposer, posséderait la force numérique, mais chez qui 
l'union et les expédients manquent totalement, et l'Euro- 
péen qui va rampant partout où le passage a été frayé. C'est 
au contact de ces trois forces opposées que l'on doit de voir 
continuellement le Boer s'avancei-, tandis que l'indigène recule 
ou s'écarte, et que l'Européen vient les serrer de près. 

Au nombre des causes qui stimulent le Boer à se porter en 
avant, je n'en connais pas de plus fortes que l'aversion qu'il 
nourrit en son cœur pour les institutions européennes qu'on 
veut lui imposer, avec leurs armées de fonctionnaires publics 
et d'impôts, leurs complications d'emprunts, de municipali- 
tés, de postes, de télégraphes et d'entretiens de routes, que 
le Boer met au rang d'autant d'engins inutiles à l'existence 
de patriarche qu'il s'est choisie. Ce qu'il demande avec in- 
stance, c'est de pouvoir vivre en paix, à sa manière, et pour 
obtenir ce résultat, dès l'année 1833, une partie des Boers 
que l'on est convenu d'appeler les Treks-Boers ou Boers 
nomades se sont séparés en masse de leurs frères pour porter 
leurs pas là où ils supposaient que le gouvernement anglais 
ne saurait les atleindre; mais celui-ci les suivit constamment 
en Natalie, dans le Griqualand occidental, dans l'État libre 
d'Orange et finalement au Transvaal. D'ailleurs et sans être 
toujours suivi par les Anglais, tant que le Boer persistera 
dans son idéal de liberté, il n'en continuera pas moins à 
émigrer vers le nord, l'est et l'ouest, car, avec les années et 
Taugmentation de la population dans les proportions actuel- 
les, celle-ci se créera des besoins nouveaux, ainsi qu'une 
civilisation et un gouvernement qui posséderont toutes les 
ressources énumérées plus haut. 



108 BULLETIN. 

En se portant en avant, le Boei- obéit à d'autres exigences 
non moins impérieuses, .^ui ne lui laissent aucun repos, et 
que je dois également passer en revue. 

Quand il plante sa tente sur une terre étrangère, le Boer 
ne le fait pas par la force des armes, comme on l'a souvent 
prétendu ; il cherche au contraire à se faire l'allié du pos- 
sesseur du sol par des moyens honorables; un prix en bes- 
tiaux est débattu entre les parties, et accepté en échange 
d'une pièce de terre. Plus tard surviendra une trahison ou 
un vol de bétail, et vengeances et massacres en seront les 
conséquences. 

L'histoire est là pour nous dire lequel du blanc ou de l'in- 
digène est le plus scrupuleux en pareille matière ; toujours 
est-il que ces conflits se terminent généralement par la sou- 
mission de l'indigène. 

On a reproché au Boer d'employer des moyens brutaux 
dans ses guerres contre les naturels ; à cela je répondrai que 
durant un espace de 18 années, je l'ai vu maintes fois aux 
prises avec son ennemi nalurel,employant,pour châtier quel- 
que peuplade qui l'avait outragé, tantôt la ruse, tantôt la force, 
toujours la patience, et malgré des cas trop nombreux d'une 
barbarie des plus révoltantes exercée par les naturels envers 
leurs prisonniers blancs, je n'ai jamais vu que les Boers aient 
usé, dans leurs représailles, d'autres procédés que de ceux 
dont se sert la nation qui se pique d'être la plus humaine et 
la plus civilisée du monde. Je dirai même que la politique 
vacillante et détestable du cabinet anglais dans ses posses- 
sions du sud de l'Afrique, pendant ces dernières années, n'a 
trouvé d'admirateurs ni parmi les Boers, ni parmi les Anglais, 
ni parmi les indigènes. N'a-t-on pas vu peu de temps après la 
découverte des mines de diamants, le gouvernement du Cap, 
par une imprudence impardonnable, permettre la livraison 
de centaines de milliers de fusils aux indigènes, qui accou- 
raient de toutes parts pour les acheter — il est vrai que ces 
fusils payaient un droit d'entrée d'une livre sterling par 
canon à leur débarquement, — et les arsenaux anglais se pur- 
geaient par ce canal de toute leur vieille ferraille, aussi la 
spéculation promettait-elle d'être belle. Mais qu'en résulta- 
t-il? Hélas! ce que l'on avait prévu. Toutes ces bouches à 
feu se dirigèrent contre les Anglais qui les avaient vendues; 



PROCES-VERBAUX. 109 

les guerres du Lessouto, du Zoulouland et du Transvaal, plus 
quinze millions de livres sterling qu'elles avaient coûté, vin- 
rent enrichir l'histoire et les mécréants qui avaient combiné 
celte spéculation. 

Pour réparer une partie du mal, ou pour en profiter, on 
voulut faire passer une loi de désarmement; on offrit aux 
Bassoutos de racheter leurs armes ; comme ils refusèrent 
de s'y prêter, on chercha à les leur reprendre par la force, 
et l'on échoua. 

En ce qui concerne le Zoulouland, peut-on expliquer autre- 
ment que par une légèreté incroyable tous les désastres dont 
ce pays a été et continuera à être affligé. Les Zoulous sont en 
armes, le répit accordé par l'ultimatum de sir Bartle Frère 
est écoulé et le duel se poursuit furieux et sanglant. On voit à 
l'issue un roi vaincu, traîné en captivité, un peuple privé 
de son chef et plongé dans h guerre civile; pour y mettre 
un terme, on écoule quelques meneurs, et l'on rétablit le 
monarque déchu, qui, à son retour dans ses États — on devait 
s'y attendre, — n'y retrouve qu'un petit nombre d'adhérents; 
alors on l'abandonne à son misérable sort, et la guerre civile 
n'est point encore terminée. 

Si l'on considère la position du Transvaal et ses rapports 
avec l'Angleterre, de 1876 à aujourd'hui, on remarquera 
dans son administration toujours la même inconstance et la 
même légèreté. 

En 1876 les Boers de cette république soutiennent une 
guerre contre Secocoeni, le chef souverain des Bapédis, qui 
avait, comme le reste des indigènes, fait provision de fusils 
anglais. Cette guerre ne se termina pas à l'honneur des 
blancs; les ressources du pays furent épuisées et ses habi- 
tants démoralisés. Mais voici que sir Théophile Shepstone, 
accompagné de son état-major et de vingt-cinq gendarmes, 
apparaît sur la scène, porteur d'un message de paix et d'a- 
mour; une députation de sept délégués choisis par les habi- 
tants de Pretoria — j'ai eu l'honneur d'en faire partie — 
l'accueille, on s'empresse autour de lui, on l'accable de félici- 
tations; attelée à son équipage, la populace le mène en triom- 
phe dans les rues de Pretoria; des (lots de Champagne cou- 
lent àl'ambassade anglaise; la confiance renaît dans les cœurs, 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 8 



110 BULLETIN. 

car rAngleterre, par la bouche de son représentant, vient 
étudier les griefs du Tiansvaal. Trois mois plus tard il pro- 
clame l'annexion, et de ses poches sortent des rivières de 
souverains; la dette publique est garantie et les salaires arrié- 
rés des fonctionnaires sont payés. Ensuite sir Gai-nel Wolse- 
ley accourut du Zoulouland pour se saisir de Secocoeni qui fut 
amené prisonnier à Pretoria; c'est là que j'entendis l'éminent 
généi'al prononcer ces paroles historiques : « L'Angleterre 
ferait remonter les eaux d'un fleuve à sa source, plutôt que 
d'abandonner un pays sur lequel le drapeau anglais a été 
planté. » Il faut croire, qu'en s'exprimant ainsi, l'orateur était 
autorisée donner au sujet de l'occupation anglaise les garan- 
ties qu'on lui demandait. 

Et comme si les capitaux n'avaient attendu qne cette décla- 
ration pour faire irruption dans le Transvaal, une ère de paix 
et de prospérité jusque-là inconnue commença pour tout le 
territoire, mais elle ne fut pas de longue durée. Les guerres 
du Zoulouland et de Secocoeni terminées, sir Garnet Wol- 
seley repai-til pour l'Angleterre avec ses beaux dragons et 
ses régiments ; la grande popularité de sir Théophile Shep- 
stone fut remplacée par celle plus douteuse de sir Owen 
Lanyon, dont l'administration rapace et arrogante produisit 
des soulèvements non i-éprimés parmi les Boers, qui se réu- 
nirent à plusieurs reprises, pour tenir conseil, et le 16 décem- 
bre 1880, ils proclamèrent la république. 

Il faut convenir que le moment était bien choisi, car, dans 
l'intervalle, M. Gladstone avait succédé à lord Beaconsfield et 
les loOO hommes qui composaient la garnison du Transvaal 
étaient répartis sur tous les points d'une surface plus grande 
que la France, Du côté de la Natalie, une force égale 
était seule à la disposition immédiate de son gouverneur le 
général Colley. C'est avec celte petite colonne que, pour 
franchir la chaîne du Drakensberg, il livra les combats de 
Laing's Nek, d'ingogo et d'Amajuba, qui furent une succes- 
sion de défaites. Passant sous silence les sièges de Pretoria, 
de Potchefstroom et tant d'autres^ bien que riches en émou- 
vants épisodes, j'ajoute que la paix fut enfin conclue et que 
la rétrocession du Transvaal devint un fait accomph. 

Messieurs, j'arrive du Transvaal, avec ma famille, et dans 
peu de jours je dois de nouveau quitter Genève, ma patrie, 



PROCÈS-VERBAUX. 111 

pour aller reprendre ma place au milieu des Boers. C'est 
vous dire que je dois prendre garde à mes paroles, car Tani- 
mosité de ces hommes pour tous ceux qui prirent les armes 
contre eux est loin d'être éteinte, et nul ne peut vivre là-bas 
s'il ne semble pas au moins partager les opinions d'une frac- 
tion qui s'est considérablement accrue depuis les exploits dont 
je vous entretenais tout à l'heure. Eh bien, Messieurs, je 
brave le danger auquel m'exposeraient mes sentiments, si 
on venait à les connaître au delà de l'Océan, et je vous avoue- 
rai, en ce qui concerne Tannexion, que mon opinion reste ce 
qu'elle était quand, avec la députation, j'allais au-devant de 
l'envoyé extraordinaire anglais, et je vous demande, à vous 
comme à tous les citoyens du Transvaal, mettant de côté tout 
autre intérêt que celui de la vérité : Que serait-il advenu de 
la république sans l'annexion ? 

Retranché dans son dédale de montagnes escarpées, un 
chef puissant avait résisté avec succès pendant deux ans à 
tous les efforts du gouvernement de Pretoria; ce chef ne sor- 
tait que nuitamment et par petites expéditions, pour se livrer 
au pillage et au meurtre; c'est là, on le sait, la tactique par 
excellence des Cafres dans leurs guerres contre les colons. 
On avait appris qu'il existait une alliance entre Secocoeni et 
Cettiwayo, le roi des Zoulous, alors en possession de toute sa 
force. Son royaume donnait déjà des signes évidents d'une 
fermentation qui éclata peu après l'annexion, mais qui pou- 
vait devenir excessivement grave pour les intérêts de tout 
le sud de l'Afrique; Secocoeni restant maître delà place dans 
le nord-est, pour peu que ses succès eussent été imités alors 
dans l'est, la conflagration pouvait s'étendre sur tout le litto- 
ral sud du Limpopo, et c'en était fait des colons. Il fut alors 
aussi question de bruits de guerre chez les Bassoutos; mais, 
soit que l'indécision s'en mêlât, soit que la saison ne leur 
fût pas propice, leur danse de guerre fut ajournée à trois 
années plus tard, soit à peu de mois avant la guerre du 
Transvaal. 

Dans le sein de la république l'anarchie régnait en plein ; 
son président Thomas Burgers avait perdu tout contrôle sur 
le Volksraad et sur les habitants ; chacun voulant agir selon 
ses idées, personne ne prenait l'initiative, les citoyens jetaient 
loin leurs armes, car des revers auxquels ils étaient peu hahi- 



Il2 BULLETIN. 

tués avaient éloulTé en eux non seulement le sentiment de 
leurs devoirs, mais ce qui est pire encore, leur patriotisme. 

Les coffres de l'État étaient littéralement vides et son cré- 
dit absolument ruiné; ses fonctionnaires ne recevant plus 
leur salaire qu'en bons sur le trésor, ces chiffons étaient 
échangés à vil prix contre les articles les plus indispensables 
à l'existence. 

C'est dans les villes, à Pretoria surtout, où siégeait le gou- 
vernement, que l'anarchie se faisait le plus sentir; tandis que 
dans les districts éloignés du théâtre de la guerre, où les nou- 
velles pénétraient difficilement, les campagnes étant sépai'ées 
par de grandes distances les unes des autres, on discutait 
fort à l'aise les chances de se réveiller un jour sans vestiges 
d'un gouvernement quelconque. 

C'est alors qu'avertie à temps du danger que couraient ses 
colonies limitrophes, l'Angleterre nous prenant sous son aile, 
attaqua d'une main de maître, toutes les difficultés du moment. 
Tous les fonctionnaires qui avaient servi sous la république 
à l'exception de deux d'entre eux, Burgers et Bakker, dont 
le premier avait accepté une pension du gouvernement 
anglais, continuèrent volontairement leur service, à la solde 
du même gouvernement. 

Voilà, Messieurs, le meilleur témoignage qu'il me soit pos- 
sible de vous offrir pour prouver l'a propos de cette anne- 
xion; si elle ne compta pas de partisans parmi certaines 
nations européennes, cela tient aux fausses représentations 
qu'on en a faites. Pour ma part je crois sincèrement que c'est 
à celte annexion que le pays doit d'avoir été préservé d'une 
invasion. Cettiwayo et Secocoeni disparurent tour à tour de 
l'horizon fumant, et un soleil radieux se leva sur le Trans- 
vaal ; en peu de temps nous eûmes une ligne télégraphique, 
des postes régulières, des routes mieux entretenues et des 
percepteurs d'impôts à nos portes. 

Les troubles qui, de tout temps, désolèrent le sud de l'Afri- 
que, doivent être attribués à l'éloignement, à l'incompétence 
et à l'instabilité du cabinet anglais dans sa direction des 
affaires d'un autre hémisphère : — à son incompétence, qui 
résulte de son éloignement, parce qu'en Angleterre on est 
aussi peu au courant qu'il soit possible de l'être, du vrai carac- 
tère des Boers et des indigènes. Ce sont deux étalons doux. 



PROCÈS-VERBAUX . 113 

et intéressants, qu'il serait cependant très aisé de conduire 
si l'on savait les tenir en mains, sans trop se servir du fouet, 
avec un mors bien adapté à leur bouche, et un conducteur 
qui ne fût pas renouvelé trop souvent. Je peux vous donner 
l'assurance, Messieurs, que de tels instruments se rencon- 
trent parmi les Africains, sans qu'il faille aller jusqu'en Angle- 
terre pour les trouver ; à l'instabilité, parce que les gouver- 
ments anglais se succèdent, mais ne se ressemblent point, et 
que l'on voit trop fréquemment, comme partout ailleurs, un 
ministre entrer dans une voie dans laquelle son successeur le 
suit rarement; c'est à celte instabilité que le Transvaal doit 
son indépendance actuelle. — La retraite de sir Owen Lanyon 
fut signalée par le départ spontané d'une foule de colons 
anglais et africains, qui reprirent le chemin du sud; tandis 
que quatre années auparavant l'entrée des Anglais avait pro- 
duit un effet d'un tout autre genre, puisque deux cents famil- 
les de Boers allèrent grossir les rangs de l'exploration afri- 
caine en prenant le chemin du nord. 

La seconde raison qui porte le Boer à contribuei-, malgré 
lui, à l'ouverture de l'Afrique, se trouve tout naturellement 
dans l'accroissement de sa famille ; vous ne manquei'ez pas de 
remarquer qu'en l'exposant je me laisserai souvent entraîner 
dans des détails qui peuvent paraître étrangers à mon sujet ; 
je les ai crus nécessaires parce qu'ils entrent indirectement 
dans la source très complexe de tous les désavantages aux- 
quels le Boer est soumis. 

Le Boer, qui est essentiellement fermier, se sent peu fait 
pour toute autre vocation. Je parle du Trek-Boer et non du 
Boer gentleman, lequel, s'étant fusionné avec les colons de 
son entourage, se rencontre principalement aux abords des 
villes, dans les colonies du Cap et de Natal, Le Trek-Boer s'oc- 
cupe de l'élevage du bétail, dont l'espèce varie avec les con- 
ditions des pays, par exemple, le mouton se rencontre dans 
les plaines arides de la colonie du Gap et dans l'Étal libre 
d'Orange; la végétation de la première consiste en petites 
touffes de buissons, hauts de 30 c. à peine, ou bien d'une 
herbe rabougrie et rare, telle qu'on la trouve dans l'Étal 
libre. La race chevaline prospère dans les plaines et sur les 
plateaux peu arrosés, non visités par une maladie épidémi- 
que très funeste dans ses résultats, et qui n'est autre qu'une 



114 BULLETIN. 

fièvre pfovenanl d'un excès continu de nourriture, à l'épo- 
que où riierbe est fleurie, l'épidémie apparaît alors et sévit 
jusqu'aux pi'emières gelées. Les Africains sont d'accord pour 
attribuer cette maladie à l'air de la nuit ou à la rosée. L'éle- 
vage du gros bétail est l'un des attributs favoris du Boer^ et 
c'est dans le Transvaal qu'on le voit en faire son occupation 
la plus rémunératrice; l'agriculture y est aussi mieux déve- 
loppée qu'ailleurs; grâce aux pluies plus régulières de Télé, 
les pâturages y sont mieux fournis; dans maintes parties du 
pays riierbe atteignant souvent une hauteur de six pieds, les 
chevaux et les moutons en sont exclus. 

Une autre occupation propre au Boer habitant les confins 
de la civilisation, c'est la chasse et la coupe des bois de char- 
pente; des produits de sa chasse il fera des articles en cuir, 
qui trouvent un facile écoulement parmi ceux de ses compa- 
triotes, chez lesquels le gibier manque. 

J'ai dit que la population des Boers, allant en croissant 
dans des proportions remarquables, leur émigration en était 
le résultat direct. En effet, bien qu'immenses, leurs fermes 
avec leur rare végétation (le Transvaal excepté) ne peuvent 
guère recevoir plus d'un certain nombre de têtes de bétail; 
l'agriculture étant presque nulle et à peine suffisante pour les 
besoins de la population, la jeune génération a tellement sub- 
divisé la ferme de ses pères, qu'il est matériellement impos- 
sible de la' subdiviser davantage, et comme tout ce monde se 
marie très jeune et voit dans la possession d'une nombreuse 
famille son bonheur terrestre, c'est ailleurs qu'il doit aller 
le chercher, on le voit alors fréquemment sur les routes avec 
son wagon ; des provisions et son attirail domestique bien 
modeste, prendre littéralement la clef des champs. 

La place diminue chaque jour; en outre le Boer a, dans 
certaines parties du pays, d'autres difficultés non moins sérieu- 
ses : je veux parler de la sécheresse persistante de quelques 
saisons et du terrible fiéau des sauterelles, dont j'ai pu trop 
souvent déplorer les effets, par exemple, en 1865, lorsque je 
traversai les plaines du Karoo qui s'étendent de Gérés jusqu'à 
Beau fort- West, sur un parcours de 300 kilomètres, mainte- 
nant traversé par un chemin de fer; la sécheresse qui sévis- 
sait depuis deux ans était telle que l'air était rempli des éma- 
nations d'animaux morts d'inanition; la pluie vint enfin et 



PROCÈS- VERBAUX. 115 

quinze jours après, ô prodige! les buissons que j'avais crus 
morts aussi, reverdirentlet se couvrirent de charmantes petites 
fleurs; mais, comme si des ondées bienfaisantes n'étaient pas 
faites seulement pour ressusciter une végétation, là où il n'en 
restait plus aucune trace, des nuées de sauterelles remplirent 
l'air; le soleil en était littéralement obscurci, et se transpor- 
tant de lieux en lieux avec le bruit sourd de l'ouragan, elles 
semèrent de nouveau partout, dans les jardins, les champs et 
la campagne, la dévastation et l'etTroi. Ces sauterelles sont 
voraces au point de s'attaquer à tout, même aux semelles des 
souliers qu'on a laissés par mégarde à sa porte. En revan- 
che et comme pour servir les desseins d'une admirable Pro- 
vidence, alors qu'il n'y a plus que la famine à attendre, on 
voit les oiseaux de l'air, les animaux des champs, même les 
indigènes en faire volontiers leur nourriture; grillée, comme 
les naturels la préparent, la sauterelle africaine n'est pas à 
dédaigner. Quand elle ne vole pas, le sol en est couvert à cer- 
tains endroits d'une couche de 5 à 15 centimètres d'épais- 
seur; elle s'attache aux buissons et aux pierres au point d'en 
cacher la nature et la forme ; on la voit aussi traverser de 
petites rivières à sec marchant sur les corps de ses congénè- 
res qui y sont tombés. 

C'est le matin, dès que les rayons du soleil sont assez 
chauds pour la dégourdir, qu'on la voit s'élever par nuées et 
suivre la direction du vent à des hauteurs qui varient avec 
la force de celui-ci, s'abattant avec lui pour reprendre bien- 
tôt, et toujours au ^vé du vent, un vol effréné vers des 
régions inexplorées par elles, jusqu'à ce qu'enfin, franchissant 
plaines et montagnes, ces nuées immondes rencontrent la 
mer où elles sont englouties et deviennent la proie du 
poisson. 

Au nombre des causes qui tendent à faire du sud de l'Afri- 
que une contrée de plus en plus défavorable à la colonisation, 
non seulement des Boers, mais de tous les colons, quelle que 
soit leur origine, je puis ajouter la funeste habitude qu'on a, 
dans l'État libre d'Orange, le Lessouto, la Natalie et le Trans- 
vaal, et dans toutes les autres parties où il y a encore un peu 
de végétation capable d'être consumée, de la Itrùler. En effet, 
dès que le printemps s'annonce en juillet, sous le prétexte 
que le bétail aura plus tôt une herbe tendre et verte à brou- 



116 BULLETIN. 

ter, on voit tout le monde, la torche à la main, mettre résolu- 
ment le feu aux broussailles; en quelques jours l'incendie 
se pi'opage et le pays tout entier, déjà bien afTreux, n'oiïre 
plus à la vue qu'un vaste brasier. 

Je ne connais pas de pratique plus funeste à tous égards 
que celle-là. Pour la faire cesser il faudrait que, d'un commun 
accord, prédicateurs et législateurs, s'élevassent contre elle. 
Il est prouvé que si ces feux annuels ne détruisent pas les 
serpents enfouis sous le sol dans les mois de mai, juin et 
juillet, ils détruisent d'autre part des milliers d'oiseaux qui 
nichent dans l'hei'be, et des milliers d'insectes dont le rôle à 
tous est trop connu pour être rappelé. Ce mal n'est rien 
encore en comparaison de celui qui est produit directement 
dans toute la flore; les rares arbres que Ton rencontre encore, 
périssent les uns après les autres par suite des brûlures que 
leur écorce a reçues à sa hase, et il est matériellement impos- 
sible à toute graine ou à tout arbrisseau de prendre son essor. 
La végétation diminuant, l'humidité du sol et de l'air dispa- 
raît aussi et les pluies en deviennent de plus en plus rares. 

Sans pouvoir s'en rendre cempte, des vieillards m'ont 
assuré se souvenir d'un temps où les pluies étaient plus fré- 
quentes, où l'herbe croissait dans la colonie du Cap, là où il 
n'y a plus, à l'heure qu'il est, que les petits buissons rabougris 
dont je parlais tout à l'heure, lesquels sont maintenant trop 
espacés pour que le feu s'y propage. 

Voilà les causes qui me font croire que, tant qu'elles sub- 
sisteront, le Boer est appelé à jouer inconsciemment le rôle 
de pionnier dans la civilisation de l'Afrique centrale. « C'est 
moi qui défriche et John Bull qui moissonne, » l'entend-on 
murmurer souvent. Oui, Messieurs, c'est lui qui défriche 
l'Afrique, et en la défricliant il ne se sert ni de l'hypocrisie, 
ni des millions, ni des soldats, ni du rhum des autres nations, 
mais seulement de la connaissance parfaite qu'il a du carac- 
tère de l'indigène, de sa carabine au besoin, de son endu- 
rance stoïque toujours. 

Sa connaissance de l'indigène et son endurance, il les a 
puisées de bonne heure à l'école de l'adversité : il y a deux 
siècles il se créait une nouvelle patrie sur la terre du Cap des 
Tempêtes, comme on l'appelait alors ; en 1811, par petites 
étapes, il s'avançait jusqu'à Gratï-Reinet, qui lui était alors 



PROCÈS- VERBAUX . 117 

plus inconnu que l'Afrique centrale ne l'est de nos jours ; 
dans la même année il reprenait par les armes son bétail 
que les Caffres lui avaient enlevé ; vingt-trois ans plus tard' 
il franchissait par terre la distance énorme et peuplée de tri- 
bus hostiles qui le séparait de la Natalie, où Pieter Retief 
plantait bravement sa tente au milieu de 400,000 Zoulous, 
qui le regardaient ébahis; en 1837 attiré dans un piège il se 
faisait massacrer par Dingaan, le roi des Zoulous; en 1838 
Prétorius, à la tête de ses 400 braves, se vengeait de cet 
affront; en maintes occasions il se mesurait avec les troupes 
anglaises et après avoir franchi la rivière Orange s'établissait, 
toujours, toujours plus avant dans l'intérieur ; en 1850, 
puis de 18o8 à 1866, il soumettait Moshesh, et les Anglais 
profitant de cette victoire, lui arrachaient sa conquête; enfin 
de 18o2 à 1877, pénétrant toujours plus avant, il s'établit 
dans le Transvaal et en chassa le puissant Mosélikatzi qui 
l'avait trahi. 

S'il restait encore un doute dans votre esprit, Messieurs, 
snr ce que peut accomplir le Boer, j'ajouterai que, ne con- 
naissant l'Afrique centrale que par ce qu'en ont rapporté les 
Livingstone, les Stanley, les Cameron, et tant d'autres, je ne 
vois rien, jusqu'au Soudan, qui soit de nature à effrayer le 
Boer, quoique le Noir Continent lui paraisse cependant plus 
noir qu'à nous, parce que les seuls enseignements géogra- 
phiques qu'il ait reçus, il les a puisés lui-même dans le seul 
Livre qu'il possède; ce Livre lui parle d'une Terre Promise, 
il sait qu'elle est au bout de son grand voyage et c'est vers 
cette terre qu'il s'achemine. 

« Afrika voor Afrikanders » est son cri de ralliement; il le 
criait bien haut il y a deux siècles en débarquant sur cette 
plage inhospitalière, les échos du Zambèze le répètent aujour- 
d'hui. 

Arrivé au bout de ma communication, si j'osais, pour 
la troisième fois, parler de l'annexion du Transvaal, ce 
serait uniquement pour faire ressortir les conséquences d'un 
moment de faiblesse; le Boer du Transvaal, identique par ses 
aspirations et ses goûts, au Boer d'autrefois, a reconnu son 
erreur et prouvé par la suite que la leçon lui a été salu- 
taire. 

Je sens qu'une explication de ma conduite vous est due, 



118 BULLETIN. 

et je sais également que votre honorable Société me la deman- 
derait si je ne l'offrais volontairement. 

Lorsque je me prononçais en faveur de l'annexion, c'est 
que je voyais par les yeux des hommes les plus sensés du 
pays, qui voulaient sa sécurité et le progrès; c'est avec eux 
que je combattis ; mais aussi longtemps que les Boers du 
Transvaal voudront rester unis, sincères et justes, c'est de 
leur côté que je me rangerai. 

La Société exprime par ses applaudissements ses remercî- 
ments à M. Gros pour cette intéressante communication. 

M. le D'' Lombard demande à M. Gros des renseignements 
sur le mouvement de la population au Transvaal. 

M. Gros répond que pendant les années de l'annexion, il y 
a eu augmentation du nombre des colons anglais et euro- 
péens; de 900 habitants qu'avait Pretoria en 1876, le chiffre 
s'en était élevé à 4000 pendant le siège; après la rétrocession 
il est redescendu à 1000. C'est surtout dans les campagnes 
que l'augmentation s'est produite. Les villes ne sont pas peu- 
plées de Boers; dans les campagnes ceux-ci sont fermiers 
sans avoir cependant, dans leurs mœurs, rien de commun 
avec nos fermiers ; assez indolents ils choisissent des occu- 
pations qui ne leur coûtent pas beaucoup de travail. Ils cul- 
tivent un peu de terrain autour de leur liabitation, là où il y 
a une source; ils ont des charrues, mais vu la dureté du ter- 
rain et la faiblesse relative des bœufs, il faut en atteler douze 
pour le labourage, et avoir en outre un attelage de rechange. 
Les Boers ne se servent pas d'engrais; leurs propriétés sont 
entourées de clôtures; celles des naturels sont tout ouvertes ; 
leurs bestiaux empiètent à chaque instant sur le terrain d'au- 
trui, de là naissent beaucoup de discussions et l'obligation 
d'en appeler à la justice. 

Quant aux différents éléments de la population au sud de 
l'Afrique, sans pouvoir préciser les chiffres, M. Gros estime 
qu'il peut y avoir 200,000 Boers pour 100,000 Européens. 
Dans le Transvaal seulement il \ a 40,000 Boërs et 600,000 
indigènes; Wolseley en a indiqué 800,000. A mesure que les 
Boers avancent les indigènes se retirent. La loi d'impôt du 
Transvaal ayant institué une taxe sur le nombre de huttes 
que chacun possède, les natifs s'entassent dans le plus petit 
nombre possible de huttes pour payer moins au fisc. 



PROCÈS- VERBAUX. 119 

Sur les cartes les limites du Transvaal sont indiquées 
comme s'arrêtant au Limpopo, quoiqu'on trouve des Treks- 
Boers, nomades et chasseurs, au delà du Limpopo et jusque 
sur les bords du Zambèze. 

M, Moynier demande des explications sur les incendies de 
forêts si fréquents dans cette partie de l'Afrique. Faut-il les 
imputer à la population indigène, ou la responsabilité en doit- 
elle être attribuée aux blancs? 

D'après un renseignement fourni par un Boer, M. Gros 
croit que les indigènes ne pratiquaient pas l'incendie et que 
l'usage en a été introduit par les blancs. 

M. de Beaumont rappelle qu'en Russie règne l'habitude de 
brûler les herbes. En paissant, les bestiaux laissent, sans y 
toucher, une herbe dure qu'il faut brûler. 

M. Gros explique qu'au Transvaal, dans certains endroits 
où le feu ne peut pas prendre, l'herbe ancienne reste et 
pourrit, la nouvelle pousse et la recouvre; les Boërs préfè- 
rent celle-ci pour leurs troupeaux qui ne veulent pas autre 
chose, mais chez lesquels il résulte, de cet usage exclu- 
sif de l'herbe fraîche, des maux d'entrailles qui seraient 
évités si rherbe nouvelle se trouvait mélangée avec de 
l'ancienne. 

M. de Beaumont demande si le régime des sources et le 
débit des rivières ont beaucoup changé? 

M. Gros répond que la sécheresse augmente. En 1870, par 
exemple, les Champs de Diamants étaient couverts de mimo- 
sas; il y avait en outre beaucoup d'herbe et une belle végé- 
tation. Les mineurs venus, coupèrent tous les arbres sans 
aucune retenue, les forêts de mimosas disparurent, d'herbe, 
il n'y en a plus; aujourd'hui la sécheresse est perpétuelle. 

M^ Hornung rappelle les données fournies pai- un article 
de la Revue des Deux Mondes sur les conséquences du 
déboisement : l'absence de pluie et la disparition de la végé- 
tation. Si les blancs taillent en ruine, leur action en Afrique 
ne mérite pas le nom de civilisati'ice. 

M. Gros répond que lesBoers ne s'attribuent pas la mis- 
sion de civiliser les indigènes ; ils voudraient bien plutôt les 
maintenir dans l'ignorance. Ignorants eux-mêmes, ils ne se 
demandent pas pourquoi les pluies deviennent de plus en 
plus rares. Ils ne lisent ni journaux, ni livres, si ce n'est la 



120 BULLETIN. 

Bible. Le moyen de remédier au mal serait de leur prêcher 
le reboisement. 

M. Humi)ert voit au déboisement deux causes : les incen- 
dies et les chèvres. On estime généralement que l'eflel du 
feu sur les arbres est de les faire périr. En Inde on brûle les 
broussailles en pleine forêl, cependant celle-ci ne périt pas. 
Quand les herbes des prairies ont atteint une certaine hau- 
teur on en brûle aussi de vastes étendues. Y a-t-il au Trans- 
vaal des forêts brûlées? 

M. Gros répond qu'il n'y a pas de forêts. Dans la colonie du 
Cap, dans l'État libi'e de l'Orange, on trouve des buissons 
d'épines, dans le Transvaal, des mimosas; si les bouquets 
d'arbres sont trop serrés il n'y a pas d'herbes, et le feu ne 
peut pas atteindre le tronc. Aux mines d'or on a brûlé les 
forêts. 

M. Humbert signale les modifications apportées dans cer- 
taines régions de l'ouest américain par la plantation d'arbres 
faite d'une manière graduelle; de trop sec qu'il était, le cli- 
mat l'est devenu un peu moins, et aujourd'hui on peut faire 
des cultures auxquelles on ne pouvait songer autrefois. 

M. de Beaumont rapporte qu'en 1842, le gouvernement 
russe publia un ukase promettant le titre de noble de lo°* 
classe à tout propriétaire qui planterait en forêts une partie 
de sa propriété. Alors furent plantées des étendues considé- 
rables d'arbi'es d'essences diverses : pins, frênes, chênes, de 
manière à ce que les essences tendres fussent protégées con- 
tre le vent qui cassait la couronne des arbres. Le régime du 
pays fut modifié; au lieu du steppe on vit pousser une herbe 
fraîche et verte. M. de Beaumont planta lui-même 14,000 
arbres; malheureusement ils furent mangés par les lièvres 
pendant l'hiver. 

M. Faure ne pense pas que l'on doive attribuer aux blancs 
l'importation en Afrique de l'usage de brûler herbes et forêts, 
puisque les premiers navigateurs portugais qui, dans leur 
recherche de la route des Indes, firent le tour de l'Afrique 
australe, virent, pendant leur navigation, les tlammes et la 
fumée les accompagner de l'Angola à Mozambique. — Quant 
aux Boers, si l'on a eu souvent à leur reprocher leur esprit 
peu libéral, il importe de leur rendre justice toutes les fois 
qu'on le peut. Une lettre reçue tout récemment par l'Afri- 



PKO CES- VERBAUX . 121 

que explorée et civilisée, de notre compatriote M. Jeanmairet, 
en route pour le Zarabèze avec M. le missionnaire Coillard, 
annonce que le gouvernement du Transvaal a exempté l'ex- 
pédition de tous droits d'entrée pour ses nombreux bagages. 
Le vice-président, M. Joubert, a présidé lui-même à Pretoria 
une grande assemblée en faveur de la mission du Zambèze- 
Enfin à l'appui de l'idée de M. Gros, du rôle auquel les Boers 
sont appelés dans l'ouverture de l'Afrique, M. Faure rappelle 
l'exode de ces 300 familles boers qui, pour ne pas subir l'au- 
torité anglaise, lors de l'annexion désir ThéopliileShepstone, 
préférèrent s'expatrier du Transvaal comme leurs pères 
l'avaient fait de la Colonie du Cap d'abord, de celle de Natal 
ensuite, et s'avancèrent vers le N.-O., à travers les solitudes 
du Kalabara, où beaucoup moururent de fatigue, de faim, de 
soif, et d'épuisement, jusqu'au Damaraland et au Kaoko. Là, 
leurs compatriotes de la colonie du Cap, émus du récit de 
leurs privations et de leurs souffrances, leur envoyèrent des 
secours en vivres et en vêtements, et leur aidèrent à obtenir 
de. l'autorité portugaise l'autorisation de traverser le Cunéné 
pour fonder près de Humpata, sous le lo°, la colonie de San 
Januario. Aujourd'bui, d'après le témoignage de tous les 
explorateurs qui les ont visités, lord Mayo, H. H. Johnston, 
le D'' Hopfner, le baron de Danckelmann, ils sont devenus 
producteurs, et ont changé le système de transport employé 
jusque-là dans cette région. Au lieu des longues files de por- 
teurs, l'on voit des wagons attelés de bœufs transporter à 
Mossamédès les céréales exportées par les Boers. Ils n'ont 
peut-être pas conscience du rôle qu'ils jouent; mais celui-ci 
n'en est pas moins remarquable. 

M. de SeylT demande si, pour l'occupation du terrain par 
les Boers du Transvaal, il y a des contrats conclus avec les 
indigènes? 

M. Gros répond qu'ils plantent d'ordinaire leurs tentes là 
où il n'y a pas d'indigènes. 

M. de Seyff relève les accusations portées contre les Boers 
d'occuper les terres des indigènes et de faire de ceux-ci des 
esclaves. Les délégués de la république du Transvaal, actuel- 
lement en Europe, se défendent de faii-e des esclaves. 

M. Gros explique que les indigènes volent aux Boers du 
bétail et même dés enfants et des femmes. Krùger ne leur a 



122 BULLETIN. 

jamais fait la guerre, que quand ils avaient pris quelque 
chose. 

M. de Seylï ajoute qu'aux Indes il faut avant tout passer 
un contrat avec le possesseur du sol, pour avoir du terrain; 
les indigènes brûlent des herbes, parce que celles-ci sont si 
hautes qu'on ne peut pas les couper. — Les délégués du 
Transvaal ont besoin de trouver des capitaux pour dévelop- 
per l'agriculture; il faut en outre des bras el des hommes 
pour créei- des industries el donner une impulsion au com- 
merce. 

M. Gros ne croit pas que depuis 1833, les Boers aient 
d'une manière générale fait des esclaves. Il y a eu des x:as 
isolés; mais le fait se rencontre sous le gouvernement colo- 
nial anglais aussi bien que sous celui des Boers. Quant à la 
question d'apprentissage, il arrive fréquemment qu'un enfant 
orphelin est adopté par une famille boer, qui lui donne des 
soins, sans salaire jusqu'à un certain âge; au delà de ce terme, 
le jeune homme reçoit un salaire. 

M. Moynier demande à M. Gros jusqu'à quel point le Trans- 
vaal serait favorable à l'émigration des Suisses? Y aurait-il 
avantage à les diriger de ce côté? 

Oui, répond M. Gros, s'ils savent bien ce qu'ils veulent 
faire, si non, ils s'exposent à tomber dans une profonde 
misère. Des manœuvres, des pâtissiers, des ferldanliei's, des 
rhabilleurs el des charrons pourront y prospérer. 

M. de Beaumont aimerait à avoir encore quelijues rensei- 
gnements sur le climat. 

i\l. Gros le trouve bon, chaud, sec; les environs de la 
rivière Orange sont favorables aux malades qui souffrent de 
la poitrine. Au-dessous de 2000 pieds d'altitude on est exposé 
aux fièvres soit au nord soit à l'est, mais le plateau du Trans- 
vaal, qui a une hauteur moyenne de 3000 à 4000 pieds, est 
très salubre. 



SEANCE DU 28 MARS 1884. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté. 
Le Président communique le décès du D'" Behm^ membre 



PROCÈS- VERBAUX. 123 

honoraire de la Société, continuateur de la publication de 
l'Institut de Gotha, les Petermann's Mittheilunqen. 

M. A. de Morsier, secrétaire général, propose que la Société 
charge le président d'exprimer à M. Justus Perthes la part 
que nous prenons à la perte faite par la science dans la per- 
sonne du D'" Behm. Adopté. 

M. de Morsier ajoute quelques mots sur notre compatriote 
M. Arnold Guyot, mort récemment en Amérique. 

M. Faure rappelle que le Bureau Ta chargé de préparer 
un travail sur M. Guyot. Il l'a fait, mais en présence de la 
communication de M. le professeur Chaix, il juge préférable 
d'ajourner sa notice, qui priverait la Société du travail de 
notre savant collègue. II demande seulement qu'une place 
soit réservée dans le Globe pour la Notice sur A . Guyot, et, 
si la chose est possible, que l'occasion lui soit fournie de la 
lire à la Société. 

Le Président i-apporte, qu'ensuite de Tappel adressé aux 
personnes disposées à se constituer en Société de géographie 
commerciale, avec l'appui de la Société existante, quelques 
personnes se sont réunies à l'Athénée le jeudi 20 mars, à 
8 heures; elles ont entendu avec intérêt l'exposé que M. de 
Beaumont leur a fait de l'importance de la question; elles 
ont approuvé le projet et ont décidé d'en poursuivre d'une 
manière séparée la réalisation. 

Le Président communique avoir reçu de W. César Pascal, 
comme hommage à son système du méridien médiateur, une 
pendule établissant l'heure sur ce méridien-là. Il présente 
encore l'ouvrage de Lovett Cameron : Notre future route 
de l'Inde, donné à la bibliothèque par M. Frank de Mor- 
sier. 

Parmi les ouvrages reçus, le bibliothécaire signale la carte 
pilote du service hydrographique des États-Unis, pour le 
mois de mars, d'après laquelle des icebergs et des champs de 
glace sont descendus dans le voisinage de la côte américaine, 
jusque sous le 42" ; quelques-unes de ces montagnes de glace 
avaient 3 kilomètres de base et 100"° de hauteur; certains 
champs de glace avaient une étendue de 80 kilomètres. 

Le Président donne la parole à M. le prof. Chaix pour une 
communication sur 



124 BULLETIN. 

Merw et les Frontières de la Perse. 

Quoique la Perse n'ait plus l'étendue qu'elle avait à l'épo- 
que de Cyrus le Jeune, elle forme encore aujourd'hui un 
pays assez vaste, puisqu'elle a cinq fois la grandeur de la 
France. Grâce à la nature montagneuse de son sol, elle pré- 
sente des contrastes climalériques frappants. MM. Alphonse 
de GandoUe et Boissier ayant employé pour leurs travaux 
scientifiques un botaniste chargé de pourvoir leurs collec- 
tions, M. Chaix a été frappé de voir, dans l'ouvrage publié à 
la suite de ses reclierches par Aucher-Eloy. la quantité de 
montagnes qui fournissent des plantes exposées au froid. 

La Perse offre l'aspect d'une forteresse foi-midable. Au 
centre se trouve un plateau d'une hauteur moyenne de 4000 
pieds, entouré d'une ceinture de montagnes; les cartes en 
indiquent deux chaînes. Mais sir Heni'v Rawlinson, qui a 
exploré, pour le service de la Perse^ la frontière occidentale, 
a découvert que cette mui-aille d'enceinte est composée de 
cinq ou six chaînes consécutives, ayant des défilés d'une 
grande beauté et d'une haute importance militaire. Là se 
trouve la forteresse de Holwan, mentionnée sous les Arabes, 
dans laquelle s'enferma lezdegerd III, mais sans s'y défen- 
dre, car il s'enfuit avant l'arrivée de l'ennemi. Alexandre, 
poursuivant Darius Codoman, se présente devant ces défilés 
pour forcer l'entrée du plateau persan. Quoique l'abord en 
soit inaccessible, il réussit; le défilé fut forcé. 

Grâce à des montagnes neigeuses, les cours d'eau sont 
nombreux; les uns s'écoulent à l'extérieur du plateau, les 
autres à l'intérieur, d'autres encore après avoir fait beaucoup 
de méandres à l'intérieur, trouvent une issue à travers des 
gorges de montagnes et s'écoulent à l'extérieur. Précieux 
pour l'irrigation, ils n'offrent point de ressources pour la 
navigation. En effet la distance du plateau à la mer est peu 
considérable. 

D'après le colonel Ross, le Kara Agatch n'a, de sa source 
près de Schiraz, à son embouchure, que 120 milles en ligne 
directe, tandis qu'avec les méandres de son cours il en a 400. 
Le Karoun qui traverse la plaine de l'ancienne Susiane a été 
étudié par les Anglais qui y ont trouvé 16 pieds de pro- 



PROCES- VERBAUX. 125 

fondeur. L'Angleterre a fait explorer les montagnes de la 
zone S.-O. de la Perse. Le capitaine Wells, le colonel Cham- 
pain, M. Forbes, ingénieur, ont pénétré dans l'intérieur et 
ont fourni deux cartes à grande échelle avec leurs itinérai- 
res. Ils ont constaté que si le plateau persan a une hauteur 
moyenne de 4000 pieds, on y rencontre néanmoins à chaque 
pas des montagnes qui atteignent de 11000 à 1:2000 pieds, et 
qui, en mai, sont encore couvertes d'une neige épaisse, tandis 
que, tout auprès, dans le golfe Persique, la chaleur est étouf- 
fante. Le lac Neris existe toujours à l'est de Chiraz, mais il 
n'est pas connu sous le nom de Bachtegan que lui donnent 
nos cartes. Les conditions du plateau sont favorables à l'agri- 
culture. Lors de son second voyage dans les montagnes sep- 
tentrionales de la Perse, le colonel Lovett y a trouvé des 
habitants vivant dans l'aisance, vêtus de neuf et bien nourris. 

La frontière la plus faible est celle du Béloutchistan; sans 
doute elle a aussi ses montagnes, sillonnées de vallées qu'a 
explorées le major-général sir Ch. Mac Gregor; mais ces mon- 
tagnes ne sont pas hautes et n'ont pas de neige; le plateau 
s'incline au S.-E. vers la mer d'Oman. La rivière Hilmend 
forme, dans une dépression du grand bassin, un lac sans 
issue, un grand marécage, auquel sir H. Rawlinson, très com- 
pétent puisqu'il avait servi comme général dans cette partie 
de l'Afghanistan, donne une altitude de 1000 pieds. Lors de 
la délimitation des frontières entre l'Afghanistan, le Bélout- 
chistan et la Perse proprement dite, à laquelle présida le 
général GoldschraidI, le chef des Afghans Shir-Ali vit 5000 
lieues carrées de son territoire adjugées au shah de Perse. 

La frontière orientale, franchie à plusieurs l'eprises parles 
colonnes anglaises, est formée par une barrière de huit chaî- 
nes parallèles de montagnes, parmi lesquelles le mont Soli- 
man a. 11000 pieds, et la montagne Blanche (Séfid Koh) au 
nord, loOOO pieds. 

La frontière septentrionale a été explorée à fond par des 
officiers anglais : le major-général sir Gh. Mac Gregor, le 
colonel Lovett. le capitaine Napier, etc., une portion de la 
carte en a été dre.ssée; M. le profe.sseur Chaix en a dessiné 
la partie N.-E. Le territoire compris entre Téhéran, Hérat et 
Merw forme le Khorassan. Dans le Mazandéran, au sud de la 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 9 



126 BULLETIN. 

mer Caspienne, s'élève la chaîne puissante de TElhoui-s, 
explorée par le colonel Lovelt et par le capitaine Forbes, 
avec des montagnes de 12000 à 14000 pieds; le Démavend 
entre autres en a 18(500. Des routes y ont été créées par le 
général Bùhler, une ligne télégraphique y a été établie. 
Cependant ces chemins ne pourraient pas servir à de Tartil- 
lerie à cheval. La vie des liabitants subit l'influence des ditTé- 
rences de climat aux diverses altitudes; ils passent les mois 
de l'hiver dans les vallées inférieures et montent successive- 
ment aux chalets supérieurs ou yaïlahs. Les paysans sont 
généralement dans l'abondance ; ils mettent le feu aux herbes, 
sans s'inquiétei' de brûler en même temps les poteaux du 
télégraphe, et font passer la cliarrue à travers les routes. 

Le Khorassan a été témoin de l'éclat de la civilisation 
orientale. Autrefois l'étendue des terres cultivables y était de 
J5000 1. c. ; à peu près la moitié de la France; aujourd'hui 
il n'y en a plus que 9000 1. c. ; les déserts ont empiété au 
midi et au nord ; ailleurs les Turcomans ont exercé leurs 
ravages et les Russes ont fait des conquêtes ; 40,000 puits ont 
disparu, et le pays est devenu inhabitable. Les montagnes 
soni moins continues et moins hautes que dans le Mazandé- 
ran. D'après une communication de M. Yenioukov à la Société 
de géographie de Paris, on y a mesuré deux montagnes dont 
l'une a SOOO"", est couverte de neige et a des sources abon- 
dantes, d'où résulte une grande fertilité du sol. C'est l'ancien 
pays des Parlhes, arrosé dans sa partie orientale par l'Arius 
et le Margus. D'après la description de Strabon, ce pays était 
tout couvert de forêts, il y avait peu de terrains cultivés; 
aussi, vu la pauvreté de la contrée, les rois de Perse la tra- 
versaient-ils très rapidement. Aujourd'hui la végétation fores- 
tière a disparu. Le Margus de Strabon s'appelle actuellement 
le Mourg-Ab. A ce propos, iM. Chaix fait remarquer que ce 
sont les noms les plus anciens qui se sont conservés le plus 
longtemps. Strabon distingue de l'Oxus. l'Ochus, tributaire 
du Margus, qui, dit-il, avec l'Arius, va perdre ses eaux sur la 
frontière du désert. Antiochus Soler fonda Antiochia Mar- 
giana; d'après Strabon, il entoura la colonie d'une muraille 
qui n'avait pas moins de loOO stades. Le sol de celte pro- 
vince, comme celui de l'Ai'iane, était très favorable à la vigne. 
M. Chaix a mesui'é la surface de l'oasis de Merw, sur la 



PROCÈS- VERBAUX. 127 

carie publiée dans les Proceedings de la Société royale de 
géographie de Londres ; il a trouvé qu'elle était de 236 lieues 
carrées, soit légèrement inférieure à loOO stades qui corres- 
pondent <à 30J 1. c. Le nom a changé; le nom primitif avait 
un caractère persan; les Arabes l'ont appelée Marou. Isde- 
gberd III s'y réfugia; les habitants paraissant vouloir se saisir 
de lui pour le livrer aux Arabes, il se déguisa pour s'échapper 
sous la conduite d'un paysan qui l'assassina. Les habitants 
primitifs de cette région étaient des Parthes; les Turcs seld- 
joucides ayant passé rOxus l'envahirent, mais leur invasion 
n'eut que peu d'influence sur la prospérité de la ville de 
Merw. Dans son Histoire des dynasties musulmanes Aboul 
Feda s'exprime en termes amers sur les Mongols de Gingis- 
klian, et maudit le chef des Tatares qui, étant allés jusqu'à 
Hamat en Syrie, en avaient chassé l'émir qui était le père 
d' Aboul Feda. En 1210 eut lieu, dit-on, un massacre épou- 
vantable, auquel trois villes, parmi lesquelles Tous et Merw, 
fournirent quatre millions de victimes. Quoiqu'il y ait vrai- 
semblablement de l'exagération dans celte assertion, Merw 
ne s'en est pas relevée. D'après la i-elation d'Odonovan, ce 
n'est plus une ville, mais une simple dénomination géogra- 
phique. Les progrès des Russes dans le Turkestan sont, 
depuis 50 ans, vus de mauvais œil par une partie du peuple 
anglais. Sir Roderic Murchison s'etïorça d'amener ses compa- 
triotes à comprendre que la Russie ne veut pas chasser les An- 
glais de l'Inde. Merw n'est pas plus la clef de cette péninsule, 
qu'Orléans n'est la clef de la Suisse. Ce n'est pas une position 
militaire, car elle est entourée de déserts; elle n'est pas 
davantage sur la route de l'Inde, car celle-ci passe à l'Est 
de Merw. En outre celte dernière localité est éloignée de 75 
lieues de la première chaîne des montagnes qui airêteraient 
les Russes, et que l'on ne peut franchir qu'à travers une suc- 
cession de cols très élevés. 

Mais si Mei-w ne donne pas aux Russes la porte des Indes, 
elle leur donne la sécurité; en eflet en rectifiant leur fron- 
tière, ils ont voulu, d'accord avec la Perse, détruire le bri- 
gandage exercé par les Turcomans. Les frontièi-es en Orient 
ne sont pas immuables; celles de la Perse ont été modifiées, 
ce qui a valu à la Russie un accroissement de superficie de 
900 1. c. et une facilité pour la construction des chemins de 



128 BULLETIN. 

fer. Les Russes demandaient une extension de territoire jus- 
qu'à l'Atrek; mais ils ont modéré leurs prétentions, et se 
sont contentés de 30 lieues du cours de l'Atrek, au lieu des 
120 lieues qu'ils demandaient. 

M. Chaix a dessiné la carte de ces frontières. A Test sont 
des montagnes très hautes que le général Kalitin a très soi- 
gneusement explorées; sur une distance de 116 milles, il a 
trouvé quatre cols, dont le premier a 8000 pieds et le second 
1 1000 pieds de hauteur. 

Sous le joug des Afghans gémit encore un pays qui ne 
fait pas partie de l'Afghanistan, et dont la capitale était Balk, 
les ruines en ont 17 kilom. de tour ; à peu de distance on en 
trouve d'autres de 15 kilom. de circonférence, restes de l'an- 
cienne Bactra ; les habitants en étaient des Perses et non 
des Afghans. Il ne peut y avoir qu'avantage pour eux à 
passer de la domination de maîtres sanguinaires sous celle 
de la Russie. 

De la mer Caspienne à l'Inde, la frontière a 400 lieues de 
développement. Jusqu'à Hérat, sur une étendue de 250 1., 
celle frontière est faible; les montagnes en sont moins éle- 
vées; mais encore ici l'on n'est pas sur la route qui mène 
dans l'Inde. De Hérat à Kaboul on rencontre des montagnes 
de 18000 à 19000 p. avec des cols de 11000 p., faciles à 
défendre. De Kaboul à Attok, il faut traverser le Pamir, qui a 
12.000 lieues carrées, où les cols sont à 13000 et 14000 
pieds, les lacs à une altitude de 11000 p., et les sommets 
qui entourent le plateau s'élèvent à 25000 p. Il n'est pas 
possible de passer à droite ou à gauche de ce plateau. Aussi 
peut-on accepter l'annexion de Merw, sans appréhender une 
rencontre prochaine entre les Russes et les Anglais. 

La Société témoigne par ses applaudissements l'intérêt avec 
lequel elle a entendu la communication de M. Chaix. 

Le Président donne la parole à MM. de Seyff, Hornung et 
Humbert. 

M. Hornung n'admet pas que les Rus.ses apportent la civili- 
sation aux Turcomans, et ne se réjouit pas de les voir détruire 
des nationalités originales comme ils l'ont fait au Caucase. 

M. Chaix répond qu'il a parlé du Turkestan, d'après les rap- 
ports des officiers anglais tels que les ont présentés les Pro- 
ceedings. 



PROCÈS- VERBAUX. 129 

M. Humbert estime que la question traitée par M. Chaix 
revient à savoir s'il y a eu avantage pour Merw à passer de la 
domination des Turcomans sous celle des Russes. Ainsi posée 
la question ne peut être résolue qu'afïirmativement. 



SÉANCE DU 15 AVRIL 1884. 
Présidence de M. H. BouimLLiER de Beaumont. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté. 

M. le professeur Chaix offre en don à la Société la carte 
qu'il avait préparée pour sa communication delà séance pré- 
cédente, mais qu'il n'avait pu achever. Il l'a dressée à l'aide 
des travaux russes pour la partie septentrionale, de ceux des 
Anglais pour le S.-E. et aussi de ceux de quelques explora- 
teurs hindous exercés au lever du terrain pai- les Anglais. Il 
ressort de la carte que la nature a élevé un rempart puissant 
entre les deux civilisations russe et anglaise qui peuvent 
poursuivre leur lâche sans crainte de se heurter. 

M. le Président remercie M. Chaix du don de sa carte, puis 
il présente la 4™* livraison de l'Atlas de Vivien de Saint-Mar- 
tin. Il exprime la satisfaction qu'éprouve la Société à voir un 
Genevois, revenu d'un voyage au sud de l'Afrique, faire part 
aux amis de la géographie des observations qu'il a recueillies 
dans une région encore peu visitée, et donne la parole à 
M. Edmond Gautier pour sa communication sur : 

Une Excursion au nord du Transvaal \ 

Avant d'arriver à Pretoria, il faut traverser les immenses 
plaines déboisées de la République d'Orange, et du sud du 
Transvaal. Pretoria est la dernièr-e ville que l'on rencontre 
en allant vers le nord, du moins la dernière qui mérite de 
porter ce nom. Bâtie au milieu d'une petite plaine tout 

* Ces notes, rédigées à la hâte, ont été publiées telles quelles, 
aussi les lecteurs sont priés de ne pas s'étouner si le style laisse 
souvent beaucoup à désirer. E. G. 



130 BULLETIN. 

entourée de collines, Pretoria a l'avantage, rare au sud de 
l'Afrique, d'êti-e abondamment pourvue d'eau. Les maisons 
sont blanches et basses; il y a d'assez beaux magasins dans 
une ou deux rues, mais la plupart des maisons sont de peti- 
tes villas à l'anglaise entourées de jardins. Au printemps, 
quand les haies de roses mousses qui les entourent sont en 
(leurs, la ville est très piltoresque. J'ignore le chififre exact de 
la population blanche de Pretoria; je crois pouvoir l'estimer 
à environ deux mille âmes. Beaucoup d'Anglais sont partis 
depuis la dernière guerre et depuis que les affaires vont mal; 
cependant les Anglais doivent bien former encore la moitié 
des blancs de Pretoria; leurs modes et leurs habitudes ont 
été adoptées par la population hollandaise. Quand je passai 
à Pretoria les affaires y allaient fort mal; la crise commer- 
ciale s'y faisait sentir comme dans toute l'Afrique australe. 
Une guerre longue et difficile, avec un chef cafre, épuisait 
les finances de la République ; les fermiers, fatigués de la 
guerre et accablés d'impôts, vendaient leur bétail à vil prix 
sur le marché de Prétoi-ia. La population indigène ou colo- 
rée, comme l'appellent les colons, n'est pas très considérable; 
cependant presque tous les domestiques et les manœuvres 
sont des noirs. Les habitants des villages voisins viennent 
aussi naturellement faire leurs emplettes de couvertures et 
de verroterie dans les magasins de Pretoria, et donner un 
peu d'animation à ses rues. Chaque après midi, quand la 
chaleur commence à diminuer, les élégantes de la ville font 
leur petite promenade en voiture; mais depuis le départ des 
Anglais le grand monde de Pretoria a perdu beaucoup de 
son éclat et de son entrain. 

Pour poursuivre ma route vers l'intérieur et gagner Mara- 
bastadt, je louai un petit char à deux roues, traîné par deux 
bons chevaux et conduit par un mulâtre originaire de Cape- 
town. En Afrique, les cochers et les conducteurs de bœufs 
s'occupent en généi'al beaucoup plus de leurs bêtes que de 
leurs voyageurs. Peu leur importe que le passager soit mal 
couché et mal nourri, pourvu que les bêtes trouvent de la 
bonne herbe, du maïs ou du fourrage. Ils parlent du principe 
qu'il faut soigner avant tout ceux qui travaillent le plus. 
Nous dételâmes d'abord à une ferme, à peu de distance de la 
ville. Bien que ces fermieis soient souvent propriétaires de 



PROCÈS-VERBAUX. 131 

centaines de bœufs et de milliers de moutons, leurs demeu- 
res sont simples et primitives. Le maîti-e de la maison me 
demande mon nom, et sa figure s'éclaire quand je lui 
apprends que je ne suis pas anglais. La mère de famille 
m'apporte la tasse de café traditionnelle, et les nombreux 
enfants qui couraient pieds nus dans la chambre, en compa- 
gnie des poules et des canards, viennent me serrer la main 
les uns après les autres. Les petits garçons sont brûlés par le 
soleil, tandis que les fillettes sont bien abritées par leurs 
grands capis, sortes de capuchons de toile claire rappelant 
un peu les cornettes des sœurs de charité. Nous continuons 
notre route. Les fermes sont bientôt derrière nous et nous 
entrons dans le pays des buissons, Bushveldt; des arbustes 
épineux couvrent la campagne à perte de vue; de loin en 
loin les toits pointus des huttes d'un village indigène s'élè- 
vent au-dessus des buissons, et varient la monotonie du 
paysage. Près d'un de ces villages, quelques Cafres, presque 
nus, armés de bâtons se démènent comme une bande de 
possédés pour éteindre un incendie de la prairie. C'est une 
besogne que je ne leur envie pas parla chaleur qu'il fait. 
Nous entrons dans le désert des Springbok, plaine sablon- 
neuse où l'on ne trouve un peu d'eau qu'après la saison des 
pluies. C'est là que nous passons notre première nuit en plein 
air^ sous un ciel splendide. C'était à la fin de juin, au cœur de 
l'hiver, et le matin, au lever du soleil, la terre était toute 
blanche. A la plaine aride que nous venons de traverser, suc- 
cèdent les collines et les plateaux du district de Waterberg. 
Les fermes recommencent et, certes, à voir la richesse du 
sol, l'abondance des eaux et la beauté des pâturages, il sem- 
ble que ce pays doit être le paradis des agriculteurs. Malheu- 
reusement chaque année après les pluies, pendant les mois 
d'avril et de mai, une fièvre maligne vient décimer la popu- 
lation. Plusieurs fermes qui paraissaient devoir prospérer 
ont dû être abandonnées à cause de leur insalubrité. L'an- 
née 1883 a été pailiculièrement mauvaise sous ce rapport, et 
80 personnes de race blanche ont succombé k la maladie. 
Sur notre route se trouvait établie une station de la Société 
des missions de Berlin, chez les Bapedis. Le missionnaire 
qui avait perdu sa femme durant l'épidémie était absent lors 
de notre passage, mais je trouvai chez un évangéliste indi- 



132 BULLETIN. 

gène une excellente hospitalité. Sa maison était propre et 
fort bien tenue; non seulement il ne voulut rien accepter 
pour mon dîner et celui de mon cocher, mais sa femme nous 
otTrit encore une provision d'oranges pour la route. Le dis- 
trict de Waterbergesl arrosé par le Nyl, afïluent du Limpopo. 
Près de la rivière les pâturages sont excellents; l'élevage des 
bœufs y réussit fort bien. Sauf dans ces prairies basses, le 
pays est partout couvert de buissons de mimosas; la route 
longe d'assez jolies collines situées à l'ouest; à certains 
endroits le gibier est assez abondant (perdrix et petits faisans, 
antilopes, chacals, etc.). Un soir de bivouac une bête sauvage 
est venue grogner à quelques pas de moi; la même nuit nos 
chevaux, effrayés sans doute par quelques bêtes féroces, sont 
revenus au camp au triple galop, bien que nous leur eussions 
fait le court-pied. Nous trouvons encore un magasin sur 
notre chemin, à Makapansport, défilé de Makapan. Ce Maka- 
pan était un chef cafre occupé alors à se battre avec un de 
ses voisins. On s'était battu la veille de notre passage. 

Les boutiques du sud de l'Afrique ont en général le même 
type. Ce sont de petits bâtiments en tôle, recouverts de pla- 
ques de zinc, où la chaleur est affreuse au milieu du Jour. Là, 
de malheureux marchands, anglais pour la plupart, menant 
une vie d'un ennui mortel, vendent aux indigènes des cou- 
vertui'es, des pipes, des marmites, des vêtements et de la 
verroterie, sans parler de l'eau-de-vie qui fait autant de mal 
à ceux qui la vendent qu'à ceux qui l'achètent; les voyageurs 
sont bien reçus partout. 

Peu après Makapansport le paysage change: le pays 
devient montagneux, la route traverse des collines assez 
élevées, les buissons dispai-aissent; le grand nombre des 
champs cultivés indique que la population indigène est con- 
sidérable. Après le passage des montagnes et une grande 
plaine sans arbres, nous arrivons à Marabastadt.Denxou. trois 
magasins et quelques maisons d'aspect assez misérable, voilà 
toute la ville. D'un côté s'élève une colline aride, partout ail- 
leurs l'œil ne découvre que de grandes plaines sans arbres. 
Une pethe rivière marécageuse fournit aux habitants de 
Marabastadl l'eau qui leur est nécessaire, mais comme les 
affaires vont trop doucement, et qu'il faut bien tuer le temps, 
ils la boivent rarement pure. Je n'ai pas le temps de vous 



PROCÈS- VERBAUX. 133 

décrire la contrée qui s'étend entre Marabastadt et les Spé- 
lonken, et que l'on franchit en trois ou quatre jours de mar- 
che. Les Boers ont donné le nom de Spélonken au pays acci- 
denté qui s'étend au sud de la chaîne imposante du Zout- 
pantsberg (latitude 23°). Ce mot signifie caverne, mais il 
n'y a pas de véritables cavernes aux Spélonken. Le terrain est 
très mouvementé, de petites collines rondes, séparées par des 
ravins ou des ruisseaux, se succèdent les unes aux autres, 
suivant que ces mouvements sont plus ou moins accentués, 
on parle de grandes ou de petites Spélonken. Ce pays a été 
extrêmement déboisé ces dernières années. On trouve encore 
bien des arbres dans la plaine, mais il est à redouter qu'ils 
n'aient bientôt disparu et ce n'est que sur les pentes duZout- 
pantsberg qu'il existe encore des forêts. Les Spélonken sont 
très peuplées; les habitants appartiennent à la tribu des Mag- 
wamba ou Knopneuzen qui, venus de la Côte il y a une ving- 
taine d'années, ont fait la conquête du pays sous la conduite 
d'un Portugais nommé Albasini. Les anciens habitants 
Bapfesha ont été pour la plupart refoulés dans les monta- 
gnes. Les Magwamba sont une belle race aux mœurs assez 
douces. Ils cultivent surtout le maïs, la patate et les arachides. 
Ils ont le génie du commerce et la passion des voyages. 

C'est au milieu de cette peuplade, dans les petites Spélon- 
ken, que nos compatriotes vaudois ont fondé deux stations 
missionnaires qui n'ont pas tardé à devenir très prospères. 
Leur œuvre est de celles qu'on apprend à aimer en les 
voyant de près, et je suis heureux de pouvoir rendre hom- 
mage ici à leur excellente hospitalité. Les missionnaires vau- 
dois désiraient depuis longtemps explorer la route du Lim- 
popo du côté de l'est; voir s'il y avait une route praticable 
pour les wagons, examiner si le fleuve était navigable, et 
faire connaissance avec la population de ces régions peu con- 
nues. Dans ce but nous organisâmes une petite expédition avec 
M. Henri Berthoud, missionnaire de la station de Valdésia. 
Nous choisîmes deux hommes chrétiens du village de Valdé- 
sia, sur lesquels nous savions pouvoir compter, et quelques 
jeunes garçons pour garder nos bêtes et nous rendre divers 
petits services. Nous n'eûmes pas de peine à recruter notre 
bande, il fallut même refuser des jeunes gens qui désiraient 
nous accompagner. Un marchand des environs nous loua un 



134 BULLETIN. 

tombereau; chez un auti'e nous trouvâmes des ânes, et grâce 
aux bons soins de M'^^Berlhoud, nos provisions ne laissaient 
rien à désirer. Mon compagnon, lialtilué depuis deux ans à 
la vie africaine, était devenu très pratique, et prenait pour 
lui les parties les plus ennuyeuses de la besogne : surveil- 
lance de nos gens, oi'ganisation des bagages, etc. En revan- 
che je lui faisais manger une cuisine toujours primitive et 
quelquefois exécrable, surtout pendant les premiers jours. 

Nous partîmes de Valdésia le 28 juillet, suivant d'abord la 
direction du sud. Les Spélonken sont à 2 ou 3000 pieds d'élé- 
vation au-dessus de la mer, et nous devions quitter le haut 
plateau pour descendre dans les plaines basses qui aboutis- 
sent à la côte de l'Océan indien. Les derniers établissements 
blancs sont à deux heures de la station. A quelques heures 
de marche de Valdésia, nous passâmes un col et, après une 
longue descente, nous nous trouvâmes dans la plaine. Nous 
avions à franchir une petite rivière, la Tabi, qui prend sa 
source dans les Spélonken et coule toute Tannée, même à la 
fin de Thiver, après de longs mois sans pluie. Nous la pas- 
sâmes sur le dos de nos gens, et ce ne fut pas sans peine que 
nos bœufs amenèrent notre tombereau sur l'autre berge. Les 
ébéniers se trouvent déjà sui'le bord de la Tabi, à cet endroit- 
là, mais ce ne sont encore que des buissons. Après la ïabi, 
nous marchons vers le sud et passons à côté du cône gr-ani- 
lique de Magoro, du nom d'un chef de la tribu des Bapfesha qui 
n'y demeure plus. Sur le versant nord de celte colline, nous 
contemplons notre premier baobab qui n'est ni bien haut ni 
bien majestueux, mais seulement large et disgracieux. Comme 
tous ceux que nous avons vus durant notre voyage, il n'avait 
pas de feuilles à ce moment de l'année. De l'autre côté de 
Magoro, entre une petite rivière et une mare d'eau grasse, 
nous avons passé la nuit la plus froide de notre voyage, nous 
grelottions sous notre tombereau; vers le lever du soleil le 
thermomètre n'indi(|uail qu'un peu plus de deux degrés cen- 
tigrades, ce qui ne l'a pas empêché de monter à trente, à 
l'ombre, quelques heures plus tard. Nous marchions sur des 
li-aces de wagons, mais il n'y avait aucune route marquée à 
cet endroit. Ce pays doit être giboyeux, nous vîmes beaucoup 
de tiaces d'aniilopes; nous passâmes une charmante rivière^ 
probablement le Leblabane qui se jette dans la Tabi et, après 



PROCÈS-VERBAUX. 135 

avoir traversé une chaîne de collines rocheuses, nous trou- 
vâmes une route de chasse filant vers l'est, tracée par les 
wagons des Boersqui s'en vont, chaque hiver, faire leur pro- 
vision de viande d'antilope dans ces vastes plaines presque 
inhahitées. Pendant quatre jours nous avons suivi celte route, 
traversant en général un pays plat, un désert couvert de buis- 
sons. Quelques dattiers croissent dans les ravins et annon- 
cent souvent la présence de l'eau. Sur quelques-unes des 
collines que la route côtoie ou traverse, se trouvent de petits 
villages de Bapfesha, peuplade parlant une langue ressem- 
blant au sessouto, mais tout ce pays est extrêmement peu 
peuplé. Le baromètre indiquait une diminution d'altitude 
constante à mesure que nous avancions vers l'est. Au bout 
de quatre jours nous nous retrouvâmes sur les bords de la 
petite Tabi qui, après avoir fait un coude à l'est, revient vers 
le sud pour se jeter dans la grande Tabi, et ensuite dans 
rOlifant-River, le principal affluent du Limpopo sur la rive 
droite. A la droite de la Tabi se trouvent des salines assez 
importantes exploitées par les indigènes. 

Nous côtoyons la rivière pendant quelques heures, et nous 
la repassons à un gué très pittoresque; la Tabi a bien grandi 
depuis la première fois que nous l'avons vue; son Ut est au 
moins aussi large que celui de l'Arve à la Jonction. Si la 
la rivière avait été pleine cela aurait été un obstacle insur- 
montable pour nous, mais les eaux étaient tout à fait basses et 
ne nous venaient pas môme au genou; dans une flaque un 
peu plus profonde quelques crocodiles prenaient leurs ébats. 
D'assez grands mimosas croissaient sur les berges; des deux 
côtés de la rivière poussait une épaisse jungle de roseaux; des 
oiseaux pêcheurs jouaient dans la Tabi. Celte rivière, avec ses 
eaux claires et ses berges couronnées de feuillage, faisait un 
contraste déUcieux avec le pays plutôt monotone que nous 
avions traversé les jours précédenis. 

A deux heures à l'est de la Tabi nous arrivâmes à une autre 
rivière, le Nalazi. Depuis là nous continuons vers l'est, tra- 
versant encore deux petites rivières marécageuses. Le pays 
devient moins boisé; à certains endroits il n'y a plus guère 
que de rherbe sèche. Nous voyons devant nous des collines 
grandir à l'horizon. A leur pied nous trouvons un campe- 
ment de chasseurs boers,sur les traces desquels nous avions 



136 BULLETIN. 

marché; leurs bœufs et leurs ânes paissaient dans une clai- 
rière ; leurs wagons étaient placés sur la hauteur; de nom- 
breuses peaux d'antilopes et de zèbres prouvaient qu'ils 
avaient fait bonne chasse. La viande coupée en longues tran- 
ches minces séchait au soleil, sur des perches. Aucun de ces 
chasseurs ne parlai! anglais, et nous n'étions pas très forts 
sur le boer; heureusement l'un d'eux connaissait justement 
les deux langues indigènes que nous savions, et de celte 
manière nous pûmes nous entendre. Noire sucre, notre café, 
notre lait condensé et nos cartouches excitaient leur envie et, 
de notre côté, comme nous n'avions encore rien tué, nous 
pensions qu'un peu de viande fraîche ne ferait pas mal dans 
notre garde-manger. Nous fîmes d'assez curieux échanges, 
troquant du savon et du lait condensé contre de la viande et 
des cornes d'antilopes. En quittant nos amis les chasseurs, 
nous nous dirigeâmes vers le sud, longeant les colhnes pier- 
reuses jusque près du village du chef Shilowa. Le temps 
avait changé, un vent violent et froid s'était levé ; une pluie 
fine nous fouettait le visage. Enfin après une longue marche^ 
nous arrivâmes entre deux collines, dans un endroit horri- 
blement rocailleux; les traces des wagons qui nous avaient 
guidés jusque-là, s'arrêtaient brusquement; des sentiers indi- 
gènes assez bien tracés indiquaient la proximité d'un village. 
En suivant l'un de ces sentiers, et guidés bientôt par des cris 
lointains, nous arrivons au pied de grands rochers ; d'abord 
nous ne voyons que des pierres, mais en regardant avec 
attention nous apercevons les toits de chaume de quelques 
huttes. Le village dont nous approchons par un sentier très 
escarpé a un aspect des plus misérables. Des gens d'une lai- 
deur repoussante nous dévisagent avec curiosité; ici une 
horrible vieille montre sa tète au-dessous d'un rocher; là 
nous entendons la toux des fumeurs de chanvre. Nous 
demandons le clief, et un homme nous conduit à grands pas 
à son kraal, c'est-à-dire à son parc à bœufs. Il paraît que 
c'est là que sa majesté Shilowa reçoit ses hôtes. Elle com- 
mence par nous faire attendre un bon moment pendant que 
ses sujets, dont plusieurs n'ont jamais vu de blancs, nous 
examinent à loisir. Je ne .sais pas quelles réflexions ils fai- 
saient sur noire compte, mais ces gens de Shilowa étaient 
bien les plus vilains échantillons de l'espèce humaine que 



PROCÈS- VERBAUX. 137 

j'eusse encore contemplés. Deux de ces hommes se présen- 
tèrent successivement à nous sous le nom de Shilowa, puis 
enfin le véritable s'avança en personne, vêtu d'un long 
manteau à l'européenne, mais sans chapeau et sans panta- 
lon. Le pantalon semble tout à fait inconnu dans ces para- 
ges. Sa majesté doit avoir bu un peu trop de l'excellente 
bière de sorgho, que fabriquent les dames de son village- 
Cependant elle nous traite avec politesse et nous offre un 
pot de bière en échange de la couverture de coton dont 
nous lui avions fait présent. Un des plus laids de la bande 
des gens de Shilowa s'engage à nous servir de guide pour 
aller au Limpopo, et ce n'est pas sans satisfaction que nous 
quittons ce village pour retourner à notre camp. 

Nous passons un dimanche près de chez Shilowa, prépa- 
rant notre départ pour le Limpopo; nous avons atteint la 
limite du Transvaal, le dernier endroit connu des chasseurs ; 
nous n'aurons plus les ornières tracées par leurs wagons 
pour nous guider. En outre les buffles, par conséquent la 
mouche tsétsé, habitent le pays que nous devons traverser. 
Il faut laisser nos bœufs et notre tombereau en arrière et 
continuer notre marche avec nos ânes. Nous n'emmenons 
avec nous que trois de nos gens^Shiponka, le meilleur de 
nos hommes, deux jeunes garçons et le guide. Nous pensions 
pouvoir revenir chez Shilowa à la fin de la semaine rejoin- 
dre notre bande. 

C'est toujour's vers l'est que nous marchons; d'abord sur 
une espèce de sentier; puis bientôt à travers des collines 
rocheuses. Nos pauvres ânes doivent passer sur des pentes 
de pierres rondes rappelant par leur structure les morraines 
de glaciers; ces collines sont couvertes de broussailles. Les 
chiens de notre guide font partir une troupe de petites anti- 
lopes et les acculent contre une paroi de rochers, il en tue 
deux à bout portant^ l'une d'un coup de fusil, l'autre à coups 
de pierre. Vers le soir, après une marche des plus fatigantes, 
nous arrivons au bord du Shinguezi. Tout près de la rivière, 
à l'ombre de très beaux arbres, nous trouvons un hameau de 
quelques hultes. C'est là que vit le vieux Madjemane, 
patriarche d'une soixantaine d'années, qui a quitté le village 
de son chef pour venir s'établir dans ce lieu solitaire avec 
ses deux femmes et sa nombreuse postérité. Jusqu'à présent 



13S BL'LLETIN. 

tous les indigènes que nous avions rencontrés étaient des 
Bapfeslia delà famille des Béchuana. Depuis chez Madjemane 
nous entrons de nouveau dans le pays des Magwamba que 
nous avions quittés peu après les Spélonken. Nous passons 
une très bonne nuit à côté du village, mais le matin la rosée 
était si forte que nos couvertures étaient inondées. 

Pour continuer notre route nous devons suivre le cours 
du Shinguezi, du côté du sud, jusqu'au village du chef Nzan- 
gitakulala,de là il nous sera plus facile d'arriver au Limpopo. 
Comme il n'existe pas de chemin^ nous voyageons dans le lit 
de la rivière; de même que la plupart des rivières de ces 
parages, le Shinguezi ne coule pas à la fin de l'hiver. C'est 
cependant un cours d'eau important, son lit est fort large et 
ses falaises très élevées et très pittoresques. De nombreux 
baobabs poussent sui' les berges; des euphoi-bes, des syco- 
mores et des mimosas de plusieurs espèces ornent le pay- 
sage. De nombreuses antilopes habitent sur ces bords, mais 
encore ce jour-là nous ne réussissons à en tuer aucune. Sur 
le sable de la rivière nous voyons des traces de buffles et de 
bêtes fauves. La chaleur était foi'te et la marche fort pénible 
sur les pierres glissantes ou les sables du lit de la rivière. 
Après le milieu du jour nous arrivâmes au grand et beau 
village du chef Gwamba Nzanguakulala. D'après les renseigne- 
ments que l'on nous donna nous étions encore à deux petites 
journées de marche du Limpopo, mais la route était assez 
mauvaise et nous ne trouverions pas d'eau jusqu'au fleuve. 

Mon compagnon, indisposé ce jour-là, et pressé de revenir 
chez lui pour terminer des travaux de bâtisse avant la saison 
des pluies, me demanda de renoncer à aile:- au Limpopo. Je 
m'y décidai non sans regret, ne voulant pas prendre sur moi 
la responsabilité de le faire aller jusqu'au fleuve. Je lui 
demandai de rester encore un jour chez Nzanguakulala pour 
pouvoir chasser un peu. Nous nous décidâmes à revenir aux 
Spélonken par un chemin plus direct et à envoyer un messa- 
ger à nos gens, chez Shilowa, pour leur dire de retourner de 
leur côté sans nous attendre. Le lendemain, pendant que je 
faisais aux buffles et aux girafes une chasse tout à fait infruc- 
tueuse, M. Berlhoud parlait longuement avec le chef, lui 
annonçait l'Évangile et cherchait à recueillir de nombreux 
renseignements sur le pays. Le Shinguezi coulant du nord 



PROCÈS-VERBAUX. 139 

au sud, inclinant légèrement vers l'ouest, va se jeter dans 
rOlifant, peu avant sa jonction avec le Limpopo. De nom- 
breux villages de Magwamba se trouvent sur les bords de 
ces rivières. Tous les chefs de ce pays reconnaissent la supré- 
matie du grand chef Mozila. Depuis que nous avions quitté 
les Spélonken nous avions descendu de plus de deux mille 
pieds, et no!re baromètre indiquait une altitude très faible 
au-dessus du niveau de la mer. 

Le jeudi 16 août, nous prîmes congé du chef. Le guide 
qui devait nous accompagner nous fit faux-bond pour aller à 
la chasse aux buffles, mais nous connaissions le chemin jus- 
que chez Madjemane. Notre chasse fut plus heureuse ce jour- 
là que de coutume, car nous tuâmes deux antilopes. Pendant 
trois jours nous eûmes à marcher dans le lit du Shinguezi; 
sur les pierres glissantes et à travers les roseaux. Nous 
remontions la rivière dans la direction du nord-ouest. Les 
endroits pittoresques et les Ijeaux paysages ne manquaient 
pas sur notre chemin. Un soir nous campâmes au pied d'une 
immense falaise de rochers ; des centaines de babouins pre- 
naient leurs ébats au sommet de la berge; en bas une flaque 
d'eau tranquille et profonde était ombragée par des arbres 
magnifiques. La chaleur augmentait chaque jour; nos ânes 
avançaient péniblement. La tsétsé se trouve en abondance 
dans toute celte partie du cours du Shinguezi; elle semble se 
tenir de préférence aux endroits les plus chauds et les plus 
abrités; elle n'est guère plus grande que nos mouches ordi- 
naires; son corps est plus allongé, les ailes sont recourbées 
d'une façon particulière à la partie postérieure du corps; sa 
couleur ressemble à celle des taons; sa piqûre n'est pas très 
douloureuse et ne fait pas venir d'ampoules; elle est très 
agile et difficile à prendre. 

Nous ne fûmes pas fâchés, après ces journées fatigantes, de 
trouver le sentier nègre par lequel les indigènes se rendent 
des Spélonken au Bezonga, pays qui environne la jonction 
de l'Olifant avec le Limpopo. C'est le jour où nous quittâmes 
le lit du Shinguezi que nous eûmes à supporter la chaleur la 
plus forte. Le thermomètre marquait 37° à l'ombre, un peu 
avant le moment le plus chaud de la journée. Pour la pre- 
mière fois aussi nous vîmes des palmiers à feuilles en éven- 
tail. Nous suivîmes le sentier nègre pendant toute une 



140 BULLETIN. 

semaine, Iraversnnt un pays assez accidenté; les provisions 
que nous avions prises cliez Shilowa, calculées pour une 
semaine, étaient finies; la viande de l'une de nos antilopes 
s'était gâtée, et celle de l'autre était devenue si dure que 
nous ne pouvions plus la digérer; le gibier était rare et 
farouciie. Les gens du Shinguezi nous avaient assuré qu'il ne 
fallait que 4 ou o jours pour aller aux Spélonken par celte 
roule, il nous en fallut 10. Une nuit nous campâmes auprès 
d'un massif de très beaux ébéniers. Le tronc est brunâtre,les 
petites brancbes grises et couvertes de longues épines; après 
un aubier assez épais, d'une couleur jaunâtre, on trouve le 
précieux bois d'ébène si dur que la hache a de la peine à 
l'entamer. Tout le pays que nous avions traversé' était 
abondamment pourvu d'eau, mais l'un des derniers jours 
nous dûmes passer la nuil sans boire ; le bois nous manquait 
aussi, et les lions rugissaient autour de nous. Le matin il 
fallut faire encore trois lieues pour arriver à la première eau; 
mais nous étions arrivés au grand village de Lébolane, le 
premier que nous trouvions sur notre chemin depuis huit 
jours de marche. De là nous gagnâmes la station à travers 
un pays très peuplé, passant au nord de la Montagne de fer. 
Les indigènes avaient fondé là une exploitation assez impor- 
tante qui, paraît-il, est en décadence depuis quelques années. 
Le 26 août, au soir, nous arrivâmes aux établissements 
blancs. J'étais si fatigué que je m'arrêtai au premier maga- 
sin, tandis que mon compagnon poursuivait sa route jusqu'à 
Valdésia. Le lendemain je le rejoignis dans la matinée; l'indi- 
gène qui m'accompagnait ce jour-là me disait en sessouto en 
me regardant d'un air de commisération : Ua bona bas u 
otile, « vois-tu, mon pauvre maître, tu es bien maigre. » 

Le Président remercie M. Gautier, au nom de la Société, 
de cet exposé plein de vie, qui donne tant de relief à la des- 
cription des lieux et aux épisodes du voyage. Il fait ressortir 
en particulier l'intérêt que présentent les détails donnés sur 
la végétation du pays exploré, elle voyage lui-même au Lini- 
popo qui, s'il pouvait être ouvert à la navigation, deviendrait 
la voie la plus courte pour atteindre le nord du Transvaal 
par l'Océan Indien. 



PROCÈS-VERBAUX. 141 

M. le D"" Lombard demande à M. Gautier si les crocodiles 
se rencontrent dans les rivières qu'il a traversées. — M. 
Gautier répond que d'après les indigènes, il doit y en avoir ; 
lui-même n'en a vu que de petits. En revanche il a rencon- 
tré des singes, des babouins surtout en troupes immenses, 
des lemurs à longue queue, peu de serpents, mais des scor- 
pions, des araignées, beaucoup d'oiseaux, entre autres celui 
qui conduit les indigènes là où il y a du miel; les canards 
sauvages abondent et sont très beaux. 

M. de Beaumont demande des explications sur les parties 
du pays encore boisées et sur celles où il y a eu déboisement. 

Autrefois, répond M. Gautier, il y avait beaucoup d'arbres 
aux Spélonken, mais on les a coupés, et la vraie forêt n'est 
guère conservée que dans le Zoutpansberg. Là aussi, comme 
en d'autres endroits du Transvaal, sont des lagunes salées, 
dont les indigènes exploitent le sel. 

M. Hornung voudrait apprendre quels sont les rapports 
entre les indigènes et les chefs dans la partie explorée par 
M. Gautier et s'il y a une forme de gouvernement. 

Il n'y règne guère que la contrainte, dit iM. Gautier, les 
natifs redoutent surtout Mozila, chef de race zoulou, auquel 
ils sont soumis de fait, et paient un tribut ; mais en général 
les chefs ont peu d'autorité sur leurs gens. 

M. Gautier ajoute quelques détails sur le mode des paie- 
ments, au moyen de rouleaux de fils de laiton et de cotonna- 
des. Au reste les indigènes connaissent la valeur des monnaies 
anglaises. D'une humeur voyageuse, un grand nombre font 
le voyage aux mines de diamants. Les Européens ont, de 
distance en distance, des magasins où l'on peut se pourvoir 
de tout, et qui jouissent d'une assez grande sécurité ; il est 
très rare qu'on les pille. 

En réponse à une demande de M. Welter au sujet du chan- 
vre fumé par les indigènes, M. Gautier dit qu'il croit cette 
plante importée; et à M. de Traz qui désirerait savoir de 
quelle nature sont les roches signalées par M. Gautier, il 
avoue n'avoir pas fait une étude de la géologie du pays, mais 
avoir remarqué des silex, des grès, des quartz aurifères. 

M. Chaix relève ce qu'a de nouveau l'itinéraire de M. Gau- 
tier, dans la partie N.-E. du Transvaal, et dans le fait que 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 10 



142 BULLETIN. 

riiifluence des Boers s'arrête, à l'est, à la limite des posses- 
sions portugaises. 

Quant aux négociations entamées entre le gouvernement 
des Boers et celui de Lisbonne, M. Gautier rapporte que le 
gouvernement portugais est disposé à faire construire un 
chemin de fer de la baie de Delagoa à la frontière du Trans- 
vaal, d'où la section sur le territoire de la République du sud 
de l'Afrique jusqu'à Pretoria serait faite par le gouverne- 
ment des Boers ; ceux-ci paient déjà un impôt pour le che- 
min de fer, 

M. de Seyff explique que le mol pati qui se rencontre dans 
beaucoup de noms propres : Zoulpansberg, Du Toit's Pan, 
etc., signifie vallée, vallée du sel, vallée Du Toit. Générale- 
ment les noms donnés par les Boers ont été dénaturés par les 
Anglais et les Français. 



SÉANCE DU 25 AVRIL 1883. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Le procès-verbal de la précédente séance est lu el adopté. 

Le Président rapporte que la Société de géographie de 
Lûbeck a demandé d'entrer en rapport d'échange avec la 
nôtre, et nous a envoyé son Jahresbericht. — Trois sociétés 
se sont fondées à Hérisau, à Zurich et à Bâle. — Le Bureau 
a chargé M. le Président et M. de Traz de représenter la 
Société à la réunion de l'Association des Sociétés suisses de 
géographie à Berne. Quand il sera informé de la date exacte 
el de l'ordre du jour de la session, il en informera les mem- 
bres de la Société par une circulaire qui sera adressée à 
chacun d'eux. — Le Bureau devra mettre au net le règle- 
ment de la Société el le faire imprimer. 

Le Président donne la parole à M. Faiire pour la lecture 
de la première partie de sa Notice sur: La vie et les travaux 
d'Arnold Guyot de 1807 à 1848 (Voir aux Mémoires). 

M. Welter signale à M. Faure la thèse soutenue par 
A. Guyot à BerUn en 1835 pour obtenir le grade de docteur 
en philosophie. Le sujet en est la Division naturelle des lacs; 
elle traite des lacs 1» sans tributaire visible mais avec un 



PROCÈS- VERBAUX. 143 

émissaire, 2« avec affluent et émissaire, 3» avec affluent sans 
émissaire, 4" sans tributaire et sans émissair*e. 

M. Faure remercie M. Welter de cette indication qui lui 
sera très utile pour compléter sa Notice. 

M. le Président H. B. de Beaiimont introduit ensuite la 
question à l'ordre du jour. 

La mer intérieure des Chotts de Tunisie et le lac Triton. 

Messieurs, une étude tr-ès intéressante sur !a position pro- 
bable du lac Triton, publiée dans le quatrième bulletin de la 
Société de géograpbie de Gonstanline, m'a suggéré le désir 
d'inviter la Société de géographie de Genève à s'occuper 
de ce sujet, comme se rattachant à la grande idée de M. Rou- 
daire sur la mer des Chotts, et à porter son attention sur ce 
projet qui n'a pas encore été pour elle un objet spécial de 
dissei'talion. 

Permettez-moi donc, par ces quelques mots, d'introduire le 
sujet auprès de vous, je dis à dessein d'introduire, ne pou- 
vant avoir la prétention de résoudre une question aussi 
vaste dans ses domaines historique, géographique et tech- 
nique. 

Je ne suivrai pas l'auteur érudit de la notice que je cite, 
M. Wolters, dans ses recherches sur la place qu'occupait dans 
le parnasse de l'Olympe le dieu Triton, sur son culte, sur sa 
représentation, etc., ces considérations nous mèneraient trop 
loin. Très développées par l'auteur, elles sont le produit d'un 
examen critique serré des textes anciens des géographes 
grecs. Toutefois, après cet examen, de même que d'autres 
savants qui ont voulu aussi jeter de la lumière sur cet inté- 
ressant sujet, M. Wolters ne peut arriver à une certitude sur 
l'emplacement de cet ancien lac Triton. 

Son opinion à la suite de son travail serait de reconnaître 
le fleuve Triton dans Toued Djeddi de nos jours. Tandis que 
M. Roudairele cherchait alors dans TouedTarfaoui qui se jette 
dans le chott Rharsa. 

Ce sujet a été repris et étudié ces derniers temps de diffé- 
rents côtés et par plusieurs auteurs soit dans un intérêt de 
recherches historiques ou plutôt préhistoriques, soit dans un 
intérêt géographique et d'actualité pour autant qu'il participe 



144 BULLETIN. 

à la grande conception de M. Roudaire sur la conduite de la 
Méditerranée dans le Sahara, 

Sans suivre les textes mêmes des auteurs anciens et en 
admettant la justesse de leur interprétation et de leur com- 
paraison, par M. Wolters dans son travail, qu'il nous soit 
permis, en restant plus spécialement dans notre domaine de 
géographe, d'indiquer une appréciation qui nous semblerait 
plus conforme à l'état et à la disposition des lieux actuels, et 
à la représentation donnée par les caries anciennes, quelque 
fautives qu'elles puissent être, telles que les âges nous les 
ont transmises. 

Dans la mappemonde d'Écathée (500 a. J.-C), d'après l'atlas 
de Vivien de Saint-Martin, nous trouvons un golfe profond 
plus au nord que celui de Gabès ; dans celle d'Hérodote 
(450 ans), le même golfe est représenté plus profond encore 
et s'étendant au sud sous le nom même de lac Triton. En 
tout cas ce que nous connaissons aujourd'hui des lieux mê- 
mes nous montre : d'une part, au golfe de Gabès, un seuil 
élevé moitié sablonneux et rocheux, et d'autre part, à Sousa 
(golfe d'Hammamet), une grande étendue de terre, d'un 
niveau très bas jusqu'à une assez grande distance, que la mer 
recouvre facilement dans les gros temps, et lors de ses ma- 
rées malgi'é leur faiblesse; elle présente en outre une cer- 
taine continuité jusqu'aux premiers cholts. A voir les cartes 
modernes, ces terrains peu accidentés, présentant des sebkahs 
et des arrêts d'eau momentanés, seraient de grandes éten- 
dues de pâturages vagues, des steppes ainsi que les appellent 
quelques cartogaphes. 

Par ces considérations l'entrée de la mer ancienne nous 
semblerait avoir été plus naturelle ici qu'à Gabès, mais nous 
ne pouvons en donner d'autres preuves que des appréciations 
que nous reconnaissons comme conjecturales encore, dans 
l'état de nos connaissances. 

Jusqu'à quel point la position de l'ancien lac Triton est-elle 
liée avec le projet de canal marin de M. Roudaire pour 
rentrée des eaux de la Méditerranée? Nous pensons qu'elle 
ne Test point d'une manière essentielle. M. Roudaire trouve- 
rait, peut-être, si ce n'est plus de facilité au moins plus de 
stabilité et de sécurité dans le percement d'une tranchée 
dans des terrains solides de grès ou de roches favorables 



PROCÈS- VERBAUX. 145 

à la résistance contre les mouvements violents des eaux pro- 
duits soit par des orages sur la Méditerranée, soit par la 
navigation elle-même dans le canal de passage. Mais nous ne 
devons pas nous arrêter ici à ces considérations techniques. 

Quoiqu'il en soit, le projet du colonelRoudaire de l'immer- 
sion des chotts par la mer, a eu, dès le début, un grand 
retentissement. J'en garde dans mon souvenir le plus vivant 
témoignage. Ayant eu l'avantage de présider la séance où cet 
habile ingénieur exposait déjà ses vues en 1875, au congrès 
international de géographie de Paris, j'ai pu être témoin du 
grand intérêt qu'il a provoqué et de la sympathie avec 
laquelle il a été écouté. Ses travaux de nivellement avaient 
commencé en 1872. Voilà donc plus de douze ans écoulés 
sans amener encore de résolution définitive. Vous connaissez 
les écrits nombreux qui ont soutenu ce projet, comme d'au- 
tres qui ne l'ont pas approuvé. 

Le gouvernement forcé lui-même par l'opinion publique a 
nommé deux commissions spéciales pour s'en occuper. 
Toutes deux lui ont retiré leur adhésion, comme œuvre 
d'État, mais l'initiative privée ne Ta pas abandonnée pour 
€ela ; bien au contraire, depuis que le champion des grandes 
œuvres de notre siècle, Ferdinand de Lesseps, lui a donné 
son appui, il a pris une marche nouvelle, un élan nouveau 
qui permet de croire, sous l'égide d'une si puissante adhésion, 
à un résultat plus certain. 

La réussite doit donner, au dire du persévérant promo- 
teur, des conditions nouvelles, ou mieux des changements 
précieux de climat, à une grande contrée soumise aujour- 
d'hui aux lois du désert. Elle doit donner aux possessions 
algériennes une sécurité, qu'elles auront de la peine à obte- 
nir par d'autres moyens, et apporter au commerce intérieur 
de ce continent des facilités très grandes et d'une haute 
importance. Nous n'avons rien à dire contre les idées théo- 
riques qui établissent ces résultats. La pratique les corrobo- 
rera-t-elle ? Nous n"osons l'affirmer. Le reboisement des 
montagnes des versants de l'Aurès et de l'Atlas, surtout de 
leurs sommets et de leurs hauts plateaux, afin d'établir une 
relation avec les coui-ants atmosphériques du versant de la 
Méditerranée chargés de l'évaporation de la mer, seraient à 
notre avis la première chose à faire pour rendre aux fleuves 



146 BULLETIN. 

l'eau qui leui' mancjue et peut-être élever le niveau des 
cliolls en modifiant comme on le désire, le climat de la 
contrée. L'exploitation du sel dans certaines parties des 
cliolts sur leur rive méridionale, présenterait une branche 
de commerce très fructueuse avec l'intérieur et serait peut- 
ôti'e un des moyens les plus sûrs et les plus actifs de ramener 
le commerce des caj'avanes à l'Algérie. Mais l'initiative 
manque et il faudrait que l'entreprise fût soutenue dès le 
début par une force permanente. 

Je ne m'étendrai pas davantage sur un sujet aussi considé- 
rable. Je devais seulement l'introduire devant vous pour 
qu'il devienne l'objet de votre discussion. Je n'ai pu le faire 
que très brièvement espérant cependant avoir sollicité votre 
attention en sa faveur. 

M. Edgar Sautter n'a pas eu l'occasion d'étudier la ques- 
tion de la mer intérieure. Il a rencontré le capitaine Roudaire, 
il y a une dizaine d'années, époque où l'explorateur des 
cholts était enthousiasmé pour son projet, beaucoup plus 
qu'on ne l'est en Algérie. Au point de vue scientifique la 
question est intéressante : Roudaire a le bonheur d'être 
appuyé par M. de Lesseps; lui-même ne voit que les côtés 
faciles du sujet. Mais il y a des difficultés dont on ne peut 
encore se rendre bien compte, en particulier celle de savoir 
ce qu'est le sous-sol, et tout ce qui se rapporte à l'ouverture 
du chenal par lequel la mer devrait être amenée dans les 
chotts tunisiens. 

M Welter signale dans la Revue scientifique un article de 
M. Rouire traitant la question de l'ancienne mer intérieure 
africaine. L'auteur s'efforce de démontrer que le lac Triton 
ne doit pas être cherché dans un des chotts de Tunisie ou 
d'Algérie, dont la région était un golfe barré, vers l'ère 
chrétienne, par un cordon littoral. Le seuil de Gabès a une 
hauteur de 46"", composé de grès, de gypse et de calcaire, 
il appartient à une formation géologique ancienne; on y a 
trouvé des traces d'habitations préhistoriques. M. Rouire a 
exploré la partie du pays qui s'étend autour du lac Kalbiah 
au nord de Kairouan, lac permanent, en communication 
avec la mer et qui peut, mieux que les chotts de Tunisie, 
avoir été le lac Triton. 

M. le Président voit dans le fleuve qui formait le lac TrilOn 



PROCÈS-VERBAUX. 147 

la séparation entre deux nations différentes, l'une séden- 
taire et riche, l'autre nomade et pauvre. 

M. Sautter connaît le lac Kalbiali, et le golfe de Hamraamet 
où le bord de la mer diffère essentiellement de la côte de 
l'Algérie. Ici la mer est profonde, à Hammamel le bord de la 
mer est absolument plat ; à 500" du bord un bâtiment ne 
peut pas débarquer; il en est de même à Sousa plus au sud. 
Entre le lac Kalbiah et Sousa, la mer est également très peu 
profonde. Le golfe de Hammamet pourrait très bien avoir élé 
l'entrée du lac Triton. 

M. le Président croit que l'exploitation du sel des cliotts 
pourrait être très lucrative, les caravanes arabes allant cher- 
cher ce condiment très loin. 

M. Sautter rappelle que le sel abonde en Algérie; qu'il y a 
plusieurs montagnes de sel gemme que Ton exploite, et oùl'on 
en taille de vrais blocs ; à 20 kilomètres de Sétif se trouve 
une exploitation dirigée par un colon français qui y trouve 
des ressources pour l'élève de ses bestiaux. 

M. de Seyfï n'a jamais rencontré un travail sur les produits 
que l'on pourrait transporter par la mer que M. Roudaire se 
propose de créer dans la région des chotts. Pour le canal 
de Suez avant de rien entreprendre, on avait calculé les 
sources de revenus ; ici rien de semblable n'a eu lieu, et 
cependant c'est une chose indispensable pour gagner la con- 
fiance des financiers. 

M. Sautter ajoute que le commerce local est peu important 
et qu'à cet égard il ne faut pas se faire d'illusions, il ne croit 
pas non plus que cette entreprise présente aucun avantage 
militaire, ni qu'il soit possible d'établii- sur la mer intérieure 
une navigation sérieuse. 

M. Hornung trouve très juste l'idée du reboisement expri- 
mée dans la communication de M. le Président. Autrefois 
l'Algérie avait de l'eau parce qu'elle était boisée ; si l'on veut 
ramener l'eau, il faut la reboiser. 

M. le Président donne rendez-vous aux membres de la 
Société à la reprise de la session en automne, puis il lève la 
séance. 

P.-S. Avant la présentation de ces quelques mots à la 
Société de géographie, pour attirer son attention et sa dis- 



148 BULLETIN. 

cussion sur la position probable assignée au lac Triton par 
les textes anciens, il avait paru, sur le même sujet, dans la 
Nouvelle Revue, un article de M. le D"" Rouire que je ne con- 
naissais pas, et en dernier lieu, cette Revue a publié une 
réfutation de l'opinion de cet auteur par M Roudaire lui- 
même, réfutation dont je viens de prendre connaissance. Dans 
cette introduction du sujel que je faisais à la Société, j'ai bien 
fait ressortir qu'à côté des textes dont la précision et la valeur 
étaient si ditïéremment jugées, j'avais suivi tout particulière- 
ment la fartographie ancienne telle qu'elle nous est donnée 
par notr€ illustre collègue et membre bonoraire, Vivien de 
Saint-Martin. J'ai mis sous les yeux de nos collègues de nom- 
breuses cartes qui montrent combien cette côte de l'Afrique 
avait été mal connue ou mal rendue par lescartograpbes. En 
étudiant ces différents tracés j'ai reconnu que le golfe d'Ham- 
mamet, indiqué évidemment comme pénétrant profondé- 
ment dans l'intérieur des terres, avait pu alors avoir une 
communication avec les cbotts, dans lesquels on peut recon- 
naître le lac Triton, je crois même qu'il est difficile de ne pas 
admettre ce fait comme le prétend M. Roudaire, soit pour un 
des cbotls, soit mieux encore à mon avis pour leur ensemble. 
Mais je ne suis pas d'accord avec lui, pour le moment du 
moins, sur le soulèvement du seuil de Gabès, les données 
géologiques n'arrivant pas encore pour moi à le prouver 
et les textes bistoriques parlant plutôt de mouvements du soi 
qui se sont produits et celles de ses parties qui avaient été 
inclinées vers l'Océan s'étant écoulées, ainsi que M. Roudaire 
donne la citation de Diodore de Sicile. Ce qui ne veut point 
dire qu'il y ait eu soulèvement. Que la mer se soit étendue, à 
l'époque quaternaire et préhistorique jusqu'au pied de la 
région des plateaux, dont M. Desor fait la partie supérieure 
de sa division du bassin Saharien ? cela pour moi ne fait pas 
de doute, et d'après les discussions que j'ai eu le plaisir 
d'avoir avec mon aimable et si regretté collègue, sur ses 
notes et matériaux rapportés, sa seconde division des dunes 
serait le témoignage de la présence de ces grandes eau> par 
la formation même de ces dunes. Ainsi donc, parfaitement 
d'accord avec M. Roudaire sur l'étendue ancienne des chotts, 
je crois voir dans le golfe d'Hammamet une entrée de la mer 
vers cette nappe d'eau, entrée qui a persisté pendant un 



NÉCROLOGIE. 149 

temps assez prolongé après celle par le seuil de Gabès, lors- 
que celui-ci eut émergé par suite de l'abaissement des eaux. — 
Du reste la question hydrologique du Sahara est une des plus 
intéressantes en géographie physique, et. sa résolution, très 
importante à mon avis au point de vue scientifique, demande 
encore de nombreuses et sérieuses observations pour êlre 
résolue. H. B. de B. 



NÉCROLOGIE 



Quoique le nom du D"" Behm n'ait pas été entouré d'une 
auréole brillante comme celui de Petermann, la perte qu'a 
faite la science géographique, par la mon du successeur de 
l'éminenl rédacteur des Mittheilungen de Gof/ia, n'en sera pas 
moins douloureusement sentie par tous ceux qui suivent 
attentivement le développement des importantes publica- 
tions de l'Institut de M. Justus Perlhes. 

Né à Gotha, le 4 janvier 1830, Ernst Behm devint, dès 
le mois de févi'ier 1856, le collaborateur de Petermann, 
auquel il apportait un concours précieux pour la rédaction des 
Mittheilungen, par les connaissances solides qu'il avait acqui- 
ses pendant ses études de sciences naturelles et de médecine 
à léna, Berlin, Wùrzbourg et Paris, en même temps que par 
son zèle scientifique calme et persévérant. Jusqu'au 15 mars 
1884, jour de sa mort, il contribua sans relâche aux succès des 
travaux géographiques de l'Institut de Gotha. 

D'un caractère tranquille et réservé, tout ditférent de celui 
du bouillant Petermann qu'il complétait avantageusement, il 
entra bien vite en rapport d'intime amitié avec le savant 
géographe, qu'il aidait de ses conseils, de son travail patient 
et consciencieux, et qui, comblé de gloire, en attribuait une 
partie à celui qu'il appelait son bras droit, et l'échelle sur 
laquelle il s'était élevé aux honneurs dont il avait joui pen- 
dant si longtemps. 

En effet, tandis que Petermann représentait devant le 
monde entier les entreprises de Tlnstitul de Gotha. Behm 



150 NÉCROLOGIE. 

travaillait dans le silence du cabinet, songeant peu à la gloire; 
et cependant c'est lui qui, du vivant même de Pelermann, 
rédigea en grande partie les 22 volumes des Mittlieilungen, 
pai'us de !8o6 à 1877, c'est-à-dire jusqu'au moment où il 
devint rédacteur en chef de celte publication. 

Les Mittlieiliingen n'avaient pas d'ailleurs absorbé tout son 
temps. Après avoir pendant dix ans travaillé presque exclu- 
sivement pour Petermann, il avait collaboré, dès 18()6, avec 
M. Justus Pertbes à la création du Geographisches Jahrbucfi, 
devenu bientôt le manuel indispensable de tous les géogra- 
phes, qui y trouvent chaque année des mémoires rédigés par 
des hommes spéciaux, et renfermant les résultats acquis dans 
les diverses branches de la géographie. 

En 1872, M. H. Wagner qui, depuis quelques années, avait 
entrepris de réformer l'Annuaire statistique de l'Almanach 
de Gotha, l'appela à collaborer à la publication connue sous 
le nom de « Beiolkerung der Erde, » comme supplément aux 
Mittheilungen de Gotha, et dès lors les deux savants auteurs 
ont donné sept éditions de ce travail constamment amélioré, 
et enriciii des éléments nouveaux que les derniers recense- 
ments, dans tous les États des deux mondes, leur ont permis 
d'y introduire. Le collaborateur du D'' Behm lui rend ce 
témoignage, que jamais le labeur le plus dur ne Ta fait recu- 
ler, et qu'il a toujours déployé un zèle infatigable. 

Le travail spécial qu'il accomplissait pour cette publication, 
l'engagea à se charger,dés 187(5, delà partie de la statistique 
et des voies de communication de l'Almanach de Gotha. Et 
après la moit de Petermann. en 1877. il rédigea i-égulière- 
ment le Monatsbericht des iMittheilungen, qui est devenu une 
source précieuse de renseignements pour quantité de savants 
et de revues géographiques. 

On comprend que tous ces travaux ne laissaient pas au 
D"" Behm le loisir nécessaire pour faire des voyages; rare- 
ment il s'éloigna de Gotha ; cependant il se rendit aux congrès 
géographiques de Paris et de Venise, auxquels affluaient les 
explorateurs, pour s'instiuire lui-même, mais aussi pour 
attirer leur attention sur les lacunes existant encore dans nos 
connaissances sur les régions qu'ils avaient visitées. Sa science 
étendue et précise lui faisait pressentir les découvertes, 
avant que les voyageurs eussent atteint les régions qu'ils 



BIBLIOGRAPraE. 151 

s'efforçaient de découvrir. On se rappelle l'exaclitude avec 
laquelle il dessina la carte du cours du Congo avant le célèbre 
voyage de Stanley en 1877. 

Quoiqu'il fût doué d'une grande puissance de ti-avail, et 
que le travail fût un plaisir pour lui, le fardeau de toutes les 
occupations susmentionnées n'en pesait pas moins lourde- 
ment sur ses épaules. La maladie ne lui fit pas désirer de s'y 
soustraire; il ne cessa, jusqu'à la fin, d'écrire et de prendre 
intérêt aux publications de l'Institut de Gotha; aussi son col- 
laborateur, M. H. Wagner, lui i-end-il ce témoignage qu'il a été 
fidèle jusqu'à la mort! 

I 



BIBLIOGRAPHIE 



Le Moniteur des consulats, journal diplomatique, littéraire, 
financier, industriel, commercial. Fondateur : Aug. Meule- 
mans; Administration : 1, rue Lafayette. Paris. — Numéros : 
231-236. — Les six numéros de ce journal contiennent des 
articles d'intérêt divers sur tous les pays du monde, nous 
citerons : 

Une description de Buenos-Ayres, et plusieurs articles sur 
le développement extraordinaire de la République Argentine, 
contrée vers laquelle l'immigrant peut se diriger en toute 
confiance, sûr qu'il est d'y trouver des ressources de toutes 
espèces. La récolte de cette année a été particulièrement 
bonne et l'exportation des viandes fraîches et salées prenait 
toujours plus de développement. 

La description des mœurs des Patagons et l'annonce du 
départ d'un voyageur français, M. Poisson, offrent aussi de 
l'intérêt. Quelques articles sur le Pérou et la guerre qu'il a 
entreprise contre le Chili, nous montrent qu'on ne jouit pas 
là-bas de toute la sécurité possible. 

Les nouvelles de l'épidémie de fièvre jaune qui a ravagé 
le Brésil sont meilleures, le mal est en décroissance. 

Le journal insiste sur le fait que les relations de la France 
avec la Louisiane pourraient être plus étendues. 

Dans Ylle Maurice, un correspondant parle de l'infiuence 



152 BIBLIOGRAPHIE. 

des Français restés les plus nombreux dans Tile et du lort 
causé aux cultures par le déboisement des forêts. 
L'état sanitaire du Sénégal ne laisse i-ien à désirer. 

Alpb. G. 

La République du Paraguay, précis bistoriijue et statisti- 
que, par Aug. Meulemans (Paris, chez Dentu, 1884). — Bro- 
chure de 33 pages. — Précis historique. L'auteur nous raconte 
d'une façon fort claire et intéressante l'histoire du Paraguay, 
depuis sa conquête par l'Espagne en 1568, jusqu'à nos jours. 
La domination des .Jésuites, qui fit plier le pays sous leur joug, 
puis les nombreuses années de dictature sous Framia et les 
Lopez; les guerres contre le Brésil et la République Argen- 
tine el enfin la reconstitution du pays après la mort de Lopez, 
et le traité de paix de 1876, voilà les principaux sujets de cet 
ouvrage. L'auteur nous donne ensuite un aperçu sur la géo- 
graphie, la statistique, les différents pouvoirs, l'agriculture, le 
commerce, l'importation, l'exportation et l'immigration de cet 
intéressant pays, et nous montre enfin la République du 
Paraguay ayant pris place parmi les états florissants du Nou- 
veau-Monde. Alph. G. 

Nous trouvons, dans VOesterreicfiische Monatschrift fur 
den Orient de février, un article de M, Pechuel-Lœsche des- 
tiné à refroidir les entreprenants, et à calmer les amateurs de 
nouveautés qui seraient tentés de considérer l'Afrique comme 
un Eldorado, où il importe de coloniser sans retard, afin d'y 
récolter des richesses qu'ils croient y rencontrer. 

L'auteur considère l'Afrique comme un pays avant tout 
impropre à la colonisation, el cela à cause de son climat tro- 
pical, les Euiopéens ayant de la peine à le supporter à la lon- 
gue; à cause du nombre de ses habitants qui ne permet pas 
une grande exportation de ses produits, ces dei'niers suffisent 
à peine à l'entretien des indigènes; à cause du peu de ferti- 
lité naturelle de son sol en général; enfin les moyens de trans- 
port sont aujourd'hui encore si primitifs, qu'il n'existe de 
véritable commerce que le long des côtes, et que le seul 
objet d'échange de l'intérieur qui mérite d'être mentionné, 
l'ivoire a une bien minime importance comparé à l'immen- 
sité du continent. M. Pechuel-Lœsche estime la surface delà 



BIBLIOGRAPHIE, 153 

partie de l'Afrique fournissant l'ivoire à 12 millions de kilo- 
mètres carrés, et la production annuelle à 750 tonnes, consti- 
tuant la dépouille de 50,000 éléphants mâles. Estimant le 
poids d'une paire de défenses à 20 kilogr. en moyenne, une 
tonne en repi'ésenlerait 100, valant au maximum 25,000 fr., 
et ceci pour un territoire de 16,000 kilom. carrés, c'est-à- 
dire un peu plus grand que le grand-duché de Bade. 

En somme, l'auteur ne croit pas que l'Afrique soit un pays 
d'avenir pour l'Europe. F. de B. 

Proceedings of tfie Royal Geographical Sobieti/, {de Londres.) 

1^0 de «Juin 1883. Les bassins de l'Amaru-Mayu et du 
Béni, par Cléments R. Markham, secrétaire de la Société 
royale de géographie. 

Exploration de la rivière Béni en 1880-8 i, par le D'" Edwin 
R. Heath, avec carte. Le voyage du D^'Heath a eu un résultat 
important pour la géographie du centre de l'Amérique du 
Sud : la reconnaissance complète du cours du Béni qui, pre- 
nant sa source près de La Paz 16", 30' lat. sud, coule vers 
le nord jusqu'au 10°, 30', où il reçoit l'Amaru-Mayu, puis 
réuni à la rivière Mamore, qui a reçu elle-même l'itenez, ils 
forment ensemble la grande rivière Madeira, un des princi- 
paux affluents du tleuve des Amazones. 

Juillet. Discours annuel du Président Lord Aberdare, 
sur les progrès de la géographie. 

Voyage dans le district à Voiiest du cap Delgado, par H. E. 
O'Neill, consul de Sa Majesté à Mozambique, avec carte. 
Expédition entreprise en septembre-octobre 1882, dans le 
but de se renseigner, en vue de sa suppression future, sur la 
traite des nègres dans la Ijaie de Tunghi, au sud du cap 
Delgado 10°, 40' lat. sud, et dans le désir d'exploi-er le pays 
encore inconnu de la tribu Mavia ou Mabiha. 

Août. La Chine sous quelques-uns de ses aspects physiques 
et sociaux, par E. Colborne Bader. Article bien écrit et in- 
structif. 

Un voyage de Mossamedes à la rivière Cunene, S.-O. de 



154 BIBLIOGRAPHIE. 

l'Afrique, par le comte de Mayo, avec carte. Celte relation, 
contenant beaucoup de détails sur le pays et ses habitants, a 
donné lieu dans le sein de la Société, à une discussion inté- 
ressanle. 

Sopt(>uibre. Visites aux côtes est et nord-est de la Noîi- 
velle Crtiinée, par Wilfred Powell. L'attention se porte sur 
celte île à cause des pi-élenlions rivales de la Hollande qui 
prélend avoir des anciens droits à la possession de la partie 
de rile à l'ouest du 141°, et de rAngieterre qui, poussée par 
sa colonie voisine du Queensland, voudr-ait s'emparer sinon 
de l'île entière du moins de sa partie orientale. Celte com- 
munication, outre sa valeur géographique, a donc un intérêt 
d'actualité. 

Une visite au peuple Masaï habitant au delà des frontières 
du pays de Nguru, par J. F. Last, avec cai-te. C'est la des- 
cription d'une nouvelle partie de l'Afrique orientale, 6° lat. 
sud, 3(5° cà 38° long. est. 

Rapport sur les progrès de l'expédition de la Société au 
Victoria Nyanza, par M. Thompson. Letti'e écrite de Mombasa 
en juin 1883. 

Octobre. U)ie visite aux stations de M. Stanley sur le 
Congo, par H. H. Johnslon, avec carte. 

Une visite aux Wa-itumba forgerons et aux Mangaheri, 
près Mamboia, Afrique orientale, par. J. T. Last. 

Ces deux relations d'explorations de parties, bien distantes 
Tune de l'autre, du vaste continent africain, présentent cha- 
cune de l'intérêt. De la première nous relevons que, au 
moment de la visite de M. Johnslon il y a un an, contraire- 
ment à d'autres informations, M. Stanley et les divers repré- 
sentants de l'Association paraissaient vivre généralement en 
bonne intelligence avec les indigènes. 

IVoveuibre. Le district d'At/mbasca, nord-ouest du Ca- 
nada, par le Rev, Emile Petitot, avec carte. Description inté- 
ressante et très complète à tous les points de vue, d'une 
vaste région d'environ 122,000^ milles, soit plus que la 
Grande-Bretagne et l'Irlandes réunies (long. 105°-m°, 30', 
lat. 56°-60°}. 



BIBLIOGRAPHIE. 155 

Déeeiikbre. Relèvement de la rive orientale du lac Nyassa, 
et dernières nouvelles sur la « Route de jonction des lacs, » 
par James Stewart, avec carte. Les lettres de M. Stewart 
sont des 2 juillet et 1" août 1883. On sait qu'il est mort peu 
après, le 30 aoùl, emporté par la fièvre. Sa fin prématurée, 
il n'avait que 40 ans, est une vraie perte pour la géographie; 
son nom i-estera attaché à l'achèvement du lever des rives 
du Nyassa et à la construction de la route de jonction des lacs. 

Le Congo, de son embouchure à Bolobo, avec notes sur la 
géographie, l'histoire naturelle, les ressources et l'esprit poli- 
tique du bassin du Congo, par H. H. Johnston, avec carte 
physique. C'est le complément de la communication parue 
dans le numéro d'octobre. 

Notes sur la rivière Maud, ou Kara-Aghatch (le Sitakos 
des Anciens) dans le sud de la Perse, par le lieutenant-colonel 
E. C. Ross, avec carte. Article de géographie historique. 

Ce numéro donne encore des nouvelles du voyage de 
M. Révoil. 

«fanvier 1884. Une visite au Kafiristan, \^av W. W. 
Mac Nair. Le Kafiristan est situé dans le bassin supérieur de 
la rivière Kabul, ses habitantsn'ont, paraît-il, jamais été con- 
quis depuis Alexandre le Grand et n'ont pas embrassé l'isla- 
misme; ils sont grands ennemis de leurs voisins les Afghans 
musulmans. M. Mac Nair est le premier Européen qui ail 
visité cette région ; son intéressant récit sera lu avec plaisir. 

Notes sur la géographie du sud de l'Afrique centrale, en 
explication d'une nouvelle carte de cette i^égion, par Andrew 
A. Anderson. Notes et carte sont le résultat de 16 années 
d'explorations et seront bien accueillies de tous ceux qui 
s'intéressent aux progrès de la géographie du continent afri- 
cain. L'auteur nous annonce du reste la prochaine publica- 
tion de ses récits de voyages. 

Février. Explorations récentes dans les alpes du sud de 
la Nouvelle-Zélande, par le Rev. W, S. Green, avec carte. 
M. Green, membre actif et entreprenant du Club alpin 
anglais a, entre autres expéditions, fait l'ascension du mont 
Cook, 12,3o0 pieds, la plus haute sommité de l'île, et exploré 



156 BIBLIOGRAPHIE. 

un grand glacier. Dans la conversation qui a suivi son récit, 
il a été communiqué une letti-e de M. W. Graham qui parle 
de ses ascensions dans l'Himalaya. 

Un voyage en bateau autour du Stanley-Pool, par le Rev. 
T. J. Comber, avec carte, lettre récente, du 6 octobre 1883. 

Le voyage du Z)' Fischer dans le pays des Masaï, d'après 
sa communication à la Société de géograpbie de Hambourg. 

Les systèmes des montagnes de l'Himalaya et des chaînes de 
rinde voisines, par le lieutenant-colonel H. H. Godwin-Austen, 

avec carte. 

Mars. Trois mois d'explorations dans les îles Tenimber, 
ou Timor-Laut, par H. 0. Forbes, avec carte. M. Foi-bes, et 
surtout son épouse qui l'accompagnait, ont fait preuve d'un 
vrai courage, en s'élablissant ainsi sur une terre à peu près 
inconnue, dans laquelle aucun Européen n'avait résidé avant 
eux, et dont les babitants jouissaient de la plus mauvaise 
réputation. Il est bien à regretter que de violents accès de 
fièvre et surtout l'état de guerre des villages indigènes 
les uns contre les autres, aient été un obstacle aux explora- 
tions de M. Forbes. Sa relation n'en sera pas moins lue avec 
plaisir et profit. 

Notice sur l'ascension du volcan Ambrym dans les Nouvelles 
Hébrides, par le lieutenant G. "W. de la Poer Beresford, R. N., 
communiqué par l'amirauté. Cette sommité n'avait jamais 
été gravie précédemment, et le court récit de cette ascension 
est intéressant. 

L'expédition russe de 1883 à Pamir, avec carte. Traduction 
d'une communication faite à la Société russe de géographie, 

L'éruption volcanique de Krakatau, avec carte, par M. H. 
0. Forbes. Les membres de la Société de géographie de 
Genève qui ont déjà entendu sur ce sujet la communication 
de leur collègue, M. de Seyff, liront avec intérêt le présent 
article. Observons que l'orthographe Krakatoa, adoptée par 
la plupart des journaux, ne paraît pas être la bonne, M. de 
Seytï écrit Krakatao et M. Forbes Krakatau, se conformant 
tous deux à la prononciation indigène. 



BIBLIOGRAPHIE. 157 

Avril. Ma récente visite au Congo, par le major général 
sir F. J. Goldsmid. Notes sur le Congo inférieur, de son 
embouchure au Stanley-Pool, par E. Delmar Morgan. 

La Nouvelle-Guinée. Résumé de nos connaissances actuelles 
sur celte île, par Coutts Trotter, avec carte. 

Explorations récentes dans le sud-est de la Nouvelle-Guinée, 
par le Rev. W. G. f^awes, avec carte. 

Comme nous le disions, à propos du numéro de septembre, 
l'attention se porte en ce moment sur la Nouvelle Guinée 
jusqu'ici relativement négligée par les explorateurs. L'article 
de M. Coutts Trotter est, comme Findique son titre, un 
résumé historique et géographique très complet de nos con- 
naissances sur cette grande île, connaissances Umitées du 
reste presqu'uniquement aux côtes, la Fly-River seule ayant 
été remontée sur une certaine longueur. Le second article 
est une lettre du Rev. W. G. Lawes, datée de Port Moresby 
19 décembre 1883, donnant des détails sur les dernières 
explorations de son collègue missionnaire le Rev. J. Ghal- 
mers. 

Mai. Observations géographiques dans la région du Bahr- 
El-Ghazal,\)ar Frank Lupton(Lupton Bey), avec introduction 
par Malcolm Lupton, et carte. 

Les dernières lettres de Lupton Bey, gouverneur de la 
province de Ghazal, sont du commencement de novembre. 
il donne des informations sur la géographie et les habitants 
de celle vaste région (6°, 30' à 9°, 30' lat. nord, 25° à 31° 
long, est), ainsi que des détails sur l'état politique amené 
par la révolte du Mahdi avec lequel, ces dernières années, 
il n'a pas été, paraît-il, moins de vingt fois en conflit armé. 
Lupton se trouve maintenant coupé de toutes communica- 
tions avec l'Europe par le Nord, et sa position ne paraît guère 
meilleure que celle de Gordon. 

Les pays de Somal et de Galla, et les informations recueil- 
lies par le Rev. Thomas Wakefield, par E. G. Ravenstein, avec 
carte. Ces deux pays sont situés au sud-est de l'Abyssinie 
entre l'équateur et 10° lat. nord ; l'auteur fait un résumé 
historique des découvertes géographiques et montre que 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 11 



158 HIliLIOCRAlMIIE. 

les (Jislricls explorés jusqu'ici sont bien limités^ comparés à 
ceux où aucun Européen n'a encore mis le pied ; il nous 
donne ensuite des notes intéi'essantes recueillies par le Rev. 
Tlionias Wakefield qui depuis 18G5 a séjourné sur la côte 
orientale de l'Afrique d'où il n'est revenu qu'en 1883. 

Voyage en bateau le long de la rive occidenlale du Victoria 
Nyanza, d'Uganda à Kageije, et exploration de Jordan's nul- 
lah, par A. M. Mackay, avec croquis. Journal coramuni(iué 
par la Church Missionary Society. 

En terminant nous signalerons dans les Notes de cette 
livraison les articles suivants : Dernières explorations de 
M. Seloiis, avec carte. — Projet de dérivation de fOxus de 
rAral à la Caspienne. — La mort du D' Pogge. — Le voyage 
de M. Caries en Corée. — Les explorations de M. D. Lindsay 
à travers la terre d'Arnheini. 

A. Je M. 



LISTE DES MEMBRES 

DE LA 

SO(;iÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE GENÈVE 



C'est par erreur que le nom de xAI, Léon Metohnikufr 

a été omis dans notre liste des membres effectifs, page 90. 



ù'O»' <-> ^ 



OUVRAGES REÇUS 

De janvier à mai 1884. 

PÉRIODIQUES ET l'UBLlCATlONS DE SOCIÉTÉS 

Petermann's Miltheilungen, 1884, N»= 1 à li. — Ergan- 
zungslieft, N" 74. 

Société royale de géographie de Londres. — Proceedings 
and monlhly Record of Geography, 1884, N«^ 1 à 3. 

Société de géographie de Paris. Compte rendu des séan- 
ces, 1884, N°^ 1 à 9. 

Société de géographie de Berlin. Zeitschrift, t. XVIII, 1883, 
N"6; t. XIX, 1884, N° 1. — Verhandlungen, t. X, 1883, 
N«9, 10; t. XI, 1884, N° 1. 

Société de géographie de Vienne. Miltheilungen, t. XVI, 

1883, No^ 11, 12; t. XVII, 1884, N° 1 à 4. 

Société impériale de géographie de Russie, Bulletin, 1883, 
t. XIX; Compte rendu, 1883, N»^ 4 à 5 ; t, XX, 1884, N" 1. 
Société italienne de géographie. Rome. Bulletin, t. XVIII, 

1884, N- 1 à 5. 

Société de géographie de Madrid. Bulletin, t. XV, 1883, 
N°^ 4 à 6, t. XVI, 1884, N°^ 1 à 2. — Congreso espanol de 
geografia colonial y mercantil, Madrid, 1884, in-8", 419 p. 

Société de géographie de Lisbonne. Bulletin, 1883, N»^ 

4 à 5. 

Société néerlandaise de géographie. Amsterdam Tijdschrift, 
Deel VII. N" 5 ; 2'»« série, N°^ 1 à 4. — Bijbladen, N° 12. 

Société royale belge de géographie. Bruxelles. Bulletin, 
1883, N" 6; 1884, NM. 

Société royale de géographie d'Anvers. Bulletin, 1883, 
Nos 4^ g_ _ Visite des membres du congrès de géographie 
de Douai, 4 septembre 1883. Anvers, 1883, in-8", 8 p. 



160 OUVRAGES REÇUS. 

American geographical Society. Bulletin, 1883, N"' 3, 4. 

Société de géographie commerciale de Paris. Bulletin, 
l. VI, N»' 3 à 0. 

Société de géographie commerciale de Bordeaux. Bulletin, 
1884, N"-- 1 à 10. 

Société de Géographie de Lyon. Bulletin, N" 26. 

Société de géographie de Marseille. Bulletin, 1884, N"' 1, 
2 et 3. 

Société de géographie du Nord. Douai, Bulletin, 1884, 
N»" 1, 2. . 

Société de géographie de Lille. Bulletin, 1883, N°' 13 à 15; 
1884, N- 1 à 3. 

Société de géographie de Toulouse. Bulletin, 1883, N» 14; 
188i, N- 1 à 4. 

Société de géographie de l'Ain. Bourg. Bulletin, 1883, 
N- 5, 6; 1884, N°= 1 et 2. 

Société de géographie de la province d'Oran. Bulletin, 
NM9. 

Société de géographie de la province de Gonstantine. Bul- 
letin, N° 1. 

Société de géographie de Tours. Revue, 1. 1, N"' 1 et 2. 

Société roumaine de géographie. Bucharesl. Bulletin, 
1884, No 1. 

Société khédiviale de géographie. Le Gaire. Notice par le 
D^ F. Bonola. Le Caire, 1883, in-8", 51 p. —Bulletin, N" 5. 

Institut égyptien, 1881, 1882. 

Société normande de géographie de Rouen. Bulletin, 1883, 
septembre-décembre, 1884, janvier-février. 

Société de géographie de Rochefort. Bulletin, 1883, N»' 1 
et 2. 

Société de géographie de Montpellier, Bulletin, 1883, 
No= 3, 4. 

Société de géographie de TEst, Nancy. Bulletin, 1883, 
N"^ 3, 4. 

Société archéologique de l'Orléanais. Bulletin, N° 117. 

Société archéologique de la Charente, Angouléme. Bulle- 
lin, t. V, 1882. 

Société de géographie de Saint-Yaléry-en-Caux. Bulletin, 
1. 1, n" 1. 

Société de géographie de Halle. Miltheilungen, 1883. 



OUVRAC4ES REÇUS. 161 

Sociélé de géographie de Brème. Deutsche geographische 
Blâlter, t. VU, 1884, N<^ 1; VII Jahresberichl. 

Société de géograpiiie de Hanovre, IV Jahresberichl, 1882- 
1883. 

Société de géographie de Thuringe. léna. Mittheilungen, 

1883, N- 3, 4, 5. 

Société de géographie de Lùbecii. Mittheilungen, N"' 2, 3. 
Sociélé de géographie commerciale d'Oporto. Bulletin, 

1884, N» 3, 4, 5. 

Institut géographique de la République Argentine, Bue- 
nos-Ayres. Bulletin, t. IV, 1883, N" 11; t. V, 1884, N«^ 1 à 4. 

Écho des Alpes. Publication des sections romandes du club 
alpin suisse, 1883, N" 4; 1884, N" 1. 

Société d'anthropologie de Paris. Bulletin, t. VI, 1883, 
N"" 3, 4. 

Société d'anthropologie de Lyon. Bulletin, t. II. 

Société d'anthropologie de Vienne. Mittheilungen, t. IV, 
N° 1. 

Société d'ethnographie. —Annuaire, 1884, Bulletin, N"' 52 
à 54. 

Journal asiatique. Paris, t. XXII, N" 1 à 3. 

Société d'anthropologie de Vienne. Mittheilungen, 1883, 
N°«3, 4; 1884, N" 1. 

Afrikanische Gesellschaft in Deutschland. Mittheilungen, 
t. IV, N^^ 1, 2. 

Société d'histoire et d'archéologie de Liège. Exposé des 
travaux de la Société, 1880-1882. Liège, 1882, in-S", 16 p. 

Zeitschrift fur wissenschaftliche Géographie, t. IV, 1883. 
No= 3 à 6. 

Meleorological Society. Quarterly Journal, 1884, janvier. 
— List of fellows of the R. M. S. 1^' march 1884. 

Charter and by laws of the R. M. S., l'^januar 1884, 

Report of the meleorological Council to the Royal Society 
for the year ending 31"^ of march 1883. 

Meleorological Office. Officiai 61. A barometer manual for 
the use of Seamen. London, 1884, in-S", 41 p. 

Revue maritime et coloniale, 1884, N° 1, 2, 3. 

Revue de Géographie de L. Drapeyron, VII"^ année, N"^ 7 
à 11. 

Revue internationale de géographie. Paris, N"' 99 à 102. 



162 orVRA(iKS RK(JU8. 

Moniteur des consulats, N"' 230 à 2;)0. 

Afrique explorée et civilisée, (. V, 1884, N"^ 1 à 0, 

Revue savoisienne, 1883, N" 12; 1884, N"^ 1 à 3. 

Exploialion, N»^ 363 à 383. 

Esploratore. Milan, 1884, t. VIII, N"' 1 à 5. 

Cosmos de Guido Cora, 1883, t. VII, N»^ 10 à 12: 1884, 
t. VIII, NM. 

Oeslerreichisclie Monatschrift fur den Orient, 1884, 
No' 1 à 5. 

Deutsche Kolonialzeitung, N»' 7 à 10. — Vortràge zur Fôr- 
derung der Beslrebungen des deutschen Kolonial-Vereins, 
N° 1. Ist die Welt vergeben? Vortrag von D'' A. Fick, aus 
Richmond, Kapland. Frankfurt a/M. 1884, in-8", 12 p. 

Observatoire impérial de Rio-de-Janeiro. Bulletin 1881, 
N»3; 1883, N» 11 à J2. 

Moniteur des colonies, N»' 1 à 20. 

Institut Lombard des Sciences et Lettres. Rendi conti, 
XV ; Memori, XV, Fasc. 1. 

Bulletin de la Société vaudoise des Sciences naturelles. 

Annales estadisticos de la Republica de Guatemala, t. I, 
1884. 

Publications of the U. S. Hydrographie Office, during the 
(|uai'ler ending december 31^ 1883. Washington, 1884, in-8°, 
11p. — Supplément to pilot chart of the norlh Atlantic for 
januai-y, february, march, april, may, 1884. — Notice to mari- 
neers; N"' 1 à 163. (Don du U. S. Hydrographie Office). 

Revista de .secçao de Soc. geog. de Lisbo ano Brazil, t. II, 
août à octobre. 

Third Report of the U. S. Entomological Commission wilh 
map and illustrations. Washington, 1883. (Don du déparle- 
ment de l'agriculture des États-Unis.) 

Le mouvement géographique, N"- 1 à 4. (Don de l'Institut 
national belge de géographie). 

Harper's Weekly, N° 1414. 

Société américaine de France. Archives, t. II. — Liste des 
publications de M. L. Rosny sur l'archéologie américaine. 
Paris, 1883, 5 p. ^ 



OUVRAGES REÇUS. 163 



DONS D AUTEURS ET AUTRES. 

Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle, Liv. 501 à 
528. (Don de l'auteur, M. E.) 

Vivien de Saint-Martin. Nouveau dictionnaire de géogra- 
phie universelle, Liv. 24. (Don de l'auteur, M. H.) 

iM. Venukof. Aperçu sommaire de la partie méridionale de 
la province littorale de Sibérie. Extrait de la revue de géo- 
graphie. In-S", 7 p. et carte. (Don de l'auteur, M. G.) 

M. Tliury, professeur. Le méridien initial et l'heure uni- 
verselle. Genève, 1883, in-8'', 24 p. (Don de l'auteur.) 

Sir Travers Twiss et le Congo, par un membre de la Société 
royale de géographie d'Anvers. Bruxelles, 1884, in-8°, 44 p. 

Hans Majestât Kong Oscar II. Reise i Nordland ag Finmar- 
ken aar 1873, ved J. A, Friis professor. Kristiania, 1882, 
in-S", 107 p., ill. (Don de l'Université de Christiania.) 

Den Norske Turistforenings Artog for 1881. Kristiania, 
222 p. illust. (Idem.) 

Verney Lowelt Cameron. Notre future route de l'Inde. 
Traduit de l'anglais, Paris, 1883, 269 p. illust. (Don de M. F. 
de Morsier, M. E.) 

Archibald, R. Golquhoun F. R. G. S. The truth about Ton- 
quin. London, 1884, in-8°, 157 p. (Don de l'auteur.) 

Ernesto do Canlo. Ov Corte-Reaes. Memoria historica 
acompanhada de muilos documentos ineditos. Ponta Delgada, 
1883, in-8°, 234 p. (Don de l'auteur.) 

Yacoub Artin Bey. La propriété foncière en Egypte. Le 
Caire, 1883, in-8°, 348 p. (Don de l'Institut égyptien.) 

Arnold Guyot. Memoir of Louis Agassiz, 1807-1873. Prin- 
ceton, N. J., 1883, in-8°, 49 p. (Don de C. Faure, M. E.) 

Les langues modernes de l'Afrique, d'après M. Robert 
Needham Cust. Extrait de l'Afrique explorée et civilisée. 
(Idem.) 

Compendium of the tenth census ofthe United States, 1880. 
I et II Part. Washington, 1883, in-8", 1771- p. (Don de M. F. V. 
Hayden, M. II.) 



164 OUVRAGES RKÇUS. 



CARTES 

Vivien de Saint-Martin. Atlas universel de géographie, 
4"'» Livraison. 
E. Gtcbler. Atlas, 7"« Liv. (Don de l'auteur). 
Carte du Koidofan, dressée par le major général G. H. 

PrOUt, 1876, Veooooo- 

Un lot d'atlas, cartes et plans de géographie ancienne. 
(Don de M. Frédéric Necker.) 

ALBUMS 

Photographies de Kalmouks, de Peaux-Rouges et d'Atchi- 
nois. (Don du prince Roland Bonaparte.) 



^/v'A/VA/'va.-^ 



LE GLOBE 



JOURNAL GÉOGRAPHIQUE 



ona^A^DSTE: 



SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE GENÈVE 



TOME VINGT-TROISIEME 



Quatrième Série — Tome III 



MEMOIRES 

1884 



GENÈVE 

LIBRAIRIE R. BURKHARDT 

SUCCESSEUR DE TH. MUELLER 

2, place Molard, "2 

1884 



MÉMOIRE 



VIE ET TRAVAUX D'ARNOLD GUYOT 

Professeur à Neuchâtel et â Princeton, N. J. 



ISOr- 1S48 



Messieurs, 

Si noire très regretté collègue, M, Elie Lecoullre, viv;iit 
€ncoi-e, il aurait, je n'en doute pas, dès l'annonce du décès 
de son ami. M. le professeur Guyot, saisi la première occa- 
sion, pour vous parler de la perte qu'a faite la science géo- 
graphique, par la mort de noire compatriote, le 8 février de 
celle année, à Princeton. C'eût été à lui aussi que votre 
Bureau se serait adressé, pour lui demander de vous parler 
<le la vie et des travaux de celui avec lequel il s'était lié, dès 
l'Université de Berlin, où ils s'étaient rencontrés aux cours 
de Karl Ritter, d'une amitié que ni l'éloignemenlnile temps 
n'avaient pu atïaiblir. Il eût été beaucoup mieux qualifié que 
moi, pour vous présenter une image vivante de son ami, et 
pour faire valoir auprès de vous les mérites du savant, dont 
il pouvait, mieux que pei'sonne, apprécier les vues,la méthode 
€t les nombreux travaux. 

Appelé par votre Bureau à me charger de cette douce 
tâche, je n'ai pu refuser de lemplir ce pieux devoir envers 
le professeur auquel je dois le goût pour la science qui nous 
réunit; je regrette seulement de me sentir si peu propre à 
m'en acquitter, car, à mesure que j'ai mieux appris à le 
€ornuiître, j'ai mieux senti aussi tout ce qui me manque, 
pour vous le présenter d'une manière un peu digne de lui. 



4 VIE ET TRAVAUX 

J'élais bien Jeune encore lorsque j'eus le privilège de rece- 
voir ses leçons, j'en ai joui trop peu de temps, et, quoique 
honoré de son amitié, je n'ai pu entretenir avec lui une coi- 
respondance régulière, qui m'eût permis d'être constamment 
renseigné sur ses occupai ions et ses voyages, et de le suivre 
dans les diverses pliases de son développement scientitlque 
Mais sa veuve, iM""" Guyot, et son neveu, M. Ernest Sandoz, 
son collaliorateur pour la partie cartographique de ses tra- 
vaux, ont hien voulu m'envoyer des documents, qui me per- 
mettront de suppléer à mon insuffisance. 

M. le professeur L. Favre,directeui' du gymnase cantonal de 
Neuchàlel, prépare une Notice pour la section de la Société 
des sciences naturelles de ce canton, dont A. Guyot fut 
secrétaire pendant les années où il enseigna a l'ancienne 
Académie. Mais son travail ne peut me dispenser de vous 
présenter le mien, qui, je le crois, ne fera pas double emploi 
avec le sien. M. Favre fera hommage de son mémoire à 
notie bibliothèque, et vous le savez. Messieurs, deux valent 
mieux qu'un. 

D'après les renseignements qui m'ont été fournis de Prin- 
ceton, la famille Guyot émigra de France en Suisse au 
XlV^siècle, et les villages de Boudevilliers et de la Jonchère, 
au Val-de-Ruz, à quelques kilomètres de Neuchàtel, comp- 
tent beaucoup de ses descendants. Dans un acte de Jean 
d'Aarberg, comte de Valangin, du 3 novembre 138o, est 
mentionnée la lettre de bourgeoisie des Guyot, d'après 
laquelle, tandis que les sujets de Valangin étaient ta diables 
et de main-morte, le comte les quittait « de toutes sei-viludes, 
charrues, journées de travail, se réservant seulement leui's 
attelages pour faire conduire ses meules , son vin et 
d'autres charrois, comme aussi de vaquer aux corvées dans 
les vignes qu'il possédait au vignoble de Neuchàtel, appe- 
lées les Valangines.» Au XVI^ siècle, sous l'influence de la pré- 
dication de Farel, les Guyot devinrent protestants. En outre, 
une émigration postéi'ieure, qui eut lieu après la révocation 
de l'édit de Nantes, amena dans la principauté de Neuchàtel 
et Valangin une soixantaine de familles des vallées de Pra- 
gela et de Queyraz, dans les hautes Alpes du Dauphiné; elles 
furent admises à la bourgeoisie au commencement du 
XVIH* siècle, et dans la liste des Archives se trouve men- 



D ARNOLD GUYOT. 5 

lionne le nom irÉlicnne Guyol, négociant, du village des 
Granges. 

Le grand-père d'Arnold Guyot, « l'ancien Joseph » comme 
on l'appelait, était très considéré dans le village où il demeu- 
rait. Son fils Uavid-Pierre, doué d'une intelligence piompte, 
et d'une intégrité parfaite, épousa en 1798 M"* Constance 
Favarger, de Neucliàtel, en qui étaient réunies une grande 
beauté et une rare noblesse de caractère. Ils eurent douze 
enfants, dont six moururent en bas âge. Arnold-Henri naquit 
à Boudevilliers, le 28 septembre 1807, et reçut son nom en 
souvenir du patriote Arnold de Winkelried, pour lequel son 
père avait une gi-ande admiration. Un de ses plus anciens 
souvenirs était celui de la comète de 1811, qu'il avait vue 
s'élever au-dessus du Jura et remplir, lui semblait-il. la moitié 
du ciel. 

Son goût pour l'Iiistoire naturelle se manifesta de bonne 
heure, par une vive passion pour les papillons et les insectes, 
qu'il n'était jamais las de poursuivre dans les champs. Un 
de ses amusements favoris était de construire de petites 
ruches en terre et de prendre des bouixlons pour leur y faire 
dépose!' leur miel.. Les plantes et les animaux Tintéressaient 
aussi. A l'âge de six ans, il apporta un jour sur sa tête, à sa 
mère étonnée, toute une famille de jeunes mulots, soigneuse- 
ment arrangés dans sa casquette de feutre; il les caressait 
affectueusement, et voulait que sa mère admirât aussi leur 
beauté.A neuf ans, il reçut de son père, comme cadeau de 
nouvel an, Robinson Crusoé, son premier livre, vrai trésoi* 
pour lui; cette lecture le captiva tellement, qu'il avait peine à 
attendre l'après-midi du samedi, où il avait vacance, pour se 
dérober dans quelque coin, afin d'y dévorer ces pages sans 
interruption. 

Encorejeunegarçon,il fut envoyéàlaChaux-de-Fonds, pour 
en fréquenter les écoles, tandis que sa famille s'établissait, vers 
1818, à Haulerive, à quelques kilomètres de Neuchâtel, où sa 
mère ouvrit un pensionnat déjeunes filles. Mais l'année sui- 
vante déjà, une épidémie de fièvre typhoïde, qui sévit dans le 
village, enleva le père, dispersa les élèves et frappa cinq autres 
membres de la famille. M"" Guyot, devenue veuve, resta seule 
chargée du soin des malades. L'éloignement du jeune Arnold 
l'avait mis à l'abri de l'épidémie. 



6 VIE ET TRAVAUX 

En 1821, il entra dans la s"c()ncle classe da collège de 
Neucliàlel, où il devint le camarade de Frédéric Godet, et 
hienlôt, suivant l'expression de celui-ci^ son frère en ento- 
mologie el en courses dans les bois de Chaumont, au Creux- 
du-Yan, etc. Les études classiques (|u'il faisait alors n'étaient 
cependant pas de nature à développer son goût pour les- 
sciences naturelles. 

« Avant 1829, » dit M. L. Favre, dans sa Notice sur Louis- 
Agassiz, « les sciences naturelles n'étaient pas enseignées à 
Neucliâtel; les études littéraires, le grec, le latin, occupaient 
la place la plus importante, On n'avait pas d'autre ambition 
tpie de préparer, en vue des universités où ils devaient con- 
quérir leurs grades, les jeunes gens destinés à la carrière 
d'avocats, de médecins et surtout de pasteurs. » Aussi les 
études de Guyot à Neucbàtel, pendant quatre ans, portèrent- 
elles essentiellement sur les lettres et sur la pbilosopliie. II 
débuta même, à Tàge de 15 ans, dans la carrière de l'ensei- 
gnement, par des leçons de grec. 

Toutefois on ne peut se défendre de croire que celui qui 
a tant aimé, étudié, observé la tei're et ses pbénomènes, qui 
en a si bien saisi les rapports réciproques, reçut aussi, pen- 
dant sa première jeunesse, une vive impression de la nature 
variée des dilTérentes régions du pays de Neuchâlel. De la 
maison de sa mère, à Hauterive, il voyait se dérouler devant 
lai toute la cliaîne des Alpes, du mont Blanc au Titlis, 
et il est difficile de ne pas voir un souvenir de celle' époque 
dans les lignes suivantes, où, parlant d'Agassiz, né à Moliers 
en YuUy quelques mois avant lui, il dit: 

<' De sa demeure, il pouvait voir resplendir à ses yeux les 
montagnes neigeuses de l'Oberland bernois : la Jungfrau, 
avec sa robe d'un blanc immaculé; le Sclireckliorn el le 
Finsteraarborn, avec leurs sombres pics ébréchés, trop 
abrupts pour retenir la neige; les deux Eigers, avec leurs 
arêtes fortement marquées, et quantité d'autres pics y com- 
pris le mont Blanc. Si ces nobles hauteurs sont devenues 
plus tard le thécàtre de ses célèbi-es recherches sur les gla- 
ciers, est-ce un simple hasard? Cette coïncidence ne montre- 
l-elle pas que, dans ce premier âge, Agassiz, possédait déjà 
celle disposition d'esprit si indispensable au vrai natu- 
raliste, qui le conduisit cà tirer sa connaissance de la na- 



D ARNOLD GUYOT. / 

lure, de la nature elle-même, et non pas des observations 
d'aulnii ? » 

Quoi qu'il en soit, ayant résolu de poursuivre plus tard ses 
éludes dans les universités allemandes, il se rendit en 1825, 
à Meizingen, en Wurtemberg, près de Stuttgardt, pour y 
apprendre l'allemand. Comme il ne pouvait pas encore le 
parler, et que le pasteur chez lequel il était ne comprenait 
pas le français, ils durent d'abord communiquer en latin. Il 
ne resta là que trois mois. Un accès de mal du pays l'engagea 
à aller à Carlsruhe faire visite à sa sœur cadette, qui s'y trou- 
vait dans la famille Braun. Il fut invité à y rester-, pour pro- 
filer des ressources de récole polytechnique de cette ville, 
et il en fréquenta les cours durant six mois. 

Pendant ce séjour à Carlsruhe, son goût pour les sciences 
naturelles reçut une vive impulsion de la rencontre de son 
ami Louis Agassiz, avec lequel il s'était lié dans les réunions 
de la Société de Zofingue, et dont il devait devenir plus tard 
le compagnon d'œuvre à l'Académie de Neuchâtel, avant 
d'être son compagnon d'exil au delà des mers. Agassiz 
devenu, à l'université de Heidelbeig, l'amid'Alexandre Braun, 
fut invité par celui-ci à venir passer ses vacances d'été à 
Carlsruhe, en même temps que Karl Schimper et Imhof de 
Bàle. Écoutons A. Guyot raconter lui-même * la vie de ces 
amis pendant ces mois de vacances : 

« Au bout de quelque temps consacré à faire connais- 
sance, chacun se mil à l'œuvre. Acquérir des connaissances 
était la règle du jour. Les plaisirs de la société, grands sans 
doute, n'étaient cependant que le doux assaisonnement d'une 
nourriture plus solide. Mes souvenirs de ces mois de travail 
et de récréation altei'nant ensemble, suivis de progrès si 
réels, sont parmi les plus délicieux de mes jeunes années. 

« Tout dans cet intérieur était de nature à développer les 
facultés des jeunes gens qui s'y rencontraient. Les membres 
(le la famille étaient tous bien doués et cultivés; les aspira- 
lions les plus nobles, le goût des arts et des sciences s'y com- 
binaient de la manière la plus heureuse avec la simplicité 
naturelle des mœurs si caractéristique de la société dans 
l'Allemagne méridionale. M. Braun, le chef de la famille, 

* Biographical Memoir of Louis Agassiz. Princeton, N. J., 1883. 



8 VIE ET TRAVAUX 

maître général des posles du grand-duché de Bade, avait 
des goûts scientifiques prononcés, spécialement pour la miné- 
ralogie; sa collection de minéraux était une des premières 
du pays. iM"" Eraun, femme d'une intelligence supérieure et 
d'une culture littéraire peu commune, dirigeait les jeunes 
esprits placés sous sa surveillance, cherchant à développer 
leurs facultés d'une manière harmonique. Ils avaient deux 
fils, l'un, Alexandre, plus tard professeur de botani(jue et 
directeur du jai'din botanique, à Berlin, l'autre, Maximilien, 
minéralogiste comme son père, ingénieur des mines et 
longtemps dii-ecteur des mines de zinc de la Vieille Mon- 
tagne, les plus grandes de l'Europe, et deux filles, Cécile, 
devenue deux ans plus tard la femme d'Agassiz, douée de 
qualités morales exquises, et d'un talent de premier ordre 
pour le dessin, et une sœur plus jeune déjà distinguée par 
son goût et son habileté pour la musique. Autour de ce 
cercle de famille, se groupaient quelques amis de choix, 
professeurs, pasteurs, artistes, arrivant librement presque 
chaque soir. 

" Le lieu choisi par M. Braun pour sa résidence répondait 
à ses goûts. Sa demeure était située vis-à-vis du grand parc 
qui entoure presque le palais du grand-duc, et étale aux 
regards ses belles plantations, peuplées d'innombrables 
rossignols remplissant l'air des nuits de leurs douces mélo- 
dies. Derrière ce rideau de verdure, presque en vue de la 
maison, .se trouve le riche jardin botanique avec ses serres; 
à quelques pas de là, une des principales portes de la ville 
ouvre sur une forêt de grands chênes séculaires, la Harlwald, 
qui s'étend presque jusqu'au Rhin. Attenant à la maison Braun 
ets'étendant dans un jardin spacieux, loin du bruit de la rue, 
s'élevait une aile de bâtiment, longue et contenant une file 
de chambres : celles de l'étage supérieur destinées aux 
hôtes de la maison, l'étage inférieur consacré à la science, 
La première pièce au rez-de-chaussée était occupée par la 
riche collection de minéraux du père; les autres, remplies de 
plantes vivantes ou séchées, de conserves, de microscopes, 
d'ouvrages de prix pour la consultation, étaient les labora- 
toires de ses fils et de leurs amis. Là étaient déposés, compa- 
rés et soumis à un examen sérieux, les trésors recueillis 
chaque jour par la petite troupe dans la contrée voisine. Là 



d'aexold guyot. 9 

aussi élaient disculées, avec une ardeur et une audace juvé- 
niles, les théories suggérées parles faits observés. 

« Les mois s'écoulaient dans un commerce constant et 
immédiat avec la nature, les sujets des recliei'clies changeant 
à mesure que la saison avançait. La botanique et l'entomo- 
logij eurent d'abord leur tour, les collections et l'élude des 
coquilles de terre et d'eau douce marchant de pair avec elles. 
Une charmante excursion à Baden-Baden et au cœur de la 
forêt Noire augmenta beaucoup nos trésors; mais la collec- 
tion dont le souvenir m'est demeuré le plus vivant, est une 
collection de champignons, recueillie en automne, surtout 
dans la forêt de Hartwald. Je n'avais jamais vu auparavant, 
et je n'ai pas revu depuis, une telle variété de formes étran- 
ges, de la plus massive à la plus délicate; tantôt des couleurs 
éclatantes, tantôt des nuances très douces, en un mot une 
profusion de beautés inattendue dans cet ordre d'êtres orga- 
nisés. Nous placions sur du papier blanc les exemplaires 
fraîchement cueillis et nous déterminions leurs cai'aclères 
généraux et spécifiques. Les jours de pluie, nous revenions 
aux investigations microscopiques, spécialement sur l'em- 
bryogénie des cryptogames, sous la direction d'A. Braun... 
Tout le plan du règne animal actuel, dans ses i-apports avec 
les formes paléontologiques éteintes, formait le sujet de dis- 
cussions animées... 

« Il serait inutile d'essayer de déterminer la mesure du 
profit mutuel relire par ces jeunes étudiants de la nature, de 
leur réunion dans des circonstances si favorables. Certes il 
était très grand, et la meilleure preuve de l'impulsion puis- 
sante qu'ils en reçurent tous, se trouve dans l'ardeur nou- 
velle avec laquelle chacun d'eux a poursuivi et accompli plus 
lard l'œuvre de sa vocation. 

« Les vacances finies, les universités rouvrirent leurs 
portes, invitant la jeunesse studieuse à revenir au sanctuaire 
de la science. Les hôtes reconnaissants quittèrent avec 
regret l'heureuse demeure qui, pendant quelque lemps,élait 
devenue la leur, pour retourner chacun à l'université de son 
choix. » 

Ces détails fournis par Arnold Guyol lui-même sur ce 
qu'on peut appeler un épisode de sa vie d'éludés à Carlsruhe, 
m'ont paru non seulement intéressants en eux-mêmes, car il 



10 VIE ET TRAVAUX 

fait Ixin voir des jeunes gens de 18 à 20 ans consacier leurs 
loisirs de vacances à des travaux aussi féconds, mais encore 
imporlaiils pai- rintluence (|u'eul certainement la période 
de sa vie à Carlsruho sur sa carrière future. 

Avant de le suivre à Stuttgardt et de revenir avec lui à 
Neucliàtel, (|u'il me soit permis d'attriliuer aux relations 
nouées par Alexandre Eraun avec Agassiz et Guyot, une 
partie de la sympathie avec laquelle mes amis et moi, pen- 
dant nos années d'université à Berlin, nous fûmes accueillis 
[lar la famille Braun, dans laquelle nous retrouvâmes le même 
esprit, le même charme, le même goût pour les sciences et 
les aits qui avaient distingué la maison de son père. 

A Stultgai-dt, où il alla en quittant Carlsruhe, il suivit 
les cours du gymnase^ réputé dans toute l'Allemagne pour 
l'excellence de ses études classiques, et se rendit si l)ien 
maître de la langue allemande, que souvent on le prit pour 
un Allemand. 

Revenu à Neucliàtel en 1827, il entra en théologie, sans 
avoir pour l'art oratoire aucun don particulier (|ui le fît 
remai-quer, et se prépara avec sérieux à cette sainte vocation. 
La piété traditionnelle, héritage de ses pères, se transforma 
en lui en foi personnelle et vivante, sous l'influence de ses 
professeurs et de la prédication du pasteur Samuel de Petit- 
pierre, dont la parole simple mais puissante gagnait les 
esprits et les cœurs, pour les conduire et les attacher à Celui 
qui leur donne la vie éternelle. Gomme la plupart des 
jeunes Neuchàlelois d'alors, Guyot en reçut une profonde 
impression, qui s'étendit à toute sa vie intellectuelle et 
morale. Peu à peu sa foi se changea en savoir, sans toutefois 
que sa science perdît rien de sa contlance filiale en Celui 
dont lescieux et la terre lui disaient la puissance, la sagesse 
ei la bonté, et à la gloire duquel il consacra tous les dons de 
l'espiii qu'il avait reçus, et tous les talents qu'un travail régu- 
lier et persévérant lui permit d'acquérir. 

L'intensité de sa vie religieuse ne diminua point, lorsque 
plus tard il renonça aux éludes de théologie, que, dès 1829, 
il alla poursuivre à Berlin, où il fréquenta pendant une année 
les cours de Schleiermacher,deNeanderet de Hengstenberg. 
Obligé de songer à décharger sa mère d'une partie des frais 
de ses éludes, il accepta l'invitation de M. MûUei-, con.seiller 



D ARNOLD GUYOT. 11 

privé du roi Frédéric-Guillaume IH, à devenir son hôte, pour 
f;iire profiler ses enfants, deux tils et deux filles, d'une con- 
versation française. Les cinq années qu'il passa dans cette 
maison, aux soirées musicales de laquelle se rencontrait 
l'élite de la société de Berlin, lui permirent de nouer des 
relations avecles personnes les plus haut placées dans lemonde, 
et des amitiés qui durèrent toute sa vie. Par l'influence de 
M. iMûlIer, il fut appelé a donner des leçons particulières de 
français aux enfants du ministre de la guerre, M. de Rauch, à 
la comtesse de Radowitz, à M. de Gerlach, et à d'autres 
personnes de grandes familles. A côté de ces leçons et de 
celles qu'il donnait aux enfants de M. MùUer, il continuait ses 
éludes de théologie, tout en consacrant ses moments de 
récréation aux recherches scientifiques commencées avec 
Agas>iz à Carlsriihe. Il faisait des collections d'insectes et de 
coquilles ; la botanique surtout semble avoir alors attiré son 
attention. Une recommandation spéciale d'Alexandre de 
Humholdl lui procura un libre accès au jardin botanique 
l'oyal, et, comme il voulait apprendre à connaître la végéta- 
lion des tropiques qui y était représentée, le jardinier lui 
coupait chaque semaine une centaine de plantes exotiques 
pour son herbier. 

Outre les cours de théologie susmentionnés, il fréquen- 
tait ceux de Hegel, de SlelTens et surtout ceux de Karl 
Ritler, dont il était un des élèves favoris, et sous l'influence 
duquel un nouveau champ d'études, plus en rapport avec 
ses goûts et ses aptitudes, parut s'ouvrir devant lui. Aussi se 
décida-t-il à renoncer à la théologie, non que celle-ci le 
rebutât, mais parce que la délicatesse de conscience qui régla 
toute sa vie, lui faisait craindre d'entrer dans le ministère 
avec un cœur partagé. 

Pour se préparer à la vocation nouvelle qu'il venait de 
choisir, il suivit des cours sur presque toutes les branches de 
riiisloire naturelle, sans rien négliger d'ailleurs des devoirs 
que lui imposaient ses engagements envers la famille Mùller. 

il est facile de se représenter combien ses heures étaient 
remplies; aussi ses compatriotes et amis, parmi lesquels 
était notre excellent collègue, M. Lecoultre, regrettaient-ils 
dnle voir beaucoup trop peu. 

De tous les professeurs dont il fréquentait les leçons, celui 



12 VIK ET TRAVAUX 

aïKiiR'l il s'ailaclia le plus fut, comme je l'ai dit, Karl Uiiter. 
Il faut rentoiidre, dans le discours qu'il prononça, le 16 fé- 
vrier 1860, à la Société américaine de géographie^ rendre 
hommage à ce « grand maître dans la science du glohe, » 
comme il l'appelle, pour comprendre tout ce qu'il lui devait 
et combien il lui était alTectionné. 

« Formé, » dit-il, « pendant mes années d'université, par 
les leçons de cet ami vénérable et bien-aimé, à l'étude de sa 
science favorite qui devint bientôt la mienne, j'ai été plus 
tard guidé dans mes travaux par ses tendres et aflfeclueux 
conseils, qu'il ne me refusa jamais. A chacune des étapes de 
ma carrièi'e scientifique, il m'a soutenu et encouragé, par 
l'expression spontanée d'une approbation qui m'était d'un 
grand prix ; le dernier témoignage qu'il m'en a donné, quel- 
ques jours avant que la froide main de la mort lui ùtàt la 
plume de la main, a pour moi toute h valeur d'un testament 
scientifique. Comblé de telles faveurs de sa part, je sens 
qu'aucune considération personnelle ne pourrait m'excuser, 
si je laissais échapper l'occasion qui m'est olTerte d'exprimer 
les sentiments de profonde gratitude, et presque d'allection 
filiale, qui me lient à ce grand homme, et de m'elTorcer 
d'établir devant vous ses droits à la reconnaissance de l'hu- 
manité tout entière. » 

En énuraérant les voyages que fit Ritter, pour se perfec- 
tionner dans la connaissance du globe, Guyot n'oublie pas le 
séjour du maître à Genève, ni les relations d'intime amitié 
qu'il y contracta avec H.-B. de Saussure, A. Pictet, P. de 
CandoUe, relations qui, jointes aux beautés naturelles du pays, 
firent de Genève, pour Ritter, un séjour sur lequel il aimait 
toujours à reporter sa pensée. 

Encore moins oublie-t-il la visite de Rilter à Pestalozzi, et 
l'impression que celui-ci produisit sur le géographe, qui 
comptait ne passer que quelques heures à Yverdon et qui y 
resta quatre mois. Ces deux hommes s'étaient compris ; les 
lettres de Ritter à Pestalozzi sont pleines d'impressions de 
reconnaissance et d'admiration pour l'idée fondamentale sur 
laquelle il basa sa méthode, et qui valut à celle-ci les succès 
quelle remporta dans la réfoi'me de l'enseignement de la 
géographie. 

« Ayant eu, » dit Guyot, « le privilège de suivre pendant 



d' ARNOLD GUYOT. 13 

cinq ans (tie 1830 à 1835), à peu près tous ses cours, qu'il 
me soit permis d'ajouter mon humble hommage à celui d'un 
grand nombre de ses auditeurs, qui se rappellent son ensei- 
gnement avec délices. Ritler en eflet, pendant sa carrière 
universitaire de trente-sept ans, a joui, comme professeur, 
d'un succès rarement égalé. Il arriva à Berlin à peu près 
aussi inconnu des étudiants, que l'était la science elle-même 
qu'il était appelé à enseigner. Quelques cours sufïïrent pour 
augmenter le nombre de ses auditeurs jusqu'à remplir les 
plus grandes salles de l'université. Ce n'était pas en dé- 
ployant une haute éloquence de paroles et de gesles, qu'il 
captivait leur attention^ mais en offrant à leurs yeux un 
tableau substantiel et agréable des images vivantes et des 
idées qui remplissaient son esprit. Son éloquence n'était pas 
un impétueux torrent de montagne avec ses magnifiques 
cascades, ses vapeurs et ses arcs-en-ciel éclatants; c'était un 
fleuve majestueux, roulant tranquillement ses eaux puis- 
.santes mais paisibles, tantôt à travers la forêt vierge, tantôt 
au milieu de riches campagnes, de tapis diaprés, de popu- 
leuses cités construites sur ses bords, ne détruisant jamais, 
fertilisant toujours tout ce qu'il rencontrait sur son passage. 
Le geste de [Ritter était digne, mais sans prétention, sobre, 
simple, naturel. Le son de sa voix pleine et harmonieuse 
exerçait un attrait tout particulier; ses paroles étaient tou- 
jours instructives et fécondes. L'auditeur ne pouvait s'em- 
pêcher d'être impressionné par la plénitude de connaissance 
et par l'amour du professeur pour son sujet, en même temps 
qu'il était charmé par l'heureux choix des faits exposés, qui 
laissait devant son esprit, nettement dessinés, les traits les 
plus essentiels du sujet. Tracés à la planche noire d'une main 
habile et exercée, les dessins rendaient les descriptions du 
professeur encore plus frappantes.» 

Trente ans plus tard, le souvenir de ces différents cours 
sur la géographie comparée, était aussi vivant chez notre 
compatriote qu'aux premiers jours ; en particulier, celui 
des cours sur l'Asie et l'Europe, les continents historiques 
par excellence, et celui des cours pubhcs d'hiver sur les 
pays classiques des régions historiques de notre globe, la 
Grèce, l'Italie, la Palestine, auxquels affluaient les hommes 
cultivés de toutes les classes de la société, théologiens, phi- 



14 VIK KT TRAVAUX 

lologuos, jurisconsultes, avides d'entendre de la lioiiche du 
in;iîlrela desciiplion exacte, en même temps qu'animée, des 
oeiilies géographiques de l'activité humaine. 

I/inIluence de Rilter ne se hoinait pas à celle qu'il exer- 
<;ait par son professoral, et le développement de la Sociélé 
<le géographie de Berlin dont il était l'âme, et où Dove le 
secondait admirahlement, ne l'empêchait pas de puhlier son 
oeuvre principale: Erdknnde, ou la science du globe dans 
ses rappoits avec la nature et avec l'histoire de l'humanité. 
Il Pavait commencée en 1817, et le dix-neuvième et dernier 
volume qui termine à peu près l'Asie, parut quelques semai- 
nes avant sa mort en I8o9. « Quoique l'édifice soit inachevé, 
Ton peut percevoir nettement l'idée fondamentale sur laquelle 
il repose: la conviction profonde (jue notre globe, comme 
tout l'ensemble de la création, y compris l'homme, est un 
grand organisme; que les parties de ce tout, foi-mées et 
arrangées en vue d'un certain but, sont dépendantes les unes 
<lesaulres, et que par la volonté de leur Auteur, elles remplis- 
sent, comme des organes, des fonctions spéciales, qui se com- 
j)inent de manière à produire une vie commune. Personne, 
avant Ritter, n'avait perçu aussi nettement les liens secrets, 
mais pui.ssants, qui unissent mutuellement l'homme et la 
nature, ni les relations fécondes entre l'homme et son lieu 
d'habitation, entre un continent et ses habitants. Ritter posa 
le principe de la science du globe vivant, de sa géographie 
physiologique, et montra la voie qui seule peut conduire au 
sanctuaire de la connaissance de la terre. » 

C'est la voie dans laquelle Giiyot devait marcher lui-même, 
en appliquant les principes dont il avait reconnu la vérité aux 
études spéciales qu'il allait continuer quelques années encore 
vivant de rentrer à Neuchàlel. 

En 1835, en etTet, M. de Pourtalès-Gorgier l'appela à Paris, 
pour lui confier l'inslruclion de ses fils. Guyot répondit à cet 
appel; mais, avant de quitter Berlin, il tint à honneur de 
recevoir de l'université dont les professeurs lui avaient 
témoigné tant d'intérêt et d'amitié, le grade de docteur en 
philosophie. Pour l'obtenir, il soutint une thèse sur la Division 
naturelle des lacs, qu'il dédia à Alexandre de Humboldt et à 
Karl Rilter. Je ne relève qu'une des thèses spéciales qui la 
terminent, celle dans laquelle il exprime son opinion sur la 



d'arnold guyot. 15 

nécessité de l'union de la géographie et de l'hisloire: Hisloria 
sine geograpliia nulla. 

Les étiidianls de Tuniversilé ayant décidé d'offrir à Riller 
son portrait, comme témoignage de leur respect et de leur 
gratitude, nommèrent un comité à cet efTet, et Guyot fut 
chargé de remettre le présent au professeur. 

Pendant son long séjour à Beilin, il n'avait pu faire que 
deux visites en Suisse ; à l'occasion de la seconde, en 1834, 
il fit, accompagné d'un jeune Allemand, un voyage autour du 
mont Blanc, par le Saint-Bernard, le Valais, le Simplon, les 
lacs italiens, Milan, Véione, Venise, et rentra en AUemagne^ 
par les Alpes du ïyrol, Inspruck et Munich. 

Après avoir subi son examen pour le doctorat au mois de 
mai 1833, il arriva en juin à Paris, d'où il partit Inentôt, 
avec la famille de Pourtalès, pour les Eaux-Bonnes, dans la 
partie supérieure des Pyrénées centrales. Là, avec ses jeunes 
élèves, il fit l'ascension de plusieurs des plus hauts sommets 
de la chaîne, en explora les vallées, et fit des collections con- 
sidérables des plantes de ces montagnes. Dans une de ses 
excursions il passa en Espagne, par un des cols les plus 
élevés, Port d'Espagne, pour avoir la vue du versant mé- 
ridional de la chaîne. Il visita aussi la vallée sauvage et 
pittoresque de Gavarnie, avec son magnifique amphithéâtre, 
le cirque de Marbori et sa cascade d'une Hauteur de 370"", 
la sombre vallée des Eaux-Blanches et plusieurs autres. Il 
tenait beaucoup à pouvoir comparer la structure physique et 
la flore de ces montagnes avec celles des Alpes. A la fin de 
l'été, il revint à Paris, où ses élèves commencèrent à travail- 
ler sérieusement. En acceptant les devoirs que lui imposait 
leur éducation, il s'était cependant l'éservé des heures pour 
la poursuite de son instruction personnelle. 

Il songeait alors à traduire en français le chef-d'œuvre de 
Ritter, la géographie de l'Asie. Alexandre de Humboldt l'y 
encourageait, et lui fournit des lettres d'introduction pour 
ses amis à Paris, Arago, Brongniart, Klaproth, Eyries, le 
baron Walkenaer. Souvent invité chez Brongniart, Guyot 
rencontrait là les meml)res les plus distingués de l'Académie 
des sciences, qui s'y réunissaient une fois par semaine. 

Dans l'automne de 1836, il fit, avec ses élèves, une excursion 
en Belgique, en Hollande et au Rhin, pour étudier les traits 



16 VIE ET TRAVAUX 

physiques qui caraclérisent chacun de ces pays. L'année sui- 
vanle, la sanlé de la comlesse de Poiirlalès léclamant le 
climal lie Madèi'e, toute la famille se mit en route en automne; 
mais l'étal de la malade obligea à faire un séjour prolongé 
à Pise. Guyol en profita pour étudier les traits caraclérisli- 
(|ues du pays, et faire, de la Tour penchée, des observations 
barométi-iques. Il mesura le monte Pizano, et, de concert 
avec le marquis Anlinori, détermina la iiauteur de l'obser- 
vatoire de Florence au-dessus de Pise et de la Méditerranée. 
Après des semaines de souffrance, iM"" de Pourlalès mourut, 
mais auparavant elle avait exprimé le désir que ses fils 
demeurassent sous la direction du maître qui avait gagné 
leur confiance et leur afl'ection. Celui-ci accepta ce pieux 
legs de la mère mourante, et revenu à Paris en janvier 
1838, il demanda de pouvoir s'établir avec ses élèves au 
quartier Latin, pour qu'ils pussent poursuivre leurs études 
sans dérangement. 

Ce fut là qu'Agassiz, la tête remplie de la question gla- 
ciaire, sur laquelle il avait fait, l'été précédent, à la Société 
helvétique des sciences naturelles réunie à Neuchàtel, son 
célèbre discours, le revit au printemps de 1838 ; il le mit au 
courant des vues de Charpentier sur les glaciers, y ajoutant 
son idée spéciale sur une période glaciaire générale, et le 
pressa de porter son attention sur ces phénomènes. Guyot 
demanda de suspendre son jugement, jusqu'à ce que ses 
propres observations lui permissent de donner son adhésion 
à une théorie si séduisante, et promit de visiter les glaciers 
dans l'été de cette même année. Il le fit, et une exploration 
de six semaines dans les Alpes centrales, lui fournit des 
résultats qui dépassèrent son attente. Le glacier de l'Aar, sur 
lequel deux ans plus lard Agassiz commença ses observations 
régulières, lui enseigna la loi des moraines; celui du Rhône 
lui donna la loi de l'avancement plus rapide du centre du 
glaciei', et celle de la formation des crevasses, soit transver- 
sales soit longitudinales; celui de Gries lui révéla la structure 
lamellaire ou rubanée du glacier, et la loi de l'avancement 
plus rapide de la partie supérieure du glacier sur l'inférieure. 
Sur le versant méridional du mont Blanc, le grand glacier 
de la Brenva, avec ses deux rochers jumeaux s'élevant 
comme deux yeux foncés du milieu de la glace — les mon- 



d'arnold guyot. 17 

tagnards les appellent les yeux du glacier, — lui fit com- 
prendre que le mouvement du glacier s'opère par un 
déplacement graduel de ses molécules, sous l'influence de la 
pesanteur qui lui donne une sorte de plasticité, et non par 
un glissement simultané de toute la masse comme le croyait 
de Saussure. Toutes ces lois, déduites d'une première étude 
attentive des phénomènes des glaciers, étaient alors, à 
l'exception de celle des moraines, nouvelles pour la science. 

Pendant que Guyot avait exploré les glaciers de TOber- 
land bernois et du haut Valais, Agassiz avait visité ceux de 
Chamounix. En septembre ils se rendirent ensemble à Por- 
rentruy, à la réunion de la Société géologique de France, 
qui avait choisi cette localité en l'honneur de Thurmann, 
sous la direction duquel elle se proposait d'étudier le phéno- 
mène des soulèvements jurassiques. Chacun d'eux fit une 
communication sur les phénomènes glaciaires observés pen- 
dant leurs courses d'été, et Guyot eut la satisfaction de voir 
ses vues pleinement confirmées par les observations subsé- 
quentes d'Agassiz et d'autres naturalistes. 

La fondation de l'Académie le rappela à Neuchàtel en 1839; 
il y accepta un poste de professeur d'histoire et de géogra- 
phie physique, qu'il occupa jusqu'en 1848. Le terrain était 
préparé pour recevoir l'enseignement de sa science de pré- 
dilection. En elfet, depuis 1832 déjà, Frédéric de Rouge- 
mont, revenu de BerUn, après y avoir entendu Humboldt, 
Ritter et Steffens, avait été appelé aux fonctions de secrétaire 
de la commission d'État pour l'instruction publique, et tra- 
vaillait à introduire dans l'enseignement les méthodes de ces 
maîtres de la science. Animé de l'ardeur de la jeunesse, il 
les propageait dans les conférences auxquelles chaque année 
les régents étaient appelés à Neuchàtel; il leur recomman- 
dait d'enseigner la géographie avec cai'les et globe, en com- 
mençant par la géographie du canton, pour passer ensuite à 
celle delà Suisse, puis à celle des pays plus éloignés, avec les 
traits généraux des continents. Ajoutant l'exemple à la recom- 
mandation, il leur donnait lui-même des leçons d'après la 
méthode naturelle ; puis il composait des manuels rédigés 
d'après les principes de cette méthode, et publiait successi- 
vement, en 1834, son Précis de géographie, en 1837, son Prê- 
te GLOBE, T. xxni, 1884. 2 



18 VIE ET TRAVAUX 

mier Cours, renfernianl la Description de la surface de la 
terre, bien vite adopté à Neucliàlel, au Locle et dans d'au- 
tres écoles du canton, et en 1838, son Second Cours, compre- 
nant la géograpliie politique et etlinograpliique. 

A son arrivée à Neuchâtel, Guvot trouva donc des élèves 
préparés à le compiendre. Il débuta dans l'enseignement 
supérieur comme professeur d"liistoire et de géographie 
physi(iue, à côté d'Agassiz, de DuBois de Montperreux, Matile, 
H. Ladame, Petavel, Cli. Prince, etc. Peu disposé d'abord à 
se charger de la chaire d'iiistoire, une fois qu'il l'eut accep- 
tée, il y mit tout son cœur. Et cependant, comme il l'avouait 
humblement seize ans plus tard à notre compatriote, M. Wil- 
liam Rey, qui le visitait à Princeton, malgré un travail assidu, 
il resta deux ans sans voir clair dans l'histoire universelle, ce 
ne fut qu'alors qu'il commença à distinguer les grandes 
périodes. « A mesure que je faisais ces découvertes, » dil-il, 
« j'en éprouvais une si grande émotion que j'en fus malade. 
Enfin j'arrivai à la profonde conviction que Dieu a un plan 
dans l'histoire, dés l'origine des sociétés, qu'il le suit et l'exé- 
cute en dépit de toutes les discordances par lesquelles les 
passions des hommes semblent le bouleverser. Les hommes 
font l'histoire, mais presque sans s'en douter ; Dieu leur 
accorde assez de liberté dans un certain cercle pour créer en 
eux la responsabilité, mais II ne leur permet pas de renver- 
ser ses plans. » L'histoire était pour lui une éducation ; \e^ 
phases en étaient données d'en haut. Il ne la séparait jamais 
de la géographie, dont il voyait le rapport intime avec le déve- 
loppement des individus et des nations, et peu à peu il arriva 
aux idées et aux conclusions philosophiques qui, plus lard, 
devinrent la base de Earth and nian. il s'occupait aussi de 
recherches sur le développement de l'histoire universelle, 
qui devaient aboutir à un système de philosophie de l'histoire. 

Intimement lié avec MM. Ch. Prince, F. Godet et F. de 
Rougemont, il foima avec eux une petite société, qui se réu- 
nissait une fois par semaine, en vue du développement intel- 
lectuel de ses membres. Ils s'occupaient de philosophie, d'iiis- 
toire et des sujets divers qui les intéressaient plus particuliè- 
rement, chacun donnant les résultats de ses études spéciales. 

Les neuf années de son enseignement à Neuchâtel furent 
la période de sa plus grande activité intellectuelle; il y fournit 



d'arnold guyot. 19 

treize cours différents, se rattachanl tous à son enseignement 
proprement dit. Au gymnase, composé des trois années de 
Belles-Lettres et de Philosophie, il enseignait l'histoire 
ancienne et moderne. Les cours de l'Académie portaient 
essentiellement sur les importantes époques de tran.sition : 
le développement de la culture grecque et l'hellénisation de 
l'Orient depuis l'époque d'Alexandre le Grand; la grande 
migration des peuples après la chute de l'empire romain, et 
la formation du système féodal; Torigine des nations et des 
langues de l'Eui-ope ; les Croisades ; l'époque de fleur du 
moyen âge et le point culminant de la papauté; la Réforma- 
tion, etc. Quant à la géographie physique, il avait des cours 
généraux et des cours spéciaux : le Monde méditerranéen, 
par exemple. 

Dans l'hiver de 1839 à 1840, il (h)iina son premier cours 
puhlic de géographie physique, et dès la première heure, 
malgré l'appréhension qu'il éprouvait, il captiva son auditoire 
par sa parole sympalliique, aisée, élégante, par la hauteur de 
ses vues, l'abondance et l'heureux arrangement des faits. 
Après cela, il eut chaque hiver la satisfaction de voir se pres- 
ser dans la plus vaste des salles du collège d'alors, tout ce 
que Neuchtàtel comptait d'hommes cultivés, de toutes les 
classes, tous l'oreille attentive h sa voix, peu forte, faible 
même, mais qui, comme celle d'Andrieux, grâce à la netteté, 
à la précision, à la pureté de sa diction, savait se faire enten- 
dre de partout, à force de se faire écouter. 

Parlerai-je de ses cours ordinaires aux éludianls de Belles- 
Lettres et de Philosophie, de l'empressement avec lequel 
nous nous rendions à ses leçons, du silence qui se faisait 
dans la salle dès qu'il entrait, de rinlérêl avec lequel nous 
suivions Texposition de ses pensées, où la géographie et l'his- 
toire marchaient toujours de consei've s'éclairanl mutuelle- 
ment, du soin avec lequel nous recueillions toutes ses paroles, 
pour nous réunir ensuite par groupes de quatre ou cinq étu- 
diants, afin de compléter mutuellement nos rédactions et de 
ne rien perdre de son enseignement? Quel zèle ilsavaitnous 
inspirer! quelle ardeur au travail! Le feu dont il était rempli 
passait en nous. C'était pour nous plus et mieux qu'un pro- 
fesseur, c'était un ami dévoué, un conseiller sage, s'associant 
à nos travaux et nous y encourageant; aussi ipielle n'était pas 



20 VIE ET TRAVAUX 

notre angoisse quand il était malade, et de quelle doulou- 
reuse tristesse ne fûmes-nous pas saisis, quand nous apprî- 
mes, le i3 juin 1848, que le Grand Conseil révolutionnaire 
venait de supprimer l'Académie, pour le 30 du même mois, 
sans indemnité pour ses professeurs! Nous pressentions que 
celui que nous honorions comme un maître et que nous ché- 
rissions comme un ami, devrait nous dire adieu, pour pren- 
dre la route de Texil, et s'en aller au delà des mers demander 
à la République américaine le pain de sa famille, en échange 
de la nourriture spirituelle qu'il emporterait avec lui et dont 
nous allions être privés. 

Je n'ai rien dit des travaux d'Arnold Guyot à Neuchâtel, à 
côté de son professorat : de la part qu'il prit au dévelop- 
pement de la Section des sciences naturelles dont il était 
secrétaire, et pour laquelle il rédigea plusieurs mémoires ; de 
son activité dans le comité de météorologie, dont il était 
membre avec d'Oslerwald et H. Ladame; dans toutes ses 
courses, il avait le baromètre à la main et préluda par l'orga- 
nisation des observations météorologiques dans notre pays, 
aux opérations analogues, mais autrement plus vastes, dont 
il fut chargé plus tard par l'Institution sraithsonienne. 

Le désir d'étudier la variation annuelle de la température 
dans les eaux des lacs de la Suisse Tamena à entreprendre, 
dans ses heures de recréation pendant les mois d'enseigne- 
ment, une série de sondages thermométriques dans le lac de 
Neuchâtel. La partie S.-O. du lac étant trop éloignée de la 
ville, il pria son ami M. Henri de Pourtalès de se charger 
des sondages dans cette partie-là. Le résultat en fut la carte 
du bassin des lacs de Neuchâtel et de Morat, basée sur plus 
de liOO sondages, dessinée par M. de Pourtalès et publiée 
en 1843. Le mémoire qui l'accompagne, rédigé par Guyot, 
se trouve dans les mémoires de la Société des sciences natu- 
relles de Neuchâtel publiés en 1845. C'était le premier essai 
d'une topographie complète d'un lac suisse. A propos de ces 
travaux, voici comment il s'exprimait bien des années plus 
tard : « Il est très intéressant de remarquer la coïncidence 
surprenante des principaux traits de ce petit bassin, avec ceux 
des océans, tels que les ont fait connaître les sondages entre- 
pris pour la pose des câbles télégraphiques. Une section 
transversale de l'Atlantique, par exemple^ montre que les 



d'arnold guyot. 21 

!50 premiers kilom., environ, à partir de la côte, ne sont 
qu'une plaine basse sous-marine, une prolongation du conti- 
nent. Au delà commence une descente rapide, jusqu'à 300°', 
qui marque la vraie limite du bassin de l'océan ; puis vient 
une longue dépression de profondeur uniforme, avec un 
large soulèvement au milieu, après quoi de nouveau une pente 
rapide, pour remonter à une centaine de mètres de la surface, 
où l'on retrouve la limite réelle du continent européen; enfin, 
une vaste étendue de hauts fonds jusqu'à la côte d'Irlande. 
En comparant cette section avec celle du milieu du lac, 
il est facile de reconnaître l'analogie du haut blanc-fond, 
limite vraie du bassin du lac, de la dépression uniforme, du 
soulèvement central de la motte, et pour compléter la 
ressemblance, du fin limon qui couvre le fond du lac et de 
l'océan.» 

Je ne peux entrer dans le détail des explorations qu'il fit, 
sept étés de suite, de 1840 à 1847, pendant les longues vacan- 
ces, pour étudier sur place la distribution des principaux 
blocs erratiques et des anciennes moraines sur les deux ver- 
sants des Alpes en Suisse, en Italie et en France. Le baromè- 
tre à la main, il nota l'altitude de chacun d'eux, en fit le 
relevé sur une surface de 500 kilom. de longueur et 300 de 
largeur, recueillit des milliers d'échantillons de roches alpi- 
nes, reconnut l'existence de douze grands bassins glaciaires 
distincts et détermina les limites de chacun d'eux. En remon- 
tant ces traînées de blocs épars, en comparant les échantil- 
lons qu'il en détachait, il arriva jusqu'à leur origine, et 
put en indiquer la provenance et la source. Dans les 
vacances plus courtes^ il étudiait avec soin, dans un rayon 
d'une journée à paitir de son domicile, les versants du Jura 
devenus célèbres pour l'abondance de leurs blocs erratiques, 
depuis les recherches de Léopold de Buch, pendant son 
séjour à Neuchàtel, au commencement du siècle. Sa collec- 
tion de 5000 échantillons, fruit de ses longues et patientes 
recherches, se trouve, avec les cartes explicatives S au musée 

' Je suppose qu'il s'agit de cartes manuscrites, et j'ignore si 
elles ont été ou seront jamais publiées. D'autre part, M. le pro- 
fesseur Alphonse Favre, de Genève, travaille depuis longtemps à 
dresser une carte des bassins des glaciers du Ehin, de la Linth, de 
la Reuss, de l'Aar, du Rhône et de l'Arve. Les moraines, le terrain 



22 VIE ET TRAVAUX 

géologique de Princeton. Il en a donné les doubles nu musée 
de Neucliàtel. 

Rappellerai-je encoi-e cet Hôtel des Neuchâtelois, dressé par 
Agassiz et ses compagnons d'œuvre, dont Ouyot n'était pas 
un des moins laborieux, sur le glacier de l'Aar, au cœur de 
rOberland bernois, au pied de son pic le plus élevé, le Fins- 
teraarliorn, que les deux amis avaient si souvent contemplé, 
l'un de Motiers, l'autre de Hauterive. Vous vous souvenez 
tous de ce grand bloc de la moraine médiane, au beau milieu 
du glacier, non loin du confluent de ses deux principaux 
bras, les glaciers de l'Ober-Aar et du Lauter-Aar, sous lequel 
s'établissait la petite troupe, garantie par une couverture 
contre l'air glacé de la nuit. De jour elle mesurait la tempé- 
rature des profondeurs du glacier, au moyen de lliermomètres 
enregistreurs descendus dans des trous de sonde et détermi- 
nait chaque année la posilion de 18 des blocs les plus consi- 
dérables, pour établir la movennedu mouvement de chacune 
des parties du glacier aux différentes saisons de Tannée, cal- 
culait la fonte annuelle el notait les phénomènes qui s'y 
rattachent. Ou bien elle escaladait les pics environnants, la 
Jungfrau, le Schreckhorn, le Finsleraarhorn, etc., dont la 
plupart passaient alors pour inaccessibles; en un mot elle fai- 
sait tout pour trouver et faire connaître d'une manière com- 
plète les lois physiques des glaciers. Comme autrefois la 
maison Braun à Carlsruhe, l'Hôtel des Neuchàtelois était le 
lieu de rendez-vous, où les collaborateurs de ces études, — 
dans lesquelles vous le savez. Messieurs, les Neuchàtelois ne 
furent pas seuls à travailler, — venaient apporter le fruit de 
leurs recherches dans le labeur commun. 

Agassiz avait l'inteniion de l'assembler les résultats de ces 
études combinées, dans une publication en trois volumes, 
sous le litre : Le Système glaciaire, par Agassiz, Guyot et Desor. 
Le premier volume, préparé par Agassiz, avant de partir 
pour l'Amérique, où la lil)éralité du prince de Neuchàtel lui 

glaciaire, les blocs erratiques y sont indiqués. La carte, à l'échelle 
de V'25oooo, s'imprime actuellement chez MM. Wurster, Eandegger 
et C% à Winterthur. Le soin apporté à la correction des épreuves 
cause quelque retard à la publication ; mais on peut espérer que 
le moment n'est pas éloigné, oîi tous ceux qu'intéresse la question 
glaciaire pourront profiter des recherches de M. Favre. 



D 'ARNOLD GUrOT. 23 

permit de faire un voyage de deux ans, devait contenir les 
glacieis. Le second, par Guyol, aurait Irailé des blocs erra- 
tiques des Alpes, de la détermination des ditïérenls bassins 
par leurs roches caractéristiques, de leurs frontières et de 
leurs lignes de contact; il aurait ensuite montré leurs traî- 
nées, des sommets des Alpes à travers la plaine suisse et les 
vallées, la hauteur de leur limite le long des pentes dans 
les bassins de l'Isère, de l'Arve, du Rhône, de l'Aar, de la 
Reuss, de la Limmat et du Rhin, sur le versant septentrional 
des Alpes; de l'Adda et du lac de Côme, de Lugano, du Tes- 
sin et du lac iMajeur, et de la vallée d'Aosle sur leur vei'sant 
méridional; entin il auiait étabU la distribution, dans chaque 
bassin, des roches spéciales à chacun d'eux, et les lois de l'ar- 
rangement des fragments erratiques, identiques avec les lois 
des moi'aines. Le troisième volume par Desor, devait exposer 
les phénomènes erratiques en dehors de la Suisse, en Europe 
et en Améiique. Le premier volume seul a été publié à Paris, 
en 1847, sous le titre de Nouvelles recherches sur les glaciers. 
La suppression de l'Académie de Neuchàtel mit tin à ce 
projet, 

Agassiz resta en Amérique; E. Desor qui l'y avait accom- 
pagné, y prolongea son séjour jusqu'en 1852; si Guyot eût 
cédé à l'appel de ce dernier, il n'aurait pas attendu que la 
nécessité le forçât de quitter son pays. « Venez, mon cher, » 
lui écrivait Desor, en 1847, « venez en Amérique; venez 
contempler la majesté des phénomènes glaciaires, et pour- 
suivre sur les terrains erratiques les belles recherches que 
vous avez faites sur les versants des Alpes. » iMais Guyot 
aimait Neuchàtel et la jeunesse de son pays, au développe- 
ment de laquelle il avait consaci'é neuf de ses plus belles 
années. 11 ne céda qu'à la force. 

Des citoyens neuchàtelois, espérant que les troubles pohli- 
ques seraient de courte durée, lui proposèrent de lui fournir 
le traitement qu'il recevait auparavant de l'Élat, s'il voulait 
continuer à instruire leurs tils. De son côté, M. de Sydow, 
ministre de Prusse en Suisse, insista pour qu'il se chargeât 
de l'éducation d'un jeune Allemand, avec lequel il aurait 
voyagé pendant deux ans, moyennant une forte rétiibution, 
et tous frais payés. Guyot déclina ces propositions qui lui 
paraissaient n'être que des mesures temporaires, ne pouvant 



24 VIE ET TRAVAUX 

aboutir à aucun établissement permanent. Il avait cbez lui sa 
mère, sa sœur aînée, M™' Cliollet, les deux filles de celle-ci, 
une sœur plus jeune, M"^ Sandoz, qui, après avoir été pen- 
dant huit ans l'institutrice et la compagne de la princesse 
Louise, fille de l'empereur d'Allemagne, était revenue à Neu- 
chàtel en 184(3, et un neveu, M. Ernest Sandoz, actuellement 
directeur de l'établissement caitograpbique de Princeton. 

11 fallait pourvoir aux besoins de sa maison. Agassiz lui 
écrivait lettres sur lettres pour lui exposer les avantages d'un 
établissement en Amérique. Au premier abord Guyot jugeait 
chimérique l'idée d'entreprendre un cliangement aussi radical 
avec les faibles ressources à sa disposition, une famille aussi 
nombreuse, et sans perspective assurée d'appui de l'autre 
côté de l'Atlantique. Cependant la question s'imposait à lui ; 
dans l'état de perplexité où il se trouvait, il la soumit à sa 
mère qui, dans les moments difficiles par lesquels il avait 
passé, s'était toujours montrée pour lui un conseiller judicieux. 
Elle avait atteint l'âge de 70 ans, et c'était chose grave que 
de l'arracher à son sol natal pour la transplanter dans une 
sphère sociale toute nouvelle. Après un examen sérieux des 
lettres d'Agassiz, elle engagea son fils à partir, en lui promet- 
tant de le rejoindre au bout d'une année, s'il estimait que ce 
fût le meilleur parti. La décision fut prise au mois de mai, 
et les préparatifs de départ commencèrent aussitôt. 

Doué de prudence, Guyot avait mis de côté une petite somme 
d'argent pour les cas de nécessité ; jointe au produit de la 
vente de son mobilier et de son ménage, elle lui permit de 
pourvoir aux fortes dépenses du voyage et du premier éta- 
blissement en Amérique. 11 venait de terminer l'emballage de 
ses fragments de blocs erratiques, quand il reçut la visite de 
sir Roderich Murchison, venu pour examiner les collections 
de Guyot et s'entretenir avec lui des résultats de ses recher- 
ches. Cette visite fut des plus opportunes, car l'éminent géo- 
graphe de la Société de Londres, et sa femme lui remirent 
des lettres d'introduction qui lui furent très utiles à son arri- 
vée en Amérique. Le cœur déchiré il dit adieu à ses nom- 
breux amis de Neuchâtel, nous laissant, nous ses étudiants, 
navrés de ce départ qui nous privait de lui pour jamais. 



d'arnold GuroT. 25 



Messieurs et très lionorés Collègues ' ! 
Mesdames et Messieurs ! 

Dans notre réunion de l'année dei'uière, à Zurich, le 
Vorort d'alors, la Société de Saint-Gall. m'autorisa à vous 
entretenir de la part prise par un très grand nombre de nos 
compatriotes à l'exploration et à la civilisation de l'Afrique. 
Quoique moins grande que celle des autres nations, la part 
de la Suisse, dans celte œuvre scientifique et humanitaire, 
n'était pas sans gloire. 

A cette heure, je voudrais vous conduire dans le Nouveau 
Monde, pour vous montrer à l'œuvre, non pas beaucoup de 
Suisses — notre savant collègue de Saint-Gall, M. le profes- 
seur Amrein, s'est réservé celte tâche spéciale, — mais l'un 
d'eux seulement, Arnold Guyot. Trop peu connu en Suisse, 
il a néanmoins, à côté d'Agassiz, porté bien haut le nom 
de notre patrie, dans cette Amérique du Nord qui semble 
devoir héritei' de la science de l'Ancien Monde, pour l'éle- 
ver à un degré de perfection rarement atteint en Europe. 

Mais avant tout, permettez-moi de remercier sincèrement 
notre Vorort actuel, la Société de Berne, de l'autorisation 
qu'il m'a accordée, de rappeler, dans la ville fédérale, ce que 
mon vénéré et bien-aimé maître a fait aux États-Unis, pen- 
dant son professorat de 36 années, de 1848 à 1884. 

Il n'est pas difficile de se représente!" quels devaient être 
les sentiments qui remplissaient le cœur d'Arnold Guyot. au 
moment où^ en août 1848, il montait, à Soulhampton, sur le 
navire qui allait le transporter au delà des mers. Dire adieu 
à la terre d'Europe^où il laissait une mère et des sœurs ten- 
drement aimées, les amis de sa jeunesse et de son âge mûr, 

' L'interruption, jusqu'en novembre, des séances de la Société 
de géograpliie de Genève, n'ayant pas permis de lui donner commu- 
nication de l'activité d'Arnold Guyot en Amérique, de 1848 à 1884, 
cette partie de sa vie et de ses travaux a été lue dans la séance du 
25 août 1884, de l'Association des Sociétés suisses de géographie 
réunies à Berne. 

LE GLOBE, T. XXIII, 1884. 3 



26 VIK ET TRAVAUX 

des étudianls (|iii le cliérissaiciil, les nombreux aiulileiirs de 
ses cours publics, ses compagnons d'œuvre à Neucbâtel, en 
France, en Italie, ses maîtres vénérés de Berlin et de Paris, 
celte petile patrie enfin (piMl aimait profondément, dont les 
beautés le lavissaient, à la jeune;;se de laquelle il avait con- 
sacré ses meilleures années, et qui allait demeui'er dix-buit 
ans pi'ivée d'enseignement supérieur ! Quel calice amer que 
cet adieu-là ! 

Les tristes impressions du départ d'Europe, ne durent 
guère se dissiper' pendant la traversée qui fut orageuse. 
Cependant, pour un esprit comme le sien, ouvert à tout ce 
qui est grand, noble, beau et vrai, la pensée de voir un 
monde nouveau, une société, des institutions nouvelles 
devait avoir un gi'and attrait. Poursuivre, comme lui avait 
écrit Desor, sur les terrains eiTatiques américains les belles 
lecherches qu'il avait faites de 1839 à 1848, sur les versants 
des Alpes ; contempler là-bas la majesté des phénomènes 
glaciaires; explorer en détails un continent dont beaucoup 
de parties n'avaient encore été visitées par aucun géographe ! 
Il y aurait eu là de quoi l'enthousiasmer, si son but direct 
avait été de continuer les éludes commencées à Berlin, à 
Paris et en Suisse. Mais avant tout, il lui faudra travailler pour 
acquérir les ressources nécessaires à son entretien et à celui 
d'une famille nombreuse ; et les réalités pressantes de la vie 
ne sont pas de nature à laisser lieaucoup de place à l'idéal et 
à l'enthousiasme. 

A mesure que le navire se rapproche du continent améri- 
cain, le sentiment de ces réalités se développe de plus en 
plus ; la nécessité du labeur dans des conditions nouvelles, 
entièrement différentes de celles où il a travaillé jusqu'ici, 
absorbe toutes les autres pensées. Arrive)- à 40 ans dans un 
monde nouveau, au milieu duquel il ne rencontrera presque 
pas un visage connu, et dont il ne parle pas la langue ! Ah ! 
pouvait-il dire avec Chateaubriand, par la bouche d'Atala, la 
fille de l'exil : « Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée 
des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins 
de leurs pères! » Dans la foule immense qui peuple les États 
de la Nouvelle Angleterre et de l'Est américain, il n'aura 
guère que quelques compatriotes: F. de Pourlalès, Matile. et 
deux amis, Lesquereux et Agassiz ; mais, pour tout le reste, il 
est inconnu. 



d'arnold guyot. 27 

A son ariivée en Amérique, en efl"et, Guyot, n'avait pas, 
comme Agassiz, qui l'y avait précédé de deux ans, une répu- 
tation universelle, acquise par de riches publications, célé- 
brées par des hommes de renom. Quelque savant qu'il fût 
lui-même, son activité s'était concentrée jusqu'alors sur les 
devoirs de son enseignement, dont aucune partie n'avait été 
publiée \ et sur ses travaux de vacances dont les résultats, 
annoncés dans les Bulletins de la Société helvétique et de 
la Section neuchàteloise des sciences naturelles, n'avaient 
guèi'e franchi les limites de l'Europe, et encore! Ceux 
qu'il avait communiqués en 1839, à la Société géologique de 
France, réunie à Porreniruy, n'avaient pu, par suite d'une 
maladie, être rédigés pour l'impression du Rapport de celte 
session, en sorte que ce silence permit plus tard à M. Forbes 
de s'attribuer des découvertes qui avaient précédé de plu- 
sieurs années ses propres recherches ; de là une discussion 
vive et fameuse entre Forbes et Agassiz, chez lequel les 
droits de la vérité trouvèrent un éloquent défenseur, et les 
devoirs de l'amitié un pratiquant sincère ^ 

A peine débarqué k New-York, en septembre, Guyot court 
à Cambridge, chez cet ami, qui l'a appelé, qui l'attend, qui lui 
aidera au début, et avec lequel il travaillera à doter les États- 
Unis d'un enseignement et d'institutions que l'Europe pourra 
leur envier. L'affection avec laquelle il est reçu est d'autant 
plus cordiale, qu'elle s'adresse à un émigré, et qu'Agassiz se 
trouve lui-même, par le fait de la suppression de l'Académie 
de Neucljâtel, obligé de renoncei" au retour en Suisse, et de 
se fixer définitivement dans ce Nouveau Monde, où il avait 
cru d'abord ne faire qu'un séjour temporaire ^ 

' Il est regrettalile qu'aucune des parties de son enseignement à 
Neuchâtel n'aient été publiées. Dans les derniers mois de sa maladie, 
il parla d'un de ses cours sur la philosophie de l'histoire. « Quant aie 
publier, il faudrait», dit-il, « le reviser plus que je ne puis le faire. » — 
Il en avait promis une esquisse à son ami F. de Rougemont, l'auteur 
des Deux Cités; La philosophie de Phistoire aux différents âges de 
l'humanité ; mais ses nombreuses occupations , ses voyages et la 
maladie ne lui ont pas permis de l'envoyer. 

^ Observations sur les glaciers des Alpes, en 1838, par A. Guyot. 
Neuchâtel, 1883, in-8o, 21 images. 

^ Dans la séance d'ouverture des cours de l'Académie, le 18 no- 



28 VIE ET TRAVAUX 

Laissons un instant les deux amis à l'émotion du revoir en 
terre étrangère, à l'examen de la position, a leui's plans pour 
le présent et pour l'avenir, installation, projets de travaux, etc. 
et prenons au vol connaissance de Camiiridge, un des poinls 
lumineux de la Nouvelle Angleterre, la ville de la première 
presse américaine, le berceau où les idées de liberté s'éveil- 
lèrent bien avant l'affrancbissement des colonies. L'Univer- 
sité Harvard en fait une vraie république littéraire, loin de 
l'Amérique industrielle, et près de l'intellectuelle Boston : 
ses collèges, sa bibliolbèque, les habitations des professeurs, 
jolies petites maisons de bois semées au milieu des arltres, 
landis que de grands bâtiments en briques abritent les étu- 
diants, qui ont pour promenoir ces paisibles ombi'ages, for- 
ment un tout agreste et paisible, où le charme de la nature 
s'unit à la beauté architecturale de plusieurs des édifices. 

C'est là que Longfellow, dans une habitation élégante, près 
d'une femme aimable et belle, entouré de charmants enfants, 
a écrit son Psalm of Life, si heui-eusemenl imité par M"'' de 
Pressensé, et dont quelques strophes s'appliquent parfaite- 
ment à la vie de Guyot : 

La vie est un combat, la vie est une arène 
Où le devoir grandit du triomphe obtenu ; 
C'est le sentier qui monte et pas à pas nous mène 
Aux sommets d'où la vue embrasse l'inconnu. 

Marche ! et que chaque jour te trouve à son aurore 
Plus près du but sacré, le flambeau dans la main. 
Agis ! le temps est court, il se hâte et dévore 
Ce qui n'est pas réel, immortel et divin. 

Que ton pied sur le sol laisse une noble empreinte, 
Et peut-être, suivant tes sentiers après toi. 
Quelque esprit agité par le doute et la crainte 
Retrouvera l'espoir, le courage et la foi. 

C'est Ici qu'Agassiz prépare sa grande histoire naturelle 

vembre 1847, le Recteur s'exprimait ainsi : v< Un seul de nos collè- 
gues nous manque pour une absence qui nous sera profitable à son 
retour. Il nous reviendra, non seulement avec de nouvelles richesses, 
mais encore avec des collaborateurs formés et développés à son 
école. » 



D 'ARNOLD GUYOT. 29 

américaine, et qu'il créera le musée le plus vaste et le plus 
complet qui soit au monde. C'est là que Guyot aura bientôt sa 
demeure où, pédagogue depuis l'âge de 20 ans, il recevra 
(les élèves auxquels il donnera des leçons, comme il en don- 
nera de particulières au dehors, tout en se préparant aux 
cours publics qui lui seront demandés. Sans doute la puis- 
sance et l'utilité deTinsIruction sont appréciées en Amérique 
en général, et à Cambridge en particulier, comme à Boston, 
sa voisine, autant et plus qu'en aucun pays d'Europe. La 
proportion d'Américains de toutes les classes faisant tout ce 
qu'ils peuvent pour s'instruire est très grande; tous ont une 
bonne instruction pour base, et peuvent prétendre aux plus 
hautes études et aux destinations auxquelles elles conduisent. 
Guyot ne doit donc pas douter de rencontrer des auditeurs 
intelligents et préparés à le comprendre. Il a de bonnes 
l'ecommandalions ; mais, comme il le dit lui-même, « les 
r-ecommandations sont tenues pour peu de chose par les 
Américains ; ils vous jugent de visu et sur vos œuvres. » 

Quelques jours après son arrivée à Cambridge, Agassiz le 
conduisit à Philadelphie, à une réunion de l'Association des 
sciences, qui venait d'être réorganisée sur les fondements de 
l'ancienne Société géologique. Ce fut là qu'il rencontra pour 
la première fois les professeurs Henry, Alexander, Baird et 
d'autres dont il devait devenir bientôt l'intime ami. Désirant 
prendre une idée des systèmes des montagnes de l'Amérique, 
et impatient de les comparer avec celles de la Suisse, il réso- 
lut de faii'e, au retour de Philadelphie, un voyage d'une 
semaine à travers les AUeghanys, jusqu'à Bedfort et à Cum- 
berland. Comme il pouvait à peine dire un mot d'anglais, il 
s'assit à côté du cocher, et fit ainsi, chaque jour, sa première 
étude pratique de cette langue nouvelle. Ayant une lettie 
pour le D'' Ch. Hodge, il s'arrêta à Princeton, dans le New- 
Jersey, enlre Philadelphie et New-York ; là il fut mis, par son 
hôte, en rapport avec les professeurs qui devaient être plus 
tard ses collègues. 

En attendant il faut rentrer à Cambridge, où va lui êtie 
adressée une demande d'un cours public. Mais comment se 
présenter devant un auditoire dont on ne parle pas la lan- 
gue, pour exposer, en français, des sujets scientifiques dans 
esquels se rencontreront beaucoup d'idées et de faits nou- 



30 VIE ET TRAVAUX 

veaux pour les auditeurs ? N'y aura-t-il pas là une source 
d'embarras pour plusieurs et pour le professeur lui-même? 
Comme il le dira très bien, au début de sa première leçon : 
« dans les i-elations d'esprit à esprit, dans l'écbange mutuel 
des idées, la première condition, indispensable pour établir, 
entre celui qui parle et ceux qui écoutent, la sympathique 
harmonie qui en fait le charme, c'est que la parole atteigne 
l'intelligence sans obstacle et sans effort. » Aussi ne se dissi- 
mulait-il pas les difficultés qu'il aurait à surmonter, et sen- 
lail-il que, si ses auditeurs faisaient eux-mêmes le sacrifice 
de leur langue en venant l'entendre, lui, de son côté devrait 
faire tout son possible pour que ce sacrifice ne leur fût pas 
trop pénible. 

Ce ne fut donc pas sans émotion, que, le 17 janvier 1849, il 
ouvrit, dans le Lowell Institule, à Boston, son cours sur les 
Rapports entre la géographie p/ujsique et l'histoire de l'huma- 
nité. Le fondateur de cet établissement avait, en mourant, 
consacré sa fortune à la création d'un ensemble de couis 
destinés à montrer l'harmonie de la religion naturelle et de 
la rehgion révélée. Agassiz y avait enseigné la géologie; une 
des salles de l'Institut fut prêtée à son ami. De petite taille, 
celui-ci n'a rien qui impose ; mais sa figure brune, excessive- 
ment gracieuse et fine, a beaucoup de charme; son œil péné- 
trant intimiderait ses auditeurs, si une bonté, qui a tout 
transformé en lui, ne les rassurait contre ce regard qui visite 
Tàme des autres chez eux, mais en ami. Il n'a que quelques 
notes devant lui, mais il possède si bien son sujet, que c'est 
vraiment de l'abondance de son cœur que sa bouche parle, 
lorsque après avoir distingué la géographie telle qu'il la con- 
çoit, de la science qui se borne à une simple description de 
la terre, il montre que la vraie science doit comparer, intei'- 
préter les phénomènes qu'elle décrit, remonter à leurs 
causes et descendre à leurs conséquences. « Ce n'est pas 
assez pour elle, » dit-il, « de faire froidement l'anatomie du 
globe, en prenant connaissance de l'arrangement des difl'é- 
rentes parties qui la constituent. Elle doit s'efforcer de saisir 
l'action et la réaction incessantes des difiérentes parties de la 
nature physique les unes sur les autres, de la nature inorga- 
nique sur les êtres organisés, sur l'homme en particuher, 
sur le développement successif des sociétés humaines, en un 



D 'ARNOLD GUYOT. 31 

mot étudier l'action réciproque de toutes ces forces, dont le 
Jeu perpétuel constitue ce qu'on peut appeler la vie du globe, 
elle doit en faire la physiologie. La concevoir autrement, c'est 
priver la géographie de son principe vital, eu faire une col- 
lection de faits partiels sans signification, lui imprimer à 
jamais ce caractère de sécheresse qu'on lui a si souvent et 
si justement reproché. Car qu'est-ce que la sécheresse dans 
une science, sinon l'ahsence de ces principes, de ces idées, 
de ces résultats généiaux dont sont nourris des esprits bien 
constiluésf » Puis il justifie l'expression dont il s'est servi en 
parlant de la vie du globe, de la physiologie des grandes for- 
mes terrestres ; il fait sentir l'importance des formes de con- 
tour et de relief des continents, et retrace à grands traits 
l'histoire de la géojjraphie comparée, de Bacon à Humboldt 
et à Ritter. Enfin il montre que les formes, l'arrangement et 
la distribution des masses terrestres à la surface du globe, 
accidentels en apparence, révèlent cependant un pian que 
l'on peut comprendre en partie par les évolutions de l'his- 
toire ; que les continents sont faits pour les sociétés humai- 
nes, comme le corps est fait pour l'âme, et qu'en particulier, 
chacun des continents septenti'ionaux est préparé, par sa 
nature, à rempUr un rôle spécial qui correspond aux besoins 
(le l'humanité dans une des grandes phases de son histoire; 
en un mot que la nature et l'histoire, la terre et l'homme, 
sont dans les rapports les plus intimes, et ne forment ensem- 
ble qu'une gi'ande et magnifique harmonie. A la vraie science 
incombe le devoir de chercher la loi générale qui préside à 
celte harmonie. 

Cette conception de la géographie était nouvelle en Amé- 
rique; elle gagna bien vite au professeur neuchàtelois ses 
nombreux auditeurs, et dès le lendemain de sa première 
leçon, les éditeurs du Boston Daily Traceller vinrent lui de- 
mander sa conférence pour leur journal, en même temps que 
M. le professeur C. C. Felton, plus tard piésident de l' Uni- 
versité Harvard, offrait ses bons offices pour traduire en an- 
glais l'exposé que Guyot venait de faire. Il fallut que celui-ci 
se mît à rédiger en fi'ançais sa conférence de la veille, pour 
en fournir le texte à M. Felton, qui la fit passer en anglais au 
journal de Boston, et dont l'amicale serviabilité ne se démen- 
tit pas un instant jusqu'à la clôture du cours, le 2i février. 



32 VIE ET TRAVAUX 

C'est donc à lui (iiie les lecteurs de langue anglaise furent re- 
devables de la première publication de l'œuvre de notre 
compalriolo, bientôt connue sous le titre Earlh aiid Mau {la 
Terre <'t l'homme). 

Pour nous représenter l'effet produit par l'exposé des idées 
qui y sont développées, écoutons un des témoins de ce mo- 
ment si important dans la nouvelle carrière de l'émigi'é 
suisse, M. le U*" Murray, devenu plus tard le collègue de 
Guyot à l'Université de Princeton. 

« A cette époque, j'étais dans ma dernière année d'études 
à Harvai'd Collège; mais je me rappelle très bien l'enlbou- 
siasme que les conférences de Guyot excitèrent parmi les 
jeunes gens qui faisaient alors leur éducation et générale- 
ment parmi les bommes cultivés. Cet entbousiasme ne se 
borna pas à eux. Tout le monde des lecleuis s'en empara, les 
discuta, et elles préparèrent certainement la voie à la réno- 
vation dans l'étude de la géograpbie qui suivit bientôt et 
dont nous sommes redevables au professeur Guyot. On ne 
peut donner une meilleure idée de son œuvre intellectuelle 
et spirituelle, de sa conception riche et noble de la vérité, 
qu'en citant le passage qui termine ses leçons : 

« Nous sommes arrivés au terme de notre course par un 
chemin naturel et régulier. Avant de nous séparer, permet- 
tez-moi d'ajouter quelques mots sur l'esprit et la méthode 
qui ont dirigé nos études. Tout est vie pour celui qui est vi- 
vant; tout est mort pour celui qui est mort; tout est esprit 
pour celui qui est esprit, tout est matière, pour celui qui 
n'est que matière. C'est avec notre vie et avec notre intelli- 
gence tout entières que nous devions étudier l'œuvre de 
Celui qui est lui-même vie et intelligence. Cette œuvre de l'In- 
telligence suprême peut-elle être autrement qu'intelligente? 
L'œuvre de celui qui est tout amour et vie, ne doit-elle pas 
être vivante et pleine d'amour. Comment ne trouverions- 
nous pas, dans notre terre elle-même, la réalisation d'une 
pensée intelligente, d'une pensée d'amour pour l'homme, 
qui est le terme et le but de toute la création, la fleur par- 
faite et brillante de cette admirable organisation ? Certaine- 
ment il en est ainsi. La foi nous l'enseigne, en nous inspirant 
ce sentiment, vague encore et cependant profond. La science 
nous en instruit par une étude patiente et prolongée, nous 



D ARNOLD GUYOT. 33 

réservant celte vue sublime comme la plus douce récom- 
pense de notre labeur. La foi, éclairée et étendue par l'expé- 
rience — l'union de la foi et de la science — est une con- 
naissance vivante, harmonique, c'est une foi parfaite, car elle 
est devenue vision. 

« J'ai cherché à vous introduire dans la connaissance vi- 
vante de notre globe, dans la mesure modeste où il m'a été 
donné de le faire. 3Ialgré l'imperfection de cette connaissance, 
dont je sens que je n'ai touché que les bords, si vous m'avez 
suivi, votre expérience est devenue plus intelligente, et vous 
admirez avec moi l'Auteur d'une si belle création. Si votre 
cœur a senti les desseins bienveillants qui ont pi'ésidé à ces 
arrangements, s'il est convaincu que tout, dans la nature et 
dans rhistoire, est ordonné pour nous conduire au bonheur 
en nous élevant jusqu'à Lui, alors il est reconnaissant et il 
L'aime à son tour. Quand le cœur admire et aime, il adore ; 
c'est là le seul culte digne d'un homme raisonnable, le seul 
service que son Créateur demande et accepte de sa main. » 

Bien vile on voulut réunir ces conféi'ences en un volume^ 
dont une première édition parul, au bout de six semaines, 
tirée à 5000 exemplaires. La réputation de l'auteur franchit 
les limites de la Nouvelle Angleterre et l'Atlantique. L'effet 
produit dans la Grande Bretagne fut si grand, qu'une demi- 
douzaine de maisons de Londres demandèrent à en publier 
des édhions; l'Allemagne en eut deux traductions et la Suède 
une ; seul, le public de langue française fut privé de cette 
lecture. 

Quand Cari Ritter eut reçu le volume Eartli and Man, il 
écrivit à son ancien élève une lettre de félicitations sur cette 
publication, et y traça en grandes lettres soulignées: Excellent! 
Excellent! Excellent ! Dam toutes ses communications ulté- 
lieures, il réitère à l'auteur ses remerciements pour ce que 
ce petit ouvrage lui a appris; et, d'après le témoignage d'un 
ami commun, il prit l'habitude de porter ce volume avec lui 
partout où il allait, l'appelant son vade mecum. 

En 18G3, M. Vivien de Saint-Martin écrivait, à l'occasion 
de la sixième édition : » Nous ne saurions mettre trop haut 
le livre intitulé Eartli and Man, livre qui, dans une suite de 
discours, présente un exposé ti"ès bien fait des conditions gé- 
nérales du globe et de leurs rapports avec l'homme. Les 



34 VIE ET TRAVAUX 

vues sont largement présentées, et dans une proportion bien 
conçue; il n'y a de détails que ceux qui peuvent concourir à 
la noiion d'ensemble. C'est, par sa conception c^énérale, un 
livre de l'école de Riller et le meilleur résumé (|ui en ait 
encore été fait *. » 

Il est facile de comprendre que les éloges décernés à ce 
volume par de si liantes autorités en géograpbie, indépen- 
damment des souvenirs qui attacbaient les Neucbàtolois à 
l'auteur, leur aient fait regretter de n'en point avoir d'édition 
française. Le désir de leur en procurer une, et de leur rendre 
quelque chose de l'enseignement dont ils étaient privés, 
m'engagea à entreprendre la traduction du volume anglais. 
et à en communiquer quelques parties à notre Société de 
géographie de Genève. A cette occasion, j'écrivis en 1876 à 
mon ancien professeur, pour lui demander l'autorisation de 
faire paraître dans le Globe, les morceaux que J'aurais lus 
aux séances, et le cas échéant, celle de publier celte traduc- 
tion pour le public de langue française. Permettez-moi, 
Mesdames et Messieui-s, de vous communiquer sa réponse : 

« Je n'ai assurément aucune objection à ce que vous fas- 
siez imprimer dans le Globe les morceaux que vous avez tra- 
duits. J'estime au contraire que c'est un honneur que vous 
faites à un petit livre que j'aurais bien aimé à compléter, si 
mes loisirs me l'avaient permis. Je regrette seulement d'être 
trop lard pour vous dire que l'ouvrage a été écrit en fran- 
çais, et que le manuscrit original, que j*ai refusé maintes fois 

* Dans son voyage en Amérique, J.-J. Ampère s'exprime ainsi : 
« Dans son livre intitulé la Terre et VHomme, M. Guyot a tenté 
d'expliquer 1 histoire par la géographie. Il voit dans la configura- 
tion variée des contrées de l'Europe et de l'Asie, oîi la civilisation 
a fleuri, la raison dp cette civilisation, et dans la simplicité, l'unité 
géographique du continent américain, la condition d'un développe- 
ment commun par le principe de l'association. L'Ancien Monde a 
fait l'éducation du genre humain ; le Nouveau Monde est le théâtre 
magnifique sur lequel doivent s'accomplir les destinées progressives 
de l'humanité. Le remarquable ouvrage de M. Guyot est le produit 
d'un cours fait à Boston. Un professeur de l'Université, M. Felton, 
avec un zèle d'obligeance pour l'étranger et une abnégation person- 
nelle qui méritent d'être cités, passait les nuits à traduire les leçons 
de M. Guyot. » 



D 'ARNOLD GUYOT. 35 

(le laisser publier en France et en Suisse, dans Tidée où 
j'étais que je pourrais le compléter, est d;ins mes cartons. Je 
dois vous dire toutefois que j'en prépare une nouvelle édi- 
tion revue, et augmentée de plusieurs sujets que le cadre 
d'un cours de lectures comme le premier m'avait forcé d'éli- 
miner. Il y aura aussi des illustrations et des cartes bien dé- 
sirables dans un pareil ouvrage. Les idées fondamentales 
toutefois seront les mêmes. Je n'ai aucune raison de changer 
les vues que j'ai expiimées, et que des études plus prolon- 
gées n'ont fait que confirmer dans mon esprit. Je serais heu- 
reux qu'elles trouvassent dans l'Europe de langue française, 
l'accueil qu'elles ont reçu en Amérique, en Angleterre et en 
Allemagne. » 

Malheureusement les lecteurs de langue française n'ont 
pas encore pu en prendre connaissance. Les seuls morceaux 
publiés dans le Globe sont : la loi de distribution des vents, la 
loi de distribution des pluies, et quelques pages de Tiiistoire 
de la géographie comparée, qui, certes, n'ont eu que peu de 
lecteurs. Nous avons toujours attendu l'édition annoncée ; 
Guyot ne la perdait pas de vue, et, jusqu'au bout, il espéra la 
mener à bonne fin. En 1877, il écrivait à son ami, M. le pro- 
fesseur Frédéric Godet : « Je n'arrive à rien finir. Cet hiver 
était réservé pour la nouvelle édition illustrée de Eurth and 
iWa»; je n'ai pas encore pu y mettre la main, et mon collège 
va recommencer. » Et en 1882 : « Je comptais finir cet liivei' 
la nouvelle édition de Earth and iWa/i,maisle pourrai-je?On 
me demande mslamment mon explication du premier cha- 
pitre de la Genèse. Il y a là la matière d'un petit volume, 
qui, malgré tout ce qui a été écrit sur ce sujet, aurait, dit-on, 
bonne chance de faire beaucoup de bien. » Enfin, dans une 
dernière lettre du 17 juillet 1883. se sentant déjà malade : 
« J'ai pensé faire ce travail en premier lieu, parce qu'il seia 
le plus court et le plus facile pour moi. Earth and Man sui- 
vra, si Dieu le permet, et les autres choses, si le temps et la 
santé me sont accordés. » 

La santé ne lui fut pas rendue; le temps lui manqua pour 
Earlh and Man, et nous ne savons pas encore jusqu'à quel 
point nous pouvons espérer voir publier, après 35 ans d'at- 
tente, une édition française de ces vues de notre compa- 
triote qui, me disait encore l'autre jour, un de ses collègues 



36 VIE ET TRAVAUX 

de Princeloii;, M. le {nofes^ieur Moffat, en passage à Genève, 
ont transformé en Améritjue les conceptions sur la géogra- 
phie physique et Thistoire. Madame Guyot m'a fait entrevoir 
la possihililé d'une publication des matériaux laissés par son 
mari. Ce serait certainement préférable à ma traduction faite 
d'après une édition anglaise, moins complète que les éditions 
américaines, comme j'ai pu m'en convaincre par l'examen 
d'un exemplaire d'une de celles-ci, de 186;}. «Quelque ancien 
que soit cet ouvrage, " dit une revue scientifique de Boston, 
« et quoique la science ait révélé aujourd'hui beaucoup de 
choses qui étaient inconnues en 1849, l'auteur y a montré com- 
ment la terre est faite pour être In demeure delà race humaine, 
avec une perception si profonde de la véiilé. il y a joint des 
réflexions si fécondes et si originales, que ce petit volume est 
demeui'é jusqu'à aujourd'hui l'une des meilleures introduc- 
tions à la géographie physique que le lecteur puisse trouver 
dans aucune langue.» Actuellement encore il y a grand profit 
à suivre l'auteur dans l'étude du plan admirable qui se révèle 
dans les grandes harmonies de la nature et de l'histoire, à 
voir les destinées passées et futures des nations tracées en 
caractères ineffaçables par le doigt de Celui qui gouverne le 
monde. Ordre sublime de l'intelligence et de la bonté suprême 
qui a organisé toutes choses, et les fait travailler à l'éducation 
de l'homme et à la réaUsation de ses plans de miséricorde à 
son égard. 

Quoi qu'il en soit, les conférences du Lowell Instiiute fui'enl 
Yœuvre que les Américains attendaient poui- se prononcer 
en faveur de notre compatriote. Dès qu'elles eurent paiu, le 
désir de s'attacher le professeur s'éveilla chez les direcleurs 
de plusieurs institutions. Déjà alors l'administration du Col- 
lège de Princeton y pensa, mais à cette époque ses ressour- 
ces ne permettaient pas de créer la chaire qu'il devait y 
occuper cinq ans plus tard. Ce fut le Bureau de l'instruction 
publique pour les Écoles de l'État de Massachusetts qui, ap- 
préciant la valeur de son enseignement, le chargea de don- 
ner, dans les Écoles normales et dans les réunions d'institu- 
teurs et d'institutrices de cet État, des cours sur la géogra- 
phie et les méthodes d'enseignement de cette branche 
d'étude. 



d' ARNOLD GUYOT. 37 

Disciple de Rilter, qui, vous vous le rappelez, Mesdames et 
Messieurs, devait beaucoup à notre grand éducateur Pesta- 
lozzi, Guyot avait compris que le succès auprès des élèves 
dépend de la méthode, que pour conduire l'élève quelque 
part, il faut d'abord le prendre où il est; que le vrai point de 
départ n'est pas dans les livres, mais dans la nature ; qu'il 
n'est pas dans les mots, mais dans les choses ; non pas dans 
ce qui laisse l'enfant distrait, mais dans ce qui attire son 
attention ; non pas dans ce qui lui est inditïérent, mais dans 
ce qui l'intéresse ; non pas dans ce qui l'ennuie, mais dans 
ce qui lui fait plaisir. 

Pédagogue lui-même, il savait que la vraie méthode édu- 
cative doit tenir compte de la nature de l'élève à instruire et 
de celle de l'objet de l'enseignement; que la mémoire n'est 
pas la seule faculté de l'enfant ni du jeune homme, et que, 
pour leur apprendre à connaître la terre, il est nécessaire de 
la mettre sous leurs yeux, de toutes les manières possibles: 
globes, cartes, dessins, etc.; qu'en outre, il faut y procéder 
avec ordre, graduellement, aller du simple au composé, du 
facile au difficile, du connu à l'inconnu. Ces deux principes 
sont à la base de son enseignement à ceux qui sont chargés 
d'enseigner, ainsi qu'au fond de tous ses travaux, cartes et 
manuels, pour l'enseignement de la géographie dans les 
écoles des États-Unis. 

Écoutons-le lui-même ' : « Notre esprit est ainsi fait, que 
nous ne pouvons acquérir nos connaissances que graduelle- 
ment. Or ce progrès comporte trois degrés principaux : 

1° Nous acquérons une vue d'ensemble, une impression 
générale de l'objet, par Vlntuition ; 

2° Nous procédons, par V Analyse, h Tétude successive de 
toutes ses parties ; 

3° Nous lirons de cette analyse les moyens de nous élever 
à la connaissance des lois et des principes qui régissent 
l'ensemble, c'est la Synthèse. 

De la combinaison de tous ces éléments résulte une orga- 
nisation bien ordonnée de l'enseignement, de façon que la 
dépendance mutuelle de toutes les parties et leur coopération 
au but final ressortent clairement. 

* Tu ieacJiers and friends of éducation. 



38 VIE ET TRAVAUX 

Le preiniei tlegré est préparatoire. 

Le deuxième constitue la hase de l'étude. 

Le troisième fournit la ('onnaissance scientifique et philo- 
sophique. 

Chacun de ces trois degrés réclame un enseignement dis- 
tinct et un manuel spécial. 

En elTel, les facultés de l'esprit qui sont surtout en Jeu à 
chacun de ces degrés ne sont pas les mêmes, et il est néces- 
saire de présenter les ohjets d'une manière différente aux 
différents âges, selon que ce sont les sens, l'analyse ou la 
faculté de généraliser qui dominent. 

n faut en outre suivre l'ordre de la dépendance, faire 
passer l'étude des formes de contour et du relief avant celle 
des rivières; le climat, avant la distiùbulion des plantes et des 
animaux; la géographie de la nature, avant celle de l'homme, 
avant l'ethnographie, la politique el la statislicjue. En un mot, 
chaque ordre de faits doit devenir une piei're d'attente pour 
l'étude des faits suivants, d 

Tels sont les principes qu'il chercha à inculquer aux insti- 
tuteurs et aux institutrices des écoles noi'males et aux élèves 
des instituts d'éducation de l'État du Massachusetts, auxquels, 
pendant neuf années consécutives, il consacra son temps et 
sa peine, sans se ménager, au point qu'il en fut comme 
épuisé. Dans quantité de villes, les citoyens les plus cultivés 
formaient des groupes d'élèves auxquels ils appelaient le pi'o- 
fesseur à venir exposer sa méthode. Chaque année il eut à 
enseigner ainsi, d'une manière itinérante, des foules de loUO 
<à 1800 instituteurs des deux sexes, auxquels Agassiz de son 
côté enseignait l'histoire naturelle. L'effet de ces leçons sur 
l'éducation publique fut tel, que, d'après le témoignage des 
comités scolaires, les villes qui jouissaient de cet avantage 
étaient de dix ans en avance sur les autres pour l'excellence 
de leurs méthodes. 

Aux fatigues que lui imposaient ses courses continuelles 
en chemin de fer et l'enseignement dans de grandes salles, 
s'ajoutait celle de devoir enseigner dans une langue qui 
lui était étrangère. En effet, il ne lui était plus po.ssible 
d'exposer ses idées en français, comme il avait pu le faire au 
Lowell Institute. Sans doute il parlait l'anglais; de l'aveu des 
Suisses qui l'ont visité en Amérique, il le parlait très liien ; 



D ARNOLD GUYOT. 39 

mais nous pouvons comprendre ce qu'il dut lui en coûter de 
devoir enseigner en anglais pendant ces premières années 
de séjour à Cambridge, par ces lignes d'une lettre à son ami 
M. F. Cioùel, écrite 34 ans plus tard (1882) : a Que ne don- 
nerais-je pas pour avoir ta facilité d'écrire et de dicter! Mais 
celte malheureuse langue qui n'est pas la mienne, est un 
obstacle toujours renaissant. La phrase m'entrave et me 
coûte dix fois plus que les idées. » 

Le zèle déployé dans l'accomplissement de ses fonctions 
lui donna une grande influence; il entra en rapport avec les 
personnes les plus intelligentes du pays, et, grâce à la libé- 
ralité de M. Daniel Price, de Newark, ville importante de 
l'État de New-Jersey, les vœux du Collège de Princeton \ 
(le s'attacher notre compalriole, purent se réaliser. En 18oi. 
M. Price s'engagea à fournir lui-même, pendant un certain 
riombre d'années, le traitement du professeur, pour lequel 
fut créée la chaire de géographie physique et de géologie au 
Collège de New- Jersey, dont Guyot devint une des gloires et 
r|u'il contribua à élever au premier rang parmi les Univer- 
sités des États-Unis. M.W. Rey, qui lui fit visite à Cambridge, 
en 18o5, disait de lui à cette époque : <! Le professeur Guyot a 
réformé l'enseignement de la géographie, et a pris l'engage- 
ment de publier une série d'ouvrages pour les écoles; ensuite 
viendra l'histoire. La vie fatigante qu'il a menée, partagée 
entre la parole dans les écoles de l'État, où les régents se 
réunissent par milliers, et les courses sur les railways, l'a 
tellement épuisé qu'il compte accepter l'appel dans un col- 
lège de New-Jersey, où il aura le temps de rédiger divers 
travaux. » Par dévouement à sa famille il ne s'était pas en- 
core marié, et il venait de perdre successivement sa mère et 
une de ses sœurs. M"" ChoUet. Le souvenir de ces êtres 
chéris, reposant dans le cimetière de Mont-Auburn, si bien 

' Déjà avant l'appel de A. G. à Princeton, on lui avait instam- 
ment demandé de préparer une série de cartes et de manuels qui 
permissent d'étudier et d'enseigner la géographie selon ses vues. 
Une ou deux belles cartes murales furent publiées, mais l'exécution 
d'une série de cartes sur un plan très étendu comportait des frais 
dont les éditeurs de Boston ne voulurent pas courir le risque et 
l'œuvre en resta là. 



40 VIE ET TRAVAUX 

décrit par W. Rey, Jetait désormais un voile de mélancolie 
sur le séjour de Gnyot à Camijiid^e. « L'émigré, dit W. Rey, 
s'attriste doublement de perdre des êtres dévoués qui ont 
partagé son exil, ses fortunes divei'ses, et qui, par leur affec- 
tion, l'ont fortifié à ses débuts d.-^ns le Nouveau Monde; des 
dépouilles que l'on n'accorde pas sans gémir au sol natal, il 
lui faut les donner à une terre avec laquelle il a fait à peine 
connaissance \ » 

Avant de suivre Guyot, de Cambridge à Princeton, et dans 
les travaux de rédaction de cartes et de manuels réclamés 
pour assurer la réforme de l'enseignement de la géographie, 
qu'il me soit permis de transcrire encore une page de 
W. Rey, sur les opinions de notre compatriote relativement 
à la question de l'unité de la race humaine. C'était avant la 
guerre de la sécession, qui a résolu pratiquement la question 
dans le sens de l'unité d'origine. Vous savez que son ami 
Agassiz s'était constitué aux États-Unis le champion de la 
diversité des races; les nègres auraient été créés en Afrique; 
les Papous, dans la Nouvelle Hollande; les races polaires, 
dans leurs frimas ; les Peaux-Rouges, dans l'Amérique du 
Nord; d'autres races, dans l'Amérique du Sud, chaque race 
étant autochtone, c'est à dire ayant été placée là où on l'a 
trouvée. D'après W. Rey, Guyol jugeait la question bien 
différemment. « Tout ce que l'observation et l'expérience 
accumulent contre l'unité d'origine de la race humaine, se 
résume en ceci: c'est qu'on ne peut pas aujourd'hui fusion- 
ner, reformer l'unité. Mais ce qui est, a-t-il toujours été ? 
L'affirmer pour la race humaine, c'est faire une supposition 
que la science de la natui-e démontre fausse dans des domai- 
nes voisins, par exemple dans l'histoire de la terre. Il doit 
y avoir eu des époques de l'humanité que j'appelle géolo- 
giques, où se sont manifestées les différences de races et 
de couleurs, visiljles aujoui'd'hui, et qui n'existaient point 
auparavant. Dieu a développé ces différences dans la race 
humaine, pour qu'elles subsistassent telles que nous les trou- 
vons aujourd'hui. C'est de nos jours un fait, aussi éloigné 
des petites diversités de race dont nous pouvons voir la 

* L^ Amérique protestante, par William Rey. Paris, 1857. 2 vol. 
in-12. 



d'arxold guyot. 41 

création s'opérer encoi-e sous nos yeux, que les grands bou- 
leversements géologiques du passé diffèrent des petites révo- 
lutions souterraines produites durant Téconomie paisible de 
la période actuelle du globe. La prétention de connaître 
toutes les forces que Dieu a déployées au sein d'une création 
comme la race humaine, pour l'amener au point où elle est, 
en n'enregistrant que celles de ces forces qu'on voit agii- 
encore, est supertlcielle ou incomplète. Le domaine delà foi, 
bien loin d'appauvrir la science, l'enrichit; il demande à 
l'homme de ne pas tout l'enfermer dans le petit espace que 
nous dévoile l'expérience du présent, mais d'étendre le 
regard, en méditant avec les quelques lueurs fournies par la 
révélation les profondeurs de cette immensité qu'on appelle 
le passé. 11 semble qu'admettre une vingtaine de races hu- 
maines autochtones, heurte contre l'unité fondamentale des 
facultés et des besoins de l'âme chez toutes ; et aussi contre 
cette mobilité, cette loi d'émigration, dont la puissance a été 
bien plus développée aux origines de la race, lorsqu'elle 
donna à ses forces physiques toutes fraîches une expansion 
inouïe et prit une première possession du globe, son domaine. 
Qu'on fouille les anciens documents sacrés ou profanes de la 
race humaine, on y voit un fourmillement, un remuement 
qui étonne. A l'origine, et en peu de temps, des éclaireurs 
ont couvert le globe entier, et y ont établi des campements 
temporaires; la plupart d'entre eux ont perdu le souvenir de 
l'armée qui les suivait, et qui a mis des milliers d'années cà. 
arriver sur certains points. L'homme est le trait d'union, le 
lien mobile de toutes les diverses créations matérielles sur 
le globe, et son unité d'origine a des analogies irrésistibles. » 

Revenons à la i-éforme commencée de l'enseignement 
de la géographie, mais auparavant, transportons-nous dans 
ce Princeton où Guyot vient d'être appelé en 1854, et où il 
professera pendant les trente dernières années de sa vie. 
M. le professeur Pronier, qui l'y a visité en 1873, a fait de 
cette localité une description charmante*, qui vous reposera 
des longueurs de m on exposé jusqu'ici: «Princeton est idylli- 

* Vie de César Pronier , par Louis Ruffet, professeur. Genève, 
1875, in-12 

LE GLOBE, T. XXIIl, 1884. 4 



42 VIE ET TRAVAUX 

que. Il est enseveli dans la vertlure. Les rues sont de sim- 
ples roules bordées de beaux arbres. Chaque maison est 
séparée de sa voisine par un large espace de terrain. Là est 
un jardin, une pelouse, quebpies arbres. Jamais la maison 
ne touche à la roule. Un jardin, quelquefois assez grand, Ten 
sépai-e. Bâties en bois, sur un style passablement recherché, 
les maisons sont vernies ordinairement en blanc, quelque- 
fois couleur havane ou de teintes grises ou bleuâtres, 
jolies, bien préférables, en tout cas, au brun foncé des 
bâtiments de pierre. Ainsi chacun est chez soi, bien chez soi 
et comme à la campagne. Ce n'est pas un pâté de maisons, 
mais un vaste espace où se voient disposées de charmantes 
villas. C'est joli, coquet même. Tel est l'aspect de Princeton, 
rendu plus distingué encore par la présence de l'université, 
et l'absence presque totale d'industries et de manufactures. 
Presque point de commerce, aucune grande cheminée rem- 
plissant l'air de fumée, pas de poussière. Tout est propre et 
nef. 

« Deux collines, ou plutôt deux renflements de terrain, pre- 
miers mouvements des Alleghanys, portent, l'un, les bâti- 
ments du Collège^ l'autre, ceux du Séminaire. Ces bâtiments 
sont vastes, et ofïrenl à la population studieuse qui s'y réunit 
les moyens les plus agréables de vaquer à ses travaux. 
i\L Moffat me les fait voir du haut d'une tour qui domine 
tout le paysage. Ici, c'est l'observatoire, là, la maison où ha- 
bitent les étudiants, plus loin Nassau-Hall, construit en sou- 
venir de Guillaume III, puis la bibUothèque, bâtiment nou- 
vellement élevé où l'on vient de transporter des livres; enfin, 
les maisons des professeurs, les salles où se réunissent les 
sociétés d'étudiants. C'est toute une cité savante. Les étu- 
diants sont au bénéfice de vastes maisons où ils peuvent avoir 
une chambre meublée, parfaitement convenable, bien 
aérée, bien chauffée. J'ai vu ces pièces, et peu de nos étudiants, 
même huppés, sont mieux logés que ceux-là. Ils peuvent 
d'ailleurs, s'ils le préfèrent, se mettre en pension dans quel- 
que famille. Les pi'ofesseurs ont chacun une charmante mai- 
.son, et forment une société cultivée, agréable et avec laquelle 
il doit faire bon vivre. » Pendant les trente années de sa vie 
à Princeton, Guyot a toujours habité la même maison^ qui 
touche au Collège ; son jardin était pour lui une source de 



d'arnold guyot. 43 

plaisirs conslants, aussi bien que de santé. Il aimait beaucoup 
à cultiver des fleurs, et le beau dans la nature, manifesté 
dans la Heur la plus simple, excita toujours son admiration. 
M. Pronier passa chez Guyot la journée du 26 septembre. Les 
impressions que lui laissa « notre bon compatriote », comme 
il l'appelle, consignées dans une de ses lettres, sont bonnes à 
recueillir: ^ Que d'esprit, de grâce, de savoir! Le professeui' 
me conduit pai'tout dans le Collège, et ne se lasse pas de 
répondre à mes questions. Il me raconte sa vie, le progrès 
de ses idées, ses succès, sa méthode. C'est toute une philo- 
sophie, basée sur les faits, et embrassant depuis la géologie 
jusqu'au christianisme. Connaissances positives, esprit géné- 
ralisateur, penseur aimable et sans pédantisrae, le professeur 
Guyot est l'un des hommes les plus agi'éables que j'aie ren- 
contrés, sans compter l'instruction que nous donne sa con- 
versation ! » 

Les autres Suisses qui le visitèrent là en rapportèrent les 
mêmes impressions. « H habitait, » écrit M. le professeur L. 
Wuarin, « une charmante maison du type de celles que Ton 
rencontre en Amérique, aussitôt que l'on a quitté les grandes 
villes. Je revois d'ici celte gracieuse maison blanche entou- 
rée de plantes grimpantes et dont la terrasse se prolongeait 
en un petit jardin, où, au milieu des rosiers en fleurs, ve- 
naient s'ébattre les petits oiseaux qui, là-bas comme chez 
nous, connaissent ceux qui les aiment et ne donnent leui' 
confiance qu'à bon escient. Je me rappelle que jM. Guyot 
attii'a mon attention sur la coloration chaude et vive de ces 
aimables hôtes, et me fît observer combien, à cet égard, ils 
diflfèi-ent de leurs congénères de Suisse. Chaque fois que j'eus 
le privilège de le rencontrer, il me parla de la Suisse en 
Américain' qui n'avait pas oublié son pays d'origine. Sa figure 
maigre, où il y avait tant de finesse, me disait que j'avais 
affaire à un ressortissant de notre Jura. Il aimait à se rappe- 
ler ses voyages scientifiques dans nos montagnes, quoiqu'il 
en eût fait bien d'autres depuis et de bien plus considérables. 
Tout ce qui se passait en Suisse l'intéressait ; il aimait à s'en- 
tretenir de ses anciens amis de Neuchàtel. Je ne l'ai entendu 
en public que dans une seule occasion, dans une allocution 

' Il s'était fait naturaliser citoyen américain en 1860. 



44 VIE ET TRAVAUX 

prononcée aux conférences de l'Alliance évangélique à New- 
York; je vois encore l'immense auditoire suspendu au 
mince lîlet de voix qui s'échappait de ses lèvres, limpide 
comme une source de montagne. » 

C'est de sa modeste habitation de Piinceton, que sortirent 
les cartes et les manuels que Guyol avait pris l'engagement 
de rédiger pour les instituteurs elles élèves des Etals-Unis'. 
La connaissance qu'il avait acquise de ces écoles lui avait 
montré combien les cartes étaient pauvres, et les géogra- 
phies sèches et peu naturelles, et, pendant neuf années, à 
côté de son professorat, il s'efforça de remédier au mal, aidé 
il'habiles coopérateurs parmi lesquels je signalerai spé- 
cialement, pour les cartes, son neveu, M. Ernest Sandoz, mon 
ami, et, pour les manuels, Miss Mary H. Smith. 

Il commença par consacrer une grande pièce de sa maison 
à un atelier cartographique. M. Sandoz, qui avait émigré 
avec son oncle en 1848, et avait été son collaborateur dans 
d'autres travaux dont nous aurons à pailer ci-après, s'était 
préparé, pendant deux années, à Gotha, sous la direction du 
D'' Pelermann, à la rédaction des cartes; il était devenu un 
dessinateur habile et consciencieux, et, établi auprès de son 
oncle, il lui prêta un précieux concours pour les nombreuses 
cartes dressées en vue de l'enseignement. 

La première chose à fournir aux instiluteui's, était les car- 
tes muiales, sans lesquelles les meilleurs manuels eussent été 
de peu de profit. Tenant compte de la nécessité imposée par 
la grandeur des locaux, Guyot en prépara trois séries de dif- 

' L'établissement de l'École normale du New-Jersey, fondée la 
même année à Trenton, capitale de cet État, et dans laquelle 
Guyot fut chargé d'enseigner sa science favorite, lui facilita l'accom- 
plissement de ses engagements. Il fut en effet autorisé à pourvoir 
l'école de toutes les cartes et dessins nécessaires à son enseigne- 
ment. Ses rapports avec les éducateurs dans la Nouvelle-Angle- 
terre et les États du centre, ses cours aux institutions, aux écoles 
normales, aux collèges et dans les sociétés savantes, avaient pro- 
voqué le besoin de moyens supérieurs à ceux que l'on possédait jus- 
que-là. Aussi la maison Ch. Scribner et C° jugea-t-elle le moment 
venu de faire avec Guyot un arrangement, qui a doté l'Amérique 
de ressources d'instruction qui n'ont été surpassées chez aucune 
autre nation du globe. 



d' ARNOLD GUYOT. 45 

férents formats : petit, moyen et grand ', pour les États-Unis, 
les Hémisphères, l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, 
l'Asie, l'Afrique, l'Europe, la Terre d'après la projection de 
Mercator, l'Océanie, et trois cartes classiques de la Grèce 
ancienne, de l'Italie ancienne et de FEmpire romain. 

Se proposant de peindre aux yeux des élèves les grands 
traits caractéristiques de la structure des continents et leurs 
rapports avec les divisions politiques des différents États, il 
construisit des cartes tout à fait originales, pour lesquelles il 
profita de tous les matériaux géographiques les meilleurs 
parus jusqu'alors. Il eut le bonheur de rencontrer, dans la 
maison de MM. Charles Scribner et C°, des éditeurs qui 
ne désiraient qu'une chose, doter les écoles américaines 
de cartes excellentes, sans tenir compte des frais, et, grâce 
à ce concours précieux, il put fournir des cartes qui se dis- 
tinguent par la correction, la clarté, la simplicité, l'impor- 
tance donnée aux trails physiques. Il adopta un système de 
couleurs qui lui permit d'exprimer, d'une manière très 
nette, plaines, plateaux, montagnes, vallées, rivières, hau- 
teurs, en un mot tous les traits physiques dé la surface de la 
terre ; il eut soin d'accompagner chaque carte de profils, qui 
permettent de voir d'un coup d'œil la structure de chaque 
continent. En outre il publia, à l'usage des maîtres, une clef 
pour ses cartes murales avec des diagrammes, ainsi que les 
instructions pour le dessin des continents. 

' Cartes physiques et politiques, dessinées sous la direction d' A. 
Guyot, par E. Sandoz. 

Pieda. Pieds. Pieds. 

États-Unis, en sections — 4X5 6X8 

Hémisphères 3X4 5X6 — 

Amérique du Nord . . 2X3 4X5 5X6 

Amérique du Sud 2X3 4X5 5X6 

Asie 2X3 4X5 6V2X6'/2 

Afrique 2X3 4X5 5X6 

Europe 2X3 4X5 6X8 

La terre (proj. Mercator) 2X3 — 10X6 

Océanie 2X3 4X5 4X5 

Cartes classiques. 

Grèce ancienne (av. Athènes ancienne) 6X8 

Italie (av. Rome ancienne) 6X8 

Carte de l'Empire romain 6X8 



46 VIE ET TRAVAUX 

Les caries classiques du momie ancien rendent aussi de 
grands services, non seulement aux instituteurs chargés plus 
spécialement d'enseigner la géographie, mais encore aux 
pi'ofesseurs des lettres, et même au professeur- d'histoire 
ecclésiastique, pour l'enseignement duquel, m'a dit M. le 
professeur Mofïat, celle de l'Empire romain lui est d'un grand 
secours. 

La méthode préconisée pai- Guyot, réclamant les cartes 
comme base de tout enseignement géogi'aphique, c'était par 
elles qu'il fallait commjencer, puisque sans elles cet enseigne- 
ment était tout simplement impossible. Mais il ne perdait 
pas de vue les manuels gradués que les maîtres lui avaient 
demandés et qu'il s'était engagé à leur fournir, pourdonnei', 
sur les diverses contrées du globe et sur leurs habitants, les 
renseignements détaillés que les cartes ne peuvent procurer. 
Toutefois, pendant que ses heures de loisir étaient employées 
à la construction des cartes, il lui eût été impossible de rédiger 
le texte des manuels. Une autre difficulté se présentait. Les 
premiers manuels à fournir devaient être une Introduction 
à l'étude de la géographie et une Géographie pour les écoles 
publiques (Common Scliools), plus développée que l'ouvrage 
précédent, et pour les élèves qui quittent l'école avant l'âge 
de 14 ans. La gradation dans les écoles américaines étant loin 
d'être uniforme, il fallait, outre le manuel élémentaire, en 
rédiger un qui répondît aux besoins très divers de ces 
écoles. Encore fallait-il le faire dans un anglais exempt 
de toute incorrection, pour ne fournir aucun prétexte 
de critique aux adversaires de la méthode qui substi- 
tuait à la routine l'enseignement naturel et rationnel. Et 
surtout il fallait que la forme du langage répondît parfaite- 
ment aux besoins des esprits des élèves de ces degrés élémen- 
taires. Accoutumé à parler à des étudiants, à des adultes, à 
des instituteurs, comment trouver, pour ce degré de l'ensei- 
gnement, le langage à travers lequel la pensée du maître 
pourra atteindre, sans obscurité, ni équivoque, l'esprit du 
jeune élève'? En cherchant à obvier cà ces difTicultés, Guyot 
eut le bonheui' de rencontrer une personne tout à fait qua- 
lifiée pour devenir son aide, et pour assurer le succès de la 
méthode. Miss Mary H. Smith, que ses succès dans l'ensei- 



d'arnold guyot. 47 

gnement de la géographie à l'école normale d'Oswego 
avaient signalée à l'attention d'un grand nombre d'amis de 
l'éducation. Attachée aux principes de Pestalozzi, elle était 
parfaitement préparée à entrer dans les vues de notre com- 
patriote, dont elle consentit à devenir l'élève, et dans la de- 
meure duquel elle passa plus de dix-huit mois, à recevoir ses 
directions. La connaissance qu'elle avait de l'esprit et du 
langage des enfants d'une part, et des habitudes et des be- 
soins des salles d'école d'autre part^ engagèrent le maître à 
lui céder la plume de la rédaction. Ensorte que ces deux 
ouvrages, écrits sous les yeux de Guyot, et revus par lui, ont 
acquis à Miss Mary Smith, outre la reconnaissance de l'au- 
teur, celle de tout le public américain. Les éditeurs, MM. Ch. 
Scribner et G", ne déployèrent pas moins de libéralité dans la 
publication des deux volumes que dans celle des cartes mu- 
rales, et n'épargnèrent ni peines ni argent pour en assurer 
la parfaite exécution dans tous les détails. 

Le but de Y Introduction à l'étude de la géographie, est de 
remplir Tesprit des jeunes élèves de tableaux de la nature 
des régions du globe qui peuvent être considérées comme 
de grands types géographiques ; de leur fournir des notions 
aussi correctes que possible des formes géographiques fon- 
damentales de terre et d'eau, avec les termes sous lesquels 
elles sont désignées, afin que, lorsqu'ils emploient ces ter- 
mes, ils puissent toujours y attacher une idée distincte; de 
leur donner une idée de la manière de représenter des por- 
tions de la surface de la terre par des cartes, afin de les pré- 
parer à faire, de la carte elle-même, un objet d'étude, comme 
ils devront le faire dans le degré suivant; enfin d'éveiller le 
désir d'études subséquentes, et en même temps de dévelop- 
per les facultés de la perception et de l'imagination qui se- 
ront constamment exercées dans cet enseignement. Sous la 
forme de voyages, le maître présente successivement les 
régions caractéristiques du globe, en s'efïorçant de placer, 
autant que possible, l'élève dans la nature qu'il étudie, de 
manière qu'il se sente comme au milieu d'elle, et que, dans 
son esprit, il se forme une image de la réalité. Ce n'est qu'a- 
près avoir fait connaissance avec la nature, qu'il étudiera les 
signes conventionnels par lesquels elle est représentée sur 
la carte. 



48 VIE ET TRAVAUX 

Ce premier ouvrage était préparé pour des enfants au- 
dessous de 9 ans, et rédigé dans un langage assez simple 
pour qu'aucun d'eux pût ne pas le comprendre. Nous n'avons 
pas besoin de dire, qu'à cha<iue page, des illustrations bien 
choisies, et d'une excellente exécution typogi-apbique, met- 
tent devant l'esprit de l'enfant la nature danslaquellele maî- 
tre s'efforce de le faire vivre, — sans paiier du papier ni de 
l'impression qui ajoutent encoi-e à la beauté de l'ouvrage, — 
et font de ce premier volume mis entre les mains des 
élèves de 6 à 9 ans, pour l'élude préparatoire de la géogra- 
phie, un objet d'envie de notre part, si nous lui comparons 
ce qu'ont les nôtres au même degré d'étude, dans la plupail 
de nos cantons suisses, en Allemagne, même en France et en 
Angleterre. 

La Géographie pour tes écoles publiques {Conwion Scliool 
Geography) suivit de près V Introduction. Le but en est de 
formerles élèves de neuf ans et au-dessus, à l'étude détail- 
lée et précise des cartes des ditïérenls continents, afin de 
leur fournir une base ferme pour toutes les connaissances 
géographiques qu'ils pouri'ont acquérir plus tard, de leur 
donner un résumé convenable des faits principaux que ré- 
vèle cette étude des caries, et de leur inculquer ce qu'il y a 
de plus important à apprendre dans la géographie des États 
et des nations. En d'autres termes, la Common School Geo- 
graphy se propose de donner aux élèves auxquels leurs cir- 
constances permettent de recevoii-une instruction complète, 
une base pour une étude supérieure de la géographie, et de 
fouinir à ceux dont les années d'études doivent être limi- 
tées, un noyau autour duquel les divers faits concernant les 
parties principales de la terre et leurs populations qu'ils ap- 
prendront à connaître par leurs lectures subséquentes, vien- 
dront se ranger, de manière à enrichir constamment leur 
esprit, et en définitive à leur procurer une connaissance 
étendue et intelligente de la terre et de ses habitants. 

De nomtireux exercices sont insérés dans ce volume, pour 
cultiver chez l'élève la faculté de penser, en l'amenant, par 
l'exercice de sa pi'opre intelligence, à découvrir, autant que 
possible, les faits qu'il doit apprendre, au lieu de les confier 
purement à sa mémoire d'une façon l'outinière, et en outre 
pour le rendre capable de comprendre à fond ce qu'il doit 
appr-endre, avant de le confier à sa mémoire. 



U 'ARNOLD GUYOT. 49 

Pour ceux des élèves qui ne pourronl pas continuer leurs 
études au delà de l'âge de 13 ou 14 ans, ce volume renferme 
une partie spéciale consacrée aux Étals-Unis, car il est désira- 
ble qu'ils possèdent, de leur propre pays, une connaissance plus 
détaillée que celle qu'on peut leur fournir dans une étude 
générale des continents. Il y est joint aussi une partie sur la 
géogi'aphie astronomique et mathématique. 

Dans le corps même de l'ouvrage, l'étude de chaque con- 
tinent est accompagnée de directions sur la construction de 
sa carte et de questions propres à montrer comment il faut 
l'interroger, afin d'en retirer tout le profit pour lequel elle a 
été dressée, ainsi que de tableaux statistiques de la grandeur 
relative des continents et des océans, de la longueur de la 
ligne de côtes de chaque continent comparée à sa superficie, 
des rapports entre le chiffre de la population et les princi- 
paux États du monde, de la population des villes les plus 
importantes du globe, de celle des États-Unis et des Terri- 
toires d'après les recensements de 4870 et de 1880. 

Le premier manuel: Introduction, était, à propi'ement 
parler, un livre illusti'é, destiné à accompagner et à diriger 
l'enseignement oral. L'expérience fit sentir le besoin d'un 
ouvrage plus petit, qui ne contmt que ce qui devait être 
imprimé dans la mémoire et quelques détails relatifs aux 
cartes, surtout pour les écoles dans lesquelles, par le fait de 
leur organisation, la méthode de l'enseignement oral n'est 
pas possible; pour celles-ci fut rédigée la Géographie élémen- 
taire. Dans le choix des matières, l'auteur se borna aux États- 
Unis et aux contrées le plus en rapport avec eux, soit par le 
commerce, soit par d'autres causes. Il fit cependant une 
exception pour les pays qui fournissent des types de climats 
spéciaux ; ainsi, pour l'Amérique anglaise centrale et septen- 
trionale, type des climats d'un froid tempéré, et de la vie 
végétale, animale et humaine qui leur est associée; de même, 
pour le Brésil, type du climat tropical humide, et pour le 
Sahara, type du climat tropical sec. 

Notre compatriote ne considérait pas son oeuvre comme 
achevée par la production des cartes et des trois manuels 
sus-mentionnés. L'enseignement supérieur devait avoir les 
.siens. Toutefois, avant de lui permettre de les rédiger, les 
instituteurs lui en demandèrent un pour la grande masse 



50 VIE ET TRAVAUX 

d'élèves des degrés intermédiaires des écoles des villes amé- 
ricaines qui précèdent l'instruction académique. Ces élèves 
ont surtout liesoin de connaîtie la topographie, les relations 
commerciales, l'importance industrielle et commerciale des 
pays civilisés et des villes populeuses, et aussi les voies natu- 
relles de commerce ouvertes par de gi-ands neuves, par des 
lacs et des mers intérieures. 

Appelé à répondre à ce besoin, Guyot rédigea la Géogra- 
phie intermédiaire, dans la(|uelle, pour l'étude de la géogra- 
phie commerciale et industrielle, se trouvent les données 
relatives aux productions, à l'exportation, à l'étendue du 
commerce de chaque pays; à la fin de l'étude de cliaque con- 
tinent, il ajouta une classification de ses villes d'après la po- 
pulation, un résumé de son commerce, l'indication de ses 
pi'incipaux pays commerçants, le genre de produits qui en 
sont expédiés par les voies générales du commerce, les con- 
trées d'où ils proviennent et les ports où on les transporte. 

Les manuels dont nous avons parlé jusqu'ici renfermaient, 
pour la forme et le fond, un enseignement répondant au 
premier degré du développement intellectuel des élèves, où 
domine Vintuition. Les deux ouvrages subséquents, Grainmar 
School et Physical Geography furent rédigés pour les degrés 
supérieurs, où dominent rrt/ia///.se et Va synthèse. Dans le pre- 
mier, Tauteur donne une descri[)tion générale des traits carac- 
téristiques de chaque pays, après quoi,les faits statistiques sont 
classés sous leurs difïérents rapports et d'après leur valeur re- 
lative. L'étudiantpeut ainsi faire une comparaison intelligente 
de la distribution de la richesse sociale et delà civilisation dans 
les divers pays du monde. Il peut comprendre la raison de 
la position, de la croissance, de l'infiuence politique, militaire 
ou commerciale des villes ; et tous ces faits qui, présentés 
isoléuient, sont secs et s'oublient vite, acquièrent pour lui un 
sens qui s'imprime dans sa mémoire^ et fait d'eux une partie 
du trésor de ses connaissances. A ce degré de l'enseigne- 
ment, le nombre des cartes, déjà considérable dans les 
manuels antérieurs, augmente encore*; leur nature change 
aussi, car eUes doivent fournir aux étudiants toutes les don- 
nées sur les points indiqués ci-dessus. A elles seules elles 

' La Grammar School Geography renferme 36 cartes. 



d'arnold guyot. 51 

conslitueraienl un atlas; toutes sont des cartes originales, 
dressées avec le plus grand soin, sans égard aux frais, d'après 
les sources d'information les meilleures et les plus récentes. 
Leur exécution témoigne également de la libéralité des édi- 
teurs pour celte partie de l'ouvrage, dont l'impression et les 
illustrations ne le cèdent point h celles des volumes anté- 
rieurs. 

Reste encore comme coui'onnement des ouvrages relatifs 
à la réforme de l'enseignement de la géographie, la P/iysical 
Geography, par laquelle notre compatriote a clos la série des 
manuels qu'il s'était engagé à pi-éparer pour les écoles. Ici le 
corps matériel de notre globe avec son atmosphère, les my- 
riades de plantes et d'animaux qui le peuplent, et l'homme 
lui-même, ne sont plus considérés en eux-mêmes, mais au 
point de vue de leurs relations mutuelles, concourant vers un 
but commun. Sui- la base solide des phénomènes obsei-vés, 
l'homme veut parvenir h découvrir les lois qui les régissent. 
La Phj/sicnl Geography ne se propose pas de les exposer 
toutes ; la jeunesse des Académies ne possède pas encore les 
connaissances nécessaires pour comprendre un traité com- 
plet de géographie physique. Mais, à notre époque d'instruc- 
tion universelle, ce serait une faute grave d'envoyei' dans la 
vie active la multitude des jeunes gens qui sortent de l'en- 
seignement secondaire, sans quelque connaissance des lois 
de ces phénomènes au milieu desquels nous vivons et nous 
nous mouvons. Le marin sur l'Océan orageux, l'agriculteur 
dans son domaine, le commerçant qui embrasse le monde 
dans ses enh-eprises, l'homme d'État prévoyant, tous onl un 
intérêt direct à connaître le cours des vents, la loi de dislri- 
bution de la chaleur et des pluies qui règle l'abondance ou 
la pauvreté des récoltes, détermine la nature spéciale des 
productions utiles dans chaque partie du globe habitable et, 
en conséquence, les ressources et les échanges des nations 
civilisées. 

L'auteur se proposa donc de fournir aux élèves des degrés 
supérieurs une esquisse générale de géographie physique, 
qui, par sa simplicité et sa précision, leur fournît, dans le 
temps limité qu'ils peuvent consacrer à celte étude, la somme 
d'informations générales qu'ils doivent posséder. Il s'efforça 
de rempUr sa tcàche sans sacrifier le caractère spécial de la 



52 VIE ET TRAVAUX 

science, en piésenlant toules les parties du sujel clans leurs 
lelalions réelles; elles formenl un corps de faits fortement 
unis par les liens d'une mutuelle dépendance, dont il est 
facile de garder le souvenir, et en même temps elles posent 
une base solide pour les progrès à venir. 

Dans ctiacune des parties de l'ouvi'age, Guyot a maintenu 
un point de vue strictement géographique. Il n'a emprunté 
aux sciences sœurs, la géologie, la philosophie naturelle, la 
météorologie, cjue les faits et les principes nécessaires à 
rilluslration des phénomènes géograpliiqnes. Ici encore des 
cartes spéciales, au nombre de 2U, ont été préparées avec 
soin, pour présenter aux yeux des éludiants les résultats 
acquis jusqu'à aujourd'hui dans celte partie de la science. Et, 
comme toujours, les éditeurs n'ont rien épargné pour que 
l'ouvrage répondît h son but, et pour que ceux auxquels il 
était destiné pussent en retirei' tout le profit désii'able. 

Ce volume représente le plus élevé des trois degrés 
d'étude auxquels l'auteur a fait allusion plus haut. L'expé- 
rience a prouvé que, dans les mains d'instituteurs bien pré- 
parés, l'usage de ces divers manuels conduit les élèves au 
but facilement, par degrés et d'un pas sûr. L'approbation 
complète des meilleurs éducateurs dans les deux mondes est 
acquise à la méthode sur laquelle ils reposent. C'était une 
douce récompense pour notre compatriote, qui y avait con- 
sacré les loisirs de son professorat pendant 18 années. Il eût 
désiré préparer un volume d'un degré supérieur encore 
pour le grand public scientifique. Mais la possibilité ne lui en 
a pas été accordée. 

Quoi qu'il en soif, par ses premières conférences, et surtout 
par son enseignement aux instituteurs et par ses manuels à 
t(ms les degrés, comme par ses cartes murales, — les caries 
murales sont au nombre de 30, et les manuels en renferment 
une centaine, sans compter les duplicata employés dans plus 
d'un volume — Guyot a ti-ansformé l'enseignement de la 
géographie dans le Nouveau Monde. Je laisse ici la parole à 
M. W.xM.F. Phelps A. M., président de la première école nor- 
male du Minnesota, qui écrivait en 1871 : 

« En aucune bi-anche d'instruction, le progrès n"a été aussi 
marqué, dans nos écoles américaines, pendant les 20 der- 
nières années, que dans la géographie. Pour s'en couvain- 



d'arnold guyot. 53 

cre, il suffit de comparer les manuels et les caries d'alors, 
avec les ouvrages que l'on trouve maintenant dans nos meil- 
leures écoles. Ce fait constitue une des pages les plus glo- 
rieuses dans l'histoire de l'éducation améiicaine. En échange 
d'un enseignement sec, de faits puérils et sans accord, nous 
avons vu la géographie fondée sur la hase solide d'une 
science exacte. Au lieu d'une multitude de détails superfi- 
ciels et de fragments détachés concernant les divisions natu- 
relles et politiques de la terre, sans aucun rapport philoso- 
phique les uns avec les autres, nous avons maintenant la 
science du globe. Les enfants de nos écoles peuvent ahoi'der 
l'étude de la terre comme celle d'un organisme, comme le 
théâtre des sociétés humaines, adapté par les soins d'une 
sage Providence aux besoins de l'homme, travaillant 3 ré- 
soudre le problème du développement et du progrés pour 
lequel il a été créé. Au lieu d'un effort fatigant et inutile de 
la mémoire, l'étude est devenue une gymnastique ration- 
nelle pour pi'esque toutes les facultés de l'esprit. Elle fortifie 
rintelligence, stimule le sentiment en amenant l'élève à 
adorer rintelligence intinie qui, à travers les longs siècles 
du passé, a si sagement tout préparé pour le bien-être et le 
bonheur de ses créatures, dans la formation et dans la déco- 
ration de leur habitation terrestre. C'est au professeur Ar- 
nold Guyot, de FAcadémie de Neuchâtel, en Suisse, que les 
amis de l'éducation en Amérique sont redevables, pour cette 
révolution dans renseignement, d'une gratitude dont ils 
ne pourront jamais s'acquitter assez. Nous nous souvien- 
drons toujours de l'inspiration nouvelle que nous a donnée 
la lecture de son volume : Earth and Mail. Nous nous rap- 
pelons les signes de mécontentement des partisans de l'an- 
cien enseignement, au moment où il parut, précurseur de la 
révolution qui a suivi son enseignement dans les écoles nor- 
males et la publication de la série de ses manuels. Pour 
ceux qui, sans préjugés et désintéressés, peuvent passer en 
revue l'histoire de ce mouvement dès son début en 1849, le 
changement est vraiment merveilleux. Quand je rêvais à ces 
plans avec mon ami, il y a plus de 15 ans, j'osais à peine 
espérer vivre assez longtemps pour voir ce que mes yeux 
voient, et je crois, qu'en aucun autre pays, un change- 
ment aussi considérable n'eût été possible. C'est Guyot qui a 



54 VIE ET TRAVArX 

élé le pionnier dans celte grande réforme. En outre, il a 
suscité une légion de copistes et d'imitateurs. 11 a obligé 
maints auteurs à reviser et à perfectionner leurs méthodes 
antérieures. Mais, par ses elïorts pour élever le niveau de 
l'éducation, comme par ses publications de cartes et de ma- 
nuels répandus partout en Amérique, il est hors de pair 
pai-mi les auteurs d'ouvrages scolaires dans cette branche 
d'étude. » 

Pai-mi les nombreux écrits auxquels le nouvel espi'it 
apporté à cet enseignement a donné naissance, je n'en men- 
tionnerai qu'un: le Geographical Reader and Primer, édité 
par M.Sci'ibnei-, d'après [Introduction de Guyot. C'est un livre 
de lecture des plus attrayants et des plus intéressants, et en 
même temps une courte esquisse de géographie pour les 
commençants. La forme en est telle, qu'elle rend impossible 
la répétition pure et simple de mots sans qu'il s'y rattache 
un exercice de pensée. 

Les Américains ne furent pas seuls à reconnaître le mérite 
des travaux de notre compatriote et à lui en témoignei- leur 
gratitude. Lors de l'Exposition universelle de Vienne, en 
1873, le Jury lui accorda la médaille de progrès pour ses 
cartes et pour ses manuels, et, à l'Exposition de Paris, en 
1878, ses travaux géographiques reçurent la médaille d'or, 
la plus haute récompense décernée par le Jury, composé 
des hommes les plus compétents en matière d'éducation. 

En nous réjouissant pour lui et pour notre patrie, des 
honneurs qui lui ont été décernés, il nous est impossible, de 
ne pas regretter amèrement, pour nos enfants, que les écoles 
de noire pays n'aient pas encore pu profiter des avantages 
dont jouissent, depuis bientôt 20 ans, les enfants des écoles 
américaines. Je ne veux pas dire que nos instituteurs et leurs 
élèves n'aient pas de bonnes caiies, ni que les rédacteurs des 
manuels d'enseignement en usage parmi nous, n'aient pas 
cherché à adopter la méthode naturelle et rationnelle, con- 
forme aux principes éducatifs de Pestalozzi. Dans nos précé- 
dentes sessions à Genève, à Zurich, et ce matin même, nous 
avons entendu de savants mémoires sur l'enseignement de 
la géographie dans plusieurs de nos cantons soit de langue 
allemande, soit de langue française,sur les principes de l'en- 



D 'ARNOLD GUrOT. 55 

seignement, sur la lecture des caries scolaires, etc. Cepen- 
dant un simple coupd'œil comparatif jeté sur les instruments 
mis entre les mains de nos élèves, et sur ceux que possèdent 
les enfants des écoles américaines, suffll pour faire compren- 
dre combien les nôtres sont moins favorisés. Pour ceux-là, 
les manuels répondent réellement à ce que doit être un en- 
seignement de la géographie intuitif, graduel, analytique et 
synthétique. Pour les nôtres, avouons qu'ils voient dans les 
leurs fort peu de la nature, et que l'enseignement qu'ils y 
trouvent s'adresse, sous la même forme, à peu près toujours 
à la même faculté, la mémoire. 

Il y a longtemps que le sentiment de notre infériorité sous 
ce rapport, et du préjudice qui en résulte pour nos enfants, 
nous préoccupe. Déjà en 1839, dans un mémoire présenté à 
la Société genevoise d'Utilité publique, M. F. M. L. Naville, 
avait exprimé le vœu qu'on introduisît dans les classes du 
Collège, un cours de géographie physique pittoresque, dans 
lequel on offrirait aux élèves tout ce que la Suisse présente 
de plus frappant, de plus intéressant pour eux, de manière à 
donner à leur imagination, tout en la développant, une di- 
rection profitable à l'amour du pays. Le P.Girard, à Fribourg, 
aurait voulu que, par la géographie pittoresque on initiât de 
bonne heure l'enfant à l'étude de la nature. Dès que nous 
fûmes informés des travaux de notre compatriote pour les 
écoles primaires des États-Unis, le Comité de l'école de 
jeunes garçons de la rue des Chanoines, examina, avec le 
concours de M. le professeur E. Naville, directeur honoraire 
des études, les deux manuels Introduction et Common School 
Geograpfuj, et étudia les moyens de doter les écoles de notre 
pays, tout au moins celles de notre Suisse romande, d'ins- 
truments analogues. 

La première chose à faire était d'exprimer à M. Guyot no- 
tre désir de pouvoir prendre ses ouvrages comme base d'en- 
seignement, et de lui demander l'autorisation de nous en 
servir, le cas échéant, pour faire rédiger des manuels d'après 
les mêmes principes, si nous trouvions un géographe qua- 
lifié pour cela. M. Eugène de Budé, alors vice-président du 
Comité de l'École sus-mentionnée, écrivit à notre compatriote, 
qui nous répondit par la lettre dont vous me permettrez de 
vous donner lecture : 



56 VIE ET TRAVAUX 

Lac Tahoe, Californie. 
Sommet de la Sierra-Nevada. 
Monsieur, 28 mai 1871. 

C'est du sommet des Alpes américaines que je réponds à 
votre aimable lettre du 20 janvier, bien trop tard à mon gré, 
mais un long temps s'est écoulé avant que j'aie pu la recevoir,, 
et un voyage par monis et vaux, dans ce monde si neuf 
encore, n'est pas favorable à la correspondance. 

Permettez-moi avant tout de vous exprimer la satisfaction 
que j'éprouve à voir la méthode d'enseignement géographi- 
que que j'ai eu le plaisir d'inaugurer en Amérique, appré- 
ciée par des juges aussi compétents, que vous-même, 
M. E. Naville et les membres du Comité auxquels vous faites 
allusion. Je vous en remercie sincèrement. 

La publication des petites géographies qui constituent ma 
série et celle des cartes murales, grandes et petites (j'en ai 
publié 3 séries de diflférentes grandeurs, ensemble près de 30 
cartes), a été entreprise à la prière d'un grand nombre des 
membres du corps enseignant de ditférents États de l'Union. 
La série n'est pas encore complète. Jusqu'à ce moment elle 
se compose des petits volumes suivants: 1° Primary : modèle 
d'enseignement oral pour l'enfance; 2° Eleme7itanj : livre 
d'école du même degré pour les écoles comptant de nom- 
breux élèves; 3" Intermediate : degré suivant ; 4'^' Comwoié 
SchoolGeography, plus étendu, pour les écoles dont les élèves 
(juiltent toute étude avant 14 ans. 

Au printemps prochain paraîtra une Grammar SchoolGeo- 
graphi/, pour les élèves plus avancés, puis une Géographie 
phtisique (Physique du Globe) élémentaire. La série scolaire 
se teiminera par un High School Book, dans lequel sera trai- 
tée la Géographie en rapport avec l'histoire et la statistique. 

Vous voyez que les besoins très divers des écoles améri- 
caines, dont la gradation est loin d'être uniforme, demandent 
une disposition spéciale des matières destinées à l'enseigne- 
ment. Je me ferai un plaisir de vous envoyer un exemplaire 
de chaque ouvrage, ainsi qu'un petit volume explicatif de la 
méthode, et vous pourrez juger vous-même quel usage vous 
pourrez en faire pour vos écoles. 

En m'imposant la laborieuse tâche que j'ai commencée, 
mon but a été le perfectionnement de la méthode d'ensei- 



d'arnolu guyot. 57 

gnement. C'est vous dire que je serai heureux de voir ce que 
je considère comme la méthode naturelle en géographie, 
adopté dans les écoles de ma chère patrie. Je suis donc tout 
disposé à vous donner le droit de traduction, si vous vous 
décidez à reproduire le tout ou partie de ma série en fran- 
çais poui" l'usage de vos écoles. Quant aux droils d'auteur, 
s'il y a lieu, je vous en laisserai absolument juges. 

A mon relour à Princeton, dans quelques semaines, je 
m'empresserai de vous expédier les volumes dont je vous 
parle plus haut et, si vous le jugez convenable, une série de 
mes cartes murales, ou du moins quelques spécimens. 

Depuis le commencement de janvier, je suis dans celte re- 
marquable Californie dont j'ai exploré une grande portion, 
en invalide, il est vrai, pour me remettre d'une fatigue de tête 
Irop prolongée, mais avec les yeux ouverts et un intérêtsans 
cesse croissant. J'ai visité les chaînes côtières depuis Monte- 
rey jusqu'au mont Saint-Hélène et la Sierra-Nevada, Yose- 
mite Valley, les arbres géants et les vallées adjacentes. Je vais 
retraverser lentement, une fois encore, le continent, m'arrê- 
lant dans les Montagnes Rocheuses et dans les districts mi- 
niers. 

J'ai écrit à mes libraires pour les prier de vous faciliter 
l'acquisition des clichés. 

A. GuYOï. 

Il n'était pas possible de nous encourager mieux dans la 
réalisation de notre désir. Restait seulement à trouver un 
géographe qui pût et vouliit bien préparer les manuels né- 
cessaires. 

Pendant que nous étudiions la question, M. Albert Petit- 
pierre, attaché aux principes de Pestalozzi, enseignait la 
géographie d'après une méthode analogue à celle de notre 
compatriote, à FÉcole de jeunes filles de l'Athénée, à Genève. 
11 plaidait dans VÉditcatear, Journal des Instituteurs de la 
Suisse romande, pour une réforme de la méthode alors en 
usage dans la plupart des écoles, et dans le sens d'un ensei- 
gnement intuitif, pittoresque, gradué. Nous lui fîmes part de 
nos vœux. 

11 se mit à l'œuvre pour la partie d'Introduction, relative à 
la géographie du territoire compris dans l'horizon de Genève, 

LE GLOBE. T. XXIII, 1884. 5 



58 VIE ET TRAVAUX 

en même temps qu'il dressa la carte nécessaire à cet enseigne- 
ment préparatoire. Des intérêts pailiculiers vinrent se met- 
tre à la traverse de notre projet; M. Petitpierre dut publier, 
par souscription, la carte murale du Pays de Genève et de son 
bassin, et son manuscrit demeura inachevé, la maladie et la 
mort l'ayant arrêté dans sa rédaction. Il ne reste donc de celte 
tentative de réforme que sa carte au V5nûoo^ •Joft la librairie 
JuUien à Genève a fait publier une réduction au Visoooo- ^^^^^ 
il n'était que juste d'en l'atlacher l'origine aux encourage- 
ments que nous avait donnés celui qui aurait été si heureux 
de voir sa méthode adoptée dans les écoles de sa chère pa- 
trie^, et ses manuels servir de point de départ à ceux qui doi- 
vent contribuera la réforme que nous appelons de nos vœux, 
il n'est plus là, et nous ignorons les dispositions de ses édi- 
teurs. Mais sa veuve, — j'ai omis de dire qu'en 1867 il avait 
épousé la seconde fille de M. Haines, l'ancien gouverneur de 
l'État de New-Jersey, avec laquelle il visita la Suisse, et qui 
partagea dès lors tidèlement ses labeurs et ses fatigues, — sa 
veuve, que j'ai consultée, se montre à cet égard aussi libérale 
que l'était Guyot lui-même. « Je serais heureuse, » m'écrit- 
elle, « de voir celte méthode d'enseignement adoptée en 
Suisse, et d'apprendre que les vérités scientifiques qu'il dé- 
fendait, se propagent en quelque mesure parmi ses compa- 
triotes. » 

En présence des progrès qu'il a réalisés en Amérique, en 
présence aussi de ceux qu'ont faits les écoles de France ' et 
d'Angleterre, nous ne pouvons pas continuer à tenir nos en- 
fants dans une infériorité relative, également nuisible à leurs 
connaissances et au développement de leurs facultés. Sans 
doute les difficultés matérielles peuvent être grandes, mais 
qu'il se trouve un géographe qui aime les enfants de nos 
écoles comme Guyot apprit à aimer ceux des États-Unis, s'il 
sait s'inspirer des principes rationnels, et travailler avec le 
zèle consciencieux qu'a apporté à son œuvre notre compa- 

' Parmi les manuels français les meilleurs, je citerai ceux d M.E. 
Brouard, Leçons de géographie, en trois cours : élémentaire, moj'en 
et supérieur, et ceux de MM. H. Lemonnier et Franz Schrader, 
aussi en trois cours, édités par MM. Hachette et C'*, et dont je dois 
la communication à M. Defodon, rédacteur en chef du Manuel géné- 
ral de l'Instruction publique. 



D ARNOLD GUYOT. 59 

triote, les encouragements et les subsides ne lui feront pas 
défaut, et un jour les instituteurs et les élèves de notre Suisse 
béniront son nom, comme ceux des Étals-Unis bénissent la 
mémoii'e du réfoimaleur de renseignement de la géogra- 
phie dans le Nouveau xMonde. 

Les travaux exécutés par notre compatriote en réponse aux 
instances des Instituteurs n'étaient qu'une des occupations 
des heures de loisir que lui laissaient ses fonctions de pro- 
fesseur de géologie et de géographie physique, qu'il remplit 
à Princeton, pendant trente ans, avec une scrupuleuse fidé- 
lité. Il fut en outre chargé, dès 1861, et pendant cinq an- 
nées, comme professeur extraordinaire au Séminaire théolo- 
gique de Princeton, de cours sur les Rapports entre la reli- 
gion révélée, la physique et l'ethnologie. Beaucoup de futurs 
ecclésiastiques reçurent son enseignement, et plus tard, quan- 
tité d'entre eux lui exprimèrent leurs remerciements pour 
l'instruction solide qu'ils avaient reçues de lui; elle avait élargi 
leurs vues, en même temps qu'elle leur avait permis d'être 
plus utiles dans leur vocation. Il fut aussi appelé à donner des 
cours à l'École normale de Ti-enlon, au Séminaire liiéologique 
de New- York, à l'Institution Smithsonienne à Washington, 
où il fît cinq conférences sur les Hai-monies de la nature et 
de l'histoire, à l'École d'histoire naturelle d'Agassiz, fondée 
par M. J. Anderson dans l'île de Penikese, où il enseignait la 
géologie, et dans d'autres institutions encoi-e. Son ensei- 
gnement, dans lequel il conduisait ses auditeurs, pas à pas, jus- 
que sur les hauteurs d'où ils pouvaient en embrasser l'ensem- 
ble, exerçait sur eux une vraie fascination. La culture étendue 
qu'il avaitacquise parses éludes littéraires et scienlinques,lui 
avait donné une puissance extraordinaii'e de généralisation, qui 
stimulait ses étudiants en leur montrant les rapports d'un su- 
jet quelconque, qu'il leur exposait, avec le domaine entier des 
connaissances humaines. Il pouvait décrire les sciences dont 
il pai'lait, dans une juste mesure, sans exagération, ni mutila- 
tion, faculté qui malheureusement n'est pas très commune. 
Devenus professeui's à leur tour, ses étudiants témoignent 
des grands services que son enseignement leur a rendue. 

« Dans la salle de classe, » dit l'un d'eux, M. Libbey, « le 
professeur Guyot était loujoui's écouté avec respect et savait 



60 VIE ET TRAVAUX 

captiver l'allenlion. Les leçons étaient nourries, toujours 
adaptées à la capacité de ses auditeurs. La simplicité de ses 
manières n'était que le signe de la pureté et delà lucidité de 
ses pensées, et ses explications des lois de la nature, qu'il 
s'agît de la matière, de la force ou de la vie, nous satisfai- 
saient, parce qu'elles semlilaienl mettre l'étudiant en commu- 
nion intime avec la nature elle-même. Les souvenirs qu'il 
m'a laissés comme maître, me font voir en lui le plus grand 
généralisateur des temps modernes. « 

Un autre de ses élèves, M. le professeur Osborne, dil de 
lui : « C'est dans ma dernière année d'études que j'ai com- 
mencé à suivre ses leçons, mais plus tard j'ai été placé sous 
son induence comme ami et professeur. C'était une influence 
stimulante; il encourageait beaucoup, sans rabaisser le niveau 
du ti'avail scientifique exact et fidèle. Je ne connais pas une 
seule règle direcli'ice pour une carrièi-e scientifique, qu'il 
n'abordât pas; enthousiasme pour la recherche, sti'icte hon- 
nêteté dans l'inlerprétalion des faits, soin à recueillir des 
détails exacts avant d'arriver à des conclusions générales, 
appréciation généreuse du travail des autres, tels sont les 
traits qui caractérisaient son enseignement. Plus d'une fois 
son sourire, accompagné de quelques mots encourageants, 
nous rendil une nouvelle ardeur au travail, lorsque les résul- 
tats semblaient devoii" nous manquer et qu'ils pai-aissaient 
presque impossibles à atteindre. » 

Un troisième enfin, M. le professeur Scott, écrit : « J'ai 
commencé les cours de M. Guyot, non seulement avec indif- 
férence, mais même avec une positive aversion pour les su- 
jets qu'il traitait; quelques leçons excitèrent mon intéiêt à tel 
point, qu'à mesure qu'il me faisait pénétrer plus avant dans le 
sujet, j'en devins comme fasciné. Je puis dire avec certitude, 
qu'aucun des pi'ofesseurs que j'aie jamais entendus, n'a 
exercé une influence aussi grande sur ma carrière subsé- 
quente, car l'enthousiasme que son enseignement m'inspira 
me fit renoncer aux plans que je caressais depuis longtemps 
pour ma carrière future et me décida à me vouer à la science. 
J'estimerai toujours comme un des plus grands privilèges 
dans mon éducation d'avoir été l'un de ses étudiants, et je 
n'oublierai jamais l'ardeur qu'il apportait à la poursuite des 
vérités scientifiques, source de celle que son enseignement et 
son exemple éveillèrent en moi. » 



D 'ARNOLD GUYOT. 61 

Comme autrefois à Neuchâlel, dès que les cours élaienl 
terminés, il s'envolail vers les montagnes, avec son neveu, 
M. Sandoz, et quelques-uns de ses élèves, et pendant vingt 
ans, il employa ainsi ses vacances à étudier avec eux la struc- 
ture physique et la hauteur du système des Apalaches ou 
monts AUeghanys, comprenant les White,Green,Adirondack, 
Elue Ridge et les Black Mountains. Une partie des résultats 
de ses observations sont consignés dans deux mémoires : 
l'un, sur la structure physique du système des Apalaches, paru 
en 1861 \ l'autre, sur celle des monts Catskills, entre la Dela- 
ware et THudson, en 1880, tous les deux avec caries. Pen- 
dant la guerre de la sécession, sa carte du district montagneux 
de la Caroline du Nord et de la Géorgie, la première repré- 
sentation vraie de ces montagnes, mesurées avec le ijaromè- 
ire el le théodohte, fut reproduite parmi les cartes militaires 
publiées par le Coasl Survey, et un extrait de son mémoire 
sur le système des Apalaches fut envoyé à tous les officiers de 
l'armée qui opérait dans ce voisinage. Nous avons déjà vu. 
qu'en 1871, il avait, pour raison de santé, fait un voyage en 
Californie ; les traits caractéristiques de ce pays nouveau l'in- 
téressèrent beaucoup. Il prit un grand nombre de mesures 
hypsométriques dans la chaîne côtière, et, dans le Colorado, 
la hauteur du Gray's Peak, une des sommités les plus élevées 
des montagnes Rocheuses. Il avait une telle habitude des as- 

' Pendant les années 1857-1859, il passa une grande partie de 
l'été dans les montagnes de la Caroline du Nord, et termina une 
carte du système des Apalaches de cette région, avec une triangula- 
tion de 240 kilom. de longueur ; il détermina par des observations 
barométriques les altitudes de tous les pics les plus importants, et 
constata que plusieurs d'entre eux dépassent eu hauteur le mont ^S'"as- 
hington tenu alors pour le plus élevé. Dans son rapport à l'Institu- 
tion Smithsonienne, il exprimait le regret de n'avoir pu, vu l'absence 
de points déterminés astronomiquement avec une certitude suffisante, 
donner à son lever sa place exacte sur la surface du globe, et le 
vœu que le système de triangulation de la côte s'étendit à l'intérieur. 

En 1862, Guyot exprimait le désir qu'on eût, pour la mensuration 
des montagnes du Far-West, quelques points bien déterminés à leur 
pied. Pour cela il demandait qu'on établit quelques stations baro- 
métriques régulières à Denver, Colorado City, etc. Dans les .3200 
kilom. de territoire à l'intérieur, on ne connaissait, à 100 ou 200 pieds 
près, l'altitude vraie d'aucun point. 



62 VIE ET TRAVAUX 

censions de montagnes que, quoique âgé de 64 ans, il faisait 
ces longues montées avec la plus grande facilité, tandis que 
ses compagnons de voyage, jeunes encoce, qui paraissaient 
pleins de force et de vigueur, renonçaient à pousser plus 
haut, longtemps avant d'avoir atteint le sommet. Son dernier 
travail de ce genre fut exécuté dans les monts Catskills en 
1879, à 72 ans ; il les avait déjà explorés en 1862. Cette œu- 
vre était rendue très difficile par l'absence de chemins dans 
les forêts dont plusieurs des sommets sont couverts, et par 
la nécessité, dans certauis cas, de monter au liaut des arbres 
les plus élevés pour apercevoir les sommets voisins, en vue 
de la li'iangulalion. Il exécuta ce lever avec une précision re- 
marquable, découvrit des pics plus élevés que ceux qui pas- 
saient alors pour les plus hauts, et donna une très belle et 
bonne carte de cette région, dans laquelle il signala une ano- 
malie du système des Apalaches généralement dirigés du S.-O. 
au N.-E., tandis que les Catskills s'étendent du S.-E. au N.-O. 

Loi'squ'il arriva en Amérique, en 1848, la météorologie y 
méritait à peine le nom de science. Il prévit combien des 
observations exactes faites sur de vastes territoires pourraient 
jeter de lumière sur la loi des tempêtes. Mais il vit aussi qu'el- 
les exigeraient de bons baromètres et de bons thermomètres. 
A la demande des directeurs de l'Université de l'État de 
New- York, cet État accorda l'autorisation de renouveler le 
système des observations météorologiques, et de pourvoir 
les stations d'instruments meilleurs que ceux qu'elles possé- 
daient alors. Cette réforme fut exécutée sous la surveillance 
du bureau des Directeurs et de l'Institution Smithsonienne. 
Le professeur Henry proposa de la confier à notre compa- 
triote, dont la vie répondait aux principes mis par Smithson 
à la base de l'Institution : le progrès et la diffusion des con- 
naissances parmi les hommes; les travaux météorologiques 
de Guyot à Neuchàtel l'avaient préparé pour une œuvre de 
cette nature. Les baromètres en usage dans les différentes 
stations étaient très imparfaits; son premier soin fut de pro- 
curer à l'Institution Smithsonienne des instruments réunis- 
sant les qualités qu'il considérait comme désirables pour un 
tel système météorologique. Rejetant toutes les foi'mes en 
vogue, il introduisit en Amérique le baromètre à cuvette de 



d'arnold guyot. 63 

Forlin, perfectionné par Ernst, qui présente les conditions 
nécessaires pour une lecture facile et précise. Mais le mode 
d'ajustement du tujje de mercure exposait ces instruments à 
être facilement brisés dans le transport. Il était très impor- 
tant d'obvier à cet inconvénient, dans un pays où les distan- 
ces sont si grandes, et où le mode de voyager était alors 
encore très primitif. Après beaucoup d'essais, il réussit à faire 
chacune des parties de ia cuvette de pièces séparées, ajusta- 
bles au moyen de crampons. Le succès fut si grand que 
beaucoup d'observateurs traversèrent et retraversèrent le 
continent avec le même instrument sans accidents. Ces baro- 
mètres, connus maintenant sous le nom de Baromètres 
smithsoniens, ont été adoptés dans les stations militaires 
aussi bien que dans le service des signaux et ils sont devenus 
d'un usage universel. 

Quant aux stations météorologiques, Guyot prépara un rap- 
port dans lequel il exposait ses raisons pour le mode de leur 
distribution sur la surface du territoire, et y joignit une 
courte description topographique du pays ; il rédigea en 
outre des instr.ictions pour les observations météorologiques, 
à l'usage des observateurs, avec les tables de réduction. 

Ce fui dans l'hiver de 1850 à 1851 que furent prises les 
pi'emières mesures pour cette œuvre météorologique ; mais 
ce ne fut pas sans beaucoup de peines et même de souffran- 
ces, que notre compatriote put établir, dans différentes parties 
de l'État de New- York, 50 stations barométriques, car c'était 
avant l'établissement des voies rapides de communication 
par chemin de fer ; il fut obligé de voyager, au fort de l'hi- 
ver, d'un lieu à un autre, par des routes presque impratica- 
bles, quelque fût le moyen de transport qu'il pût trouver. 

Le volume intitulé Sinithsoniau Meteorological and Plnj- 
sical Tables fut publié d'abord en 1851 ; il fui considéra- 
blement augmenté en 1858 et en 1859, et dans sa troisième 
édition il forme un volume de plus de 600 pages '. Cette pré- 

' Ce volume contient : 

Des tableaux therraométriques pour la conversion des échelles de 
thermomètres différents ; 

Des tableaux hygrométriques indiquant la force élastique de la 
vapeur, l'humidité relative, etc. ; 

Des tableaux barométriques pour la comparaison des différentes 



64 VIE ET TRAVAUX 

cieuse collection a été très employée soit en Amérique, soil 
en Europe, soit dans d'autres parties du monde. L'al)on- 
dance des demandes l'endit nécessaire la publication d'une 
quatrième édition, pour laquelle l'extension prise par certai- 
nes branches de la science lit désirer de nouveaux tableaux, 
dont la préparation fut confiée àGuyot;elle est actuellement 
sous presse. Sir John Herscliell, dans son Tiailé de météo- 
rologie, a loué très fort ce laborieux travail. 

Déjà au début de cette organisation du réseau météorolo- 
gique américain, Guyol désirait pouvoir établir un système 
d'observations à prendre simultanément dans tout le pays, 
en rapport avec les stations télégraphiques, de manière que 
l'on pût annoncer d'avance les tempêtes et noter d'autres 
phénomènes météorologiques. Il plaça sur quantité de 
points des baromètres à mercure et se donna beaucoup de 
peine pour instruire des observateurs; mais les fonds ayant 
manqué, l'Institution Smithsonienne dut abandonner cette 
œuvre. 

Ce plan, dont l'idée première est due à Guyol, a été dès 
lors réalisé par le Bureau du service des signaux, qui est 
devenu une institution très importante, et qui publie chaque 
jour une carte météorologique, avec des indications très uti- 
les au commerce reproduites dans les journaux quotidiens. 
Nous ne pensons pas, lorsque nous lisons, dans le Bulletin 
météorologique, les données sur les pressions atmosphéri- 
ques, ou les indications sur tel ou tel phénomène météoro- 
logique qui atteindra nos côtes d'Europe, que l'origine en 
remonte à notre compatriote. Lui, ne nous oubliait jamais, 
même dans ses travaux pour le service américain. En 1861, 
chargé de venir représenter les Églises presbytériennes 

échelles, la réduction des observations au point de congélation et 
la correction pour l'action capillaire ; 

Des tableaux hypsométriques pour calculer les altitudes au moyen 
du baromètre, et au moyen de la différence du point d'ébullition; 

Des tableaux des corrections météorologiques à appliquer aux 
moyennes mensuelles pour obtenir la moyenne vraie ; 

Des tableaux divers souvent nécessaires pour les recherches en 
physique, etc. 

L'Institution Smithsonienne les fit stéréotyper et distribuer aux 
météorologistes et aux Institutions étrangères. 



d'arnold guyot. 65 

d'Amérique aux Conférences tle l'Alliance évangélique,il pi'o- 
fita de ce voyage pour élaldir la relation des liaromètres éta- 
lons, employés par l'Institution Smithsonienne, avec les baro- 
mèlres des observatoires les plus importants de l'Europe, 
ceux de Kew, dirigé alors par Stanley, de Bruxelles, par Qué- 
telet, de Berlin, par Enke, de Genève, par Plantamoui-, qui 
avait établi la relation de son baromètre avec ceux de Re- 
gnault du Collège de France et de l'observatoire de Paris. A 
son retour en Amérique, Guyot constata, d'après le baromè- 
tre de rinst'tulion Smithsonienne, que les deux baromètres 
qu'il avait employés en Europe, n'avaient pas varié. Il appré- 
ciait beaucoup, pour ses propres travaux, ceux de Planla- 
mour, en particulier ses moyennes du Saint-Berna(\l et de 
Genève, et ses corrections relativement h l'influence de l'heure 
dn jour où les mensurations barométriques sont faites. 

Le temps ne me pei^met pas d'entrer dans des détails sur 
d'autres travaux de notre compatriote; je ne puis qu'in- 
diquer ses Mémoires, sur Alexandre de Humboldt, sur Karl 
Ritter, sur L. Agassiz \ et celui sur Texistence, dans les 
deux hémisphères, d'une zone sèche et sur ses causes. Je 
ne puis non plus que mentionner une œuvre beaucoup 
plus considérable à laquelle il contribua pour une large 
part : VEiicycloiJéd/e nnirerselle de Johnson, vrai trésor 
scientifique et populaire de connaissances utiles, en 4 vo- 
lumes, contenant chacun plus de 1700 pages, impi^imé 
en petit caractère, avec quantité d'illustrations, de cartes et 
de gravures. L'idée en est due au fameux publiciste Horace 
Greely qui, au milieu de ses travaux littéraires, éprouva le 
besoin d'un ouvrage de consultation générale, adapté aux 
nécessités des travailleurs actifs comme lui, et qui la suggéra 
au célèbre éditeur Johnson l Celui-ci s'adressa aux auteurs 
de mérite dans toutes les branches des lettres et des sciences 
en Amérique et en Europe. En sa qualité d'un des éditeurs 
en chef, avec M. Barnard, président du Collège de Columbia, 
Guyot fut chargé d'un grand nombre des articles, quoique 

' A. V. Humboldt, Commémoration, 1859. — On the life and services 
to yeographical science of Karl Ritter, 1860. — Biographical Me- 
moir of Louis Agassiz, 1877-78. 

^ Guyot a aussi écrit un Traité de géographie physique pour le 
Johnson's Family Atlas of tlie world. 



66 VIE ET TRAVAUX 

son département spécial fût la géographie physique avec les 
hranches qui s'y rattachent, la terre, les climats, les courants 
marins, les ireniblemenls de terre, les volcans, les océans, 
les vents, etc. Pour rendre la consultation de cet ouvrage 
plus facile, il en a élé publié une édition condensée en deux 
volumes. Le travail nécessaire pour abréger les articles qu'il 
avait fourni absorba une grande partie du temps de notre 
compatriote pendant les hivers de 1881 et 1882 '. 

Quoique cette revue de ses travaux soit déjcà bien longue, 
vous me reprocheriez. Mesdames et Messieurs, de ne pas vous 
pai'ler avec quelques détails d'une institution qui, en tant 
que monument extérieur, fait le plus grand honneur à noire 
compatriote, je veux parler du Musée de géologie et d'ar- 
chéologie de Princeton, qui est, avec le musée de Cambridge, 
dû à L. Agassiz, une des gloires des Étals-Unis. Permettez- 
moi de réclamer, pour quelques instants encore, votre bien- 
veillante attention. 

A l'époque où Guyot prit possession, à Princeton, de sa 

' Les ouvrages publiés de Guyot ne représentent qu'une faible 
partie de ses travaux, si l'on pense à tous ses cours (non imprimés) 
de Neucliâte], de Cambridge, de Princeton. Ce qui a été publié ne 
peut que faire regretter amèrement qu'il n'ait jamais pu mettre par 
écrit toutes ses pensées. Mais il était surchargé d'ouvrage et de 
correspondance, et il y a lieu de s'étonner qu'il ait pu mener à 
bonne fin des choses si différentes avec tant de sagesse. — Il re- 
cherchait la vérité pour elle-même, sans songer à se servir de ses 
découvertes pour se créer une position. C'est peut-être la raison 
pour laquelle il n'a pas publié davantage de ses propres investiga- 
tions, ce que dans la dernière année de sa vie, il regrettait de n'avoir 
pas fait. — Et celui qui travaillait ainsi trouvait qu'il faisait peu : 
'< Me repliant sur moi-même je rougis du peu que j'accomplis, -» 
écrivait-il à M. F. Godet. « Quand je vois le peu que j'arrive à 
faire, et que je compare ces pauvres résultats avec ceux que j'ad- 
mire chez mes amis, je m'attriste presque et me décourage. La mul- 
titude d'affaires de diverses natures, la correspondance, toujours 
écrasante quoique toujours en retard, me tient toujours en haleme, 
et quand je me demande à quoi bon après tout, il me prend un vif 
désir de mettre tout de côté, et de prendre ma plume comme ma 
seule occupation. Mais c'est en vain, c'est impossible, et mieux 
vaut accepter le joug providentiel que de prendre conseil de ma 
propre sagesse. 



D 'ARNOLD GUYOT. 67 

chaire de professeur, qui venait d'être créée, il n'y avait 
encore aucun musée qui y fût attaché. Pour pourvoir aux 
besoins urgents de la salle de cours, il rassembla graduelle- 
ment une petite collection de fossiles américains. Puis il pro- 
fita de son voyage en Europe en 1861, pour l'accroître, par 
l'achat de spécimens européens des différentes époques géo- 
logiques, spécialement des époques mésozoïques et tertiaires, 
comprenant des squelettes des grands sauriens et des mam- 
mifères. 

Ayant appris que Guyot désirait beaucoup pouvoir déve- 
lopper ces petits commencements et en former un musée 
digne de l'Institution, un généreux patron du Collège, ami 
de notre compatriote, offrit de fournir les fonds nécessaires ', 
et une vaste salle, employée jusqu'alors comme bibliothèque, 
fut consacrée en 1874 à un musée géologique. Elle fut res- 
taurée et aménagée à cet effet, et elle contient encore la prin- 
cipale collection destinée à l'enseignement. Guyot l'appelait 
la salle synoptique, l'idée qui l'avait guidé dans l'arrange- 
ment des fossiles étant que ceux-ci devaient apparaître aux 
yeux comme un livre ouvert, dans lequel l'étudiant pût lire 
d'un coup d'œil l'histoire de la création, depuis l'apparition 
de la vie jusqu'à celle de l'homme. Cet arrangement a été 
adopté dès loi-s par le professeur Owen pour l'extension du 
musée de Kensington. 

Une seconde grande salle fut adjointe à la première pour 
recevoir une collection offerte par le State geological Sui'- 
vey, des roches et fossiles les plus caractéristiques de l'État. 
Enfin, dans une salle adjacente, Siiiss Room, fut placée la 
coUection des fragments de blocs erratiques, recueillis par 
Guyot de 1839 à 1848, au nombre de plus de 5000, tirés des 
caisses où ils attendaient depuis plus de 25 ans, et qu'il 
donna au Collège, ainsi que la carte qu'il avait dressée ^les 
bassins erratiques et de la disti'ibution des blocs. L'étude de 
ces fragments classés par le professeur, combinée avec l'exa- 
men de la carte, fait comprendre d'un coup d'œil aux étu- 
diants l'extension, l'épaisseur, et les limites des immenses 
masses de glace qui couvraient le sol de la Suisse à l'époque 
glaciaire. 

' Le généreux Mécène, protecteur du Musée, a déjà donné 
600,000 fr. pour l'Institution. 



68 VIE ET TRAVAUX 

L'intérêt que Guyot portait à Tarchéologie rengagea à 
développer aussi dans ce sens le musée, qui lui doit une col- 
lection d'objots de l'âge de la pierre et de l'âge du bronze 
des habitations lacustres de la Suisse, ainsi ipi'un modèle à 
grande échelle d'une de ces habitations. On y trouve en 
outre une riche collection de poteries péruviennes et mexi- 
caines, ainsi qu'une très belle série de modèles des ruines 
des Falaises (Cliffs) du S. 0., formée sous la direction du D'' 
Hayden. 

En 1878, une aile du Collège fut mise à part et aménagée 
pour recevoir les collections destinées à des cours plus déve- 
loppés de paléontologie, et pour servir de salles de cours et 
de laboratoire. Les collections de cette nouvelle pièce sont 
très complètes ; elles contiennent les fossiles vertébrés et 
invertébrés les plus importants de l'Europe et de l'Amérique, 
pour illustrer les grandes époques géologiques. Il y a aussi 
une Ijelle collection de fossiles du Colorado et du Wyoming, 
fournie par les diverses expéditions scientifiques du Collège. 

L'influence du musée sur le développement du goût des 
étudiants pour les études scientifiques a été très sensible. 
Une première expédition scientifique organisée par le musée 
géologicpie, d'accord avec le musée de l'école des sciences, 
en 1877, fut suivie de deux autres formées par les étudiants 
eux-mêmes, et quelques-uns des plus beaux spécimens rap- 
portés à cette occasion, du Colorado, du Wyoming et du 
Dakota, et déposés dans le musée, témoignent du zèle que 
l'enseignement du professeur savait inspirer à ses élèves. Le 
musée appartient au Collège, et son directeur actuel est un 
jeune professeur que Guyot a formé pour être son succes- 
seur dans cet office. 

J'ai déjà fait allusion au petit volume dont il parlait dans 
une des dernières lettres à son ami F. Godet: l'Explication 
du récit biblique de la création, qui renferme le résultat des 
recherches de sa longue carrière et que l'on a appelé son 
testament scientifique. L'ouvrage est intitulé Création ; il a 
été composé pendant sa dernière maladie, et l'auteur en cor- 
rigea les épreuves, presque jusque sur son lit de mort, aidé 
par sa pieuse et fidèle compagne, qui lui avait procuré 17 ans 
d'une vie heureuse, et qui a droit à une part de la recon- 
naissance que doivent à Guyot ceux qui apprécient la valeur 



D ARNOLD GUYOT. 69 

de ce dernier ouvrage sorti de sa plume. Gonnaissaut par ses 
premièi'es études les difficultés que présente l'interprétation 
du récit mosaïque, et possédant, par ses études postérieures, 
la science qui lui permettait de voir dans les résultats fournis 
par la géologie, l'harmonie qui existe entre les données 
scientifiques et les grands traits tracés par Moïse sur la créa- 
tion, il a cherché à montrer cette harmonie qui échappe au 
plus grand nombi-e. Non pas qu'il voie dans la Bible un 
manuel degéogonie ou de géologie.» Quelque modification,» 
dit-il, « que de nouvelles découvertes puissent appoiter 
dans nos vues sur le développement de l'univers, les traits 
principaux de ce vaste tableau demeureront, et le récit de la 
Genèse n'a voulu donner que ceux-là. Getle esquisse suffisait 
pour le but moral du livi-e, à nous de chercher- patiemment 
les détails scientifiques. » Pour lui, les jours de la création 
sont des périodes dans lesquelles se développe progressive- 
ment, et d'accord avec le récit des six jours de la Bible, sous 
l'action créatrice du Dieu Tout-Puissant, l'organisation de ce 
monde d'une manière harmonique et pleine de sagesse. A 
l'aide de la science, Guyot fait voir que le livre de la révéla- 
tion et le livre de la nature sont en parfaite harmonie, et 
qu'ils rendent tous deux témoignage à la grandeur et à la 
sagesse du Créateur. 

Homme d'étude, il ne croyait pas qu'il pût y avoir conflit 
entre la science et la religion. Pour lui, la natui'e était une 
manifestation de Dieu, les lois naturelles, des lois divines. Il 
ne pouvait pas y avoir d'antagonisme entre elles. Plus nous 
apprenons à connaître l'câme humaine, le cours de l'histoire, 
et la structure du monde, plus ils nous apparaissent comme 
les parties d'un vaste plan admirablement ordonné. La foi de 
l'auteur .soit dans la science, soit dans la religion, était si 
ferme, que son influence a préservé beaucoup d'ecclésiastiques 
d'étroitesse théologique, et beaucoup d'étudiants, d'athéisme. 
Ils voyaient en lui un homme pour lequel l'étude de la science 
et l'adoration de Dieu étaient également un devoir '. 

' L'Allemagne aura sans doute très prochainement une traduc- 
tion de « Création.» Je suis heureux de pouvoir annoncer qu'une 
édition française est sous presse, et paraîtra vraisemblablement 
avant la fin de l'année, chez Arthur Imer, éditeur à Lausanne. 



70 VIE ET TRAVAUX 

Je sens toul ce (jue cet exposé des travaux de mon ancien 
maître a d'incomplet. Pour vous le présenter tel qu'il a été, 
il aurait fallu n'être pas séparé de lui par TAtlantiijue et par 
trente-six années d'éloignemenl. J'ai dû faire parler beau- 
coup ceux qui ont eu le bonheur de le voir et de l'entendre 
en Amérique. J'aurais voulu pouvoir vous le faire entendre 
lui-même bien davantage dans sa correspondance avec ses 
amis, pour faire appi'écier l'excellence de son caractère qui 
ne ressort que très imparfaitement de ces pages. Sage, fidèle, 
dévoué, exact, haliile dans ses recherches, capable d'ensei- 
gner, inspii-ateur, il était également disposé à s'engager dans 
des investigations longues et fatigantes, comme la mensura- 
tion d'un groupe de sommets de montagnes et la préparation 
de tableaux pour les météorologistes, ou à faire connaître les 
résultats de ses études dans un cours populaire, ou devant 
des instituteurs, ou dans une conversation ou dans une série 
de livres scolaires. Jamais il ne paraissait penser à lui-même, 
mais toujours à son sujet et à ses auditeurs. Il s'inquiétait peu 
de la renommée, mais beaucoup de l'étude de la nature et 
de l'éducation de l'homme. 

Le D"" Murray a relevé « sa coui'toisie pleine de dignité, qui 
donnait tant de grâce à ses manières avec tous, avec ses collè- 
gues dans les sciences, avec ses inférieurs dans la société, 
avec les enfants, qui instinctivement l'aimaient et se con- 
fiaient en lui; sa gracieuse hospitalité, qui répandait son 
charme doux el magnétique sur toutes les réunions de so- 
ciété rassemblées sous son toit; sa vie de famile, dans 
laquelle la nature filiale la plus dévouée avait apporté la 
richesse et la grâce des affections domestiques ; cette délica- 
tesse de sentiment qui, pénétrant ses études scientifiques, 
projetait sur ses qualités solides une auréole comme celle 
dont le soleil colore ses chères montagnes de la Suisse; 
cette absolue sincérité de cœur, qui revêtait toute sa vie in- 
tellectuelle et spirituelle d'une clarté semblable à celle du 
soleil; sa modestie qui, sans oubUer jamais sa dignité person- 
nelle, se rencontrait sur les hauts sommets de la science, 
comme dans les devoirs quotidiens de la vie. » 

On peut lui appUquerce qu'il disait lui-même du professeur 
J.-H. Coffin, dans le Biograpincal Memoir, qu'il lut, en 1874, 
devant l'Académie nationale des sciences: « L'intelligence, 
ce puissant instrument pour acquérir des connaissances, 



d'arnold GuroT. 71 

pour lire la sagesse de Dieu dans le grand livre de l'univers^ 
n'est pas tout dans l'homme. Sa nature aspire plus haut que le 
monde fini que les sens nous révèlent, et la mesure de son 
excellence morale nous est donnée par le degré d'intimité 
qu'il entretient avec la source céleste de toute perfection. » 

Sa mort a été entourée par les survivants * de sa famille 
demeurant auprès de lui à Princeton. Avant de rendre le 
dernier soupir, ses yeux ohscurcis s'ouvrirent tout à coup 
tout grands avec un regard d'admiration et de ravissement, 
comme si une vision héatifique avait resplendi sur lui, et c'est 
ainsi que son esprit passa dans ce royaume invisible, dont il 
devait avoir un rayon lorsqu'il s'envola d'ici lias. Ses nom- 
breux élèves, les institutions auxquelles il avait fourni un 
piécieux concours, tout le public cultivé des Étals-Unis, se 
sont associés au deuil de sa famille et du Collège de Princeton. 

Avec Agassiz, il avait puissamment contribué au dévelop- 
pement des études scientifiques en Amérique, aussi com- 
prend-on que sa perte y ait été sentie, comme l'avait été 
celle de son ami. Plus connu des Suisses, Agassiz a été plus 
honoré de ceux-ci, qui lui ont érigé, dans le cimetière de 
Mont-Auburn, à Canibiidge, comme monument, un bloc de 
granit du glacier de l'Aar, qui rappelle ses brillantes décou- 
vertes sur les glaciers. Nous ne demandons pas aux Suisses 
qui aui'ont appris à connaître Guyot, d'envoyer à Princeton 
un bloc erratique, pour le dresser sur sa tombe. Mais nous 
espérons qu'ils lui conserveront, dans leur cœur, un souve- 
nir respectueux ; mieux encore, nous espérons que, puisant 
un exemple dans son intérêt pour l'éducation de la jeunesse, 
ils voudront faiie quelque chose pour que les milliers d'élè- 
ves de nos écoles, à tous les degrés, arrivent à posséder un 
enseignement plus ou moins analogue au sien, s'inspirant du 
même esprit et se propageant par des moyens analogues; ce 
sera lui dresser, dans les cœurs des enfants de notre patrie, 
un monument impérissal)le; l'amour est plus fort que la 
mort, et la reconnaissance affectueuse n'est qu'un des rayons 
lumineux de la charité qui dure éternellement! 

' 11 avait perdu, en 18S1, les deux so?urs qui lui restaient : 
]\Imes Grandpierre et Sandoz. 



LE GLOBE 

JOURNAL GÉOGRAPHIQUE 



ORa^NE 



SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE GENÈVE 



TOME VINGT-QUATRIÈME 



Quatrième Série — Tome IV 



BULLETIN 



GENÈVE 

LIBRAIRIE R. BURKHARDT 

SUCCESSEUR DE TH. MUELLER 

2, place Molard, -2 

1885 



IVo t. 



BULLETIN 



EXTRAIT 

DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ 

Session 1884-1885. 



SÉANCE DU 14 NOVEMBRE 1884. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

M. le Président annonce que le cours de géographie sera 
de nouveau donné par M. le prof. Rosier; il commencera en 
janvier; le sujet en sera le bassin oriental de la Méditerranée. 
— La Société de Berne, Vorort de l'Association des Sociétés 
suisses de géographie, pour cette année, a fait, à la tin d'août, 
à ses sœurs de Genève, Saint-Gall et Hérisau, une réception 
amicale et gracieuse. MM. Lulhy, D-" Keller, D"" Pétri, Lan- 
dolt, Faure, Rohner, Mulhaupt et Moser y ont donné des 
communications utiles et intéressantes. Genève a été choisi 
comme Vorort pour la prochaine session, qui aura lieu en 
1886. Dès lors, une nouvelle Société de géographie s'est fon- 
dée à Aarau. Le Président lui souhaite la hienvenue dans 
l'Association. — Il paie un ti'il)ut de regrets bien mérités à la 
mémoire de M. le D*" v. Hochstelter, M. H., et à celle de M. le 
prof. Hornung, M. E. 

M. Ed. Kunkler est admis comme membre etTectif. 

M. Rocbette pré.senle le compte rendu tinancier; confor- 
mément au rapport de MM. Ad. de Morsier et Edmond 



4 BULLETIN. 

iMassip, vérificateurs des comptes, il lui est donné ilécliar,i:e 
de sa gestion avec renierciemenls. 

M. Faure rapporte sur les volumes reçus par la bibliothè- 
que, et sur les périodiques dont le nombre s'est élevé, dans 
les dernières années, de 45 à 103. 

Le Président présente un don de caries anciennes de 
M.Victor Forel,de iMorges,el fait appel à des dons semblables. 
Puis, prenant la parole pour .sa coihmunication annoncée, 
M. de Beaumont attire d'abord l'attention de la Société sur 
les événements de l'Indo-Cbine, et parle des établissements 
français d'Obock et de Tadjoura, signalant le retour de 
M. Soleillet, l'explorateur du Choa et du pays des Gallas. 

M. de B. relève ensuite l'importance qu'a prise la décou- 
verte de M. Savorgnan de Brazza, du cours de l'Alima, 
rivière que, selon lui. Ton pourrait bien appeler la Savor- 
gnan, en l'honneur du vaillant exploi'ateur. Il mentionne la 
multiplication des stations, créées par Stanley, le long du 
Congo. — A cette occasion, il exprime ses regrets pei'sonnels 
d'avoir vu le plan de l'Association internationale africaine, 
modifié à l'ouest par le Comité d'études du Congo, tandis 
qu'à l'est, de Zanzibar au Tanganyika, l'Association poursuit 
son œuvre en se tenant fidèlement attachée aux résolutions 
de la Conférence de Bruxelles de 1877. 

Il signale la prise de possession par l'Angleterre, de Zeïlali 
et de Berbera, sur la côte des Somalis, dans le golfe d'Aden. 

Dans l'Amérique du Sud, M. de Beaumont relève surtout 
les travaux du D"" Thouar, à la recherche des restes de l'ex- 
pédition du D' Crevaux, massacré par les Indiens Tobas. En 
Asie, ceux de Prjewalsky et de notre compatriote, M. Moser. 
— Il rappelle, à l'occasion du dépai't de Genève de M. de 
Seylï, Tintéressante communication que celui-ci a faite à la 
Société sur la catastrophe de Ki-akatau. Il mentionne les tra- 
vaux de M.M. Oswald Heer, Nordenskiokl et Alphonse Favre, 
sur les régions polaires et sur l'extension de l'époque 
glaciaire, travaux qui permettent de supposer que le refroi- 
dissement des terres boréales date de la période tertiaire. .A 
l'hémisphère austral, les observations feraient croire à l'exis- 
tence, dans l'océan Pacifique, d'un grand continent qui se 
serait effondré, ne laissant de traces que dans les îles qui 
peuplent cette mer immense. 



PROCES-VERBAUX. 5 

Passant à la géographie technique, M. de Beaumont rap- 
pelle la solution donnée, à Washington, h la question du 
méridien initial, à laquelle, depuis dix ans, il a voué le plus 
vif intérêt. La France et le Brésil n'ont pas reconnu la com- 
pétence du Congrès, auquel n'assistaient que des délégués 
des gouvernements, et non pas, comme cela avait été résolu 
à Venise, des savants pris dans toutes les branches des scien- 
ces intéressées à la question. Il exprime la crainte que la 
pression exercée en faveur du méridien de Greenwich 
n'aboutisse au statu quo. 

La Société remercie M. de Beaumont de cette revue géo- 
graphique, dont ce qui précède n'est qu'un court résumé. 

M. Faiire dit quelques mots des acquisitions allemandes 
faites depuis la séance d'avril, cà la côte occidentale d'Afrique, 
de l'embouchure du fleuve Orange jusqu'au cap Frio, sur 
une ligne de côte de 1230 kilom. et une largeur de 100 kil.; 
du territoire de Togno, dans le golfe de Guinée, entre les 
deux districts des possessions anglaises de Cape Coast Castle 
et de Lagos, ainsi que de celui du Cameroon, important au 
point de vue du développement des relations commerciales 
avec l'intérieur; les découvertes scientifiques dans la direction 
des sources du Bénoué. d'où revient Robert Flegel, et du lac 
Liba, connu seulement d'après les renseignements fournis 
par des indigènes en profiteront aussi. — Plus importante 
que ces acquisitions est la réunion de la Conférence qui 
s'ouvre le lo courant à Berlin, et à laquelle seront repré- 
sentés presque tous les États civilisés des deux mondes. 
Depuis le Congrès de Vienne, en I8I0, on n'avait pas vu 
une réunion semblable. C'est à Vienne^ que fut inscrite, pour 
la première fois dans un traité international, l'abolition de la 
traite des nègres, et quoiqu'elle ait dispai-u de la côte occi- 
dentale d'Afrique, la Conférence de Berlin ne manquera pas 
d'introduire dans ses décisions une clause relative à la sup- 
pression de la traite à l'intérieur du continent. C'est à 
Vienne aussi que fut posé le principe de la libre navigation 
des fleuves qui se jettent dans les océans, comme continua- 
tion des mers dans lesquelles la liberté de navigation venait 
d'être reconnue ; la Conférence de Berlin proclamera, nous 
l'espérons, le principe de la libre navigation du Congo. La 



6 HULLETIN. 

Suisse n'étant pas une puissance maritime, n'est pas repi'c- 
senlée à celte grande asseml)lée; mais nous n'oublierons pas 
que c'est à un Suisse, (îenevois, membre de la Société de 
géographie, à M. G. Moynier, que revient l'honneur d'avoir 
déposé, dans son mémoire sur Lu question du Congo, pré- 
senté à l'Institut de droit international, le germe de l'arbre 
dont la Conférence de Berlin assurera la croissance, et h 
l'ombre duquel se développeront les relations pacifiques des 
savants, des commerçants et des philanthropes avec les indi- 
gènes, dans l'Afrique centrale équatoriale. 



SÉANCE DU 28 NOVEMBRE 1884. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Le Président communique la démission de M. Bornand, et 
présente MM. Hoffmann, pasteur, et Emile Chaix, qui sont 
admis comme membres effectifs, à l'unanimité. 

Il donne ensuite la parole cà M. le prof, Alphonse Favre, qui 
a bien voulu faire une communication sur la Carte du phé- 
nomène erratique du revers nord des Alpes suisses, dont il a 
fait présent à la Société. 

Cette carte à l'échelle du Vasnoon présente, sous des cou- 
leurs différentes, sept bassins glaciaires : ceux de l'Isère, de 
l'Arve, du Rhône, de l'Aar, de la Reuss, de la Linth et du 
Rhin, ce dernier dépasse les limites de la carte en s'étendanl 
au delcà du lac de Constance, il en est de même de celui du 
Rhône qui ne s'est arrêté qu'à Lyon. 

Le terrain glaciaire, argile avec blocs erratiques, est repré- 
senté par des traits horizontaux. Les blocs erratiques eux- 
mêmes sont marqués par des points rouges et les moraines 
par des lignes de la même couleur. 

En certains endroits, les dépôts de blocs erratiques sont 
très considérables; c'est le cas à Monthey, à Morschach, etc. 
Malheureusement ils ont été l'objet d'une exploitation qui en 
a fait disparaître un grand nombre, comme par exemple à 
l'entrée de la vallée de l'Areuse où il en existait naguère un 
dépôt énorme. 



PROCES-VERBAUX. 7 

Pour arrêter celte disparition, MM. B. Studer, L. Soret et 
A. Favre, adressèrent, en 1867^ un appel aux Suisses en 
faveur de la conservation de ces blocs. Cet appel fut entendu 
non seulement en Suisse, mais aussi à l'étranger, et MM. dian- 
tre et Faisan publièrent leur i)el ouvrage sur les anciens gla- 
ciers de la partie moyenne du bassin du Rhône. 

Quant aux moraines, il en existe de très nombreuses et de 
très puissantes, surtout dans les environs de Thoune et de 
Berne, ainsi qu'en Argovie. 

Il y a grand intérêt à rechercher les blocs déposés le plus 
haut par les glaciers en mouvement; ils marquent la plus 
grande extension d'un glacier, en même temps que sa plus 
grande épaisseur. Ainsi^ dans la vallée de l'Arve, on en 
trouve à 2000 mètres, sur le mont Lâchât, au-dessus du 
pavillon de Bellevue; puis, à 1800 mètres, sur le mont Joly, 
à une distance de 10 kilom., ce qui donne, pour le glacier, 
une pente de 20 7ou ! ^ '^ Pointe d'Andey, ils sont à 1665 mè- 
tres; la distance étant de 35 kilom., et la différence d'altitude 
de 135 mètres, la pente était de 4 7oo seulement. Au mont 
Salève les blocs sont à 1308 mètres, la distance de 20 kilom. 
et la pente de 17 "/no- 

Le glacier du Rhône a déposé des blocs sur le Salève 
à 1308 mètres, au Chasseron à 1352 mètres, au Chasserai 
à 1306 mètres, ce qui montre qu'il y avait entre le Salève et 
le Chasserai-, sur une distance de 150 kilom., une immense 
plaine de glace à pente presque insensible. On trouve des 
blocs au Colombier sur Culoz. à 1200 mètres, el au Molard 
de Don, au N.-O. de Belley. à 1100 mètres. 

La masse de glace étant beaucoup plus considérable, les 
glaciers d'alors cheminaient plus vile que ceux d'aujourd'hui. 
Ceux du Groenland avancent de 19 m. en 24 h. La grandeur 
et le nombre des moraines déposées par les anciens glaciers 
peuvent donner une idée de la puissance de ceux-ci. 

La différence entre les bassins glaciaires el les bassins 
hydrographiques était très grande. Le glacier du Rhône, 
par exemple, était si puissant qu'il arrêtait celui de l'Aar; il 
avait envahi une partie de la vallée de la Grande-Emme, 
dans laquelle on trouve des blocs provenant du Valais. 11 
avaU^ pour affluents, des glaciers qui descendaient des mon- 



b BULLETIN. 

tagnes voisines du lac de Brienz. A l'ouesl, il traversait le 
col de Jougne euraulres encore, et s'étendait dans le Jura 
français, jusqu'à Ornans près de Besançon, où Ton rencontre 
des blocs du Valais, déjà signalés par Deluc en 1782. Plus 
tard on en a reconnu la présence jusque sur les bords du 
Dessoubre. L'altitude du glacier était telle, qu'il passait par- 
dessus les cols et recouvrait les plateaux du Jura, sauf dans 
la partie S.-O. de la cbaine où les cols sont plus élevés. Le 
Jura avait aussi ses glaciers qui descend «ient vers celui du 
Rliône, portant des blocs jurassiens, tandis que le glacier du 
Rhône apportait au Jura des blocs erratiques du Valais. Celui 
du Rhin a emmené des blocs des Grisons jusque sur la rive 
gauche du Danube. 

Dans le tableau suivant sont réunies quelques observations 
relatives à l'ancien glacier de la Reuss qui s'étendait du Saint- 
Gothard au Rliin : 



LOCALITÉS 


Niveau 
snpéricur 
des traces 
du glacier. 

Niveau 

de la vallée 

voisine. 


3_2 

S S 

"?. 61) 

Mètres. 


à 

5 


Différence II 
de hauteur 
des traces 
glaciaires. 






Mètres Mètres. 


KlloiL. 


Mètres. 




Wyttenwasser- Stock ' 
Eeeberg ' 


3084 

1360 

1360 

1080 

900 

800 

525 

500 


2190 
437 
437 
417 
409 
366 
330 
323 


894 
923 
923 
663 
491 
434 
195 
177 


45 
13 

7 
30 
26 
11 

6 


1724 


280 
180 
100 
275 
25 


38 "/oo 


40 

6 

4 
25 

4 


Gotthardli ^ 


Rossberg * 

Lindenberg^ 

Làgern ® 


Reinerberg ' 

Boltenberg * 


' Les eaux de ce glacier passent à R 
' Au-dessus de Fluelen. 


éalp. 






3 Sur la crête du Rigbi, en face de F 


luelen. 






■* A l'E. du sommet du Righi. 








5 Au S.-E. du lac de Halhvyl. 

6 A l'E. de Baden. 








"• Au N. de Brugg. 
8 A l'O. de Bottstein. 









PROCÈS- VERBAUX. 9 

Des applaudissements lémoignent à M.Favre du vif iolérôt 
avec lequel la Société a suivi sa communication. Le prési- 
dent l'en remercie et rappelle que c'est à des Suisses, Venetz, 
de Charpentier, Agassiz, E. Desor, qu'est due l'étude du 
transport des blocs erratiques. 

M. Favre ajoute à ces noms celui d'Arnold Guyot qui, à 
ce genre d'étude avait voué iieaucoup de sagacité et de 
persévérance. La carte qu'il a tracée du phénomène errati- 
que, déposée au Musée de Princeton (New-Jersey), et dont 
une copie a été communiquée à M. Favre, présente des dif- 
férences importantes avec celle de ce dernier. Les mémoires 
remarquables présentés par A. Guyot, à la Société helvétique 
des sciences naturelles, sont malheureusement trop peu 
nombreux. 

M. Favre signale encore l'intérêt qu'il y a cà bien connaître 
la provenance des roches. Près de Soleure se trouve un bloc 
de 61,000 pieds cubes d'arkésine du Valais, qui a fait un 
voyage d'environ 200 kilomètres. Les porphyres rouges 
épars dans le terrain amené par le glacier du Rhône, vien- 
nent des assises de rochers qui dominent la cascade de Pis- 
sevache. Dans une partie de l'Argovie, au contraire, les 
porphyres viennent de la vallée de Maderan. 

Plusieurs des assistants adressent à M. Favre des questions 
auxquelles il répond avec beaucoup de bienveillance. 

Le Président exprime le désir qu'une demande soit adres- 
sée aux gouvernements cantonaux pour qu'ils fassent ins- 
crire au cadastre les principaux blocs. 

M. Favre répond qu'il a adressé une demande à M. le Co- 
lonel Siegfried, chef de l'État-major fédéral, pour que les 
blocs erratiques fussent inscrits sur les caries au Viooooo; ^u 
Vsoooo 6t au Vîsooo- Quant à la conservation des blocs, il y a 
des communes qui ont pris des mesures préservatrices, Bou- 
dry par exemple, et Soleure, qui a dans son voisinage une 
colline couverte de 230 blocs au moins. En Savoie, les pré- 
fets et les sous-préfets n'ont pas d'autorité sur les communes 
pour empêcher la destruction des blocs ; la loi projetée à 
cet effet n'a pas été adoptée par le Sénat. Les blocs du Salève 
ont été en partie exploités pour la construction du chemin 
de fer ; cependant, sur le Petit Saléve, ils ont été respectés. 



10 BULLETIN. 

La question de deux périodes glaciaires n'est pas encore 
résolue. On a cru trouver des traces de deux épocjnes, à la 
Dranse, dans le fait qu'au-dessous des graviers, on voit de 
l'argile avec des cailloux polis et striés. Mais dans le glacier 
actuel de l'Allée Blanche, on trouve des moraines indiquant 
un avancement du glacier, en 1817, puis un l'ctrail marqué 
par des cailloux roulés ; si un nouvel avancement se pi-oduit, 
il se formera une nouvelle moraine sur ceux-ci^ sans qu'on 
puisse voir dans cet avancement une nouvelle époque gla- 
ciaire. C'est surtout aux découvertes de Oswald Heer et de 
Escher, à Wetzikon, qu'on a rattaché la distinction entre 
deux époques glaciaires. En Angleterie et en Amérique on 
en distingue encore davantage. 

M. le missionnaire Creux, assistant à la séance, le Prési- 
dent l'invite à dii'e quelques mots de la par-lie du Transvaal 
septentrional, où travaille la mission romande. 

M. Creux fait espérer à la Société qu'il pourra donner 
prochainement une communication développée, comme 
l'a fait, il y a trois ans, son collègue, M. Paul Berlhoud. 
Pour aujourd'hui, et vu l'heure avancée de la séance, il se 
borne à quelques noies sur les différents noms donnés aux 
Goamba par leurs voisins, Basulo, Zoulous, etc., et sur les 
noms (les mois de l'année en langue goamba ; en voici un 
résumé : 

1. Le nom de Goamba leur vient probablement des tii- 
bus de Basuto, qui les ;ivoisinent, et qui, les entendant jurei- 
par Goamba, le premier homme selon eux, leur en ont 
donné le nom. 

2 Celui de Thonga leur est donné par les Zoulous et signi- 
lie les esclaves, les vaincus, en goamba, ma^/o/t^a, les nations 
vaincues par les Zoulous. Ce sont les mêmes Batoka dont 
Livingstone parle dans son ouvrage : Le Znmbèze et ses 
(Clients, et qu'il loue beaucoup pour leur générosité. Les 
noms que nous trouvons dans ce livre confirment cette 
hypothèse. 

3. Mahlengwe, au nord du Limpopo : Plus doux. 

4. Miiidongwe, nom donné à une tribu par les Portugais, 
les Tchopi. 

o. Balickwana,VeiïU blancs; on les retrouve partout. ils se 



PROCÈS-VERBAUX. 11 

font passer pour Znulous, ils en parlent la langue, ils en 
portent le costume, ils ont longtemps été leurs soldats. 

D'après tout ce que j'ai vu, je puis donner mon assenti- 
ment à ce que dit Erskine : 

« Les Tonga sont une race qui peut se développer et qui 
se développe. Ils considèrent la guerre comme un état anor- 
mal qui doit êti-e évité ou terminé le plus tôt possible ; ils 
dilTèrent en cela des Zoulous, plus sauvages, qui regardent 
cet état comme une vocation et méprisent les arts de la paix. 

« N'aimant pas la discipline militaire, préférant être gou- 
vernés par de petits chefs qui se font obéir plus par influence 
morale que par force, peu de tribus deviendraient plus 
susceptibles d'être influencées par l'instruction des mission- 
naires. » 

Quant aux noms des mois en goamba : 

Janvier, Nsnngnti : (Ko sungula) les rivières commencent 
à se remplir. 

Février j Mhandhe, perche ou poteau : Les gens ivres du 
kanyi, sont obligés de s'appuyer contre les perches pour ne 
pas tomber. 

Mars, Nmibandlela : L'herbe cache les chemins que l'on a 
faits pour aller cherchei* des kanyi, fruits dont on fait du 
cidre. 

Avril, AJodyetsihi : Que peut-on vous offrir? Tant il y a à 
manger; c'est le mois de l'abondance : maïs vert, patates, 
arachides, courges, pois lubeiciileux, etc. 

Mai, Hukura : Signification inconnue. 

Juin, Tsingembe: Froid. — Tchingembe: Mois de la froidure. 

Juillet, Ko Maya bahlayi : Que ceux qui savent compter le 
fassent ! Impossible de connaîlie exactement ce mois, tant il 
i-essemble à la fin du précédent et au commencement du 
suivant. A la fin de la discussion on dii'a : Ko hlaya bahlayi. 

Août, Hlangula timbale : Il commence à faire assez chaud 
\)0\iv essuyer les crevasses {Ww.) que le froid de l'hiver a ci-eu- 
sées aux pieds et aux mains. Il est à noter que ce froid est très 
rarement au-de.ssous de -f-8° à 10° centigrades. 

Septembre, ^dhali, ou Ndhata. Je viens. Les gens, enten- 
dant siffler le vent, croient qu'on les appelle et répondent : 
Je viens. 



12 BULLETIN. 

Octobre : Sec et très chaml. Vent chaud cl lirnlant, pré- 
(iiist'ur tle la pluie. Le vent dit : Woti, Won. — Maivaicana est 
le nom de ce mois. 

Norenibre, Xiiaiiyannana : Petits oiseaux. Moment où l'on 
en voit un gi'and nomlire sortir du nid. 

Décembre, Nyanyankulu:CiVi)> oiseaux. C'est le mois où les 
petits aiglons et les éperviers se montrent et se font entendre. 



SEANCE DU 12 DÉCEMBRE 1884. 
Présidence de M. H. Eouthuxier de Beau.mont. 

Le Président rapporte que le règlement revisé sera pré- 
senté à la prochaine séance. Il rappelle que, dans Tassemhlée 
générale de l'Association des Sociétés suisses de géograpliie, 
tenue en août à Berne, Genève a été choisi comme Vorort 
pour 1886. Il propose d'adjoindre au Bureau une commis- 
sion pour s'occuper des affaires du Vorort. MM. Massip, Kun- 
kler, Freundler, D*" Perrière et Raoul Gautier sont proposés 
pour en faire partie, et des pleins pouvoirs sont donnés au 
Président pour compléter la commission, en cas de refus de 
la part des membres sus-mentionnés. 

M. E. Martine est présenté comme membre etïeclif et 
admis à l'unanimité. 

La parole est donnée à M. F. de Morsier pour une com- 
munication sur le voyage du /)■■ Oscar Lenz, à travers le 
Maroc, l'Atlas et le Sahara, jusqu'à Timbouctou (voir p. 19}. 

Le Président présente un ouvrage nouveau : Les habitants 
de Surinam, don du prince Roland Bonaparte. 

M. Alexis Demaffeij rapporte avoir rencontré, dans ses 
explorations minières au Venezuela et au Barabouk deux 
gisements analogues. Le filon aurifère de la mine du Callao 
est extrêmement riche. Ce gisement de diorite décomposée 
est formé d'une masse argileuse, onctueuse, mais la dureté 
en augmente avec la profondeur. Dans deux plateaux de 
même niveau, il a étudié deux couches aurifères, l'une prés 
de la surface, l'autre à 4 et 10 mètres de profondeur. Au 
Sénégal, une formation toute semblable, avec une disposi- 



PROCES- VERBAUX. 13 

lion analogue, s'est offerte à lui, à Keniéba; seulement la 
seconde couche était à 8 ou 10 mètres. 

MM. de Beaumont et Welter posent à M. Demaiïey quel- 
ques questions relatives à la formation géologique qu'il vient 
de mentionner; puis le Président le remercie de sa commu- 
nication. 



SEANCE DU 26 DECEMBRE 1884. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Le Président rappelle le projet de règlement que le Bureau 
a envoyé à tous les membres, pour qu'ils pussent l'examiner 
avant la séance; lui-même en avait fait un, de son côté. 11 
demande si la Société veut nommer une Commission pour 
examiner les deux projets, ou discuter le projet du Bureau. 
M. de Budé demande que les deux projets soient soumis à 
une commission. M. Humbert estime que cette demande ne 
mène à rien; la Société se retrouverait en présence du troi- 
sième projet que pourrait rédiger une commission, dans la 
position où elle est en présence du règlement préparé par 
le Bureau; tous les membres ont eu ce dernier entre les 
mains depuis 36 heures, temps plus que suffisant pour l'exa- 
miner et se faire une opinion à son sujet. 

M. Moynier explique que le Bureau a fait le travail que 
pourrait faire une commission. La Société est régie de- 
puis 1877 par un règlement qui a fait tomber en désuétude 
celui de 1859. Depuis 1877, quelques adjonctions on dû être 
faites pour répondre à de nouveaux besoins ; il s'agissait de 
les coordonner avec les articles du règlement de 1877. Le 
Bureau a examiné le travail de M. de Beaumont, dans lequel 
celui-ci réintroduit beaucoup de dispositions du règlement 
de 1859; quelque vénérables qu'elles fussent, le Bureau n'a 
pas jugé qu'il y eût lieu de les faire revivre, la Société les 
ayant déjà éliminées en 1877. Une Commission ne pourrait 
faire un travail plus valable que celui du Bureau, que si elle 
pouvait être composée de membres connaissant les besoins 
de la Société, mieux que ceux auxquels l'administration a été 



14 BULLETIN. 

confiée, et dont quelques-uns font partie du Bureau depuis 
plusieurs années. 

Sur la proposition de M. Lesseré, la Société décide de dis- 
cuter, article par article, le projet de règlement présenté par 
le Bureau. Après délibération, il est adopté avec quelques 
adjonctions portant, que l'admission des membres et l'élec- 
tion du Bureau se font au scrutin secret, et que les membres 
oui le droit d'introduire aux séances les personnes étranu^è- 
res à la Société, en en prévenant le Président. 

M. de Beaumont communique qu'il a composé la commis- 
mission du Vororf, de MM. Massip, Kunkler, D"" Dufresne, et 
MarcMicheli; MM. Raoul Gautier, D'" Perrière, et Freundler, 
n'ayant pas accepté d'en faire partie. 

La parole est ensuite donnée à M. F. de Morsier, pour la 
suite de sa communication sur le voi/age du Z)' Lenz (voir 
p. 19). 



SÉANCE DU 9 JANVIER 1885. 
Présidence de M. le D' Dufkesne, vice-présidenl. 

Avant de faire procéder aux élections, M. Dufresne lit l'ar- 
ticle du règlement qui s'y rapporte. Puis il donne communi- 
cation d'une lettre de M. H. Boutbillier de Beaumont qui, 
rappelant qu'il préside la Société depuis sa fondation, en 
mars i8o8, soit depuis près de 27 ans, décline sa réélection 
et demande que la Société appelle à la pi'ésidence un autre 
de ses membres. Au reçu de cette lettre, M. Dufresne, devan- 
çant les intentions de la Société, a fait une démarche offi- 
cieuse auprès de M. de Beaumont, mais celui-ci lui a dit que 
sa décision était définitive, et a exprimé nettement le désir 
qu'il ne fût pas fait auprès de lui de nouvelles instances pour 
l'en faii'e revenir. 

M. Humbert comprend qu'après plus d'un quart de siècle 
de travail pour la Société, M. de Beaumont désire être 
déchargé de ses fonctions. Lois de la fondation de la Société, 
plusieurs de ceux auxquels M. de B. proposa d'en faire par- 
tie, lui firent de nombreuses objections, mais, avec une vue 
nette des choses et des avantages qui pouvaient en résulter 



PROCÈS- VERBAUX. 15 

pour Genève el pour le pays, il persévéra dans son projet; il 
a réussi, et tous ceux qui ont profilé de la Société lui en sont 
reconnaissants. L'influence exercée par les séances, par le 
Globe, par le cours donné sous les auspices de la Société, 
s'est étendue. Dans ces conditions, il est du devoir de tous 
les membies d'exprimer leur gratitude à M. de Beaumont 
qui, il faut Tespérer, en renonçant cà ses fonctions de prési- 
dent, demeurera néanmoins assidu aux séances, auxquelles il 
continuei-a à apporter des communications. M. Humbert 
propose que la Société décerne à M. de Beaumont le titre de 
Président honoraire. 

MM. F. de Morsier, Paul Ghaix, G. de CandoUe et d'autres 
appuient cette proposition, en exprimant le désir que le 
diplôme de Président honoraire rappelle que M. de Beau- 
mont a été le fondateur de la Société. 

La proposition, mise aux voix, est adoptée à l'unanimité 
des membres présents. Un diplôme spécial sera rédigé par 
les soins du Bureau, el accompagné d'une lettre, que les mem- 
bres de la Société seront invités à signer avant qu'elle soit 
remise à M. de Beaumont. 

Les élections du Bureau ont lieu ensuite, au Scrutin secret. 

Sont élus : 

Président, M. le D"" Ed. Dufresne, ancien vice-président. 
Vice-Président, M. le professeur Paul Ghaix. 
Secrétaire général, M. A de Morsier. 
et MM. G. RocHETTE. 

G. MOYNIER. 

R. Gautier. 
Gh. Fauke. 

M. Dufresne remercie de l'honneur que la Société lui fait 
en l'appelant à la présidence; il y voit l'expression du désir 
que la vice-présidence devienne comme un stage aux fonc- 
tions de président désormais annuelles. 

Le Bureau présente comme membre honoraii-e, M. le 
prof. Alphonse Favre, qui est élu à l'unanimité. 

Le Pi'ésident donne lecture d'une lettre de M. Emile Ghaix, 
remerciant de son admission comme membre etTectif. 

La fin de la communication de M. F. de Morsier, est, vu 
l'heure avancée, ajournée à la prochaine séance. 



16 BULLETIN. 

SÉANCE DU 23 JANVIER 1885. 

Présidence de M . le D' Dufresne . 

Le Président donne lecture de la lettre suivante, rédigée 
parle Bureau et signée parla plupart des membres de la 
Société : 

Monsieur Henry Bouthillier de Beaumont, président hono- 
raire de la Société de géographie de Genève. 

iMonsieur le Président, 

Dans sa séance du 9 courant, après avoir entendu la lec- 
ture de la lettre par laquelle vous déclinez votre réélec- 
tion comme président etTectif, la Société de géographie de 
Genève, prenant en considération les services importants 
que vous lui avez rendus, comme fondateur d'abord, puis, 
comme président pendant plus de 20 années, a décidé, à 
l'unanimité des membres présents, de vous décerner le titre 
de Président iionoraire. 

Les soussignés, membres de la Société, désireux de vous 
donner aussi, en leur nom personnel, un témoignage de leur 
estime et de leur reconnaissance, saisissent l'occasion que 
leur offre l'envoi de votre diplôme de Président honoraire, 
pour y joindre l'expression de leur gratitude quant au passé, 
le vœu que vous continuiez à la Société votre précieuse 
sympathie, et l'assurance de leur considération très distin- 
guée. 

Genève, le 23 janvier 188o. 

Il la remet à M. H. Bouthillier de Beaumont, ainsi que 
le diplôme de président honoraire, voté dans la précédente 
séance. M, de Beaumont remercie du diplôme et des expres- 
sions affectueuses de la lettre ; puis il fait un résumé de 
Thistoire de la Société, de ses débuts à l'époque actuelle ; il 
donne l'assurance que son intérêt pour la Société ira en 
grandissant, et offre aux membres actuels ses services auprès 
de ses amis à l'étranger. 



PROCES-VERBAUX. 17 

M. Dufresne communique une leilre de M. le prof. Al- 
phonse Favre, remerciant la Société du titre de membre 
honoraire qu'elle lui a décerné. 

Il est ensuite procédé à l'élection, au scrutin, de MM. Alexis 
Lombard, L. Ferrière, pasteur, et Slreckeisen-Moultou qui 
sont admis comme membres effectifs à l'unanimité. 

Le Président fait part à la Société de son intention de 
donner chaque fois, au début de la séance, les informations 
géographiques venues à sa connaissance pendant la quin- 
zaine, une Société de géographie lui paraissant devoir être 
tenue au courant des faits qui se rattachent aux éludes qu'elle 
poursuit. Il commence par un rapprochement entre les faits 
sismiques du siècle passé, et ceux dont l'écorce terrestre est' 
actuellement le théâtre. Au 18"^ siècle, pendant cinq mois, 
se produisirent des secousses dont la plus forte causa la des- 
truction de Lisbonne, et se fit sentir dans la plus grande 
partie de l'Europe, et jusqu'en Amérique. Actuellement, les 
secousses ont commencé il y a deux mois: Genève, Turin, 
l'Andalousie, l'Angleterre ont été ébranlées, et le phénomène 
n'est pas terminé. Il y a là, pour l'étude du travail qui se 
produit dans les conditions géologiques du globe, des faits 
que les sisraologisles doivent prendre en considération. — 
M. de Parville, l'auteur du bulletin scientifique du Corres- 
pondant et du Journal des Débats, a rapporté qu'un glaçon 
fiottant a été trouvé dans la mer de Baffin, avec le cadavre 
d'un des hommes de l'équipage de la Jeannette; le vêtement 
portait le nom de Noros. Ce glaçon, d'après M. de Parville, 
aurait, de l'embouchure de la Lena à la mer de Baffin, tra- 
versé la mer libre du pôle. — M. A. de Morsier a extrait une 
note sur les nouvelles explorations du nord de l'Alaska, des 
numéros des 27, 28 et 29 octobre 1884 du San-Francisco 
Daily Report; en voici le résumé : Le lieutenant Georges 
M. Stoney, de la marine des États-Unis, accompagné de t'en- 
seigne Purcell, d'un chirurgien et d'un équipage de huit 
hommes seulement, est parti de San-Francisco, le 13 avril 
dernier, dans le schoonerOM/<rt/rt67?a, deo4 tonneaux, et y est 
revenu le 25 octobre. Dans ces quelques mois il a exploré 
une contrée qui n'avait pas encore été visitée. Il aurait, en 
effet, remonté, sur une longueur d'environ 400 milles, un 

LE GLOBE, T. XXIII, 1885. 2 



18 BULLETIN. 

grand (leiive (jiiise jette d;ins le Uotham inlet, haie de Kotze- 
bue, imiiiédiatenient au iioi-d du cercle arctique, fleuve qu'il 
aurait nommé le Putnam, en mémoire de Putnam, mort à la 
recherche de la Jeannette. Il aurait, d'après le journal cité, 
reconnu deux lacs, trouvé une montagne de jade, minéral 
fort rare, des gisements d'or et de houille. Le (leuve abonde 
en saumons, le pays est bien boisé, le climat chaud et agréable 
pendant les mois d'été. Il serait, paraît-il, possible d'établir 
des communications par tei-re avec l'Océan Glacial, par la 
voie du Yukong, du Putnam et de la rivière découverte par 
le lieutenant Ray, qui se jette dans la mer arctique au cap 
Barrow. 

M. Dufresne mentionne ensuite l'expédition envoyée dans 
le massif des montagnes du Minnesota, à la recherche des 
sources du Mississipi, an lac Itaska, à lo78 pieds d'altitude. 
Puis, les voyages des Scandinaves, des Espagnols et des Por- 
tugais, avant el après Colomb, à Terre-Neuve, au cap Breton, 
au Labrador, etc. Enfin, il présente à la Société des docu- 
ments belges, mis obligeamment à sa disposition par M. G. 
Moynier, et renfermant, outre l'exposé des travaux de l'As- 
sociation internationale, au Congo, la première carte des 
limites du bassin du Congo et de ses affluents, dans lequel 
devra être établie la liberté de navigation et de commerce, 
décidée par la Conférence africaine. 

M. le D'' Lombard exprime à M. le Président les remercie- 
ments de la Société pour ces informations. 

M. Humbert ajoute à celles relatives à la nouvelle donnée 
par M. de Parville, que, d'après le journal anglais, Nature, le 
capitaine du navire qui a découvert le glaçon poilant les res- 
tes de Noros, est arrivé à Philadelphie, où il a donné une 
description détaillée de ce qu'il a trouvé, entre autres des 
documents qui étaient auprès du cadavre. 

La parole est ensuite donnée à M. F. de Morsier pour la 
fm de sa communication sur le voyage du B' Lenz (voir 
ci-après). 

M. H. de Beaumont oppose à l'opinion de Lenz, sur le 
mirage, ses souvenirs de la Russie méridionale^ où le phéno- 
mène du mirage se présente fréquemment dans les endroits 
où il y a une dépression du sol. Mais il faut distinguer entre 
le phénomène de réflexion et celui de réfraction. 



PROCES-VERBAUX. 19 

M. G. Sarasin serait plutôt de l'avis du D''Lenz, d'après 
l'expérience qu'il a faite, en 1856, dans la région des Cliotts. 

Un matin, à 6 heures, il fui témoin d'un phénomène de 
mirage très faible, qui ne pouvait être attribué à la chaleur 
de l'atQiosphère, puisque la journée était trop peu avancée ; 
quelques arbres seulement, au bord des Cholts, paraissaient 
renversés sous un angle très petit. 

M. Humberl estime qu'il ne faut pas appliquer à d'autres 
parties du désert les observations faites par le D' Lenz, sur la 
route qu'il a suivie de Tendouf àTimbouctou. D'une manière 
générale^ il pense que, dans le mirage, il y a deux éléments 
à distinguer, l'objectif et le subjectif, c'est-à-dire le mirage 
réel, et celui qui est dû h l'état de l'individu qui, par suite de 
l'effet du soleil, de l'éblouissemenl des yeux, etc., peut voir 
dans le mirage plus qu'il n'y a réellement. Aussi est-il bon 
de ne pas se bâter de conclure, et d'être réservé à l'égard de 
ce que d'autres disent avoir vu. Ce principe peut s'appliquer 
également aux effets du simoun, racontés par les voyageurs. 

M. le prof. Chaix rappelle la description de voix d'appel, 
de sons étranges, faite par un écrivain arabe du 11"^ siècle, 
qui s'était rendu au Niger à travers le désert, avant la fonda- 
tion de Timbouclou. 

M. Weller cite les critiques faites de l'ouvrage de Lenz, 
qui aurait causé une déception aux savants, surtout aux géo- 
logues. Mais l'explorateur ayant profité de la fraîcheur des 
nuits, pour traverser le Sahara, ne pouvait guère faire d'ob- 
servations géologiques sur cette région. 



Le foijage du D'' Oscar Lenz à Tinibouctou, à travers le Maroc, 
l'Atlas et le Sahara. 

On connaît le projet du grand voyageur de Humboldt 
pour l'exploration du massif de l'Atlas, projet que les cir- 
constances d'alors ne lui permirent pas d'exécuter. 

Déjà avant, et bientôt après lui, des explorateurs plus heu- 
reux, surtout anglais et allemands, y avaient dirigé leurs pas 
aventureux. S'en étonnerait-on, quand on sait que ce massif 
de l'Atlas présente, sur une surface dont on ne soupçonnait 
pas encore, aloi's, toute l'étendue, des hauteurs inexplorées, 



20 BULLETIN. 

enveloppées de nuages, couvertes de neiges persistantes et, 
peut-être même, de véritables glaciers^ tandis que sa hase 
vient mirer ses forêts d'orangers et de dattiers dans les eaux 
de la mer. Ajoutons-y les récits fabuleux sur les mœurs de 
populations féroces, où se rencontre celte race d'hommes, 
antéi'ieure à l'époque de l'invasion arahe, race signalée par 
le D"" Lenz, sous le nom bien connu de berbères. Il passe 
presque sous silence la dénomination si connue des Toua- 
regs, généralement reconnus pour berbères; il semblera 
pourtant les désigner dans ces peuplades farouches habitant 
au sud de l'Atlas, chez lesquelles l'homme porte le visage 
voilé, tandis que la femme, forte et fière, laisse voir le sien 
à découvert. 

Nous apprendrons avec notre voyageur, à démêler les 
traits moraux de ces populations, en même temps que 
ceux de leurs visages, et à rétablir à leur égard la vérité, 
quand la tradition les aura peints trop en noir. Nous verrons 
([ue le fanatisme et la haine du nom chrétien sont ici dans 
leur terre de prédilection, avec des traits qui se retrouvent 
pourtant ailleurs, chez les autres musulmans, tels que les 
Wehabites en Arabie et les Turcomans du Bokara. Nous 
passerons sous silence les villes, déjà visitées et décrites par 
des voyageurs européens^ telles que Tanger, Téluan, Fez, 
Sela, Rabat, Maroc ou Marakesch, ancienne capitale de l'em- 
pire du Maroc. 

Abordons, avec le voyageur allemand Oscar Lenz^les pre- 
miers contreforts de l'Atlas, pour pénétrer ensuite au delà 
d'une de ses nombreuses lignes de partage des eaux (12 à 
1,300"" au-dessus de la mer), sur la ligne des oasis et mysté- 
rieuses cités de Tamesloht, de Amsmiz, de Seksaua, et de 
Tarudan; ici commence réellement le voyage dans l'inconnu, 
avec toutes ses péripéties et aventures plus ou moins péril- 
leuses. Nous pourrions diviser la matière de nos récits, et du 
sujet qu'ils comportent, en les partageant en sections géogra- 
phiques successives. 

I. D'abord le revers nord des penles de l'Atlas où se trou- 
vent encore des habitants plus ou moins façonnés à la vie de 
populeuses cités. 

II. Ensuite, arrivés à la ligne du partage des eaux, nous 



PROCES-VERBAUX. 21 

rencontrerons des populations plus clairsemées. L'élément 
arabe y est refoulé par les Berbères (Kabyles), ceux-ci se 
reconnaissant à leur vie, non sous la tente du nomade, mais 
dans leur douair, leur maison d'argile. Toutefois si le kabyle 
de l'Atlas est sédentaire comme habitant une maison, il est 
encore nomade, en ce sens que celte maison précaire se 
déplace continuellement. Ici commence l'usage du costume 
de cotonnade bleue, d'origine anglaise, adopté par les deux 
sexes. Ce pays, appartenant de droit à l'empire du Maroc, 
mais en fait insoumis, est dans un état de soulèvements et de 
contestations renaissants à tout propos. 

III. Après vient le territoire berbère pur, non seulement 
insoumis, mais libre et reconnu pour tel. C'est là que les 
voyageurs, ne pouvant se réclamer d'aucune protection 
reconnue, sont exposés aux extorsions et peuvent se trouver 
victimes de partis qui les oppriment par simples représailles 
envers ceux qui les auraient tolérés ou protégés. Ilerh en est 
la première ville. Le souverain en est Sidi-Husseim, dit Sidi- 
Hescham du Wad-Nun. 

IV. Enfin vient, tout à fait au .sud, le vrai désert de sable, 
VAreg, pays de la soif, terre des Touaregs purs, hommes voi- 
lés, femmes sans voiles, mais il ne faut pas s'attendre à les 
rencontrer dans la portion la plus occidentale du désert de 
l'areg. Ici le costume d'élofïe bleue est de règle, mais, hélas, 
l'importation anglaise fait disparaître l'ancien tissu originaire 
du Soudan, tissé par des négresses. On ne peut, dit Leiiz, 
rien voir de plus fin, et en même temps de plus solide, que ce 
tissu indigène devenu une rareté. On peut dire en résumé 
que, tandis que dans les premières parties de son voyage, 
Lenz a rencontré des dilïicullés venant des hommes, dans 
cette dernière, il s'est trouvé en face d'obstacles venant de 
la nature du climat et du sol. Il est du reste difficile de trou- 
ver, dans cette succession de régions, un guide plus sûr, plus 
véiidique, plus modeste, plus instruit, plus consciencieux et 
plus intrépide en même temps, que le D"" Lenz. Docteur! ce 
titre n'est pas usurpé, car, dans l'Orient mahométan, tout 
voyageur européen est nolciis, volens, consacré médecin, et 
ce n'est souvent pas pour lui une sinécure. 

Par exemple, Lenz ayant donné de la quinine au caïd de 



22 BULLETIN. 

Mesquin, indisposé, celui-ci le fit appeler le lendemain au 
point du jour, ayant une de ses femmes gravement indispo- 
sée et désirant le consulter pour elle. Quand on connaît dans 
quel isolement absolu vivent les femmes au Maroc, principa- 
lement celles d'une certaine position sociale, on doit com- 
prendre combien cette requête du caïd dut surprendre Lenz; 
il était en tout cas de la plus baute prudence d'y apporter le 
sérieux et d'y affecter le désintéressement le plus absolu. Le 
cérémonial de la consultation fut arrêté publiquement, la 
veille au soir, dans un conseil de famille. En conséquence, 
dit Lenz, quelques parents du caïd vinrent me chercher et, 
accompagné de mon interprète, je fus introduit dans une des 
cours de la Kasbab (citadelle), puis parut un vieil eunuque, 
dont les yeux étaient soigneusement bandés; c'était le gar- 
dien du harem qui nous introduisit alors, par une suite de 
cours et de passages, devant un grand bâtiment dont la 
porte, bardée de fer, était soigneusement vérouillée; après 
qu'il en eût ouvert successivement toutes les serrui-es, il 
nous fit entrer dans un vestibule où une esclave noire m'ap- 
porta une vieille chaise en roseau à moitié disloquée, de 
fabrique européenne, dont l'histoire, depuis son origine jus- 
qu'au moment où elle est venue, d'aventures en aventures, 
échouer ici, serait curieuse à connaître. L'entrée proprement 
dite de Tapparlement- féminin me resta totalement inter- 
dite. Bientôt apparut, accompagnée d'une esclave, une dame 
marocaine d'âge moyen, lichement vêtue, le visage pas 
entièrement voilé, mais portant simplement un mince ban- 
deau blanc entourant sa bouche, bandeau qu'elle soulevait 
un peu avec ses doigts chargés de riches bijoux, (juand elle 
voulait parler ; elle se plaignit alors à moi de vives douleui's 
au sein gauche, et ceci prenait une tournure sérieuse. Me 
souvenant des instantes recommandations de mon interprèle 
Hadj'Ali, de ne pas froisser la susceptibilité ombrageuse des 
mahométans, je conseillai à la malade, sans me permettre 
un examen de visu quelconque de la partie atïectée, des 
frictions locales d'espiit campliré, remède que, dans les cas 
embarrassants, je prescrivais contre tonte affection doulou- 
reuse quelconque; la malade ne païut pas satisfaite ainsi, et 
il fallait, pensait-elle, en venir à sonder, au moins par le tou- 



PROCÈS-VERBAUX. 23 

cher, la place, cause de si poiunanles douleurs; dans celle 
intenlion, la malade s'empara de ma main et la posa sur la 
partie douloureuse; prenant alors mon grand sérieux je pré- 
sentai le cas comme des plus graves, mais assurai en môme 
temps que le remède prescrit aurait raison du mal, tellement 
son efficacité était reconnue et sanctionnée par mille exem- 
ples heureux; ce n'était pas facile d'exprimer tout cela au 
travers du truchement d'un intei'piète, mais la dame qui 
épiait, dans une attente fiévreuse, l'expression de mon regard 
et le sens des paroles sorties de ma bouche, parut enfin ras- 
surée et promit d'exécuter ponctuellement mes oi-donnances. 
Je fus bien content d'être sorti ainsi de cette situation un 
peu critique. La dame disparut, accompagnée de sa suivante, 
l'eunuque aux yeux bandés reparut, m'escorta hors de la 
maison, referma soigneusement la porte bien gardée, d'au- 
tres personnages s'emparèrent de nous et je regagnai finale- 
ment ma tente. 

Nous avons, prononcé tout à l'heure le nom d'un des 
compagnons de voyage du D' Oscar Lenz, le Hadj'Ali-Bu- 
laleb. Il faut, en raison de son rôle et de son importance, le 
nommei' en têle de la compagnie de notre voyageur, telle 
qu'elle se trouve composée au moment du départ de la ville 
de Maroc. Api'ès lui, fier, comme nous le dirons plus loin, de 
ses anciennes relations avec feu l'émir Abd-el-Kader, venait 
Grislobal Bénilès, deuxième interprète, engagé dès Tanger. 
Je lui avais, dit Lenz, au moment de partir de celle ville, 
déclaré franchement les ri.sques et périls de l'enlreprise, ainsi 
que ma ferme résolution de ne me laisser arrêter par rien, 
et, une fois en roule, de pousser, coule (|ue coule, vers le 
pays rêvé : Timbouclou; mais en même temps que je per- 
sistais à tout risquer pour l'alleindre, j'étais bien décidé à 
me mellie dors et déjà, par ma franchise, à l'abri des repro- 
ches de mes associés, si l'affaire devait mal toui-ner. Bénilès 
déclara qu'il agissait en pleine connaissance des dangers à 
affronter, et qu'il ne me quitterait pas quoi quMl pût arriver. 
Juif espagnole ce que je crois, il est connu au Maroc sons le 
nom arabe de Mdallali, et comme il parle l'arabe maugrebin 
en perfection, qu'il est parfaitement au courant des usages 
et de la manière de vivre de ce pays, il passera sans difTicullé 



24 lUTLLETIN. 

pour ce (jii'il se donne, c'est-à-dire poui' un croyant malio- 
métan. Un troisième compagnon s'est associé à nous, dit 
Lenz, dés la ville de xMaroc: c'est un jeune scliérif, parent du 
sultan régnant par son oncle Muley-Ali, il est natif de Tafila- 
let et s'appelle Muley-Acliniid; le goût des voyages est l'uni- 
que niolif pour lequel il s'est attaché à nous pour une bonne 
partie du trajet. Comme il s'est montré, pendant notre séjour 
à Mai'oc. un hrave et utile compagnon, et qu'en tant que 
schérif, il peut m'ètre très utile, sa compagnie ne peut que 
me faire grand plaisir; à nous quatre nous formons l'élément 
notable ou la haute société de la caravane et nous mangeons 
ensemble. Comme cuisinier, nous avons à notre solde Sidi 
Mohamed Ben Dschilul, que j'ai engagé à Fez; il a montré 
une grande ardeur au début du voyage et pi'omis de me 
suivre partout où j'irais. Deux jeunes garçons Muhamed et 
Anhamid Faraschi, l'accompagnent et sont chargés de la 
manœuvre et du service des tentes ; Anhamid est un né- 
grillon de 13 à 14 ans. Nous avons enfin, pour soigner nos 
bêtes (deux chevaux, deux chameaux, un mulet et deux 
ânes), Muley-Ali, Hadj'Muhamed et Kaddur. Nous veri'ons 
successivement et alternativement s'accroître ou se réduire 
ce personnel de la troupe, tant hommes que bêles, selon les 
circonstances et les événements survenus. De toutes les per- 
sonnes nommées ici, les deux interprètes Hadj'Ali-Butaleb 
et Cristobal Bénites, puis Kaddur, ont seuls accompli le 
voyage dans son enliei". Les voyageurs étaient tous bien 
armés, mais, sauf le D"" Lenz, ils n'avaient que les armes à feu 
du pays. 

Durant la première partie du voyage et jusqu'à la ville 
de Maroc, des gardes au nombre de deux ou en plus grand 
nombre, se relevaient de poste en poste ou plutôt d'étapes 
en étapes, en vertu du privilège du tirman, pour assurer la 
sécurité du voyageur; avec les gardes était toujours attachée 
comme conséquence, la ration journalière exigible pour 
hommes et bêtes, et cette redevance était le plus souvent la 
source d'affreuses oppressions opérées par ces gardes nom- 
més magazini. mv les populations; impossible à elles d'y 
échapper, la loi étant formelle, obligatoire et absolue en 
faveur de tout voyageur étranger pourvu du firman. En 



PROCES-VERBAUX. 25 

vain^ poussé par la commisération, Lenz essayait-il de payer 
sa dépense, l'impôt n'en n'était pas moins rigoureusement 
prélevé et entrait alors dans la poche, sinon dans le gosier 
des magazini. A dater du départ de Maroc, ce tribut obliga- 
toire prenait fin, à la grande satisfaction de noire voyageur; 
il se garda bien d'en réclamer la continuation qui, la plupart 
du temps, lui aurait été octroyée en vertu des firmans particu- 
lièrement flatteurs du sultan maugrebin. Un firman du grand 
seigneur de la Sublime Porte ottomane dont^ si nous ne nous 
trompons, s'était muni notre voyageui', était réservé pour 
les grandes occasions, et son action semblait posséder une 
autorité incontestée. C'est ici qu'il faudrait entrer avec le 
D'" Oscar Lenz dans des considérations qui nous initieraient 
à certains côtés encore tr-ès mal connus de la politique des 
États musulmans. Je fis, la veille de mon départ, raconte-t-il, 
une visite d'adieux au gouverneur de la ville de Maroc, je ne 
pouvais rien lui dire de bien précis sur mes projets et plans 
de voyage ultérieurs, ce qui l'eût alors obligé, en vertu de la 
lettre firman du sultan, de me protéger et de se déclai"er 
lesponsable de ma personne ; cela ne lui eût nullement con- 
venu, et ainsi nous nous séparâmes également satisfaits l'un 
et l'autre, lui, de me voir les talons, moi, que par un excès 
de zèle officiel, il ne se soit pas mis en travei-s de mes plans 
ultérieurs. 

C'est ici, avons-nous dit, que commence proprement le 
voyage avec toutes ses péripéties et tout son imprévu; il 
faudra savoir, selon l'occasion, ou bien payer d'audace devant 
une difficulté inattendue, ou bien filer doux. C'est en cela que 
brille essentiellement notre voyageur ; ne vous attendez pas 
à le voir parler haut et ferme à toute occasion et à tout pro- 
pos; il connaît son monde et a appris, en fréquentant le 
quartier des juifs dans les villes du Maugreb, à savoir revêtir 
à propos la contenance soumise, humble quoique digne, qui 
réussit souvent à dénouer pacifiquement les complications 
les plus désespéi'ées. 

Ces pauvres Israélites du Maroc sont dans une situation en 
apparence des plus précaires et des plus difficiles ; très 
influents quoique très méprisés dans les villes, mais réduits 
à la condition la plus abjecte, hors de l'influence tutélaire du 



26 BULLETIN. 

pouvoir régiiliei' clans les oasis isolées de rinléiieuf. Lequar- 
lier des Juifs, nommé MeUah,A\\ Maroc, est tantôt comme 
à Rome, un vrai getlo, assujetti aux plus repoussantes humi- 
liations, tantôt il l'enferme une confrérie puissante, habile 
et rusée, exploitant, à son profil la place où elle a su se créer 
(les amis et des protecteurs, altentive à ne pas adronter 
l'opinion publique, toujours implacable en fait de pratique 
religieuse. Le juif acceptera la dernière place dans la société 
extéiieure et la soumission la plus abjecte au\ exigences de 
la rue, jusqu'à y marcher pieds nus, selon l'ordonnance qui 
lui interdit le port des chaussures, mais dans l'intérieur de 
sa demeure, délabrée et sordide au dehors, il s'entourera de 
tous les raffinements du luxe le plus immodéré, surtout chez 
la partie féminine de la famille; mais, en dehors des villes, 
sa situation est déplorable et intolérable. C'est parmi cette 
nation tant décriée et si souvent persécutée, que Lenz réussit 
à se créer des amis, et c'est chez elle qu'il pi'end, dans l'oc- 
casion, des leçons de prudence et de patience. Mais il est une 
autre clas.se de protecteurs dont Oscar Lenz utilise au besoin 
largement le crédit, ce sont les Hadjis tant ré\évé^ en Orient, 
et auxquels de longs voyages ont acquis une réputation non 
seulement de sainteté mais aussi d'autorité. 

Le territoire, au delà et au sud de la première chaîne de 
l'Atlas, est partagé entre une ligne d'oasis, ou de villes et de 
tribus, rivales d'intérêt et d'influence, mais qui, de sang ber- 
bèi'e, en face des souverains régnants de sang aral>e, forment 
dans l'occasion, une confédéralion momentanée, prête à 
prendre les ai'mes clans un intérêt commun, à soutenir des 
prétentions collectives, et à faire respecter les libertés locales 
contre toute atteinte provoquée par Tambilion ou la jalousie 
du souverain de nom. Il faut ici que l'autorité officielle mau- 
grébine apprenne à compter avec une population enhardie 
par la distance, et endurcie par l'usage d'une indépendance 
réelle séculaire dont elle connaît les avantages et dont elle 
sait exploiter les profits. 

Ce sont généralement des terres arrosées pauvrement, un 
.sol ingrat à ensemencer partiellement, à force de bras; des 
troupeaux de vaches, brebis, chèvres, qu'il faut surveiller 
contre les coups de main , constituent souvent la seule 



PROCÈS-VERBAUX. 27 

richesse de ce pays déshérilé. Ces tribus rivales vivent entre 
elles de surprises et de rapines, pour l'acquisition de ces 
troupeaux, mais vienne une réquisition brutale des gouver- 
neurs pour le sultan, alors ces luttes intestines, d'oasis 
à oasis, s'apaisent, et l'intérêt les unit un moment contre 
l'ennemi commun; que, par exemple, le sultan de Maroc, 
inquiété par les plaintes des ambassades étrangères, veuille 
mettre ordre aux malversations, aux attaques et aux meur- 
tres dont auront éié victimes quelques voyageurs d'Europe, 
qu'il exige la livraison des coupables, qu'il envahisse la tribu 
suspecte avec ses soldats, voilà la guerre allumée, et pour 
longtemps, dans le pays, sans profits pour les voyageurs qui 
n'en seront que plus délestés à Tavenir, sans profit non plus 
pour les tribus envahies, aux dépens desquelles les soldats 
exaspérés se payent en troupeaux, sans satisfaction effective, 
enfin, pour le sultan plus ou moins victorieux, mais auquel 
la victoire a coûté cher; l'indiscret voyageur européen, cause 
de tout le mal, est maudit de tous. 

Ce sont dans les petites villes ou cantons du revers de 
l'Allas, où nous allons bientôt pénétrer, tels que Tamesloth, 
]Vad-Nfys, Amsmiz, Seksana, Bibuan, Emnislah, Tarudan, 
que le voyageur Lenz, tout en étudiant la géologie du pays, 
devient un politique accompli pour conjurer tous les obsta- 
cles qui, jour par jour, viennent s'opposer au progrès de sa 
marche et à l'accomplissement de ses projets. Négociations, 
souvent longues et scabreuses, pour l'octroi de la place et 
du teriain où il puisse dresser ses lentes, ou bien pour l'en- 
trée dans la kasbah d'une des villes, à l'abi'i des insultes de la 
population, pour la permission d'en vi>iter les marchés*où il 
devra s'approvisionner; telle est la vie de chaque jour; quel- 
quefois l'esprit public de la petite cité ou de la tribu se pique 
d'honneur, se paye de générosité, par jalousie pour la tribu 
voisine, prend parti pour les voyageurs malmenés, maltraités 
ou menacés ailleurs, jusqu'à leur offrir gratis provisions et 
protection pendant leur séjour, cherchant à les retenir le 
plus longtemps possible, à recueillir des nouvelles des pays 
lointains et des événements politifjues à sensation; on pour- 
rait parfois, en écoutant les réflexions pleines de sens des 
naïfs quoicjue sauvages auditeurs, se croire dans la boutique 



28 BULLETIN. 

(rmi harbier d'Espagne, de Sancho-Pansa ou do Fi.garo. Les 
récils concernant l'émir Ahd-el-Kader, suivant la couleur 
politique des participants à Tentrelien, avaient surtout le 
don d'exciter rinlérèl passionné des auditeurs. Iladj'Ali, en 
effet, avait autrefois vécu dans la faveur et la confiance 
intime de cet illustre partisan découronné; il en avait épousé 
la cause et servi la politique et les intérêts religieux et parti- 
culiers ; la sentence d'exil d'Algérie qui avait frappé l'ex-émir 
pesait également encore aujourd'hui sur son ami Hadj'Ali, 
qui accompagnait le D*" Oscar Lenz, et le prestige dont il était 
entouré influait sur l'accueil que l'on faisait à la caravane. 

Plus les voyageui's s'avancent au sud, sur le revers méri- 
dional de l'Atlas, plus le caractère général de la scène, en ce 
qui concerne hommes et choses, s'accuse avec des traits sai- 
sissants et inaccoutumés aux regards des Européens. Arrivés 
au delà de la petite ville de Tamesloth, nous y dressâmes 
nos tentes, raconte le D"" Lenz; c'était un site abondant 
en oliviers et en dattiers, dont la population était très clair- 
semée; la chaleur était déjà forte, environ 28° cenligr. à 
l'ombre à midi; mes compagnons furent saisis ici d'une 
impression de malaise et d'anxiété à laquelle je cédai bientôt 
moi-même, ensorte que, quand l'obscurité survint, nous 
organisâmes d'un commun accord, comme commandés ins- 
tinctivement, un service de garde; une moitié de la troupe 
devait dormir pendant que l'autre moitié veillerait, les armes 
chargées; quelques rôdeurs attirés peut-être parla simple 
curiosité, ayant signalé leur présence, furent accueillis avec 
des formalités d'un caractère tellement brusque, que je crai- 
gnis i^uelque malheur, résultat d'une dispute, mais le schérif 
de la localité, forcément averti par là de notre présence, se 
piqua d'honneur et, bien disposé à notre égard, crut de son 
devoir de nous honoi-er d'une diffa (souper d'hôtes); mais 
nos gens, encore sous l'impression des alarmes précédentes, 
demandèrent que les porteurs participassent avec eux aux 
aliments offerts, dans la crainte que nous courussions le ris- 
que d'être empoisonnés; ces précautions, peut-être injurieu- 
ses, étaient toutefois justifiées par le fait que, récemment un 
voyageur avait succombé ici au poison. Ce Tamesloth jouit 
en effet, paraît-il, d'une fort mauvaise réputation. Je passai 



PROCÈS-VERBAUX. 29 

la nuil sans fermer l'œil; l'appel incessant des garde à vous 
de nos sentinelles m'en empêchèrent, et à peine le sommeil 
sembla-t-il enfin réclamer ses droits, qu'on vint m'appeler 
pour mon tour de garde, et, jusqu'au matin je dus accomplir 
mon service, le fusil sur l'épaule. Dès lors j'adoptai le cos- 
tume mauresque et l'on ne me connut plus que sous le nom 
de Hakim-Omar-ben Ali; Hakim est le litre en usage pour 
désigner l'homme de science, et il est affecté tout particuliè- 
rement aux médecins. J'étais, en effet, censé un employé au 
service médical de Constantinople; on sait que les médecins, 
employés dans l'armée régulière du sultan de Turquie, sont 
un peu pris dans toutes les nations, etj'étais en conséquence 
sous ce litre et sous ce costume aussi parfaitement en règle 
que faire se pouvait. 

Passons rapidement sur la description de la chaîne d'oasis 
successives, trop souvent misérables d'apparence, quelquefois 
riches, plantureuses et prospères, d'ailleurs tantôt hostiles ou 
méfiantes, tantôt, au contraire, prévenantes et hospitalières; 
tels sont Wad-NfyS; \is\[ée par Eooker, Amsmiz, Wad-el-Mel, 
Darakimacht, Mzugi Seksaua à l'accueil hospitalier, Imint- 
janut, riche vallée, puis, sui- le versant méridional de la 
plaine, Ait-Musa, Bibuan, Emnislah, Tarudan. A Darakimacht 
(600" au-dessus de la mer), la vue des hautes croupes nei- 
geuses de l'Atlas est grandiose et lestaure l'âme du voyageur 
épuisé d'une longue chevauchée, pour se trouver transporté 
le soir devant sa tente confortalile, et pour y respirer, en face 
de ce tat)leau sublime, la fraîcheur du soir. La tente, dans ces 
conditions, offre une retraite nocturne qui tranche favorable- 
ment avec les murs sordides d'une kasbah de petite ville, 
fourmillant de vermine, où le voyageur est parfois très heu- 
reux d'être admis et protégé contre les assauts d'une popu- 
lation féroce et portée aux excès. 

Bibuan, nommé tout à l'heure, nous avait été indiqué, dit 
Lenz, comme plus propi-eà la traversée du col qui porte son 
nom, qu'un passage plus direct, mais où nos bêtes chargées 
de ballots n'auraient pu passer, et même le col, censé relati- 
vement praticable, était loin d'être facile à franchir, il exi- 
geait, au contraire, de fré(|uents arrêts et de fré(juents 
remaniements des charges qui, mal équilibrées, dépassaient 



30 BULLETIN. 

très souvent l'espace laissé libre des deux côtés de rétroil 
couloir. A celte occasion, je dus déplorer d'avoir, faute d'ex- 
périence, suivi le conseil d'employer des chameaux pour le 
li'ans[)orl partiel de mes bagages, au travers de l'Atlas; 
j'eusse beaucoup mieux fait de les remplacer par des ânes 
ou des mulets qui, ici, sont bien plus appréciés et pratiques. 
Nous avions passé devant une vieille construction en ruine 
portant le nom de Dar-es-Sultaii. Cette construction était 
attribuée h un ci-devant sultan du Maroc, voulant se créer un 
point fortifié comme garantie contre les attaques des féroces 
Sclieluh, dont les razzia étaient fréquentes; une faible gar- 
nison, logée dans ce château, suffisait pour la sécurité des 
environs; il ne faut pas la confondre avec une autre construc- 
tion se dressant un peu plus avant, et couronnant de sa 
muraille d'argile rougeâtre une cime de rochers isolée; les 
gens du pays nomment celte ruine Quasr-er-Rumi,pdirce que 
son âge, déjà reculé, la fait attribuer aux Romains. Que les 
Romains aient pénétré anciennement jusqu'ici, cela est incon- 
testable, mais cela ne suffit pas pour établir le caractère 
romain de la muraille en question ; quant, aux Portugais, 
autrefois maîtres du Maroc, il est fort douteux qu'ils soient 
jamais venus jusqu'ici. Une troupe de scheluh, bien mon- 
tés et bien armés, avait été chargée de nous observer; l'un 
des cavaliers était un scheich. Le bruit de notre voyage avait 
déjà pénétré dans les vallées latérales. Nous fûmes conduits 
par eux auprès d'une source dont l'eau fraîche et claire for- 
mait sous un arganun aimable petit lac. Nous fîmes là notre 
déjeuner, auquel les scheluh s'associèrent, bon signe pour 
nous, car, quand on a rompu le pain avec quelqu'un, c'est 
déjà l'indice d'un bon accord; ce n'est déjà plus un ennemi si 
l'on ne peut pas encore l'appeler un ami. Cet endroit est 
d'ailleurs signalé comme lieu de repos pour les caravanes en 
passage et, effectivement, pendant que nous mangions un 
morceau, une petite caravane apparut sur le chemin. Elle fit 
alors route avec nous pour le passage de la montagne; 
c'étaient des Berbères de la plaine, en route pour le Wad-Sus. 
Nous formions ainsi un convoi bien armé et assez nombreux 
pour se faire respecter; cette rencontre nous fit plaisir, et 
ce n'était pas sans cause. Le scheich des scheluh, en prenant 



PROCÈS- VERBAUX. 31 

congé de nous, nous avertit que nous étions attendus à un 
certain passage dangereux, par un autre parti de scheluh, qui 
se proposaient de nous dévaliser, mais qu'il aviserait à ce qu'il 
ne nous arrivât rien de fâcheux. Reconnaissants du bon pro- 
cédé, nous prîmes alors congé du scheich bienveillant des 
scheluh, qui disparut avec son escorte dans une vallée laté- 
rale pendant que nous continuâmes notre rouleau sud. Pré- 
voyant de nouvelles difficultés pour franchir les mauvais pas 
sur notre route, je me décidai à louer deux mulets pour sou- 
lager mes chameaux rendus, auxquels j'enlevais le plus 
pesant du bagage, ne leur laissant à porter que les objets 
moins lourds, tels que literie, batterie de cuisine, etc.; j'y 
trouvais aussi l'avantage de l'assistance de deux combattants 
de plus en cas d'attaque, chaque mulet réclamant un conduc- 
teur, et les scheluh, possesseurs des mulets loués, n'étant 
pas hommes à se les laisser voler sans les défendre. Un effet 
de l'insécurité des grands chemins dans ces passages de 
l'Atlas, c'est le fait fi'appant que les centres de population 
doivent être cherchés dans les endroits les mieux cachés et 
retirés des vallées latérales, c'est là une des causes qui con- 
tribuent à la désolation appai'ente du pays aux yeux du voya- 
geur inexpérimenté. Arrivés enfin au sommet du passage et 
au partage des eaux de cette partie de la chaîne de l'Atlas, 
haute d'environ 1200 mètres au-dessus de la mer, nous nous 
trouvons, dit Lenz, dans une contrée en apparence absolu- 
ment déserte ; des vestiges de villages, détruits ou abandon- 
nés, se voyaient partout; la contrée était d'ailleurs d'une 
grande beauté et la soirée splendide; on y respirait une 
atmosphère bienfaisante, et l'on pouvait se croire transporté 
dans un site des Alpes suisses; les plus hauts pics neigeux de 
la chaîne glacée se montraient à l'est et se distinguaient net- 
tement dans l'atmosphère diaphane qui les baignait; mais 
quel contraste entre ce spectacle grandiose et la scène de 
désolation qui nous environnait; partout des traces de rapine 
et de pillage menaçant la sécurité des paisibles caravanes de 
commerce. 

C'était le 14 mars. Tel est ce passage de Bibuan qui exige 
un détour du droit chemin. Le D"" Lenz n'est pas le pi-emier 
qui l'ait franchi; d'autres Européens l'ont connu et pratiqué 



32 BULLETIN. 

plus anciennement, tels que le Danois H(ist, en 1781, l'An- 
glais William Lemprière, en 1789. La descente au sud, beau- 
coup plus raide que la pente nord, est encaissée entre de 
vertigineux précipices; la conséquence en fut que les deux 
chameaux durent rester en arrièrejusqu'au lendemain, sous la 
garde de deux hommes. La scène, dit Lenz, était d'une grande 
beauté, des champs cultivés alternant avec des forêts en for- 
maient le premier plan sous le nom de Wad-Sus; dans le 
fond, se présentait, sous forme d'une deuxième chaîne, une 
muraille élevée qu'on pourrait appeler VAnti-Atlas. En des- 
cendant, on ne pouvait refuser son admiration aux pauvres 
animaux succombant sous leur charge, et se démènent avec 
une adresse et une persévérance admirables au travers des 
escarpements où ils devaient se frayer un passage ; en se 
retournant du côté de la pente qu'on venait de descendre, 
on pouvait en apprécier toutes les difficultés et s'applaudir 
d'en avoir atteint l'extrémité sans avoir essuyé d'avarie; peu 
• à peu les escarpements s'adoucirent devant nos pas, et la 
petite ville d'Emnislah apparut. Peut-être dans quelques 
dizaines d'années, des touristes engagés au travers des pas- 
sages de l'Atlas les franchiront-ils avec le même sans-gêne 
et la même facilité que nous les voyons, de nos jours déjà, se 
lancer dans les sommités de l'Hymalaya et du Caucase; 
alors la description que nous venons de faire des difficultés 
de la traversée de l'Atlas ne soulèvera que le rire, mais ces 
difficultés n'en sont pas moins réelles aujourd'hui et le seront 
sans doute encore pour un certain temps. 

Heureusement que les deux caravanes réunies formaient 
lin ensemble respectable, car nos voyageurs se trouvaient de 
nouveau engagés dans un pays en proie aux razzia fréquen- 
tes. Nous rencontrons, raconte Lenz, un cavalier, dont l'ori- 
gine noble se reconnaît à sa monture et à ses vêtements. 
C'était le fils du scheich des Howara. 11 examina notre bande, 
questionna quelques hommes de notre suite puis s'éloigna; 
il reparut au bout d'une demi-heure, entama un nouvel 
entretien puis disparut dans le bois. Que pouvaient signifier 
ces démarches? Évidemment notre caravane était signalée, 
et ce jeune scheich était envoyé en reconnaissance. Notre 
train nombreux et bien armé lui en imposa-t-il ? La présence, 



PROCÈS-VEKBAUX. 33 

au milieu de nous, d'un schén'flui inspira-t-elle des scrupules? 
bref il ne reparut plus. Nous commençâmes à respirer plus 
librement à la vue, à peu de dislance, des premières maisons 
de Tarudan, mais notre satisfaction était trop hâtive; rien de 
plus perfide, rien de plus mal famé effectivement, que les 
abords immédiats de Tarudan; ils sont la retraite de tout ce 
qu'il y a de pillards et de brigands de grand chemin, de la 
pire espèce; c'est un ramassis de vagabonds qui ne vivent 
que de pillages et de coups de mains; malheur ici aux petites 
caravanes isolées; aussi marchions-nous en convoi serré, 
avec flanqueurs, sondant le terrain à droite et à gauche, fouil- 
lant tout buisson suspect, et précédés d'avant et d'arrière- 
gardes. Évidemment des yeux bien ouverts nous épiaient de 
loin, étudiant toutes nos démarches ; un désordre ou une 
négligence les eussent portés à nous attaquer; nous ne 
fûmes entièrement rassurés qu'une fois dans les murs de la 
cité, le 15 mars. 

Toute cette portion de l'itinéraire d'Oscar Lenz n'est con- 
sidérée par lui que comme une fuite en pays ennemi; impos- 
sible de faire des observations scientifiques un peu précises, 
tout instrument manié ou observé aurait fait naître la 
défiance et provoqué les hostiUtés. Le bruit qu'un chrétien 
faisait partie d'une caravane en route était^ en effet, accueilli 
partout comme une insulte déguisée, c'était le son d'une 
cloche d'alarme répandant, sur toute la ligne du passage des 
voyageurs, son avertissement sinistre et croissant en intensité 
de moment en moment; ces détails doivent excuser le voya- 
geur, si ses renseignements scientifiques et géographiques 
ne sont, à beaucoup d'égards, que superficiels et incomplets, 
vu la diflîcullé de faire des observations et de prendre des 
notes sans soulever des soupçons. Avec la pente sud de 
l'Atlas nous voyons diminuer la présence des dépôts de grès 
rouge, que viennent remplacer des schistes argileux, des 
quartzites redressées, puis, ici et là, des filons métallifères de 
nature diverse. 

On s'est souvent demandé si l'Atlas renfermait de vérita- 
bles glaciers; on répond généralement que non, et Oscar Lenz 
n'en peut effectivement citer aucun exemple, non plus que 
de véritables moraines, mais ce serait trop préciser que d'en 

LE GLOBE, T. XXIII, 1885. 3 



34 BULLETIN. 

conclure que la chaîne centrale ne puisse renfermer de véri- 
taliles glaciers. Il n'y a dans TAllas que peu de forêts com- 
pactes, proprement dites ; les arbres y sont plutôt à l'état 
clairsemé. Les maisons se construisent toujours en argile 
battue. La mauvaise humeur des bouigeois de Tariidan, 
chatouilleux à l'endroit de la religion, après avoir risqué de 
soulever une émeute où le sang aurait coulé, la caravane de 
Lenz étant bien décidée à vendre chèrement sa vie, fat heu- 
reusement apaisée par l'intervention du caïd et du schérif de 
la place, qui tlnii-ent par s'intéresser au sort des voyageurs. 
Il se trouvait heureusement alors, en ville, un délégué du 
sultan souverain, chargé d'y traiter une question concernant 
l'administration du Wad-Sus; celui-ci, à la vue du firman 
de son maître, comprit qu'il devait le faire respectera tout 
prix, et le schérif Hadj'Aii, après en avoir conféré avec lui, 
trouva que le plus court pour atténuer Teffet des soupçons, 
était de confesser franchement la qualité de chrétien du doc- 
teur, et TefTet désiré, dit celui-ci, fût obtenu, on convint 
que, tout chrétien que j'étais, le fait d'avoir été médecin au 
service du sultan de Constantinople, qui me déclarait tel, 
celui d'être muni d'un firman du sultan de Maroc, que son 
envoyé garantissait vrai, enfin que l'assistance prêtée par 
un schérif tel que Hadj'Aii, méritaient une considération 
particulière. Quelques scheich des Howara furent curieux de 
voir Lenz et vinrent lui rendre visite, à cause de la notoriété 
des rapports de son compagnon avec leur émir Abd-el-Kader; 
d'autre part, l'émir ou Amil des Mtuga du nord de l'Atlas, et 
ses gens, pour ne pas rester dans l'ombre et pour faire valoir 
leur crédit, se vantaient de procurer, par leur influence^ une 
escorte au voyageur, pour pénétrer au midi du pays de Sidi- 
Hescham, très redouté et puissant personnage; cette escorte 
serait une nombreuse caravane de commerce, devant visiter 
prochainement un grand marché tenu chez Sidi-Hescham. 
Tandis qu'on en attendait l'arrivée, toujours annoncée puis 
difîérée, un schérif de Tafilalet se présenta comme en route 
pour le Wad-Nun, offi'ant de voyager avec Lenz, en joignant 
leurs deux escortes. Le conflit de ces prétentions rivales avait 
l'avantage de rehausser l'importance du voyageur européen 
et de lui créer des partisans dans cette entreprise périlleuse, 



PROCÈS-VERBAUX. 35 

d'où dépendait l'issue de tout le voyage. Les diverses tribus 
qui se disputaient aussi l'honneur de le protéger se promet- 
taient bien, sous le masque de cette protection, soit de mettre 
à profit toute occasion d'exactions, soit, tout au moins, de 
îe surveiller et de l'espionner. Tarudan, par sa position et'par 
ies prétentions des intérêts rivaux, en cherche de prestige à 
exercer et d'avantages cà conquéi-ir, se trouve ainsi jouir, à 
certains égards, de prérogatives exceptionnelles. C'est aussi 
un théâtre d'anarchie où plusieurs races mélangées permet- 
tent difficilement au voyageur qui ne fait que passer, de 
bien se reconnaître; c'est ici, qu'entre Maures, Arabes, Kaby- 
les et Berbères, les analogies et les contrastes s'accusent ou 
s'effacent alternativement aux yeux de l'observateur peu 
exercé, mais ce que l'on peut avancer avec un peu plus de 
certitude, c'est que ces mélanges donnent aussi naissance à 
toute une classe d'hommes, dont le métier s'exerce le même 
€ù qu'ils se transportent, à cette population errante vivant de 
représentations théâtrales, et connus sous le nom de char- 
meurs, de jongleurs, de saltimbanques, de montreurs de 
singes, d'éléphants, de chameaux, de dromadaires, de rhino- 
céros, de girafes, d'autruches, d'avaleurs de poignards, de 
couteaux, de charbons ardents et de serpents venimeux, etc. 
En définitive, dit Lenz, la honte de paraître au grand mar- 
ché de Sidi-Hescham en compagnie d'un de ces abomina- 
bles chréliens, fit avorter toutes les ouvertures de voyage en 
commun et un chemin de traverse moins en vue, mais sous la 
main du scheich desKabyles-Schtuga,Sidi-Ibrahïm déjà ren- 
contré par nous au col de Bibuan, nous fut recommandé. Ce 
territoire, grâce à des canaux soigneusement entretenus 
aux dépens de la petite rivière, affluent du Wad-Sus, était 
riant et fertile en orge et en olives; notre escorte com- 
posée de brigands de grand chemin, armés jusqu'aux dents, 
prêts à lout, et bien familiarisés avec tous les accidents de 
terrain, propres à la surprise, nous servait de bouclier 
contre toute mauvaise rencontre. L'escorte prétendit plus 
tard nous avoir évité une attaque de cent brigands qui comp- 
taient nous dévaliser, propos vrai, ou simulé pour nous arra- 
cher un cadeau. Toute chance de danger disparue, elle nous 
i-emit à deux hommes de la tribu des Ulad, Saïd et Rumla, 



36 ^ BULLETIN. 

qu'un accord avec notre ami, le calife de Tarudan, nous avait 
préparés; là nous rejoignîmes la grande route et la caravane 
de Tarudan, qui avait eu lionte de nous, et qui nous atten- 
dait maintenant, qu'elle n'avait plus à rougir de nous devant 
témoins; deux autres surprises nous y attendaient : la vue 
éloignée de la mer se présentant à nos regards, puis une 
végétation luxuriante et véritablement tropicale, grâce à 
l'abondance des eaux du Wad-Raz. Nous dûmes passer le 
soir même le tleuve qui, si nous avions renvoyé au lende- 
main, aurait enflé par la pluie qui s'annonçait ; nous attei- 
gnîmes le lendemain un pont atribué, selon toute apparence 
avec raison, aux Romains. 

Arrivons enfin dans les États de Sidi Hussein, succes- 
seur des souverains Sidi Heschara, en dehors de la domi- 
nation nominale marocaine; c'est ici que commence l'usage, 
pour les deux sexes, de l'universelle cotonnade bleue, de 
fabrique anglaise ou flamande; Lenz est le premier Euro- 
péen ayant réussi à pénétrer dans la première ville de cet 
état Ilelir. On peut bien dire que c'est au firman du sultan 
du Maroc qu'il doit d'avoir pu s'y rendre et en sortir en 
vie, mais que de peines et de cérémonies pour y assurer sa 
sécurité pendant qu'il y séjourne et pour la permission d'en 
partir; cadeaux exigés, envoyés, acceptés, puis refusés comme 
trop mesquins, etc.; puis Sidi Hussein me demande, dit 
Lenz, une déclaration par écrit, dans laquelle je reconnaissais 
que, dans l'intérieur de ses États, j'avais joui de la plus 
grande sûreté personnelle, et qu'il ne pouvait être respon- 
sable de tout ce qu'il pourrait m'arriver en dehors de sa 
sphère d'action. Je lui remis en conséquence la déclaration 
demandée, mais il me la renvoya bientôt, désirant qu'elle fût 
cachetée. J'avais un petit morceau de cire à cacheter, mais 
point de cachet ; heureusement qu'un vieux bouton d'uni- 
forme français, portant un aigle en effigie, se découvrit quel- 
que part et fit l'office de cachet ; nous croyions être au bout, 
quand de nouveau on me renvoie la lettre pour qu'elle soit 
revêtue d'un autre cachet; la cire, en effet, n'est pas usitée 
au Maroc; il fallut trouver une autre espèce de colle. Enfin 
parut l'homme désigné comme notre guide; le moment de 
notre départ coïncidant avec la présence d'un grand concours 



PROCES-VERBAUX. ni 

de marchands, attirés par le marché habituel, ne fut pas sans 
importance pour nous, en ce qu'il soumettait le souvei-ain du 
pays à une espèce de contrôle public, dont l'opinion ne lui per- 
mettait pas d'exactions par trop noires auxquelles sa politique 
douteuse semblait bien l'avoir disposé. Le voisinage de la 
grande ligne de passage pour Timbouclou attirait aussi ici un 
grand mouvement de bêles à louer, à vendre ou à acheter et 
l'élève du chameau y amenait une industrie florissanle. Si la 
principauté de Sidi Hussein est une des plus petites de la 
chaîne d'oasis, son souverain y jouit d'une influence généra- 
lement reconnue; il la doit partie à son caractère personnel, 
partie à sa descendance d'une famille impériale qui régna 
jadis au Maroc, sous le nom du grand saint vénéré de Sidi- 
Muhanied-ben-Musa, dont le tombeau attire, de nos jours 
encore, un grand concours de visiteurs dévots. Le Wad-Nun, 
allié des Sidi-Hescham, est aujourd'hui indépendant de fait et 
ne paye plus aucun tribut au sultan du Maroc. Les héritiers 
de Sidi-Hescham s'estiment plus légitimes prétendants au 
trône du Maroc que la branche actuellement régnante des 
Mnley-Hassan. Le scheich du Wad-Nun a plus d'une fois retenu 
des voyageurs européens comme prisonniers pendant de lon- 
gues années, ou ne les a relâchés que contre payement 
de forts 'buts, par exemple, W. Buttes, Anglais retenu pri- 
sonnier pendant huit ans, de 1866 à 1874. Il fallut l'habileté 
persévérante du consul espagnol de Mogador, Don José Alva- 
rès Peréz, qui obtint sa délivrance contre 27,000 duros, payés 
par l'Espagne au scheich du Wad-Nun, somme dont le sultan 
du Maroc dut rembourser une bonne partie. 

Il serait monotone d'entrer dans la narration de tous les 
incidents, plus ou moins critiques, qui se répètent dans le 
cours du voyage; nous n'en citerons, en conséquence, que 
les traits principaux. La petite ville de Fum-el Hassan, aussi 
appelée Tirgi, nous arrêtera, parce que, dans ses environs, 
se retrouvent, en caractères plus marqués, des pierres pétro- 
glyphiques, soit dessins de date incertaine, représentant des 
animaux, et parce que le chef de ce pays possède une 
notoriété spéciale, par son caractère et son influence; il se 
nomme Scheich-Ali. Quoiqu'il en coûtât à Lenz de renoncer 
au séjour préféré du bivouac, sous la tente, en rase campagne, 



38 BULLETIN. 

celte mesure lui élail imposée parla pruilence, et c'était dans 
rintérieur de la ville, et dans une maison même du clief 
Sclieicli-Ali,(iu'il était plus sûr pour lui de prendre logement. 
Le chef était absent de sa personne, mais par respect pour 
lui, la foule, rassemblée devant sa porte à la nouvelle de l'ar- 
rivée d'un chrétien, n'osa pas la franchir. Un voyageur et 
rabbin juif, du nom de Mardochée, s'était déjà acquis une 
certaine renommée en envoyant à Paris des empreintes des 
dessins pétroglyphiques deTirgi et d'ailleurs, reproduisant la 
figure de rhinocéros, d'éléphants, de chacals, de chevaux, 
d'autruches, de girafes, accompagnés d'ornements de fantai- 
sie ; ceux de ces dessins, vus par Lenz, sont peu accusés, tra- 
cés sur un calcaire bleuâtre, avec un instrument pointu, 
plutôt en points successifs qu'en traits continus. On rencontre 
encore ici, à Tirgi, sur une éminence de 500 mètres au-des- 
sus de la mer, une ruine qu'on ne peut envisager que comme 
un reste de construction romaine. 

L'arrivée et la vue du fameux Scheich-Ali ne firent que 
confirmer sa renommée d'homme considérable, autant par 
l'expression des traits de sa figure, de son regard et de toute 
sa démarche que par sa conduite à l'égard des voyageurs. 
L'examen accoutumé des firmans et Tinterrogation préalable 
de l'interprète de Lenz, eurent leur succès habituel auprès 
de cet homme d'âge avancé et de conduite lûservée; c'était 
un vrai patriarclie; il se montra sympathique aux plans du 
docteur et, tout bien pesé, examiné et vérifié, il déclara le 
voyage à Timbouctou praticable, natui'ellement avec la suppo- 
sition préalable qu'il en réglerait les conditions et en assu- 
rerait, par son intervention, la sécurité dans une certaine 
limite et jusqu'à une certaine distance. Grand moment pour 
Lenz qui voit enfin s'entr'ouvrir l'horizon qui cache encore 
son rêve; mais, moment anxieux aussi, car le détail de tant 
de précautions à prendre et de conflits à prévoir et à éviter, 
inspire à bon nombre des compagnons du docteur, la pensée 
et la résolution de se séparer de lui. En sorte, qu'en définitive, 
Lenz reste seul avec ses deux interprèles, avec Kaddur et 
avec le petit négrillon Faraschi. Comment se recruter à nou- 
veau et compléter son personnel? Un certain Mohamed, 
venu on ne sait d'où, et qui s'était ici montré diligent pour 



PROCÈS- VERBAUX. 39 

procurer au voyageur des moutons et autres provisions de 
ménage, otlVait bien d'aller plus loin avec Lenz. Il s'était 
sauvédu Maroc poui- échapper au service militaire, et sa vue 
n'inspirait guère confiance, mais en fait il se montra diligent, 
actif et entendu dans tout ce qui concernait les voyages, et 
Scheich-Ali conseilla de l'emmener. Ce Scheich-Ali, dit Lenz, 
me prenait-il sérieusement pour ce que j'étais censé être, un 
médecin turc, j'en doute, mais, sans s'en préoccuper, il ne 
s'attacha qu'à nous faciliter les préparatifs du voyage. Dans 
les intervalles nous faisions connaissance avec sa maison, 
nouvellement construite, et avec son joli et riche jardin. Si 
notre confiance en cet homme ne nous trompe pas, nous 
arriverons au but, et je ne puis croire que ce Scheich-Âli se 
moque de nous. Bénites, qui dit se connaître en nommes et 
surtout en arabes, assure aussi que c'est une bonne foi'- 
lune pour nous d'avoir fait sa connaissance, mais jusqu'où 
compte-t-il nous accompagner de sa personne, c'est ce qui 
n'est pas encore clair à nos yeux et ce serait perdre son 
temps que de le sonder sur ce point tant qu'il ne s'en expli- 
que pas. 

Le départ de Tirgi a lieu le matin du 17 avril; les voya- 
geurs sont accompagnés d'Anamid (ou Anhamid), espèce 
d'intendant et de ministre de la maison de Scheich-Ali, et en 
même temps son neveu. On a derrière soi, à distance, la vue 
de rAnli-Allas, et l'on se trouve, dès ici, en plein désert de 
Sahara, sur la zone septentrionale de la Hamada. Le Wad- 
Sémenet passé, nous amène au Wad-Draa. Le terrain est 
couvert de petits cailloux, alternant avec des couches redres- 
sées de quarzite, confinant au Wad-Draa. Le thermomètre 
marque 30° cent, au milieu du jour. L'eau est un peu sau- 
mâtre; des chèvres donnent un lait excellent, et foi-ment de 
riches li'oupeaux aux mains des Kabyles de diverses tribus 
qui ont souvent, entre eux, des noises pour la possession de 
ces troupeaux et de leurs riches pâturages. Aussi la garde du 
camp, la nuit, tient en éveil nos vedettes, et des coups de feu 
d'alarme s'échangent ici et là de temps en temps. Scheich- 
Ali est retenu de sa personne, occupé ailleurs à la moisson 
de ses orges pendant le jour, mais regagnant notre camp 
chaque nuit. Aussi ne manquons-nous ni de grains ni de 



40 BULLETIN. 

viande, dont il est généreux, ayant, il est vrai, vécu de notre 
cuisine pendant que nous occupions sa maison, à Tirgi. 
Nous en fimes autant le 19 avril, pour deux vauriens de ber- 
bères kabyles de Ait-Tatta; ceux-ci reconnaissants de notre 
accueil et de nos cadeaux de sucre, de Ihé et de bougies, nous 
avouèrent qu'ils avaient eu des vues sur notre caravane, en 
route pourTenduf, avec un scliérif et un chrétien, porteur, di- 
sait-on, d'une quantité d'or, mais notre vue^ celle de notre pro- 
tecteur Scheich-Ali leur inspii-aient de toutes autres pensées 
et nous n'aurions rien cà craindre ni rien à soufTrir à leur 
occasion, ni de leur fait. Toutefois les coups de fusils et les 
signaux d'alarme allaient leur train chaque nuit, et elles 
n'auraient pas été tolérables sans la présence de notre bonne 
étoile, le Scheich-Ali. Sa société, ainsi que celle d'un pauvre 
taleb, chargé de toutes ses écritures, nous procurèrent des 
soirées relativement tranquilles. En attendant, ie même doute 
plane toujours sur les projets du chef: tantôt il va, dit-on, 
nous quitter et regagner ses pénates, tantôt il ne s'éloigne 
avec ses chameaux que pour les ramener prochainement, 
chargés de nouvelles marchandises. 

La clialeur va croissant, les mouches sont très incommodes, 
les alarmes continuelles, tout cela réuni affecte gravement la 
santé des voyageurs et même des chameaux dont il faut abat- 
tre l'un et dont la blessure de l'autre menace de s'aggraver. 
Le 23 avril, la nouvelle se répandit, dit Lenz, que des lettres 
étaient arrivées à Scheich-Ali de la part de Sidi-Husseim, le 
chef et seigneur des Sidi-Hescham. Mon compagnon, Hadj'Ali, 
dont l'indisposition avait tout à coup augmenté, me raconta 
que Sidi-Husseim avait insinué ou donné Tordre à notre 
ami et protecteur Scheicii-Ali de nous escorter un certain 
espace de pays du désert, puis de s'y défaire de nous, et que 
les dépouilles sei'aient alors partagées. Je me refusai, au pre- 
mier moment, à ajouter foi à celte nouvelle que je considé- 
rai comme une simple manoeuvre du timide Hadj'AU qui, 
depuis un certain temps, n'était plus l'homme sûr et déter- 
miné du commencement, et qui voulait par là ébranler ma 
résolution et me faii'e renoncer à mes projets. Cependant, le 
jour suivant, Scheich-Ali lui-même confirma la réalité de 
l'envoi d'un pareil écrit, mais se hâta d'ajouter qu'il ne pou- 



PROCES- VERBAUX. 41 

vait même se décider à répondre à une pareille offre hon- 
teuse, et qu'il se bornerait à renvoyer les messagers. Quant 
à moi, ajoute Lenz, je demeurai fermement convaincu qu'aussi 
loin que s'étendrait l'influence de Scheich-Ali rien de fâcheux 
n'arriverait ni aux miens, ni à moi-même; cependant Sidi- 
Husseim, muni de ma déclaration par écrit qu'il m'avait pro- 
tégé pendant tout le parcours sur son territoire, pouvait vis- 
à-vis du sultan du Maroc repousser loin de lui toute respon- 
sabilité. Je suis fermement persuadé qu'il nous avait fait suivre 
secrètement pour se débarrasser de nous, au delà des limites 
de son territoire, et que la circonstance seule de notre ren- 
contre providentielle des gens de Scheich-Ali fut la cause à 
laquelle nous dûmes de lui avoir échappé. Ce Sidi-Husseim 
revient aujourd'hui à la charge pour tâcher d'accomplir son 
premier projet avec l'aide de Scheich-Ali. Celui-ci s'est con- 
duit en homme d'honneur; son intérêt était de se prêter aux 
insinuations de Sidi-Husseim, leurs rapports politiques et 
commerciaux, de voisinage et d'affaires, le mettant plus ou 
moins sous sa dépendance ; néanmoins rien ne put ébranler 
la loyale détermination de Scheich-Ali ; il renvoya les mes- 
sagers sans réponse et déclara qu'aussitôt ses moissons ren- 
trées, il m'accompagnerait de sa personne jusqu'à Tenduf, et 
arrivés là, il y aviserait pour me trouver le moyen de pour- 
suivre ma route. Ma confiance en lui était telle que je ne me 
laissai en rien troubler par les terreurs et les angoisses de 
mes gens. 

On attend bientôt la grande caravane annuelle, Kaffa-el- 
Kébir, à son retour de Timbouctou à Tenduf. Elle avait été 
pillée les années précédentes à plusieurs reprises. Scheich- 
Ali y a des intérêts engagés et, selon les nouvelles qu'il en 
recevra de son parent et associé là-bas^ il décidera de se ren- 
dre en pei'sonne à Timbouctou ou non. Le 27, les premiers 
avant-coureurs de la grande caravane apportent la bonne 
nouvelle qu'elle a passé le désert sans dommages. C'est à 
Tenduf que les divers membres et détachements de la cara- 
vane se séparent, chacun regagnant sa destination particu- 
lière, pour s'y reformer l'année suivante. Mes gens, dit 
Lenz, et à leur tête l'indécis Hadj'Ali se résolvent mainte- 
nant à leur destinée inévitable ; ils voient que rien ne me 



42 BULLETIN. 

fera l'enoncor à mon plan ; d'ailleurs, le moment du retour 
en arrière es! passé, il esi trop tard et la saison ti'op chaude 
pour aiïroritcr les déserts. En roule donc pour sortir enfin 
du Wad-Draa. J'ai remonté mes équipages, et mon train est 
aujourd'hui en état d'aller plus loin. — Les trous creusés dans 
le sable, demeures provisoires des bergers, méritent à peine 
le nom de maisons, mais on y soutîi'e pourtant moins de la 
chaleur qu'à ciel ouvert. 

Cependant on nous apprend, de source sûre, que des émis- 
saires de l'exécrable Sidi-Hiisseim nous attendent du côté de 
Tekna, pour nous arrêter; ce mot de Tekna, prononcé à 
llerh devant des témoins, n'est pas tombé à terre et ramène 
la meule sur nous. Vu la réputation des gens de Tekna, les 
complices à un coup de main n'y manqueraient pas; il ne 
faut donc pas mépriser cet avis. Pauvre Hadj'Ali, le voilà 
retombé dans toutes ses transes. 

Le groupe d'oasis du Wad-Draa a une population serrée 
et on porte le nombre de ses ressortissants au delà de 200,000 
âmes; ils sont en rapports commerciaux avec le Soudan et 
Timbouctou et ce commerce est de conséquence; en outre, 
leur sol produit des dattes et des cultures maraîchères. Les 
dattes de ^^'ad-Draa passent au Maroc immédiatement après 
celles de Tafilalet et y donnent lieu à une forte exportation. 
Mais la culture des grains ne suffit pas à la consommation 
locale et on doit en importer dans les oasis. Il faut nous ap- 
provisionner d'eau à un puits du Wad-Merkala, car d'ici jus- 
qu'à Tendu f nous n'en trouverons plus. Nous passons les 
bizarres conformations de terrain et de rochers de ce Wad- 
Merkala qui y forment un dépôt à peu près horizontal. A ces 
terrains succèdent les déserts pierreux désignés au Sahara 
sous le nom de Hamada; ici cependant, on y rencontre en 
masse de ces jolis petits cailloux quartzeux qui tiennent de 
Tagate; entre eux croissent quelques tiges de gazon, des 
fleurs, des acacias et autres espèces épineuses, dont les cha- 
meaux se régalent faute de mieux. On trouve quelques espè- 
ces de baies bonnes à manger et un bois que les habitants 
mâchent pour se nettoyer les dents. Il ne manque que l'eau 
pour converlii- cette longue plaine en oasis plantureuses. Quant 
aux gazelles,, elles la hantent, mais hors de la portée des ar- 



PROCÈS-VERBAUX. 43 

mes à feu. Les gens du pays y surprennent les chacals dans 
leurs trous et s'en nourrissent; celle viande assaisonnée 
avec du beurre se laisse manger. Des lézards d'une longueur 
prodigieuse el des serpents, donl quelques-uns passent pour 
venimeux, habitent aussi la Hamada ; on y trouve quelques 
fossiles. 

S mai. Arrivée à Tenduf; son oasis, entourée de plantureux 
dattiers, brille de loin au milieu de l'interminable Hamada, 
si longue à traverser pour nous autres Européens. L'Arabe, 
pour lequel le temps n'a aucune valeur, aime au contraire 
celte marche monotone mesurée à l'allure tranquille et lente 
des chameaux ; son flegme s'accommode parfaitement de 
celte existence sans distractions excitantes, il plaint au con- 
traire le genre de vie tendu et toujours en mouvement de 
l'Européen qui, à ses yeux, est une infirmité ; il en résulte 
un manque de sympathie entre le voyageur et l'habitant du 
pays. Lenz était le pi^emier Européen qui fut jamais arrivé à 
Tenduf ; aussi avec quelle orgueilleuse satisfaction en étu- 
diail-il la forme des maisons et leurs habitants. La compagnie 
de Scheich-Âli, qui avait pris les devants pour lui préparer 
un accueil favorable, lui valut une part dans les acclamations 
de bienvenue qui saluaient ce chef bien-aimé. En vain le cri 
de El-Kafiru (le mécréant), retentissait-il parfois au milieu 
de la jubilation générale, il était bien vite étoufTé. Mon inter- 
prète, Hadj'Ali, a le bonheur, raconte Lenz, de trouver ici 
un confrère distingué, un scbérif arabe de grande renommée, 
avec lequel il a un long conciliabule ; il s'agissait d'établir 
d'une manière irréfutable (ju'Hadj'Ali était réellement un pa- 
l'ent d'Abd-el-Kader dont le nom est, ici aussi, en grande 
considération ; comme le dit schérif avait autrefois connu 
personnellement l'émir, il lui était facile de s'assurer de la 
véracité des assertions de Hadj'Ali. Celui-ci se trouvait 
avoir en sa possession un vieux document qui le désignait 
comme initié à une confréi'ie sacrée, les Abd-et-Kader-Dchi- 
lali. Il en avait usé à Tarudan pour recruter une quantité de 
membres à la secte, entre autres le schérif de la ville qui, 
dans son zèle, aurait voulu engager mon interprèle à s'éta- 
blir à Tarudan el lui avait même proposé sa sœur en ma- 
riage. Le même succès attendait Hadj'Ali ici à Tenduf; non 



44 BULLETIN. 

seulement le schérif, mais encore plusieurs des membres les 
plus considérés de la ville furent persuadés qu'il était un 
personnage de haute importance et inlluence. Je dirai ici, en 
passant, que bien que Hadj'Ali invoquât à tout propos son 
privilège de schérif, la famille d'Ahd-el-Kader n'est pas Sclm- 
rafa, le titre de Marabout est personnel à Abd-el-Kader seul; 
on sait que les familles de Schurafa descendent de Mahomed 
et forment ainsi, en quelque sorte, une noblesse religieuse 
héréditaire, tandis qu'au contraire le litre de Marabout dési- 
gne un personnage distingué par sa science religieuse. 

Tout n'est pas contre les pauvres voyageurs de la troupe 
d'Oscar Lenz. A côté des tablatures il y a aussi les caresses 
du destin, disons plutôt les secours de la divine Providence. 
Non seulement les succès de l'interprète Hadj'Ali et son in- 
lluence tournent au profit des voyageurs si éprouvés, mais 
ils font d'autres heureuses rencontres. Ils trouvent parfois 
quelque génie tutélaire sous une forme et un extérieur où 
on ne l'aurait pas deviné; encore ici à Tenduf, Lenz tombe 
sur un de ces personnages de bon secours, propre à tout, 
qui ne doute de rien et qui, par de petits travaux et de pe- 
tites industries, sait toujours se tirer d'affaire et rendre de 
petits services dans la maison ; de même qu'à Tirgi s'était 
présenté l'ex-déserteur Sidi-Mohamed comme domestique 
momentané, ici à Tenduf c'est un Tunisien du nom de Hadj- 
Hassan qui a su se rendre indispensable; cet homme, aven- 
turier par caractère, avait couru par tout le monde; les mes- 
sageries maritimes françaises l'avaient une fois emmené jus- 
qu'au cap de Bonne-Espérance, puis devenu bachi-bosouk 
dans l'armée turque, pendant la guerre avec la Russie, il avait 
tenu garnison en Arménie ; licencié à Tunis il avait entrepris 
des voyages pour son propre compte et il se trouvait ainsi 
arrivé ici à Tenduf, après être tombé entre les mains de gens 
d'Ail-Tata qui l'avaient dévalisé au Wad-Draa. Quoique Has- 
san, outre l'arabe et le turc, parlât encore un peu italien, an- 
glais et français, celui-ci très couramment, qu'il eût vécu 
avec beaucoup d'Européens durant son aventureuse carrière, 
j'ai rarement rencontré dans ma vie, dit Lenz, un Arabe aussi 
foncièrement et rigoureusement fanatique que cet homme, 
et qui accomplit avec une conscience aussi scrupuleuse, ses 



PROCÈS- VERBAUX. 45 

prières et dévotions journalières. Il m'offrit de me suivre 
dans tout mon voyage, retour de Timbouctou par le Sénégal 
compris. Là, pensait-il, il se fixerait soit comme soldat au 
service de la France, soit comme négociant ; c'est un homme 
serviable, propre à tout, excellent cuisinier en particulier, 
mais d'une violence ou vivacité rare. 

Comme il paraît que ni Scheich-Ali, ni aucun de ses 
parents ne fera route avec nous (quoique le premier et le 
schérif de la ville prennent grande part à nos projets de 
voyage), ils nous ont amené un vieux personnage comme un 
guide éprouvé et expérimenté, le meilleur qu'ils puissent 
nous recommander pour le trajet de Tendu f à Arouan ; il au- 
rait déjà visité Timbouctou une f)0* de fois, quelquefois tout 
seul chargé de lettres ; quelles que fussent nos hésitations de 
confier notre sort à un seul homme âgé qui pouvait mourir 
en chemin et qui demandait un prix considérable, il n'y avait 
pas d'autre parti à prendre et nous l'engageâmes ; une partie 
du prix devait lui être payé d'avance, le reste à l'arrvée à 
Arouan où nous aurions à nous pourvoir d'un autre guide 
pour Timbouctou. Tendîtf e9<t une ville moderne et ouverte 
qui ne date que d'une trentaine d'années, composée de 100 à 
ISO maisons d'argile, petites, à un seul étage et formant un 
carré. C'est une des grandes lignes de communication pour 
Timbouctou ; la population est en majorité berbère ; grand 
commerce de dattes, poudre, tabac, coton, résine, qu'on y im- 
porte contre marchandises du Soudan, esclaves noirs, plumes 
d'autruche, or, ivoire, etc. Nous avons déjà dit que c'était 
ici que se rassemblait la grande caravane Kaffa-el-Kébir, 
composée de quelques milliers de chameaux et quelques 
centaines de conducteurs. Elle a été plusieurs fois détroussée 
pendant ces dernières années; elle part deTenduf d'ordinaire 
en décembre ou janvier, pour revenir en mai ou juin. La va- 
leur de ses marchandises dépasse, dit-on, sept cent cinquante 
mille francs. Cette évaluation est un peu trop haute aujour- 
d'hui attendu que le commerce avec Timbouctou a déchu 
ces dernières années. Mon projet, quand je partis de Maroc, 
était de m'adjoindre à une caravane pour accomplir le grand 
voyage de Timbouctou; l'idée de faire ce trajet seul avec quel- 
ques hommes me paraissait alors trop hasardeux. Mais j'eusse 



46 nULLETIX. 

été réduit à attendie la prochaine caravane Imita neuf mois, 
éventualité qui m'était proposée sérieusement par Scheicli- 
Ali, si je ne voulais tenter le voyage isolément. Celui-ci me 
facilita les mesures à prendre pour le voyage. Elles com- 
prennent d'abord les sacs et ballots de charge, la manière de 
les attacher pour éviter que le chameau se blesse par le frot- 
tement des cordes, et que, faute de place suffisante, le cava- 
lier ne souffre trop d'une position forcée; elles comprennent 
ensuite l'approvisionnement d'eau pendant la traversée du 
désert et les précautions à prendre pour que les seaux la 
conservent à l'abri de l'évaporation et de la corruption, il 
faut surveiller le goudronnage des vases destinés à transpor- 
ter cette eau si précieuse. Enfin, on doit se procurer les vê- 
tements convenables pour cette portion du trajet pendant 
lequel il faut surtout bien proléger les ouvertures du visage 
contre les infiltrations des sables du désert si nuisibles aux 
organes des hommes et des animaux. 

Des précautions contre toute distribution et emploi abusif 
d'eau sont nécessairement exigées; Lenz n'osait s'en servir, 
que pres(|ue en cachette, pour sa propreté pei'sonnelle, il 
devait ménager la susceptibilité de ses gens qui jugeaient ces 
soins une luxueuse fantaisie; dans sa conviction, les berbères 
Touaregs ne se lavent jamais au désert, ce qui contribue aux 
maladies des yeux si fréquentes et si souvent incurables. 
Lenz traite de fable l'histoire d'un second estomac dont se- 
raient doués les chameaux et où ils conserveraient une pro- 
vision d'eau pour s'en servir quand l'eau naturelle vient à 
manquer. C'est un conte de fée qui donne une couleur fan- 
taisiste aux récits de voyages au désert et par lequel tant de 
récits palpitants ont abusé de la créduHté du lecteur. Il ne 
faut pas compter sur les produits de la chasse au désert; du 
gibier s'y rencontre bien à l'occasion, mais hors de portée, 
et le temps d'ailleurs est trop précieux pour le consacrer à la 
chasse. La viande séchée au soleil, les conserves et surtout 
le thé et le café sont des ressources qu'on ne saurait trop 
apprécier. Dans ce voyage périlleux de 30 jours, de Tenduf 
à Arouan, Lenz ne rencontra qu'un seul vivant. Nous en 
relèverons successivement quelques incidents. Le caractère 
général du sol commence à revêtir ici sa forme spécifique, 



PROCÈS-VERBAUX. 47 

les dunes ; la dune associée à la hamada a un caractère so- 
lennel et présente un spectacle grandiose, pas un être vivant 
en vue, point d'oiseaux, point de serpents, point de gazelles, 
pas même d'insectes ; solitude absolue. Quant aux hommes, 
dit Lenz, leur vue n'est pas désirable, et notre guide, auquel 
Scbeich-Ali avait fait la leçon, ne nous permit pas pendant 
les premières marcbes de dresser notre tente de jour, sa 
couleur blanche, visible de loin, aurait pu donner l'éveil à la 
cupidité des rôdeurs du désert. Le 12 mai, nous arrivons au 
point où se réunissent les deux routes des caravanes venant 
de Tenduf et de Tafilalet; Heu suspect et dangereux entre tous 
à cause des détrousseurs de caravanes qui s'y donnent ren- 
dez-vous en certains moments. Les mesures de prudence 
sont de rigueur. 

Toujours les dunes avec accompagnement de fossiles (cri- 
noïdes et coraux), puis de gypse, plus loin, en descendant un 
peu, le sable est pur et tendre, nos montui"es y enfoncent 
jusqu'au genou. Nous approchons d'un puits nommé Bin- 
bel-Ahbas, bien connu des caravanes, auquel nous trouve- 
rions enfin de l'eau pour renouveler le contenu de nos outres. 
Mais notre guide, désireux avant tout d'éviter toute rencontre 
accidentelle, préfère nous faire faire un détour pour l'éviter; 
sa connaissance parfaite des lieux lui signale, dans un endroit 
écarté et enfoncé, un lieu où nous trouvons de l'eau en sufiB- 
sance pour renouveler notre provision et étancber la soif de 
nos chameaux. 

C'est à Igidi que le singulier phénomène des sables sonores 
s'est présenté à nous. Figurez-vous les accords d'une trom- 
petle souterraine sonnant par intervalles. Ce bruit sourd en- 
tendu dans la solitude ne laisse pas que de troubler celui qui 
le perçoit et qui n'est point, comme on pourrait le supposer, 
le jouet d'une illusion. Le phénomène bien connu de la sta- 
tue de Memnon en Egypte, visitée par de Humboldt, a été 
quelquefois cité à l'appui de la réalité du sable sonore. Le 
D' Lenz s'attache à analyser ces phénomènes de l'action du 
mouvement de l'air dans les cavités de certains sables 
quarizeux, rendues sonores dans un certain état de chaleur 
et faisant l'office de tuyeaux d'orgue. Ce sont, tour à tour, 
des grognements, des ronflements, des soupirs, des gémis.se- 



48 BULLETIN. 

ments, enfin le roulement du tonnerre qui s'en échappent. 
L'ébranlement artificiel, produit dans ces masses de sable par 
le passage d'une caravane, en modifie les conditions et est 
une des causes agissantes du phénomène ; la rupture d'équi- 
libre des couches de sable, la sécheresse du climat, la qualité 
dominante du quartz pur, en sont d'autres ; cependant tout 
n'est pas explicable par là ; pourquoi Igidi a-t-il le privilège 
des sables sonores, tandis que tant d'autres locahlés qui, par 
leurs caractères et leur situation y auraient en apparence les 
mêmes droits, n'en ont pas ? 

Nous passâmes encore, dit Lenz, la nuit du 15 mai au 
milieu de ces dunes ; le matin suivant nous poussâmes plus 
loin pour nous sortir aussi vite que possible de ces masses 
de sable, et etîectivement nous les eûmes bientôt mises der- 
rière nous. La scène changea du tout au tout; le sol, haut de 
370" au-dessus de la mer, se couvre de grains feldspathi- 
ques, bientôt s'y ajoutent des galets de granit et de por- 
phyre et, dans le lointain, s'aperçoivent les montagnes d'où 
ils proviennent; elles surgissent à droite et à gauche, isolées, 
hautes de 300 à 400"°; leur présence inattendue, au beau 
milieu du Sahara, ne laisse pas que de surprendre. Nous 
avions devant nous, au sud, faisant suite à Igidi, le pays nommé 
El-Églab ; ici nous changeons de direction vers l'est. Bientôt 
l'alarme se répand parmi nos hommes, causée par la vue 
éloignée de chameaux en marche et qui pis est, par des tra- 
ces fraîches de pas de chevaux. De là à y voir une bande de 
brigands il n'y avait pas loin, notre guide Mohamed nous 
cacha derrière des rochers pour se porter seul en avant à la 
découverte ; malgré sa vue extraordinairement perçante, il 
ne put rien découvrir de suspect, ni voir les cavaliers qui 
devaient avoir croisé notre route à peu d'intervalle, peut- 
être la veille. Quant aux chameaux entrevus ils devaient 
avoir passé le matin même à courte dislance de nous, ce que 
nous donnait à connaître l'agitation évidente des nôtres qui 
s'arrêtaient de paître et flairaient l'air toujours dans la même 
direction. Il fallait entendre discuter parmi nos gens toutes 
les éventualités possibles et toutes les combinaisons les plus 
ingénieuses. Quelle pouvait être la tribu des cavaliers? 
Étaient-ils des Tekna ou bien des Ait-Tatta ? Combien 



PEOCÈS-VERBAUX. 49 

étaient-ils? Quand avaient-ils passé? Quel chemin avaient-ils 
pris, etc., etc.? C'est surprenant de voir avec quelle perspica- 
cité exercée, ces natures vierges savent déduire, des incidents 
les plus simples, les inductions les plus Ingénieuses. Le plus 
préoccupé de tous était notre guide Mohamed qui répondait 
de notre sûreté devant son maître le Scheich-Ali. 

La crainte persistante de mauvaises rencontres compli- 
quait la marche de nos voyageurs. Dans l'areg l'eau ne man- 
que pas et la formation géologique du sol se prête à la pré- 
sence de puits servant de ligne de marche aux voyageurs 
dans ce désert; mais la faiblesse de la petite caravane du 
D" Lenz, le peu d'hommes en état de se défendre qui la com- 
posait, obligeait à beaucoup de détours pour éviter ces puits 
où les détrousseurs de caravanes pouvaient se rencontrer. 
Cette marche, en traçant des courbes, ajoutait à la fatigue; 
hommes et chameaux y succombant, on s'arrêta toute la jour- 
née du 22 mai aux puits de Tarmanant, Bin-Tar manant. On 
convint alors de ne plus marcher que de nuit; le guide 
se dirigeait, disait-il, d'après une étoile qui conduisait im- 
manquablement à Arouan dont elle marquait la direction, 
mais ce moyen seul ne suffisait pas, il savait s'aider d'une 
foule de petits signes indicateurs dont sa mémoire gardait le 
souvenir. 

Pour supporter la marche de nuit prolongée sur cette lon- 
gue chaîne de stations à travers Tareg, il faut dormir de 
jour, ce à quoi le D"" Lenz ne pouvait s'accoutumer ; les gens 
du pays dorment sur leurs chameaux. Ceux-ci marchent sur 
une ligne, les uns attachés à la suite des autres, et il suffit 
que l'homme de tête veille. La visite des salines de Taudeni 
m'aurait intéressé, dit Lenz, à cause du commerce de sel qui 
motive de fréquentes caravanes entre cette ville et Arouan, 
de là ce sel se transporte jusqu\à Timbouctou ; mais la crainte 
des mauvais coquins qu'attirent toujours le passage de ces 
caravanes fit un devoir à noli-e guide Mohamed de nous 
faire éviter ce site où l'on trouve aussi d'anciens petits us- 
tensiles en pierre polie de formes diverses, datant évidem- 
ment de l'âge de la pierre. Le soir du 29 mai nous quittâmes 
la région des puits duWad-Teli pour marcher en droite ligne 
sur Arouan. Pendant la nuit notre excellent serviteur Hadj'- 

LE GLOBE, T. XXIII, 1885. 4 



50 BULLETIN. 

Hassan disparaît d'une manière inexplicable. Esl-il, en dor- 
mant, tombé de sa monture, s'est-il tué en tombant, ou a-t-il 
perdu nos traces, aurait-il succombé à une vengeance de 
Mobamed qui ne l'aimait pas? Nous l'attendons pendant 
vingt beures, tirons des coups de fusils ; tout est inutile. C'est 
une grande perte pour moi, car je pouvais m'entretenir avec 
lui. Le 3 juin, jour important, marquant par la rencontre 
d'un bomme, le seul aperça depuis 26 jours, savoir depuis 
notre départ de ïenduf. C'était aux puits de l'areg Unan ; il 
faisait partie de nomades qui y faisaient paître leurs cha- 
meaux. La chaleur est forte et le séjour sous la tente intolé- 
rable de jour. Le 5 juin l'areg se couvre {ïalfa, mauvais 
fourrage pour les chameaux; 6 juin, soHtude absolue, absence 
de tout objet pouvant attirer le regard sur celte plaine inter- 
minable d'alfa, 200" au-dessus de la mer (42° C); presque 
pas de mirage proprement dit; la satisfaction de savoir 
Arouan près de nous se lit sur tous nos visages, mais sur- 
tout sur celui du guide Mohamed qui triomplie d'avoir su 
nous conduire sains et saufs jusqu'ici, au travers des mille 
dangers que présente le désert depuis Tenduf; le 9 juin, jour 
de repos; 10 juin, nous espérons atteindre Arouan aujour- 
d'hui, d'autant plus que notre provision d'eau tire à sa fin; 
il faut envoyer un homme à celte ville pour nous en appor- 
ter. Arouan se compose de 100 h 150 maisons disséminées 
sans ordre, Mohamed nous y précède, porteur de lettres de 
recommandations pour le schérif, principal personnage de 
l'endroit, puis à son retour, nous y faisons notre entrée. 

Nous ne saurions assez louer l'habilelé de Mohamed 
comme guide, c'est à lui, après Scheich-Ali, que nous 
devons la vie ; nous n'avons point fait de mauvaises ren- 
contres; tous les domestiques ont été fidèles, servia blés et 
empressés ; nous avons toujours eu de l'eau potable, du four- 
rage passable et souvent abondant, ce qui fait qu'aucun de 
nos neuf chameaux n'a succombé, malgi'é les blessures de 
plusieurs ; en un mot, sauf l'incident tragique et regrettable 
concernant Hadj' Hassam, on peut dire que le voyage a élé 
admirablement bien combiné et exceptionnellement heu- 
reux et favorisé. Quant aux illusions de la Fata Morgana, 
tant souvent citée, avec ses apparitions illusoires de lacs, vil- 



PROCÈS- VERBAUX. 51 

les, châteaux, vaisseaux, jardins, etc., fermant l'horizon ou 
suspendus dans les nuages, à peine en pouvons-nous parler 
ou citer quelques rares exemples appi-ochant de ces descrip- 
tions; on peut, en grande partie, les renvoyer à leurs auteurs, 
les conteurs arabes, imbus des rêves fantastiques de l'Orient. 
Tout ce que je peux dire avoir vu sous ce rapport, sont quel- 
ques apparitions d'arbres suspendus en l'air et quelques fla- 
ques d'eaux imaginaires autour ou au-dessus de l'horizon. 
En fait, celui qui saura opposer aux effets de la chaleur, sans 
aucun doute sensible et oppressante, du courage, du sang- 
froid et de l'empire sur son imagination surexcitée, sera peu 
ou point accessible à ces tableaux et apparences imaginaires, 
dont les récits exagérés ont tellement rempli la tête des voya- 
geurs. Comme preuve qu'il sut toujours conserver sa tête 
en possession d'elle-même, Lenz cite que, souvent, après les 
devoirs et travaux prescrits accomplis, il a pu jouer, dans sa 
tente surchauffée, des parties d'échecs avec Hadj' AU et Béni- 
tes. Si, dit-il, d'un côté, mon voyage, un peu trop retardé, 
avait donné le temps à la saison chaude de nous atteindre, 
circonstance défavorable pour un voyage au désert, d'autre 
part ce relard avait l'avantage que les bandes de détrous- 
seurs de grand chemin qui assiègent et infectent le voisinage 
des puits, à l'époque régulière du passage des caravanes, 
avaient regagné leurs domiciles. 

La vie animale, sans faire défaut, ne procura pas au voya- 
geur, amateur d'histoire naturelle, tout le charme qu'il 
s'était promis d'un voyage en plein désert; les troupeaux de 
bœufs sauvages, de gazelles et d'antilopes, entre autres, tout 
en s'olTrant à la vue, ne permettent guère l'exercice et le 
plaisir de la chasse; mais l'air qu'on respire dans le désert 
est si exceptionnellement salubre qu'on n'y connaît à peu 
près point de maladies, sauf les maux d'yeux, dont l'absence 
de propreté est la principale cause. On ne saurait trop 
recommander aussi, comme précaution hygiénique, l'usage 
des bains de sable surchautTé des dunes ; c'est une vraie 
volupté et un véritable délice de se plonger dans ce sable 
quarlzeux si pur et si propre. Le désert est beau, très beau, 
en dépit de la chaleur et des dunes; rien que sa solitude a 
quelque chose de grandiose et de sublime, comme l'insonda- 



52 BULLETIN. 

Me océan. Un lever de soleil, en plein désert, ou un doux 
clair de lune, présentent un charme inexprimable, une incom- 
parable beauté, et font naître des sensations inimaginables. 
Pour acheter de telles jouissances privilégiées, l'homme sen- 
sible au grand et au l)eau, ne reculera pas devant quehjues 
dangers incontestables, et conservera, sa vie durant, le sou- 
venir des jours passés en plein Sahara, comme des temps 
les plus heureux pour son corps et son âme. Il semblerait 
que nous dussions arrêter ici la relation du voyage d'Oscar 
Lenz par celte explosion d'enthousiasme, échappé de sa 
bouche en l'honneur de la majesté du désert de Sahara. 
Cependant le lecteur a droit à une terminaison plus effective 
de cette partie du moins de l'expédition dont le but était 
l'arrivée, tant désirée, à Timbouctou. Nous céderons donc, en 
prolongeant le récit jusqn'<à cet épisode marquant, au désir 
supposé du lecteur. 

La vue, l'existence et le séjour d'Arouan composent tout 
ce qu'il y a en même temps de plus triste et de plus impor- 
tant; important, comme siège d'un grand entrepôt commer- 
cial et d'un moyen de communication indispensable, entre les 
populations du désert de Sahara au nord, et les tribus du 
riche et fortuné Soudan, au midi; triste par sa situation en 
plein désert, sans distractions d'aucune sorte pour les yeux 
ou pour l'esprit, sans arbres, sans eau visible, sans montagnes 
et sans jardins; si l'areg est le pays de la soif, Arouan est la 
métropole du sable. Terrain, dunes, murs de maisons, tout est 
jaune, couleur du sable, qui colore même l'air desséché qu'on 
y respire; quand j'ai ditsaiw mw, j'ai eu soin d'ajouter appa- 
rente à la vue, car Araouan est la ville la plus riche en eau du 
Sahara occidental ; on ne peut cependant lui donner le nom 
d'oasis car cette eau ne s'y révèle par aucun signe quelcon- 
que de végétation où puisse mordre la dent du chameau. 
L'eau si abondante y est, en effet, partout enfouie et cachée 
dans les profondeurs du sol, creusé de mille puits bien four- 
nis et alimentés. Quant aux maisons, rien de plus monotone 
que leur forme identique ; ce sont de grands cubes de terre, 
sans ouvertures au dehors, à l'exception d'une porte. A l'in- 
térieur il y a une cour vaste, carrée aussi, et sur laquelle 
donnent les appartements; on corrige ce triste aspect des 



PROCÈS-VEEBAUX. 53 

murs par des ornements faits de la même argile hleuàlre- 
L'obscurité des maisons est le seul remède contre d'innom- 
brables mouches. 

Le schérif d'Arouan, Sidi Anhamid-bel-Arib, vieillard de 
quatre-vingt-deux ans, qui partage l'influence avecleScheich 
des Kabyles-Bérabich, nous fit assigner une maison; il logea 
aussi nos hétes et leur donna la nourriture et des gardiens. 
J'ai parlé de mouches innombrables ; le terme n'est pas exa- 
géré, elles existent ici par milliards de milliers et font, 
d'Arouan et de son séjour, un véritable enfer. Sa position 
sans jardins, sans aucune production agricole quelconque, 
rend Arouan absolument tributaire de Timbouctou distant de 
200 kilom. En fait de viande on y trouve quelques miséra- 
l)les volailles et une race de moutons du Soudan sans toison. 
L'honnête Schérif voulant, dit Lenz, me traitei* le soir de 
mon arrivée, ne pût trouver qu'un peu de riz et de la viande 
de chevreau séchée. Son accueil n'en fut pas moins fort ami- 
cal bien qu'il ne se fit aucune illusion sur ma qualité de chré- 
tien. La population de Kabyles-Bérabich, auxquels se mêlent 
quelques tribus nègres, était aussi bien disposée à mon 
égard. Les Touaregs, qui ne se trouvent pas bien éloignés, 
vivent en mauvaise intelligence avec elle ; ce sont eux dont 
la rencontre peut inquiéter les voyages pour Timbouctou. 
C'est ici que, il y a une 30^ d'années, le malheureux et intré- 
pide voyageur major Laing, fut assassiné ; cet événement a 
laissé, ici comme à Timbouctou, des souvenirs très vivants 
encore. 

On ne sera pas surpris qu'Arouan, la métropole dessables, 
comme nous l'avons désignée, soit exposé aux ouragans re- 
doutables du désert, désignés ailleurs sous le nom de -St- 
moitn, et appelés ici Dschaui. Le 15 juin on en ressentit un 
de toute violence ; il s'annonça par des maux de tête, une 
irritabilité extrême et des rêves agités et angoissés ; enfin, il 
arriva, chassant le sable en flots épais, qui bientôt couvrirent 
tous les objets , comme une forte chute de neige ; le sable 
pénètre partout, jusque dessous les verres des montres; le 
nez, les yeux, la bouche et les oreilles en sont remplis. Le 
vent dura une demi-heure à peine; malheur à ceux qui sont 
surpris en plein air par le Dschaui, hommes et chameaux 



54 BULLETIN. 

n'ont autre chose à faire qu'à se coucher le visage contre 
terre tournant le dos à sa direction ; heureusement, sa durée 
moyenne ne dépasse guère une dizaine de minutes. Quant 
aux récifs de caravanes entières ensevelies sous le sable, c'est 
une fable que tout contredit. Sans doute, il peut en résulter 
la perle d'une caravane, si, perdant son chemin, elle ne 
retrouve pas de puits, elle est exposée à périr de soif, car le 
sable a bien vite pénétré les outres et anéanti leur contenu. 
Quelquefois aussi l'ouragan ensevelit un puits sous une 
couche de sable. C'est là ce qui peut arriver de pire. 

De petites pierres d'origine animale, qui se trouvent dans 
le corps d'une espèce d'antilope, se vendent très cher, dès 
ici et dans tout l'Orient, comme contre-poison. 

Le désir de déloger de cet horrible Arouan rend Lenz fa- 
cile dans ses marchés pour remonter sa caravane avec des 
chameaux frais ; tout le reste de son avoir ; passe avec les 
cadeaux qu'on ne peut refuser, surtout en sucre, thé et café. 
Le brave guide Mohamed les avait bien gagnés; c'est par lui 
que la première nouvelle de l'arrivée de Lenz à Timbouctou 
est parvenue en Europe, cet honnête Mohamed ayant attendu 
à Arouan, jusqu'au retour de Timbouctou des hommes qui y 
avaient escorté Lenz et dont ils rapportaient un témoignage 
écrit de son heureuse arrivée. Lenz est le second Européen 
qui ait visité Arouan. Le départ eut lieu le 2.5 juin. La tradi- 
tion de déserts hantés par les lions n'est guère plus exacte 
que celle sur les effets du mirage et du simoun. Rien de 
plus rare actuellement que le lion du Sahara méridional. 
C'est seulement à une joui-née de Timbouctou, à El-Assouad, 
que Lenz en reconnaît une trace distincte et évidente ; mais 
les aigles, vautours et autres carnassiers y abondent ; une es- 
pèce soulage les chameaux des vers qui les tourmentent en 
s'établissanl sur leur croupe où ils leur donnent la ciiasse. 
La date du 1" juillet 1880 restera inoubliée chez Lenz comme 
marquantlejonrdeson arrivée au but rèwéTinibouctou.Ce&l 
sous l'escorte d'un jeune scheich El-Bakay, neveu du célèbre 
schérif El-Bakay, de Barth, que Lenz accomplit les dernières 
étapes du voyage. Une foule composée en général de cu- 
rieux bien disposés envei's lui, se porte à sa rencontre et 
l'escorte avec des signes de jubilation dans la ville célèbre 



BIBLIOGRAPHIE. 00 

OÙ n'étaient parvenus avant lui que les Européens Paul Im- 
bert, major Laing, Caillé et Barlli. 

Puisque le Maroc a fait le sujet principal du début du 
voyage de Lenz, arrêtons-nous y encore un instant, en ter- 
minant, car c'est un monde que le Maroc étudié dans son 
histoire et dans son rôle politique bien déchu aujourd'hui. 
Le temps de sa splendeur brille encore aux yeux de l'archéo- 
logue; il retrouve, avec Lenz, son influence s'étendant bien 
au delà de ses limites actuelles, car ce sont ses frontières 
du passé qui ont fait sa grandeur; on devra en rechercher 
les traces, bien au sud du Maroc moderne, jusqu'cà Timbouc- 
tou où le mot de Maure se prononçait encore naguère. — 
Sang mauresque, usages mauresques, style mauresque, meu- 
bles et armes mauresques ; vous les retrouvez partout. Le 
Maure est la race aristocratique par excellence, il a le teint 
plus clair, la taille mieux dessinée, l'esprit plus prompt que 
les autres races qui lui disputent encore le sol du nord de 
l'Afrique. Est-il réellement sorti du mélange de l'Arabe avec 
le vrai nègre aux cheveux crépus, aux joues saillantes, au 
nez aplati ? 

Quant aux anciens maîtres du sol, le berbère confondu ici, 
distinct là, du Kabyle, mais dont le Targi, le Touareg féroce et 
fier, se réclame, Lenz ne s'occupe pas de l'étude de leur 
histoire, étude difficile et compliquée que nous ne nous sen- 
tons pas nous-mêmes de force à entreprendre. F. de M. 



BIBLIOGRAPHIE 



Carte des voies de communications de l'empire d'Allemagne, 
destinée à donner une vue d'ensemble de toutes les voies fer- 
rées, des principales routes, et des lignes de paquebots, par 
Edouard GiEBLER. (Eduard Gœbler's Verkehrskarte des 
Deutschen Reichs.) 

La Société a reçu de M. E. Gtebler une carte de l'empii-e 
d'Allemagne, d'environ 70 centimètres sur 60, dressée par 
lui et éditée par l'Institut géographique de Leipzig. Le but 
de cette carte est pratique, elle est destinée aux voyageuis et 



56 BIBLIOGRAPHIE. 

commerçants; c'est donc à ce point de vue qu'elle doit être 
considérée. 

L'auteur a distingué par des traits de forces difTérenles les 
lignes importantes, sui" lesquelles on trouve des communica- 
tions régulières et rapides, et les lignes secondaires. Cela ne 
se fait pas en général, et M. Giebler a eu raison de le faire. 
Bien souvent un voyageur, croyant abréger une distance, 
s'engage sans le savoir dans un labyrinthe de lignes secon- 
daires où les trains sont lents, où les iioraires ne concordent 
pas, si bien qu'il arrive une demi-journée après le train qui, 
tout en faisant un détour, a suivi une ligne importante. Un 
autre avantage pratique de celte cai'te, c'est qu'en indiquant 
tous les points de jonction des lignes, quelque insignifiants 
qu'ils puissent être sous tous autres rapports, l'auteur facilite 
beaucoup au voyageur la consultation des guides et surtout 
de ces publications volumineuses dans le genre du Hent- 
schel's Telegraph. La même chose est à remarquer en ce qui 
concerne les roules, quoique cela ait moins d'importance 
pour des étrangers. 

Les détails topographiques, et surtout les montagnes, dis- 
paraissent un peu trop sous la grande quantité des noms et 
sous l'enluminure. Il est aussi à regretter que l'auteur, qui a 
trouvé le moyen de rendre si clairement cet énorme réseau 
d'environ 37,000 kilomètres de voies ferrées, n'ait pas indi- 
qué d'une manière particulière et visible, le réseau de navi- 
gation intérieure. Il y a plus de 13,000 kilomètres de rivières 
navigables et de canaux en Allemagne; il n'y a même aucun 
pays qui possède un système de navigation intérieure plus 
complet que la Prusse, et cela avec 10 canaux seulement, 
dont la longueur totale n'est que de .385 kilomètres. La carte 
ne le laisse malheureusement pas soupçonner. 

L'auteur indique les lignes de paquebots parlant des ports 
principaux, Bremen, Hambourg, Lùbeck, Stettin et Danzig, 
ou, plus exactement, de Bremerhafen, de Kuxhaven, de Tra- 
vemûnde, de Swinemûnde et de Neufahrwasser, car la 
dimension toujours croissante des vaisseaux, a obligé toutes 
ces villes commeiçantes à se créer des ports auxiliaires plus 
facilement abordables. Quelques chitîres de durée des trajets 
sont intéressants; ainsi l'on se rend de Kuxhaven à Londres 



BIBLIOGRAPHIE. 57 

en 33 ou 36 heures, de Bremerhafen à New-York en 10 ou 
12 jours, et à la Nouvelle-Orléans en 24 jours, de Kuxhaven 
à Rio-Janeiro en 26 jours, de Breraen à Sidney en 4S jours. 
Le prix de la carte de M. Gaebler est de 3 marks, c'est-à- 
dire de 3 fr. 75 centimes. Emile Chaix. 

Proceedings of the Royal Geographical Society (de Londres). 

]\° de «Juin 1884. Notes sur la géographie physique et 
historique de l'Asie Mineure, prises pendant des voyages de 
1879 à 1882, par le colonel sir Charles W. Wilson, avec car- 
tes. — En mars 1879, le gouvei-nement anglais établit en 
Asie Mineure des consuls militaires, pour surveiller l'intro- 
duction des réformes, d'après la convention anglo-turque. 
M. Wilson, consul général, nous donne ici le résultat de leurs 
travaux au point de vue géographique. 

Marche avec chameaux de Berber à Korosko, en 1863, pai- 
le lieutenant-colonel J.-A. Grant, avec carte. — Ces notes du 
compagnon de Speke out encore deraclualilé, car le pays et 
la manière d'y voyager, n'ont pas changé depuis 22 ans. 

Juillet. Revue annuelle des progrès de la Géographie, par 
le right hon. Lord Aberdare, pr-ésident de la Société. 

Voyages dans le nord-ouest de l'Arabie et le Nedj, par Char- 
les M. Doughty, avec carte. Récit de périlleux voyages effec- 
tués de 1876 à 1878. M. Doughty, en ne cachant pas sa dou- 
ble qualité d'anglais et de chrétien, a souvent couru de 
grands dangers parm.i des populations musulmanes fanati- 
ques. — Il a rapporté de précieux renseignements. 

Août. Voyage et ascensions dans l'Himalaya,i^diV W. W.Gra- 
ham. — Ce voyageur a eu pour compagnons trois de nos 
compatriotes, Joseph Imboden d'abord, puis Emile Boss et 
Ulrich Kautîmann. M. Boss, de Grindehvald, s'est tout parti- 
culièrement distingué et a reçu de la Société le Back prize. 
M. Graham et lui sont parvenus jusqu'à une altitude plus éle- 
vée de 1,700 pieds qu'aucune ascension antérieure. 

Un voyage dans l'intérieur de l'Ashanti, par le capitaine 
Brandon Kirby, avec carte. — Nous y relevons, entre autres, 
le fait intéressant que l'usage des sacrifices humains aurait 
cessé à Coomassie, grâce à l'influence anglaise. 



58 «IliLIOGRAPHIE. 

Explorations dans le voisinage des monts Roraima et Kitke- 
nam dans la Guyane anglaise, par Henri Whitely, avec carie 
et cro(iiiis. 

Septembre. Les régions du haut Oxus, par Robert W\- 
chell. — Celte communication, les notes qui l'accompagnent, 
et la discussion qui l'a suivie, sont intéressantes, car elles 
nous parlent d'une partie de l'Asie qui, jusqu'à ces dernières 
années, était encore inexplorée et fort peu connue. 

Sept années de voyages dans la région à l'est du lac Nyassa, 
par le rev. W. P. Johnson, aveccai'te. — On y trouvera beau- 
coup de détails sur le pays et ses habitants. 

Octobre. Un voyage de Mombasa aux monts Nolara et 
Kasigao, par le commandant C. E. Gissing R. N., vice-consul 
à Mombasa, Afrique-Orientale, avec carte. — Description in- 
téressante de l'aspect du pays, de son sol, de ses productions 
et des mœurs et coutumes des diverses tribus indigènes. Il 
est malheureux que les incursions des Masai qui ont dépeu- 
plé certains districts, y rendent l'élève des l)estiaux et tout 
essai de culture, impossibles. 

Les dernières explorations de M. C. Winnecke dans le ter- 
ritoire nord de l'Australie du sud, avec carte. — Parti de 
l'Australie du sud, M. Winnecke est parvenu aux Goyder's 
Pillars, centre du continent australien. Le pays a une certaine 
analogie avec l'Arabie, il faut se servir de chameaux pour 
traverser ses espaces déserts, sablonneux, et sans eau douce. 

Les observations hydrographiques faites par Pcxpédition de 
Nordenskiold au Groenland en 188S, par Alfred Hamberg. — 
Procès-verbaux de la section de géographie de la British As- 
sociation, réunie à Montréal en 1884^ !'■' partie. 

IVoA'embre. La division territoriale du littoral africain, 
par Sir Rawson W. Rawson, avec cartes. — Article ti'ès in- 
structif de géographie politique. En résumé, le littoral afri- 
cain présente une longueur totale de 16,718 milles dont 
10,057 appartiennent encore aux natifs et 6601 sont occupés 
par les Européens, savoir : Angleterre, 2017, France 2339, 
Portugal, 1960, Espagne, 35, Allemagne, 270ntaHe, 40? Les 



BIBLIOGRAPHIE. 59 

points (Fin terroga lion qui accompagnent ces deux derniers 
chiffres, s'expliquent par les circonstances actuelles. 

Voyage de Mozaîubique aux lacs Shirica et Amaramba, par 
H. E. O'Neill, l''^ partie. 

L'Expédition du Capitaine Elliot, de l'Association interna- 
tionale du Congo, à la Vallée du Kwilu-Niadi, ou Quilou- 
Niari, d'après l'orthographe française. 

Les travaux du D" Giissfeldt dans les Andes. 

Procès-verbaux de la section géographique de la British 
association, réunie à Montréal en 1884, suite et fin. Nous y 
relevons : Expériences arctiques au cap Barroïc, nord de 
l'Alaska, par le lieutenant P. H. Ray, de la marine des États- 
Unis, avec carte, et Découvertes récentes dans le nord du 
Groenland et dans la terre de Grinnell, par le lieutenant 
A. W. Greely, de la marine des État-Unis, avec carte. 

Décembre. Discours d'ouverture de la session de 1884- 
188d, par le right hon. Lord Aberdare. 

A travers le pays des Masai jusqu'au Victoria Nyanza, par 
Joseph Thomson, avec carte. — On lira avec intérêt le récit 
de celte périlleuse expédition dans le pays des redoutables 
Masai; par son sang-froid et son savoir-faire, M. Thomson a 
pu la mener à bonne fin, malgré mille difficultés et de grands 
dangers, sans perdre un seul homme de sa petite troupe, 
sans tuer un seul indigène. 

Voyage de Mozambique aux lacs Shirwa et Amaramba, par 
Henry E. O'Neill avec croquis et carte ; 2"^ et G"" parties. — 
Ce voyage, quoique moins palpitant que le précédent, a une 
grande importance géographique; il décrit une contrée qui 
restait encore inexplorée, quoique la côte soit occupée parles 
Portugais depuis bientôt quatre siècles. 

Nous voyons dans les Notes que M. O'Neill, qui est consul 
anglais à Mozambique, est de retour d'un voyage à Blanlyre, 
par la voie du Zambèze et du Shiré; il est revenu à Quilli- 
mane par une route en partie nouvelle. 

«Fanvier 1HS5. Notes sur un voyage par terre, à travers 
la partie sud de Formose, de\Takow au cap sud, en 1873, par 
M.Beazeley, avec carte. — Kécit d'une expédition entreprise 



GO OUVRAGES REÇUS. 

en vue de la construction du phare du cap sud. Il est précédé 
d'une description sommaire de fîle. L'attention est, en ce 
moment, tournée surtout vei's le nord, sur Tamsui etKelung, 
mais les détails et renseignements que donnent ces notes 
n'en sont pas moins utiles et intéressants. 

Découverte de la vraie source du Mississipi, par le capitaine 
Willard Glazier, avec plan. 

Une recherche des anciennes colonies de Northmen et de 
Portugais dans P Amérique du Nord, par R. G. Haliburton, 
avec carte. Article de géographie historique d'un grand inté- 
rêt; nous \ voyons, entre autres, que les Northmen navigant 
d'Islande au Groenland, puis de là au Labrador, Skraellings- 
land, en croyant suivre toujours les rivages d'Europe, et sans 
se douter qu'ils découvraient un nouveau continent, abordè- 
rent, dès l'an 994, sur la côte ouest de Terre-Neuve, où ils 
trouvèrent de la vigne sauvage et qu'ils appelèrent Vinland. 

Notes géographiques de la Commission de délimitation des 
frontières de l'Afghan, par le major S. H. Holdich. Description 
du nord-est du Beluchistan entre Quetta et Nushki. 

A. de M. 



OUVRAGES REÇUS 

De juin à décembre 1884. 



PERIODIQUES ET PUBLICATIONS DE SOCIETES 

Petermann's Mittheilungen, 1884, N»" 6àl2. — Ergànzungs- 
hefte, N°^ 75, 76. 

Société royale de géographie de Londres. Proceedings 
and monlhly Record of Geography, 1884, N°" 6 à 12. 

Société de géographie de Paris. Compte-rendu des séan- 
ces, 1884, N»^ 10 à 19. — Bulletin, N<« 1 à 4. 

Société de géographie de Berlin. Zeitschrift, t. XIX, 1884, 
N" ± — Yerhandlungen, t. XI, 1884, N»^ 2 à o. 



OUVRAGES REÇUS. 61 

Société de géographie de Vienne. Mittheilungen, t. XVII, 
J884, N*>^ 5 à 12. 

Société impériale de géographie de Russie. Bulletin, 1884, 
t. XX. N"^ 2 à 5. 

Société itaHenne de géographie. Rome. Bulletin, t. XXVIII, 
1884,N»'6àl2.— Terzo congresso geografico internazionale, 
tenuto a Venezia, Roma, 1884, gr. in-8'', 665 pages. 

Société de géographie de Madrid. Bulletin^ t. XVI, 1884, 
N"^ 3 à 6, t. XVII, 1884, N»^ 1 à 5.— Congreso espanol de 
geografia colonial y mercanlil. Madrid, 1884, in-8°, t. II, 
371 pages. 

Société de géographie de Lisbonne. Bulletin, 1884, N°= 6 
à 9. — Expediçao scientifica a Serra da Estrell'a era 1881. 
Lisboa, 1883, in-4", 3 fasc. — C. Magelhaes, Le Zaïre et les 
contrats de l'Association internationale, in-8°, 32 pages. 

Société néerlandaise de géographie. Amsterdam. Tijd- 
schrift, 2""' série, N°^ 5 à 10; Afdaling 2. 

Société de géographie de Berne. Jahresbericht 1883-1884. 

Société de géographie de la Suisse orientale. Saint-Gall. 
Mittheilungen, 1884, N"^ 2 et 3. 

Société royale belge de géographie. Bruxelles. Bulle- 
tin, 1884, N''^ 2 à 5. 

Société royale de géographie d'Anvers. Bulletin, 1883, 
N° 6; 1884, N"« 1 à 3. Mémoires, t. II, Anvers, 1883, in-S», 
245 pages. 

American geograpliical Society. Bulletin, 1883, N°^ 5 et 6; 
1884, N"^ 1 et 2. 

Smithsonian Institution. Annual Report for the year 1881. 

Société de géographie commerciale de Paris. Bulletin, t. VI, 
N»' 7 à 9. 

Société de géographie commerciale de Bordeaux. Bulle- 
lin, 1884, N°=ll à 24. 

Société de géographie de Lyon. Bulletin, 1884, N"^ 1 à 6. 

Société de géographie de Marseille. Bulletin, 1884^ N°^ 4 
à 12. 

Société de géographie du Nord. Douai. Bulletin, 1883, 
N°' 38 à 40; 1884, N"^ 3 à 5. 

Société de géographie de Lille. Bulletin, 1884, N»" 6 à 12. 

Société de géographie de Toulouse. Bulletin,1884, N^'S à 12. 



62 OUVRAGES REÇUS. 

Société (le géographie de l'Ain. Bourg, Bulletin, 1884, 
No" 3 à 5. 

Société languedocienne de géographie. Montpellier, Bulle- 
tin, 1884, N" 1. 

Société normande de géographie. Rouen. Bulletin, 1884, 
mars à juin. 

Société de géographie de l'Est. Nancy. Bulletin, 1884, 
N"^ 1, 2, 4. 

Société de géographie de Rochefort. Bulletin, 1884, N°' 3 
et 4. 

Société de géographie de la province d'Oran. Bulletin, 
N"^ 20 et 21. 

Société de géographie delà province de Gonstantine. Bul- 
letin, 1884, N»" 2 et 3. 

Société de géographie de Tours. Revue, 1884, N"^ 3 à iO. 

Société de géographie commerciale du Havre. Bulletin, 
1884, N" 1. 

Institut égyptien. Bulletin, N» 4, 1883. 

Société archéologique de l'Orléanais. Bulletin, N"' 118 
à 120. Mémoires, t. XVIII et Atlas. 

Société de géographie de Leipzig. Mittheilungen, 1*^ und 
2*« Abtheilungen. 

Société de géographie de Halle a/S. Mittheilungen, 1884. 

Société de géographie de Munich. Jahresbericht, 1882- 
1883. 

Société de géographie de Brème. Deutsche geographische 
Blâtter, t. VII, 1884, N»^ 3 et 4. 

Catalogue de l'exposition argentine, avec carte. Brème, 
1884, in-8°, 79 pages. 

Société de géographie de Thuringe. lena. Mittheilungen, 
1884, N»^ 1 à 3. 

Société de géographie de Francfort s/M. Beitrâge zur Sta- 
listik. Vierter Band, 3*'"' Hefl. 

Société d'histoire et d'archéologie de Stettin. Baltische 
Studien, N"^ 1 à 4. 

Société physico -économique de Kônigsberg. Schriften, 
24"^ année, 1883, l'' et 2'°« parties. 

Société des sciences naturelles d'Elberfeld. VI*'' Jahres- 
bericht. 



OUVRAGES REÇUS. G3 

Société géographique roumaine. Bucliarest. Bulletin, 1884. 
N"^ 1 et 2. 

Société de géographie commerciale d'Opporto. Bulletin, 
1884, N°^ 6 à 8. 

Institut géographique de la République Argentine. Buenos- 
Ayres. Bulletin, N°^o à 7, 9 à M. 

Société de géographie de Québec. Bulletin, N° 3. 

Institut canadien. Toronto. Proceedings, N"^ 1 et 2. 

Société d'anthropologie de Paris. Bulletin, 1884, N°2et 3. 

Société d'ethnographie. Paris, Actes, 1884, N° 1. Bulletin, 
N° 53. 

Société asiatique. Paris. Journal, 1884, N"^ 1 et 2. 

Société d'anthropologie de Vienne. Mittheilungen, 1884, 
N°« 2 et 3. 

Société américaine d'anthropologie. Washington. 1884, 
Constitution, in-8o, 15 pages. Transactions, vol. II. in-8°, 
211 pages. 

Observatoire impérial de Rio-de-Janeiro. Bulletin, 1883; 
Annales, t. II, 1882. Rio-de-Janeiro, 1883, in-4». 

Meteorological Society. Quarterly Journal, avril à octobre. 

iMeteorological Office. Officiai, 61. A barometer manual for 
the use of the Seamen. London, 1884, 41 pages. 

Institut vénitien des sciences, lettres et arts. Alti. T. I, 
G"» série, liv. 4 à 12 ; t. II, liv. 1 et 2. 

Institut historico-géographique et ethnographique du Bré- 
sil. Revista irimensal, t, XL VII, 1" et 2'°* parties. Rio-de-Ja- 
neiro. 1883, in-S", 674 pages. 

Section genevoise du Club Alpin suisse. Écho des Alpes^ 
1884, N- 2 et 3. 

Société franco-hispano-portugaise. Bulletin, 1884, N" 1. 
Statuts et règlement. 

Zeitschrift fur wissenschaftliche Géographie, t. V, 1884, 
N»« 1 et 2. 

Bureau topographique de Saint-Pétersbourg. Mémoires, 
XXXIX. 

Revue maritime et coloniale. Paris. 1884, N"^ 4, 6, 8, 9, 12. 

Revue de géographie de L. Drapeyron, VU"* année, N" 12; 
VIII"'^ année, N°^ 1 à 6. 

Revue internationale de géographie. Paris. N°^ 103 à 110. 



64 OUVRAGES REÇUS. 

Moniteur des consulats, N°' 250 à 282. 

Moniteur des colonies, N"" 21 à 52. 

Afrique explorée et civilisée, 1884, N"' 7 à 12. 

Revue savoisienne, 1884, N"** 4 à 1 2. 

Exploration, N»^ 384 à 414. 

Esploratore. Milan. 1884, t. VIII, N"" 6 à 12. 

Cosmos de Guido Gora. 1884, t. VIII, N<" 2 à 4. 

Oesterreichische Monatschrift fur den Orient. 1884. N°= 6 
à 12. 

Deutsche Kolonial-Zeitung, N"' Ma 24. 

Mouvement géographique, N"' 5 à 21. 

Notice to marineers, N^' 164-497. 

Société vaudoise des sciences naturelles, N" 90. 

Société des études indo-chinoises de Saigon. Bulletin, 1883, 
N»" 3 et 4. 

Indisch Aardrijkskundig Genootschap. Tidjschrift. N" 4. 

Société de géographie et d'ethnographie de Turin. Girco- 
lare e statuto provvisorio. Torino. 1884, in-4«, 7 pages. 

Deutsche Rundschau fur Géographie und Statistik. VII""^ an- 
née, N" 1. 

Académie nationale des sciences de Gordoba. Bulletin. 
T. VI, N°^ 2 et 3. 

Riebeck'sche Niger Expédition. Mittheilungen. N°^ 1 et 2. 

Statistisches Handbuch der K. Hauptstadt Prag fur das 
Jahr 1882. 

DONS d'auteurs ET AUTRES 

Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle. Liv. 529 
à 560. (Don de l'auteur M. E.) 

Vivien de Saint-Martin. Nouveau dictionnaire de géogra- 
phie universelle. Liv. 25. (Don de Fauteur M. H.) 

José Ricart Giralt. El porvenir de Espana en El Sahara. 
Barcelona. 1884, in-8, 26 p. et carte. 

Arthur de Glarapède. Quatre semaines sur la côte de Ghine. 
Genève, 1884, in-12, 100 pages. (Don de Fauteur.) 

(La suite au prochain tiuméro.) 



Mo ». 



BULLETIN 



' EXTRAIT ^ 

DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ 

Session 1884-1885. 



SÉANCE DU 13 FEVRIER 1885. 
Présidence de M . le D'' Dufresne . 

A l'occasion de la mort du colonel Roudaire, le Président 
rappelle la notoriété que cet officier s'est acquise, d'abord 
par ses travaux géodésiques dans le sud de l'Algérie, puis 
par l'exploration des Cliotts, et par le projet d'y faire péné- 
trer les eaux de la Méditerranée en ouvrant le seuil de 
l'isthme de Gabès. Combattu à divers points de vue, ce pro- 
jet allait néanmoins recevoir un commencement d'exécution 
par la création d'un port à Gabès, amorce du futur canal 
destiné à relier la Méditerranée aux Chotts, lorsque la mort 
est venue surprendre son promoteur. Toutefois M. Ferdi- 
nand de Lesseps a annoncé que l'idée de Roudaire n'est 
point abandonnée; un officier, M. Landas, partisan du projet, 
a demandé et obtenu de pouvoir suivre aux travaux du port 
de Gabès. Le ministre de la guerre le lui a accordé. 

Le projet de l'isthme de Gabès amène M. Dufresne à faire 
une courte revue des nombreux percements d'isthmes pro- 
posés ou déjà entrepris : de l'isthme de Corinthe, de celui de 
Panama, du canal de Nicaragua, de l'isthme de Krah, et 

LE GLOBE, T. XXIV, 1885. 5 



66 BULLETIN. 

surtout du canal de la Floride ; autour de cette presqu'île la 
navigation est très dangereuse, les primes d'assurance sont 
fort élevées, et, en creusant un canal de 220 kilom. pour 
230,000,000 de francs, la distance serait abrégée de 1100 ki- 
lomètres. 

D'après une lettre de Constantinople, communiquée à 
M. Dufresne, cette ville vient d'être pourvue d'eaux prises 
aux sources de Derkos, à 50 kilom., au moyen d'un canal 
qui en amène chaque jour 20,000 mètres cubes; plus tard 
cette quantité pourra être portée au double. 

Les sources du fleuve Jaune viennent d'être découvertes 
par Prjewalski qui publiera sans doute les résultats de son 
voyage. 

Les Proceedings de la Société de géographie de Londres 
renferment, dans leur dernier numéro, un rapport sur un 
voyage de quatre années à travers le haut Thibet, l'Himalaya 
et les montagnes de l'Inde, que M. Dufresne signale à l'atten- 
tion de la Société. 

Il présente la publication de M. Dutreuil, de Rhins : le 
Congo français, qui rend compte des travaux de Savorgnan 
de Brazza pour mettre en communication l'Atlantique et le 
Congo moyen par l'Ogôoué et l'Alima. Stanley préconise la 
création d'un chemin de ferle long des cataractes du Congo; 
mais les terrasses qui supportent le plateau central africain 
opposent à ce projet de sérieux obstacles. 

La bibliothèque a reçu deux volumes sur la Chine méri- 
dionale, traduction de Across Chryse, de Colquhoun, et les 
Voyages dans l'Yémen, de M. Renzo Manzoni ^ Passionné 
pour les voyages, le neveu du grand romancier, après avoir 
visité le Maroc et formé le projet d'aller à Timbouctou, se 
rendit à Aden et traversa quatre fois l'Arabie heureuse, qu'il 
explora avec soin. Son volume imprimé avec luxe est accom- 
pagné d'illustrations, de plans et de cartes. 

Lecture est donnée d'une lettre de M. le missionnaire 
Paul Berthoud, membre correspondant de la Société. 

M. le professeur Chaix fait ensuite une communication sur 

' El Yémen, tre anni uell' Arabia felice, Roma tipografia Eredi 
Botta 1884. 



PROCES- VERBAUX. 67 

l'Archipel de la Nouvelle Guinée, de la Nouvelle Bretagne et de 
la Nouvelle Irlande, où les Allemands vont établir des colo- 
nies. 

La Nouvelle Guinée fut découverte en 1528 par Alvaro de 
Saavedra qui, lui trouvant une certaine ressemblance avec la 
Guinée africaine, lui donna le nom qu'elle porte aujourd'hui. 
Les premiers noms attribués à ces parages sont espagnols, ce 
qui ne doit pas nous étonner, les Espagnols ayant colonisé 
les Philippines. C'est à eux entre autres que nous devons le 
nom de détroit de Torrès. Dampier toucha à la Nouvelle 
Guinée en 1700; Cook en 1770, Dumont d'UrvilIe en 1827. 
Dès lors les colons australiens de Queensland en ont fait une 
exploration plus complète pour demeurer maîtres du détroit 
de Torrès. Celui-ci est large sans doute; néanmoins il est rendu 
dangereux par les écueils madréporiques qui y causent de 
fréquents naufrages. Les huîtres perlières y abondent, aussi 
la pêche des perles et de la nacre de perle y est-elle devenue 
importante. 

La partie S.-E. de la Nouvelle Guinée (dont i\I. Chaix a 
dressé une carte embrassant la Nouvelle Bretagne et la Nou- 
velle Irlande) a été explorée par Owen-Slanley, qui v a trouvé 
une chaîne de montagnes de 12,000 à 14^000 pieds. De son 
côté, le capitaine Moresby a découvert, entre la Nouvelle 
Guinée et les îles D'Entrecasteaux, un passage important qu'il 
a nommé China Strail, qui présente beaucoup plus de sécu- 
rité que celui de Torrès et, à ce titre, est d'une importance 
majeure pour les relations de l'Australie orientale avec la 
€hine et le Japon. Moresby a continué l'exploration de la 
partie orientale de la Nouvelle Guinée. 

Quant à la Nouvelle Bretagne, découverte pai- Dampier en 
1699, ce sont des explorateurs allemands qui nous l'ont faii 
connaître. Cette île égale la Suisse en étendue, et la supeifi- 
cie de'la Nouvelle Irlande dépasse un peu celle de la Savoie. 
Ensemble elles ont de 2500 à 2600 lieues carrées. La situa- 
lion en est, il est vrai, équatoriale, mais le climat en étant 
maritime et les vents alizés y régnant régulièrement, les 
colons européens n'y seraient pas exposés à l'influence dépri- 
mante des climats tropicaux continentaux. Les ports y sont 
nombreux; les forêts superbes; les eucalyptus, les palmiers y 
abondent; le sol est fertile. Les montagnes n'y dépassent 



68 BULLETIN. 

guère 4000 pieds; elles sont d'oiigine volcanique; des diffé- 
rents cônes, les uns sont éteints, les autres encore en acti- 
vité. En 1878, un volcan surgit dans un îlot et vomit une 
telle quantité de pierres ponces, que toute la partie S -E du 
détroit en fut obstruée. Deux des volcans sus-mentionnés 
portent les noms de Mère et de Père (tlie Molher and the 
Father); le premier h 3000 pieds, le second 4000 p.; auprès 
d'eux s'en trouvent d'autres aussi en activité. 

Revenant à la Nouvelle Guinée, M. Chaix rappelle que la 
partie N.-O. appartient à la Hollande qui, toutefois, n'y a pas 
encore établi de colonies. L'île entière a 40,000 lieues car- 
rées, c'est-à-dire une superficie égale à celle de la France et 
de l'Angleterre réunies. Les premières colonies anglaises, 
fondées surtout pour garantir celles de Queensland, ont été 
créées dans une partie de Tîle complètement plate, où les 
rivières charrient une quantité considérable de limon, où le 
rivage est changeant, malsain, et où, de plus, les indigènes 
sont mal disposés. Pour s'assurer le passage du China Strait, 
les Anglais ont pris possession de la partie S.-E. de l'île. 

M. le prof, de CandoUe rapporte que, d'après le Bulletin de 
la Société nationale d'agriculture de France, la Nouvelle Gal- 
les du Sud a souffert récemment d'une extrême sécheresse, 
qui a eu pour conséquence des pertes énormes en bestiaux; 
les squelettes d'animaux domestiques et sauvages se rencon- 
traient en maints endroits; la ville de Sydney a passé trois 
jours sans une goutte d'eau potable. 

M. Faure offre à la Société une copie de la Carte des bas- 
sins erratiques, dressée par x\rnold Guyot, pour le musée de 
Princeton, et indique ce en quoi elle se distingue de celles de 
MM. Alphonse Favre, Faisan et Chantre. La provenance des 
moraines et la nature des roches qui les caractérisent y sont 
marquées. Il annonce aussi la constitution, à Neuchâtel, d'une 
Société de géographie, d'une centaine de membres, qu'il 
espère voir bientôt admise dans l'Association des Sociétés 
suisses de géographie. Il communique une lettre de M. Paul 
Berthoud relative à la mort d'Oumzila et aux conséquences 
qui peuvent en résulter pour la mission des Ma-Goamba. 
L'heure est trop avancée pour donner encore lecture d'une 
lettre de M. Jeanmairet, compagnon de M. Coillard dans 
l'expédition du Zambèze. D'après cette lettre, on peut espé- 



PROCÈS-VEEBAUX. 69 

rer que le bruit apporté à Genève de la mort de la nièce de 
M. Coillard n'est pas fondée. Le roi de Lialui a été détrôné 
par ses sujets, qui lui ont donné un successeur; celui-ci 
paraît favorable aux missionnaires. A la date du 28 octobre, 
M. Coillard se disposait à passer le Zambèze pour le remon- 
ter avec des bateaux envoyés par le nouveau roi. 



SEANCE DU 27 FÉVRIER 1885. 
Pi'ésidence de M. le D"" Dufeesne. 

M. Barthélémy Chadebec, présenté par le Bureau, est élu 
membre effectif à l'unanimité. 

Le Président donne lecture d'une lettre de la Société de 
géographie de Manchester qui demande à entrer en rapport 
d'échange avec la nôtre. Adopté. 

Il paie un juste tribut de regrets à la mémoire de M. Dupuy 
de Lôme, inventeur des vaisseaux à hélice, qui ont acquis leur 
réputation dès la guerre de Crimée, et des ballons à hélice, 
dirigeables dans un air calme. Si un jour, à Taide des aéros- 
tats, on réussit à atteindre le pôle nord, une partie de la 
gloire lui en reviendra. 

Le lieutenant Rogozinski vient de faire l'ascension du 
mont Cameroun. Burton y était monté en 1860, et Comber 
en 1878. Parti de la côte le 8 décembre 1884, Rogozinski a 
atteint le sommet en cinq jours, en passant par des tempéra- 
tures très diverses. A Bota, le thermomètre indiquait 38° à 
10 heures du matin; au sommet (14,000 pieds), il marquait 
4°, et l'explorateur trouva des oiseaux gelés, ce qui indique 
un froid plus grand pendant la nuit. 

M. Dufresne revient sur le voyage de quatre années à tra- 
vers. le grand Thibet par un explorateur indigène pour le 
gouvernement de l'Inde. Il rappelle les voyages de Marco 
Polo, de Hue et de Gabet, du métropolitain Chrysanthu.s, en 
1712, à travers l'Asie centrale jusqu'à Lhassa, où il eut la 
bonne fortune d'être traité en hôte par le Dalaï Lama qui le 
combla de présents et le renvoya aux Indes avec une bril- 
lante escorte, Prjewalski, dans un premier voyage, a pénétré 
dans quelques localités du Thibet. Actuellement, il .se dispose 



70 BULLETIN. 

à rentrer dans ce pays par la Mongolie. Le Pandit, au service 
(lu gouvernemenl anglais, reçut l'ordre de traverser le Thi- 
bet par Lhassa. Il partit de Dar.jilling, sanatorium des méde- 
cins de Calcutta, en avril 1878 et arriva en septembre à Lhassa, 
où il fut retenu pendant une année. S'adjoignant comme 
marchand à une caravane de Mongols, il pénétra jusqu'à 
Sachy, en Mongolie, puis revint sur ses pas jusqu'à Dar- 
chembo, mais sans pouvoir rentrer directement dans l'Inde 
anglaise. Il dut retourner à Lhassa et traverser des passages 
très élevés (12,000 à 15,000 pieds). A Darchembo, ville fron- 
tière de la Chine, du Thibet et de l'Inde anglaise, il fut reçu 
par la mission catholique qui fit parvenir de ses nouvelles aux 
Indes. Obligé de remonter sur les hauts plateaux de l'Hima- 
laya, il eut l'occasion de traverser les sources des grands 
fleuves Irawaddi et Brahmapoutra. Au bout de quatre années 
de voyage, il rentrait à Darjilling ayant fait 2800 milles de 
marche, et confirmé les renseignements fournis par Hue, 
Gabet et Prjewalski. 

M. le prof. Chaix fait ressortir les résultats importants de 
ce voyage à une altitude moyenne de lo,000 pieds. La posi- 
tion des sources du fleuve Bleu devra être modifiée; il y en a 
deux, l'une à l'est, l'autre à l'ouest. Le Pandit a traversé trois 
rivières considérables formant le Kin-sha-Kiang. D'après ses 
indications, les sources de celui-ci, qui n'est que le cours supé- 
rieur du Yang-tsé-Kyang, sont notablement à l'ouest, dans 
une région pleine de petits lacs et à la latitude du lac Lob. 
Prjewalski, qui a suivi le même itinéraire, a obtenu pour 
Suit-tschou, un résultat presque identique. Le Pandit a 
séjourné dans une ville monacale où^ sur 4.300 habitants, il y 
a 2o00 lamas. L'abbé David, y a vu de la neige en juin. Dans 
la région parcourue par le Pandit sont les sources du Mé- 
kong, de la Salouen et de l'Irawaddi. Ce dernier ne vient pas 
du Thibet; la masse de ses eaux provient de ce que, dans 
tout son cours, il appartient au régime des pluies tropicales; 
le Brahmapoutra. dont le Tsambo forme le cours supérieur, 
ne reçoit pas non plus, du Thibet sec et froid, la quantité 
d'eau qu'il roule, il la doit surtout à la mousson du S.-O., 
dont il subit l'influence dès son arrivée aux frontières de 
rinde. 

La parole est donnée à M. Aloïs Humbert pour une com- 



PROCES-VERBAUX. 71 

rnunication sur l'Archipel des Maldives, remarquable par 
l'étonnante régularité de ses récifs annulaires, composés eux- 
mêmes d'autres atolls qui se subdivisent en écueils de la 
même forme, dépassant à peine le flot de leurs roches 
brisées. Le premier voyageur qui en ait parlé, Ibn Batouta, 
les visita en 1340 et y épousa la fille d'un des visirs du sultan. 
Les Portugais les redécouvrirent en 1506, mais ne fournirent 
que de maigres renseignements. En 1601 François Pyrard, 
de Laval, y séjourna, et ses observations furent publiées en 
1611. Horsburgh etOwen s'y rendirent en 1832, et après eux 
le commandant Moresby et le lieutenant Powell les explorè- 
rent avec soin et publièrent une carte dont M. Humbert a 
exposé un exemplaire dont il fait présent à la Société. Des 
extraits du rapport de Moresby ont paru dans le journal de 
la Société royale de géographie de Londres. L'article Ma(- 
dive Islands, dans Hunter, Impérial Gazetter of India, con- 
tient des données exactes sur la structure des atolls, et dans 
Structure and distribution of coral reefs, de Darwin, on 
trouve des documents originaux qui lui ont été communi- 
(|ués par Moresby. 

M. Humbert décrit ensuite cet Arcbipel aux milliers d'îles, 
leur structure généralement ovale ou circulaire, avec un 
pourtour de coraux. En dehors, la pente est abrupte, à 
l'intérieur la profondeur est uniformément de 30 à 35 bras- 
ses; en quelques endroits même de 25 à 30 brasses seule- 
ment. Cependant Darwin a remarqué que les atolls du sud 
ont des lagunes plus profondes que ceux du nord. Les Cha- 
gos sont noyées, ce qui confirmerait l'hypothèse de Darwin, 
d'un affaissement des terres de la partie méridionale de 
cette l'égion. 

M. Humbert passe rapidement en revue le climat, la végé- 
tation, la faune dans laquelle il signale spécialement l'abon- 
dance, de rats, contre lesquels les habitants ne peuvent 
garantir leurs denrées qu'au moyen de constructions sur 
pilotis; les ressources des indigènes dans la pêche et dans le 
commerce des cauris expédiés à Ceylan et en Angleterre, 
d'où ils sont envoyés à la côte de Guinée où ils servent de 
monnaie. Le nombre des îles babitées est de 175; celui des 
habitants de l'Archipel n'est pas bien connu; les estimations 
varient entre 20,000 et 200,000. 



72 BULLETIN. 

M. Humbert fournit encore des renseignements sur le gou- 
vernement, la religion, la langue, le commerce, et mentionne 
en terminant un article du journal de la Société de géogra- 
phie de Londres de 1872, sur les Laquedives, et la constriic- 
lion d'un piiare sur Minicoy, entre les Laquedives et les 
Maldives. 

Le Pi'ésident remercie M. Humbert de son intéressante 
communication et du don de la carte de l'Archipel des Mal- 
dives. 

M. Welter fait remarquer que la flore des Maldives ne 
diffère pas beaucoup de celle de l'île Keeling. Il présente une 
carte d'Afrique de 1706, dont le centre est couvert de noms, 
et où sont indiqués les établissements des Dieppois à la côte 
de Guinée, avant les explorations des Portugais. 



SÉANCE DU 13 MARS 188o. 

Présidence de M. le D'" Dufresne. 

Le Président rapporte que le cours donné pai" M. le prof. 
Rosier vient de se terminer. Le succès de cet enseignement 
s'est maintenu, et l'on peut espérer qu'il sera repris l'au- 
tomne prochain. 

Le Bureau a pris en main les affaires du Vorort, et de- 
mandé au Conseil fédéral le subside de 1000 francs accordé 
par les Chambres à l'Association des sociétés suisses de 
géographie. Dès qu'il l'aui-a reçu il en informera la Société 
de Berne, demeurée chargée de la question du manuel d'en- 
seignement pour la géographie, et qui ouvi-ira un concours à 
cet effet. 

M. Dufresne présente deux cartes nouvelles de l'Afrique 
équatoriale, dressées depuis la Conférence de Berlin. L'œu- 
vre de celle-ci permet d'espérer d'heureux résultats pour la 
science et la civilisation de cette partie de l'Afrique. Les dif- 
ficultés relatives à la délimitation des territoii'es de la France, 
du Portugal et de l'État libre du Congo, ont pu être résolues 
à l'amiable. La carte de Kiepert, à grande échelle, indique 
ces limites d'une manière plus précise que celle donnée par 
le Mouvement géographique de Bruxelles; en revanche, celle- 



PROCÈS-VERBAUX. 73 

ci, s'étendant d'un océan à l'autre, a permis d'y marquer la 
nouvelle possession que l'Allemagne vient d'acquérir à l'ouesi 
de Zanzibar, avec Condoa pour centre. 

L'expédition de J. Thompson, de Mombas au Victoria- 
Nyanza, par le pays des Masaï, a bien réussi malgi'é les ob- 
stacles suscités par les Masaï, par le relief du sol dans la 
région du Kénia, et par l'insalubrité de certaines parties du 
pays traversé. 

Le séjour de Jobnston à différentes altitudes du Kilimand- 
jaro, lui a permis de faire une étude assez complète de la 
météorologie, de la flore et de la faune de ce massif volcani- 
que dont les deux cônes^ le Kibo et le Kimaouenzi, ont, l'un 
18,800 pieds, et l'autre 16,250. 

Il s'est formé h Yokohama une société d'études composée 
de savants et d'élèves revenus d'Europe, qui se proposent de 
substituer, dans l'écriture, les caractères latins aux caractè- 
res japonais. Il y a aussi au Japon un mouvement prononcé 
contre l'introduction de lettres chinoises dans l'écriture japo- 
naise; il procède de l'antagonisme toujours plus marqué 
entre le Japon et la Chine. 

M. le D"" H. Lombard senior fait une communication sur le 
climat des États-Unis d'après la carte du D" Denison \ 

La climatologie des Étals-Unis de l'Amérique du Nord a 
fait l'objet de nomhreuses recherches. Déjà en 1837 M. Lobin 
Blodget a publié un gros volume accompagné de nombreuses 
cartes météorologiques sur la distribution de la température 
et de la pluie pour chaque saison ainsi que pour l'année 
entière. Ce travail a été continué dans les rapports du dixième 
recensement opéré en 1880. L'on y trouve une série com- 
plète de cartes météorologiques construites par M. Henry 
Ganett. Enfin le travail que je mets sous vos yeux a été publié 
en 1884 par le D"" Charles Denison de Deuver dans l'État du 
Colorado; auteur de plusieurs ouvrages de climatologie médi- 
cale, et en particulier quant à l'influence thérapeutique des 
altitudes sur les malades atteints de phtisie pulmonaire. 

Les cartes du D'' Denison sont au nombre de cinq. La pre- 



r ' D'' Charles Denison's seasonal climatic map of the United 
States. Folio. Chicago, 1884 



74 BULLETIN. 

mière donne la répartition annuelle de la nébulosité, de la 
température, de la pluie et de la direction des vents. 

Il y en a quatre autres qui montrent la répartition trimes- 
trielle de la température et de la nébulosité pour les quatre 
saisons. Ces caries sont déduites des observations du Bureau 
central dans 136 stations météorologiques. 

Le premier objet qui frappe les regards dans la carte prin- 
cipale : c'est la coloration d'un rouge plus ou moins foncé qui 
correspond à la nébulosité; celle-ci est exprimée par des 
chiffres rouges qui correspondent à la clarté du ciel et à l'in- 
tensité des nuages. 

Les courbes qui traversent la carte dans tous les sens font 
connaître la répartition de la température et constituent les 
isothermes. 

Les lignes poinlilléeis désignent la quantité annuelle des 
pluies. 

Des flèches de diverses formes font connaître la direction 
des courants aériens; ainsi que leur degré de sécheresse ou 
l'humidité. 

L'hypsométrie a aussi trouvé place dans cette pléiade de 
documents météorologiques qui complètent l'immense travail 
du D"' Denison, et comprend encore le résumé des observa- 
lions qui ont été faites dans les 136 stations établies par le 
gouvernement fédéral. 

Essayons maintenant de résumer les faits contenus dans 
les cartes du savant climatologiste. Mais auparavant nous 
devons faire une remarque préliminaire ; c'est que le climat 
des États-Unis est plus froid, à latitude égale, que celui de 
l'Europe. C'est ainsi qu'à New-York avec une latitude de 
40° 42' l'on n'a qu'une température annuelle d'à peine 11° 
(10°,56); tandis qu'à Naples dont la latitude nord est à peu 
près la même (40°50') la moyenne annuelle est de 16°,33. A 
Boston, sous une latitude de 42° 21' la température moyenne 
ne dépasse pas 9°, 39; tandis qu'à Marseille qui est d'un degré 
plus au nord que Boston, c'est-à-dire 43° 18', la moyenne 
annuelle est de 14°, 61. 

Ce n'est pas seulement sur les côtes orientales que le climat 
est plus froid qu'en Europe; mais aussi dans l'intérieur du 
continent. C'est ainsi que dans le Wisconsin et le Minnesota 
la température moyenne ne dépasse pas 7°, tandis qu'à lati- 



PROCÈS- VERBAUX. 75 

tude à peu près égale, elle est à Turin et à Milan de 11°, 7 et 
de 12°, 8. 

Cela dit, examinons la carte du D"" Denison et signalons 
tout d'abord la forte nébulosité qui occupe le nord-ouest, 
principalement dans la région des lacs; on observe, en outre, 
un ciel moins nébuleux sur toute la côte orientale et dans la 
partie septentrionale de la côte occidentale. Mais presque 
partout ailleurs, c'est-à-dire dans les régions centrales, le ciel 
est presque toujours serein et sans nuages. En sorte qu'on 
peut diviser les États-Unis en deux zones à peu près égales: 
l'une, située à Test, est plus ou moins nébuleuse; l'autre, qui 
comprend tout le centre et les régions occidentales, jouit d'un 
ciel habituellement dépourvu de nuages. La seule exception 
est le nord-ouest dans les États de l'Orégon et de Washington. 

En ce qui regarde la température, les courbes isothermes 
forment un contraste parfait entre le nord et le midi. En effet 
tandis que la courbe de 4°, 44 traverse tout le continent au 
nord, celle de 21°, il se rencontre en Californie et sur toutes 
les côtes du golfe mexicain; l'on trouve même en Floride une 
température moyenne de 23°,89. 

Dans les régions moyennes et centrales, les courbes iso- 
thermes sont très accidentées, elles oscillent entre 10° et 
12°, 78. 

La quantité des pluies suit à peu près la même marche que 
la nébulosité. Dans le nord-est, elle atteint 1101""°; dans le 
nord-ouest elle dépasse 1323""". Dans les régions méridionales, 
où la nébulosité est peu prononcée, les pluies sont néanmoins 
très abondantes et atteignent la proportion de 1630™". 

Mais les parties centrales avec leur ciel clair n'ont que des 
pluies rares qui dans certaines localités ne dépassent pas 
^54°'°'. 

Ainsi donc, l'on observe tous les extrêmes d'humidité et 
de sécheresse dans les différentes régions du continent nord- 
américain; exactement comme nous l'avons signalé pour la 
température. 

Si nous quittons maintenant la carte où sont réunis les 
documents annuels et que nous consultions celles des quatre 
saisons^ nous ferons les remarques suivantes : 

1° L'hiver est très nébuleux dans tout le nord et l'est du 
continent, ainsi que dans le nord-ouest; l'atmosphère y est 



76 ^ BULLETIN. 

claire dans les régions centrales. Le froid y est très rigou- 
reux dans le nord, puisqu'on y trouve les courbes de — 9°,44 
et de — 6°,67. Les premières dans le Dakota et le Minnesota, 
les secondes traversent le Maine, Michigan, Dakota et arri- 
vent à l'État de Washington sur la côte nord-ouest. Les iso- 
thermes de — 1°,11 et de 1°,67 occupent les États du nord 
et une partie de ceux du sud. Celles de 4°, 44 traversent la 
Caroline du nord et le Tennessee et remontent ensuite vers 
le nord jusqu'à l'Orégon. 

Les isotiiermes de 7°,22, de 10°,00 et de 12°,78 sont spé- 
ciales aux États du centre et du sud, tandis que celles de 
15°, oO et de 21°, 11 traversent la Floride; mais ne dépassent 
pas le milieu et l'extrémité de cette presqu'île. 

Comme on le voit, l'hiver est très froid dans le nord et le 
centre des États-Unis; il est tempéré et même chaud dans les 
régions méridionales. Le ciel est nébuleux au nord et à l'est; 
il est clair dans le centre du continent où la pluie est très 
peu abondante. 

20 L'efe est très chaud, puisqu'il n'y a point d'isotherme au- 
dessous de lo°,.56 et que celles de 23°,89 et même de 27°,22 
se rencontrent à l'est et au midi. Le ciel est remarquable- 
ment clair, et la sécheresse extrême dans les régions centrales 
et occidentales, où l'on ne compte que 127°"° de pluie dans 
toute l'année. Il n'en est pas de même pour les côtes méridio- 
nales, où les pluies estivales sont fréquentes et où la quan- 
tité annuelle atteint 1523°"". 

3° Le printemps est assez tempéré et le ciel peu nébuleux, 
surtout dans les régions centrales; toutes les côtes sont hu- 
mides. 

40 Vautomne est déjà froid dans le nord, puisque l'iso- 
therme descend jusqu'à — 3°,89 et 1°,11. Mais au midi, la 
température reste assez élevée avec des isothermes de 15°,54 
et même de 20°, 11. L'atmosphère est très nébuleuse dans le 
nord, surtout dans la région des lacs; tandis que, au centre et 
à l'ouest, le ciel est presque toujours clair, sauf dans l'extrême 
nord-ouest. Ce n'est pas sans raison que l'automne est con- 
sidéré comme la saison la plus favorable. L'on y trouve des 
périodes souvent assez longues marquées par une douce 
température et par un ciel clair; aussi sont-elles désignées 
comme un été indien (indian summer). Les pluies sont rares. 



PROCÈS- VERBAUX. 77 

surtout au centre, tandis qu'au nord il en tombe une assez 
forte proportion. 

Résumé. Les détails qui précèdent sont venus confirmer- 
notre appréciation de climat extrême, aussi bien pour le froid 
et la chaleur que pour la nébulosité et la sécheresse ; la pre- 
mière ayant son maximum au nord el à l'est ; la seconde dans 
les régions centrales où il ne tombe presque pas de pluie, 
tandis qu'elle est abondante au nord et au midi. 

Nous avons vu que les côtes du golfe mexicain et surtout 
celles de la Floride avaient un climat fort agréable pendant 
l'hiver; ce qui les a fait rechercher comme très favorables 
aux personnes atteintes d'anémie, de névralgie et de phtisie 
pulmonaire. 

En outre, les régions montueuses du centre sont mainte- 
nant fréquentées par de nombreux malades qui viennent res- 
pirer un air dilaté, sec et froid. 

C'est à Denver, le Davos américain, dans le Colorado et à 
l'altitude de 2033 mètres que le D-" Denison à institué un 
sanatorium pour les phtisiques. Il a obtenu par ce séjour 
hivernal un grand nombre de guérisons ou tout au moins 
d'amélioration durable. 

Le climat extrême des États-Unis exerce une influence très 
prononcée sur la constitution de ses habitants d'origine euro- 
péenne, qui ne tardent pas à perdre leur embonpoint, leurs 
cheveux bouclés et le coloris du visage de leur pays natal; 
remplacés par le teint mat qui fait reconnaître, à première 
vue, le Yankee, quoiqu'il descende d'un anglo-saxon ou d'un 
Scandinave. Ses cheveux lisses et son long cou contribuent 
encore à cette transformation qui n'est pas bornée aux carac- 
tères physiques et qui s'étend également aux quahtés morales 
et développe chez ces colons du nouveau monde une acti- 
vité dévorante et une impressionabilité presque maladive, 
qu'il est permis d'attribuer, en partie du moins, à l'influence 
d'un climat extrême avec des alternatives de froid ou de 
chaleur accompagnées d'une grande sécheresse. 

Il n'est pas dès lors difficile de comprendre pourquoi la 
Providence a permis qu'une population énergique et déjà 
civilisée vînt remplacer des premiers habitants de ce vasie 
contingent où tout se développe sur une échelle grandiose : 

Où l'on voit surgir des villes immenses là où en 1830 il n'y 



78 BULLETIN. 

avait que 70 habitants, remplacés maintenant par plus de 
riOO.OOO. 

Où l'on voit l'une des plus grandes rivières du monde, le 
Père des Eaux comme l'appellent les Indiens. 

Où l'on trouve une cascade plus grande qu'aucune autre 
sur la surface du globe. 

Où il existe de vastes cavernes sur un parcours de plu- 
sieurs lieues avec des rivièi-es et des lacs peuplés de poissons 
aveugles. 

Où l'on voit les plus gros et les plus vieux arbres du monde 
entier, puisqu'ils atteignent et dépassent même une centaine 
de mètres. 

Où surgissent au centre d'un parc immense les plus hauts 
geysers et de nombreuses sources d'eau bouillante. 

On comprend dès lors que les habitants d'un pays qui 
compte autant de merveilles, dont la population s'accroît si 
rapidement, puissent s'écrier je suis citoyen de la grande 
république américaine, avec le même orgueil qui animait les 
citoyens de cette autre république lorsqu'ils disaient : civis 
romanus sum. 

Le Président remercie M. Lombard de ce travail intéres- 
sant qui résume d'énormes volumes; il applique les obser- 
vations présentées, au tempérament des Américains du nord 
et du sud, et à l'influence que le climat exerce sur leurs habi- 
tudes sociales. 

M. Alexandre Lombard demande si les cultures aux États- 
Unis n'ont pas modifié le climat comme c'a été le cas au 
Canada ? 

M. le D'" Lombard répond que, d'après les recensements, 
certaines maladies, les fièvres d'accès, par exemple, disparais- 
sent avec des cultures bien établies. Mais il est difficile de 
dire si le climat a été changé. Les résultats ne portent pas 
sur une période assez longue. 

M. Aloïs Humbert se rappelle avoir vu, dans le journal 
Nature, que dans l'ouest des États-Unis, dans la Nevada 
entre autres, le climat a été modifié. 

M. le prof Chaix présente une communication sur l'ou- 
vrage de M. Edouard Na ville : The store-citij of Pithom and 
the route of the Exodus, publication de VEgypt Exploration 
Fund, avec 13 planches et 2 cartes. 



PROCÈS-VERBAUX. 79 

Dans ce volume sont résumés les résultats des fouilles et 
découvertes les plus récentes de notre compatriote sur l'em- 
placement de la ville des Juifs de Pithom. Il est écrit dans un 
anglais irréprochable et accompagné de planches et d'hiéro- 
glyphes dont l'honneur revient à M"^ Naville. Des deux car- 
tes adjointes à l'ouvrage, celle du Wadi-Tumilat est due à 
M. Chaix. 

En 1798 et 1799, M. Lepère, ingénieur français, explora 
l'ancien canal du Nil à Suez; il fit un nivellement le long 
duquel il trouva des traces oblitérées de ce travail. Des mon- 
ticules indiquaient l'emplacement d'antiques cités ; Heroopo- 
lis, Pithom, Serapeum, Clusma, port sur la mer Rouge. Vers 
le N.-E., M. Naville distingua un de ces monticules, le Tell el 
Maskutah, colline de la statue, où il trouva un monolithe 
présentant trois têtes réunies, un roi entre deux divinités. La 
construction du canal d'eau douce, conjointement aux tra- 
vaux destinés à mettre en communication les deux mers, fit 
découvrir d'autres débris, entre autres un second monolithe, 
puis deux sphinx ; il n'était pas difficile de supposer qu'il 
pouvait y avoir eu là une avenue. Les monuments avaient 
été enlevés et placés au musée d'Ismaïlia. Néanmoins l'idée 
de M. Naville d'explorer l'emplacement de Tell el Maskutah 
fut une heureuse inspiration. 

Une carte représente le plan des fouilles. Une muraille de 
briques crues de 8"° d'épaisseur, entoure une vaste enceinte 
carrée. A deux mètres fut trouvé un nouveau monolithe 
avec une inscription, un cartouche du roi Nectanébo, d'une 
dynastie égyptienne ; puis un temple avec des inscriptions et 
des statues, des bas-reliefs; plus loin encore, quantité de 
chambres toutes semblables entre elles, sans portes ni fenê- 
tres, des magasins ou greniers, mais comblés de débris 
comme si l'on avait voulu faire disparaître ces cavités. 
M. Naville en a exploré un petit nombre et y a trouvé des 
fragments d'inscriptions, de sculptures; on pourrait y décou- 
vrir encore d'autres statues. Les inscriptions étant impar- 
faitement exécutées et oblitérées, il a été difficile de les 
déchiffrer; celles des tombes étaient dédicatoires ou votives; 
l'une, entre autres, à un personnage en office, un gardien du 
temple de Thom et conservateur des magasins. Au reste le 
nom de Thom se retrouvait dans toutes, ce qui indiquait à 



80 BULLETIN. 

M. Naville qu'il était bien sur l'emplacement de Pilhom, dans 
le nome de Thoumat. Au temps des Ptolémées elle porta le 
nom de Heroopolis, mais le nom de Hero a précédé l'usage 
de la langue grecque. A la fin du volume sont deux inscrip- 
tions en latin, nommant Maximien et Septime Sévère. L'in- 
scription la plus importante n'a pas moins de 28 lignes; elle 
loue Ptolémée Philadelphe et Arsinoé. Le roi venait de faire 
ouvrir une branche du canal; il avait fondé, une ville du nom 
d'Arsinoé, à peu près vers le milieu de l'isthme et, plus au 
sud, sur la côte éthiopienne de la mer Rouge, une ville de 
Ptolémaïs Tfiérôn dont les colous devaient chasser en Ethio- 
pie les éléphants de guerre des haras royaux. Une route con- 
duisait par deux embranchements vers la mer Rouge d'une 
part, et vers Péluse de l'autre. Les données géologiques sur 
l'extension de la mer Rouge , sont d'accord avec la géogra- 
phie historique telle qu'elle ressort des indications fournies 
par Ptolémée et l'itinéraire d'Antonin. 

Le Président adresse h M. Chaix les remerciements de la 
Société et le prie de vouloir bien ultérieurement entretenir 
celle-ci de l'ouvrage de M. Naville sur le Livre des morts, en 
cours de publication. 

M. Dufresne présente à la Société M. Fritz MûUhaupt, de 
Berne, auteur d'une proposition sur la formation d'une orga- 
nisation centrale chargée de relier entre elles les sociétés de 
géographie et de propager les résolutions prises dans les 
congrès internationaux. M. Mùllhaupt en offre quelques 
exemplaires à la Société. 

La parole est donnée à M. Faure pour lire son Rapport 
sur la session de l'Association des sociétés stnsses de géogra- 
phie à Berne, eu 1884 : 

Appelé par le Bureau à faire rapport sur la session de 
l'Association des sociétés suisses, à Berne, en août de l'année 
dernière, sans avoir d'ailleurs eu le mandat d'y représenter 
notre Société, je devrais commencer, par égard pour l'an- 
cien Vorort et pour les sociétés suisses représentées à 
Berne, par des excuses sur le long délai apporté à la présen- 
tation de ce rapport. Il n'a pas tenu à nous que votre Société 
fût nantie, dès le commencement de novembre passé, soit 
(les travaux accomplis par l'Association, soit des questions 
renvoyées à notre examen comme nouveau Vorort, soit 



PROCÈS- VERBAUX. 81 

enfin delà réception fnilernelle que nous avait préparée nos 
amis de Berne, et des agi-éments qu'ils nous ont procurés à 
la fin de chacune des journées de travaux. Quelque étrange 
que puisse leur paraître le fait de la présentation tardive de 
ce rapport, ils comprendront que ce délai n'a eu pour cause 
ni un manque d'intérêt de votre part poui' les affaires de 
l'Association, ni, de la part du rapporteur, un oubli de leurs 
bons procédés. 

Qu'il me soit permis de relever, dès le début, l'empresse- 
ment du précédent Vorort à prendre en mains les affaires qui 
lui avaient été transmises par la session tenue à Zurich en 
août 1883. En efl'et, dès le 18 octobre de la même année, son 
Bureau prenait connaissance des travaux de Zurich et des 
questions qui lui incombaient désormais, et il en préparait la 
solution. Je signalerai en particulier les démarches à faire 
pour obtenir, de la part de la Confédération, une subvention 
en faveur de l'Association des .sociétés suisses de géographie, 
mandat dont il s'est acquitté de la manière la plus sage, et 
aussi la plus heureuse, puisqu'à la suite du mémoii-e qu'il a 
présenté au Conseil fédéral, à l'appui de cette demande, 
l'Assemblée fédérale a accordé à notre Association une sub- 
vention de 1000 francs. — Je mentionnerai encore l'étude de 
la question de la composition d'un ouvrage de géographie à 
Cusage des écoles et des familles de la Suisse, et celle de la 
confection de bonnes cartes et de reliefs, à un prix modique 
pour les élèves des écoles, sur lesquelles j'aurai à revenir, 
et qui, comme la première, furent abordées sans délai par le 
Vorort, et confiées cà quelques-uns des membres de la Société 
de Berne, pour être élaborées en vue de l'assemblée géné- 
rale que celle-ci devait recevoir. Bon exemple pour nous, 
qui avons à racheter le temps pour l'étude des questions que 
nous a léguées la session de Tannée dernière. Nous pourrons 
profiter aussi de l'exemple de Berne quant à la préparation 
du programme de l'Assemblée générale que nous aurons à 
noire tour l'année prochaine. 

Dans la session de 1882, à Genève, le programme était 
extrêmement chargé, tellement que, dès 8 heures du matin 
jusqu'à 6 et même 7 heures du soir, les travaux absorbaient 
toutes les heures de chaque journée, et qu'il n'était pas pos- 

LE GLOBE, T. XXIV, 1885. 6 



82 BULLETIX. 

silile de se cécréer. La nuil seule nous était accoi'dée pour 
recouvrer ôe^ forces en vue des labeurs du lendemain. 

Plus sages que nous ne l'avions été, nos amis de I3ei"ne 
avaient préparé leur programme de manière à ce (\ne les 
travaux du malin et ceux de l'après-midi fussent coupés par 
3 heures de repos, et aucune des séances ne dépassait 2 V2 h-î 
celles du matin duraient de 9 h. V2 ^ niidi; celles de l'après- 
midi ne reprenaient (ju'à 3 heures, pour se terminer à o h.; 
encore ces dernièi-es, par leur nature même, étaient-elles 
destinées à i-eposer des labeurs de la matinée. Les sujets de 
l'exploration de Madagascar par M. le D' Keller de Zurich, 
la vie et les travaux d'A. G. en Amérique par votre rappor- 
teur, le voyage de M. H. Moser dans l'Asie centrale, et l'explo- 
ration du Léman par M. Messerly ne devaient pas provoquer 
de discussion. Et après 5 heui'es, il restait de longues heures 
pour la promenade et le délassement sur la terrasse du Casino 
ou au Musée, où le Vorort nous avait ménagé la jouissance 
d'excellents concerts de la Société de l'orchestre de la ville 
de JBerne. Gomme vous le voyez le programme promettait 
l'agréable en même temps que l'utile, et la réalité a répondu 
à ces promesses. 

N'étant allé à Berne que comme simple membre de notre 
Société, je n'ai naturellement pas assisté aux séances admi- 
nistratives des délégués chargés d'un mandat spécial; je ne 
peux donc vous rapporter ce qui s'est fait dans les séances 
administratives que d'après les procès-verbaux ; encore ne 
relèverai-je de ceux-ci que: l^le l'apport rédigé par le secré- 
taire général, M. Reymond-le-Brun. sur l'activité du Yorort 
depuis la session de Zurich (voy. V*" Jahresbericht, p. 2 1 3-22 i) ; 
2° l'approbation donnée à la marche suivie par le Vorort dans 
la question d'un ouvrage de géographie à l'usage des écoles 
suisses; 3" la proposition de Saint-Gall d'ajourner a deux ans 
les Assemblées générales jusqu'alors annuelles ; 4° le choix de 
Genève comme nouveau Vorort pour une période de deux 
ans; oMa décision d'après laquelle le Vorort doit présenter à 
l'Assemblée générale un rapport sur son activité pendant la 
dui'ée de ses fonctions ; et Vf celle en vei'tu de laquelle, le 
procès-verbal renfermant les propositions et les résolutions 
des Assemblées administratives et généi'ales doit être vérifié 
et signé pendant la durée de la session, par le pi'ésident, par 



PROCÈS-VERBAUX. 83 

deux délégués appartenant à d'autres Sociétés que le Vorort, 
et par le secrétaire. 

Ces résolulions ont nécessité quelques adjonctions aux sta- 
tuts et l'èglements de l'Association. 

Dans la première séance de travaux proprement dits, le 
Président, M. le D' Th. Sluder, professeur, exposa l'état actuel 
des connaissances géographiques et les questions à traiter par 
l'Association. Les résolutions adoptées la veille parla réunion 
des délégués furent approuvées. Puis M. Lûthy, directeur de 
l'exposition scolaire fédérale, auquel avait été confié le soin 
d'étudier la question de la confection de cartes et de reliefs 
pour les écoles, lut un mémoire détaillé, témoignant d'une 
connaissance exacte des besoins de nos écoles, d'une grande 
expérience de l'enseignement, et de vues justes sur lesmoyens 
à employer pour répondre aux desiderata signalés. Après 
une discussion approfondie du sujet, une commission fut 
chargée de coordonner les observations présentées, et, du 
travail de celle-ci, ressortit la résolution de demander: 

1° Que la Confédération fa.sse confectionner des reliefs de 
district au '/,,,,^, et subsidiairement au '/,,,,,; 

2" Que la Confédération fasse éditer de petites cai-tes d'écoles 
dans le genre des cartes reliefs de Leuzinger et des cartes 
Wurster-Randegger ; 

;j" Que la Confédération vende ces cartes et ces reliefs au 
prix coûtant; 

4° Que la Confédération veille à ce que, dans les écoles de 
recrues d'instituteurs, ceux-ci soient préparés à l'étude de la 
carte topogi-aphique et à la to|)ographie, de manière à ce 
qu'ils puissent confectionner eux-mêmes des cartes et des 
reliefs pour leur enseignement de la géographie suisse. 

Le mémoire de M. Lùthy nous a été envoyé pour que nous 
pussions, comme Vorort, suivre aux résolutions prises à 
Eerne. Malheureusement le laps de temps pendant lequel les 
affaires du Yoroit ont été suspendues a amené M. Luthy à 
réclamer son travail. Je crois cependant qu'il suffirait d'une 
demande de notre part à l'auteur pour en obtenir une copie. 
Nous en avons besoin pour l'accomplissement de notre man- 
dat auprès du Conseil fédéral. 

Vint ensuite la question du livre de géographie pour l'école 
et la famille, transmise à Berne par la session de Zurich. 



84 BULLETIN. 

Le Vororl avait cliai'gé de celle étude une commission com- 
posée de M. le D"" Pétri, prof, à l'Université et de M. l'inspec- 
teur Landoll; leurs vues étaient résumées en (pielques pages 
impi'imées et remises aux assistants. Celles de M. le D"" Pétri 
fuient développées avec talent par l'auteur présenta la séance, 
et fournirent matière à une discussion nouri-ie. M. F^andoll 
n'ayant pas pu y assister, son exposé demeure à titre de docu- 
ment entre les mains de la Société de Berne, qui reste char- 
gée de la poursuite des éludes à ce sujet. Elle se propose 
d'ouvrir à cet elTet un concours, entre les géographes des 
deux parties de la Suisse. Le manuscrit le meilleur sera cou- 
ronné par le jury; s'il est en allemand on le fera traduire en 
français à l'usage des écoles de la Suisse romande, si au con- 
traire c'est un manuscrit français qui remporte le prix, il sera 
traduit en allemand pour les écoles des cantons de langue 
allemande. Qu'il me soit permis d'ajouter que, dans la séance 
de raprès-midi où je fus appelé à exposer la méthode par 
laquelle notre compatriote A. Guyot a renouvelé l'enseigne- 
ment de la géographie aux États-Unis, la vue des manuels 
publiés par Guyot a pleinement satisfait les membres qui 
avaient pris pai't à la discussion du matin, et que M. le Pré- 
sident voulut bien exprimer la pensée que si la Commission 
du Vorort avait eu ces ouvrages sous les yeux, ils auraient 
certainement facilité son Iravail, et l'espoir que l'Association 
et ses membres s'etïorceraient de faire connaître le système 
de Guyot et d'en faciliter l'application à l'enseignement dans 
les écoles de notie patrie. Les éditeurs de New-Yoï'k ont eu 
l'amabilité de donner à la Société de géographie de Berne et 
au Département de l'instruction publique, dont le président^ 
M. Gobât, pi'end un grand intérêt à la réforme de Tenseigne- 
merit de la géographie, la série complète des manuels de 
Guyot depuis V Introduction insqa'â la Physical Geographij, en 
sorte que nous pouvons espérer voir prochainement nos 
écoles dotées d'un manuel qui bénéficiera des avantages 
offerts par ceux "que notre compatriote a composés pour les 
élèves des écoles des États-Unis. 

Parmi les travaux des séances du matin je mentionnerai 
encore le mémoire de M. Rohner, de Hérisau, sur l'établisse- 
ment de Collections géographiques pour les écoles, soit pi"i- 
maires, soit secondaires et supérieures, étude très solide, 



PROCÈS-VERBAUX. 85 

basée sur le système intuitif, qui réclame pour renseigne- 
ment, non seulement des caries, des reliefs, des globes, mais 
encore les objets du règne minéral, de la flore, de la faune, 
des produits de l'industrie, et pour les classes supérieures, 
des tableaux géograpbiques el etbnographiques, des produits 
de la nature et de l'art, des appareils pour la géographie 
mathématique, etc. 

La discussion cà laquelle donna lieu le ti-avail de M. Rohner 
fil comprendre que la question n'était pas suffisamment mûre 
poui' qu'il fût possible de prendre une décision immédiate, 
el l'Assemblée chargea le nouveau Vorort de nommer une 
commission qui aura à <■ examiner le mémoire de M. Roliner 
dans son ensemble et dans ses détails, pour préparer la solu- 
tion de la question dans une prochaine session. » 

Le rapport de iM. Frilz Mûllhaupt sur la formation d'une 
organisation centrale chargée de relier entre elles les Sociétés 
de géographie el de propager les résolutions faites dans les 
Congrès internationaux, fut aussi, après discussion, transmis 
au nouveau Yorort pour étude ultérieure plus approfondie. 

Enfin le mémoire de M. Messerly sur l'exploration scienti- 
fique du Léman dont l'auteur n'était malheureusement pas 
à la réunion de Berne, fut également l'envoyé à notre Vor- 
ort, pour renseignements plus détaillés à demandera M. Mes- 
serly en vue d'une session ultéi'ieure. 

Le projet d'exploration à Maihigascar de .M. le D"" Relier, 
privat-docent à Zurich, lui fournil l'occasion de présenter une 
élude très complète des connaissances actuelles de celte île, 
et de ce qu'il reste à y explorer au point de vue de la faune, 
de l'ethnographie et de ranthropologie, ainsi que sous le 
rapport colonial et commercial. M. Relier exposa en outre les 
voies et moyens qu'il compte adoi»ler pour la réalisation de 
son projet, el exprima l'espoir que l'Association des Sociétés 
suisses de géographie lui prêtera son appui moral auprès des 
autorités fédérales, s'il doit s'adresser à elles pour exécuter 
son dessein. 

Une maladie de M. H. Moser l'a malheureusement empêché 
de venir exposer lui-même à Berne ses voyages dans l'Asie 
centrale; l'Association n'a cependant pas été complètement 
privée de la communication qu'elle espérait entendre. Un ami 
de .M. Moser, M. le D*- Nuesch, de Schafl'house, voulut bien 



86 BULLETIN, 

venir lums lire le l'écil rédigé par le voyageur. Je n'appren- 
drai i-ieii aux lecteurs dei^ lettresdu Turkeslan publiées parle 
Journal de Genève, en leur disant i|iie cette lecture fut une des 
productions les plus intéressantes de nos séances Vous poiu- 
rez d'ailleurs, je l'espère, vous procurer la satisfaction délire 
l'ouvrage entier de M. Moser, qui, si Je suis bien informé, 
est en cours de publication à Paiis. 

Ce rapport est déjà bien long et cependant je dois men- 
tionner encore l'espoir donné à Berne, et réalisé depuis notre 
session, de voir se créer à Aarau une Société de géographie. 
Notre Société a été informée de cette fondation, et le Vorort 
fera le nécessaire pour l'attacber à l'Association ce nouveau 
membre. — Pas n'est besoin de revenir sur la grâce parfaite 
de l'accueil de nos amis de Berne. Je n'en relèverai plus 
qu'un trait; notre seconde soirée, après la clôture de la ses- 
sion, fui lrout)lée parla pluie; pas moyen de la passer, comme 
la veille, sur la terrasse du Casino, a causer amicalement avec 
accompagnement de la musique de l'orchestre. Mais, pendant 
le souper, voici venir une invilation du dii-ecteur de celui-ci 
à nous rendre au Musée, où nous lermintàmes notre soirée 
aux accords harmonieux des morceaux les mieux choisis, 
parmi lesquels je ne signalerai que celui du Tour du monde 
en musi(jue, aimable à-propos pour les membres des Sociétés 
de géographie. Vous pensez bien que nous ne lui refusâmes 
pas nos chaleureux applaudissements. Ce futsous l'impression 
d'une vive reconnaissance pour nos amis, qui nous avaient 
procuré des jours si utiles parle travail accompli, et si agréa- 
bles par les délassements don! ils avaient enti-emélé nos la- 
beurs, que nous leur dîmes adieu, en leur donnant rendez- 
vous ici pour 1886. 

Je devrais peut-être demander un iiill d'indemnité à notre 
Société pour avoir, en l'absence de son délégué, accepté pour 
elle la charge de Vorort en vue delà prochaine session. Mais, 
outre que ce choix était dicté pas le règlement, puisque Saint- 
Gai! et Bernei ayant reçu l'Assemblée générale en 1883 et 
iSS'i-, c'était à notre tour de la recevoir en 1886, je croirais 
faire injure à vos sentiments pour les membres des Sociétés 
sœurs de la nôtre, en doutant de votre empressement à leur 
préparer une session aussi féconde en travaux utiles à l'avan- 
cement de la science que nous cultivons, en même temps 



PROCÈS-VERBAUX. 87 

qu'agréable par les délasseinenls que vous saurez leur mé- 
nager. (Approbation.) 

M. le Président, au nom de la Société, remercie iM. Faure. 



SÉANCE DU 27 MARS 1885 
Présidence de M. le D"" Dufresne. 

Le président présente trois ouvrages donnés à la Bihlio- 
tlièque par M. G. Moynier : la nouvelle édition allemande de 
la Géographie universelle de baWi, mise à jour et illustrée, 
du D'' J. Cliavanne; rOA'«e/^f.de Scinveiger-Lerchenfeld,el un 
volume de statistique de Euenos-Ayres ; puis une carte de 
Chine en russe, don de M. Venukof (M C), qui a bien voulu 
l'accompagner de renseignements sur les auteurs. M. Emile 
Chaix aura la bonté de l'examiner el d'en faire un compte 
rendu. 

M. Dufresne communique des nouvelles de l'expédition 
de Serpa Pinto, de l'océan Indien vers la partie de l'Afrique 
comprise entre la colonie de Mozambi(iue el le lac B;in- 
gouéolo; el de celle de Victor Giraud, arrivé récemment à 
Paris, où la Société de géographie lui a fait un bienveillant 
accueil. Le Bulletin de Marseille donne un compte rendu de 
la séance de la Société de géographie de cette ville où 
M. Giraud a raconté son exploration, et une lettre de Zanzi- 
bar exposant les vicissitudes éprouvées par le voyageur 
depuis son arrivée à Karéma ; M; Dufresne en donne lecture. 

M. le professeur Chaix fait rapport sur une carte, de Mada- 
gascar publiée par les Missions catholiques, et due à M. Gran- 
didier. Le premier document cartographique que nous ayons 
de Madagascar est du comraodore Owen, qui en releva la 
côte occidentale avec lieaucoup de soin et siynala la l'ichesse 
qu'elle oll're par une série de bons ports, à l'embonchure de 
rivières abondantes en eau. La côte orientale ne fui explorée 
que plus lard, les ports n'y abondent pas. Quant aux travaux 
à l'intérieur, autres que ceux de M. Grandidier, ils se tirent 
sans grand apparat sous les auspices des Sociétés missionnai- 
res des Pères jésuites et de l'Angleterre, qui fournirent des 



»0 RITLLETIN. 

reconnaissances du plus haut inlérêl. L'orographie de la 
carie fait voir que les chaînes ne sont pas disposées symé- 
triquement; il y en a plusieurs parallèles à la côte; la plus 
orientale est heaucoup plus près de la côte que du centre de 
l'île. M. Chaix attire particulièrement Tattenlion sur la pro- 
vince des Betsiléos soumis par les Hovas, mais seulement 
après des années de guerre dans lesquelles leurs montagnes, 
forteresses naturelles aux escarpements abrupts, leur permi- 
rent de prolonger la résistance et de soutenir des sièges qui 
coûtèrent beaucoup de sang aux assaillants. La carte a de 
grands mérites de clarté, d'exécution, d'élégance; peut-être 
est-elle un peu trop remplie, vu l'ignorance où l'on est 
encore sur certaines pai'ties de l'île inexplorées jusqu'ici. 

M. Humbert ajoute que M. Grandidier a décrit, dans de 
magnifiques volumes, la faune vivante de Madagascai- et 
aussi la faune éteinte; il a trouvé en particulier un liippopo- 
tarae fossile, trouvaille très importante au point de vue de 
l'histoire zoologique de cette île où l'hippopotame ne se ren- 
contre plus. Il a donné aussi, dans une livraison spécialement 
géographique, une étude de cartographie comparée expo- 
sant les progrès faits à cet égard, 

M. Faiire fait une communication sur les explorations dans 
le district de Kimberley, dans la partie N-.O. de l'Australie. 

La fondation de deux Sociétés de géographie en Australie, 
à Sydney et à Melbourne, prouve le besoin que les colons 
ont de concentrer les données géographiques qu'ils possè- 
dent déjà sur leur continent et sui' les îles et archipels dont il 
est le centre, afin de se rendre compte de ce qui est déjà 
connu, et de ce qu'il reste à faire dans le champ de l'explo- 
ration. A cet égard nous leur serons bientôt redevables de 
renseignements nouveaux sur la Nouvelle-Guinée, où ils 
enverront prochainement des expéditions. Nous leui' devons 
déjà des détails précieux sur les ti'avaux de leurs voyageurs 
dans le continent australien pendant les dernières années, 
preuve en soit les extraits d'un mémoire présenté par 
J\I. J.-A. Pantonsur le district de Kimberley, dans la séance 
d'ouverture de la Société australasienne de géographie de 
Melbourne. Le N.-O. de l'Australie fut probablement la 
première partie découverte par les navigateurs européens, 
mais pendant des siècles elle resta une terra incognita, jus- 



PROCÈS- VERBAUX. 89 

qu'au moment où, il y a 80 ans, commencèrent les explora- 
tions de Freycinet, Baudin, King, Wickham et Stokes. 

En 18o5 le gouvernement envoya une expédition bien 
équipée, sous la direction de Gregory, avec le baron de Mul- 
1er, botaniste, le D"" Wilson, naturaliste et géologue, et le D'" 
Elsey, médecin. Le résultat de cette exploration fut la décou- 
verte des Plaines de Roe, et de la magnifique région de pâ- 
turages de la Victoria supérieure ; puis, plus au sud, des 
plaines abondantes en fourrage le long de la rive occidentale 
de Slurt Creek, que Gregory nomma les Plaines de Denison. 

En 1865 quelques jeunes colons entreprenants, de Vic- 
toria, résolurent de s'y établir; ils équipèrent deux vaisseaux, 
y embarquèrent 4000 moutons, et se dirigèrent vers la nou- 
velle colonie. Malheureusement ils avaient compté l'atteindre 
du N.-O. et débarquèrent au havre de Cambden, d'où il leur 
fut impossible de pénétrer à l'intérieur. Des montagnes 
abruptes leur l)arraientle chemin de tous côtés; un de leurs 
vaisseaux échoua sur les rochers; après avoir réembarqué 
ce qu'il restait de leurs moutons, ils revinrent à Victoria, 
sauf quel(iue.s-uns qui s'établirent à Nichol Bay, où ils pros- 
pérèrent comme éleveurs de moulons. Mais l'insuccès de 
l'expédition de Cambden Harbour détourna l'attention de ce 
point, et ceux qui s'y seraient rendus peut-être, se portèrent 
comme pionniers vers le Queensland. 

En 1877, Alexandre Forrest, parti de la baie de Roebuck, 
suivit, par terre, la côte jusqu'à Beagle Bay, traversa ensuite 
jusqu'à la rivière Fitzroy qu'il longea jusqu'à la chaîne des 
monts Léopold, et en essayant de les franchir, il atteignit le 
bord de la mer. Il dut revenir à la rivière Fitzroy et décou- 
vrit un de ses tributaires, la Marguerite; continuant sa mar- 
che vers l'est il alteignit l'Ord, qu'il suivit jusqu'à son con- 
fluent avec le Negri, puis, tournant au N.-E., il rejoignit 
l'itinéraire de Gregory au confluent de la Victoria et du 
Wickham. Sur son rapport, le gouvernement comprit la 
valeur de ce district qu'il nomma district de Kiuiberley, et 
prit des mesui'es pour l'occupation du pays. 

En 1882, M. Michel Durack, avec M. Pentacost, conduisit 
une expédition qui débarijua sur la côte nonl du golfe de 
Cambiidge; il se dirigea vers l'ouest sur une longueur d'une 
vingtaine de kilomètres, puis au sud, jusqu'à ce qu'il rencon- 



90 BULLETIN. 

Ira une rivière venant du nord qu'il nomma la Durack. Il la 
remonta sur un parcours de 8 kilomètres, et la traversa, pour 
prendre ensuite une direction S.-E. Jusqu'à la i-ivière ipii se 
jette dans le golfe, et qu'il nomma la Pentacoste. Il la suivit 
à travers un pays très rocailleux, alleignit les contrefoi'ls 
du mont Cockhurn, et à 20 kilomètres environ de celui-ci, 
arriva au bord d'une grande rivière (|u'il nomma la Denham. 
Il la longea sur une longueur de 50 kilomètres, entra dans 
une région coUineuse, couverte de pien-es, et herbeuse en 
certains endroits, puis il rencontra une autre grande rivière 
qu'il nomma le Bow. 

Une autre expédition dirigée par O'Donnell suivit l'Ord, du 
continent du Negri jusqu'au bras oriental du golfe de Cam- 
bridge, revint à l'est du mont Cockhurn jusqu'à l'Ord, au- 
dessous du confluent du Bow ; mais, chose bizarre, O'Oon- 
nell ne vit pas la rivière Denham que Durack avait décou- 
verte. 

Il explora alors le Bow, qu'il nomma le Fraser, jusqu'à sa 
source, traversa une vaste région de pcàturages, arrosée de 
rivières et de l'uisseaux, parmi lesquelles, la rivière Wilson, 
et les cours d'eau qu'il suppose être les sources de la Mar- 
guerite et de la Fitzroy. 

Que ressort-il des nombreux l'enseignements fournis par 
les divers explorateurs susnommés, sur cette partie de 
l'Australie occidentale? La côte N.-O. présente une ligne 
découpée, avec de nombreuses îles et des bas-fonds à une 
assez grande distance du bord. L'intérieur parait être mon- 
tagneux, et, quoiqu'il y ail de t)elles vallées et de riches 
plateaux basaltiques, il semble plus propie aux plantations 
qu'à l'élève du bétad, car le sol est excellent pour la culture 
de la canne à sucre et des autres végétaux des tropiques; 
Grey en compare la végétation à celle de l'île de France. Le 
mont Cockhurn, à la tête du golfe de Cambridge, est un 
plateau isolé, olTrant l'apparence d'une immense fortification 
avec de nombreux bastions. 

C'est dans cette région montagneuse (|ue prennent leurs 
sources les principales rivières du district de Kimherley. le 
Fitzroy, le Linnard, la Marguerite, l'Ord, et les deux grands 
cours d'eau découverts par Durack, la Denham et le Bow. 
Au nord de celui-ci s'étendent les monts Stephen qui forment 



PROCÈS- VERBAUX. 91 

la ligne de partage des eaux de la Glenelg, du Roe, et d'au- 
tres l'ivières se versant dans la mer, sur la côteN.-O. et dans 
le golfe de Cambridge. Grey estime à 1000™ l'altitude des 
monts Sleplien, 

Outre les teri-ains propres à la culture, le district de Kim- 
berley renferme aussi des parties propres au pâturage,, des 
plaines, des collines, avec une herbe analogue aux meilleurs 
fourrages du Qiieensland. Entre Beagle Bay et le Filzroy, les 
paccages sont excellents. De la baie de Roebuck vers l'Inté- 
rieur le pays est presque plat, pauvre par places, mais géné- 
ralement boisé, et ari'osé par des sources naturelles, et par 
de nombreux puits creusés par les natifs. Forrest estime 
qu'à 5" de profondeur on peut trouver de Teau potable, et 
que le fourrage convient paifaitement pour les bestiaux et 
les moulons. Le long des rivièi-es Linnard, Méda, May et Filz- 
roy s'étendent des plaines couvertes d'un berbe succulente, 
et à la limite de ces plaines est un plateau boisé nommé le 
Pindan, qui n^est pas encore' occupé par les colons, à cause 
de la difficulté à élever des moutons dans cette contrée, mais 
qui fournira de très bons pâturages quand on y aura créé 
des enclos. 

Forrest et Durack font des bords de la rivière Marguerite 
des descriptions qui rappellent celle des pâturages de la 
Filzroy. Forrest rapporte qu'il traversa le 20 juillet, dans une 
direction E.-N,-E., un pays magnifique, bien a!-rosé,(le pelits 
ruisseaux coupant son itinéraire presque à chaque kilomètre. 
Bientôt ils arrivèrent à une grande rivière au bord de 
laquelle il campa le reste du jour. Du haut d'une colline il 
aperçut devant lui, au S.-S.-E. et au S.-O., la plus belle plaine 
herbeuse (|u'il eût jamais vue. D'après ses calculs, cette 
plaine, de formation granitique, comprend un million d'acres, 
et pourrait nourrir un nombre égal de moulons. C'est à son 
avis la plus belle partie de l'Australie occidentale. « Le 28 
juillet,» dit-il, • nous suivîmes l'Ord, sur une longuein- de 
lo kilomètres. Nous campâmes dans un pâturage splendide. 
Bien arrosée et d'un sol fertile, cette partie du district nour- 
rira une quantité démoulons; elle ne paraît pas exposée 
aux inondations périodiques des parties inférieures de la 
rivière Fitzroy.» Ces plaines ont peu d'arbres, excepté le long 
des cours d'eau (lui les traversent dans toutes les directions. 



92 BULLETIN. 

M. Panloii fait remarquer que les rivières susmentionnées ne 
sont pas des fleuves morts comme on en rencontre tant clans 
les cartes de l'Australie, mais des eaux courantes, profondes, 
navigables sur un «pai'cours considérable dans la saison des 
pluies. « La Glenelg, « dit Grey, « a des îles verdoyantes, j'ai 
vu beaucoup de rivières en Australie, mais aucune qui égale 
celle-ci en grandeur ou en beauté. » Durack, O'Donnel et 
Carr Boyd ont trouvé sur les bords de l'Ord, en amont de 
sa jonction avec le Negri, des sources salées, avec de grands 
dépôts d'un sel pur, lion pour l'usage domestique. 

Quant aux ports et bavres que présente la côte, le premier 
qui ail quelque importance est la baie de Roebuck, où l'on a 
découvert récemment un bon mouillage, on y a marqué 
remplacement d'une ville, et fait les levers nécessaires en 
vue de la colonisation. 

A 110 kilomètres plus au nord est Beagle Bay, qui offre 
un bon abri en temps ordinaire, mais n'est pas sûr dans 
la saison des cyclones. 

Vient ensuite l'île de Marie dans le golfe de King, vis-à-vis 
de l'emplacement de la ville de Derby. Au dekà, la côte pré- 
sente une succession de baies piofondes : Secure Harbour, 
Doubtful Bay, George Water, Hanover Bay, Cambden Har- 
bour, etc., mais un coup d'œil jeté sur une carte fait voir que 
les abords de cette pai'tie de la côte sont semés de rocbers, 
de bancs de sable, et d'iles. 

Sur la côte N.-E., le golfe de Cambridge pénètre à 140 kil. 
à l'intérieur, on peut y naviguer jusqu'au goulot où Durack 
débarqua en 1882. L'avantage de ce bavre est que le golfe 
est exempt de danger jusqu'à Port Darwin au N.-E. 11 y a 
dans l'intérieur du golfe de bons mouillages, abrités contre 
tous les temps. Le bras oi'iental a été exploré et s'étend à 
plusieurs kilomètres au delà de Tîle Adolpbe. où les sonda- 
ges indiquent 7 brasses d'eau. L'Ord déboucbe dans ce bras. 
Une escouade de fonctionnaires du gouvernement a dû faire 
le i-elevé de la partie oiientale du district de Kimberley et 
l'Ord sera remonté; on y choisira un emplacement pour une 
ville, le golfe de Cambridge devant devenir le débouché des 
districts de l'Ord supérieur et de la Victoria. 

Les voyageurs s'accordent à dire que le climat de cette 
partie de l'Australie est très bon. Grey en parle comme du 



PROCÈS-VERBAUX. 93 

plus beau climat du monde ; le D' Elsey, compagnon de 
Gregory, le dit plus régulie?- que celui d'aucune des parties 
exlralropicales'de l'AusIralie. L'expédition d'O'Donnel sur 
les plateaux souffrit de nuits 1res froides en septembre; trois 
nuits de suite l'eau gela. Un auti'e voyageur parcourut celte 
partie de l'Australie en é!é et en automne, et en trouva le 
climat excellent, en sorte qu'on peut admettre que sous ce 
rapport, le district de Kimberley égale celui des autres par- 
ties de l'Australie et qu'il l'emporte sur la plupart des autres 
régions tropicales. 

Jusqu'à présent, dit M. Panton, on n'y a introduit qu'une 
petite (juantité de bestiaux, mais on doit en conduire du 
Queensland quelques milliers vers les pâturages de l'Ord. 
On a déjà importé plus de 30.000 moutons dans le bassin de 
la Filzroy ; il paraissent prospérer. Quelques troupeaux ont 
souffert d'une espèce d'oplitalmie; mais, d'après le rapport 
d'un intendant de la station de Delamare, au bout de quatre 
ans on n'a pu remarquer aucune détérioration dans la qua- 
lité de la laine. 

Le long des rivières le sol est extrêmement riche, et 
propre à la culture des plantes des tropiques. Pi'ès de Hano- 
ver Bay, et au bord de la Glenelg, le terrain basaltique serait 
aussi bon que celui de Maurice pour la plantation de la canne 
à sucre. Les riches savanes de TOrd, de la Fitzroy et de la 
Meda^ produiraient du colon qui est indigène, et dans les 
terrains au niveau des rivières, le riz pourrait être cultivé 
avec profit. Grey planta près de Hanover Bay des noix de 
coco; quand il partit, les jeunes plantes poussaient déjà. Les 
fruits indigènes sont nombreux et supérieurs à ceux de TAus- 
tralie méridionale; il y a deux variétés de raisins, quatre de 
figues, des orangers indigènes, des pruniers, etc. ; les fruits 
du baobab sont employés efficacement contre le scorbut. 

La géologie du district est encore peu connue. Grey a 
trouvé des parties du pays de formation basaltique et des 
grès. Ceux-ci, qu'il a nommés grès anciens, sont déposés en 
couches presque liorizontales, probablement mésozoïques. 

Forrest mentionne du grès dans les monts Léopold, et du 
granit au N. et au N.-O. des plaines Nicholson ; Durack, des 
schistes avec des veines de quartz, à l'ouest du goulot dans 
le golfe de Cambridge, puis entre la Denliam et le Bow, et 



94 BULLETIN. 

sur rOrd su(3érieur au S.-E. de Black Peak, des couches de 
granil et des schistes avec des veines de quartz. Saunders 
dit avoir trouvé des traces d'or sur^une longueur de plu- 
sieurs kilomètres le long de l'Ord supérieur. O'Donnel a vu 
des couches de granit schisteux et dès veines de quartz dans 
les monts Osmands à Pouest du conduent du Negri. M. Pan- 
ton croit que le district de Kiniberley renferme de Tor, de 
l'antimoine, de l'argent, du cuivre et peut-être de l'étain. 

On connaît peu jnsiju'ici les bois de ce pays. On dit cepen- 
dant que les plus beaux que l'on ait découverts sont dans les 
vallées du N.-O., le long de la Glenelg, où Grey a trouvé des 
arbres d'une grandeur gigantesque. Des sapins, bons pour la 
construction et pour des mâts de vaisseau, croissent sur les 
plateaux. Le rotang abonde à l'intérieur du district; ilya 
aussi plusieurs espèces d'acacias, et un arbre à feuilles larges, 
ombreux, ressemblant au châtaignier. O'Donnel n'a trouvé 
le pays bien boisé que sur les bords de quelques-uns des 
cours d'eau. Il a vu des arbres de bois de campêche de 
grande taille; quelques troncs avaient 2"" de circonférence. 

Depuis un certain nombre d'années, l'Australie a fait de 
riches récoltes dans la pèche des huîtres à perles sur la 
côte, du cap N.-O. au golfe de King. Pendant la saison, la 
baie de Roebuck reçoit beaucoup de petits navires qui se 
livrent à cette pêche. Cussak, le port de celte haie, est leur 
quartier-général. D'après M. Panton, l'huître à perles se 
trouve tout le long de la côte du district de Kimberley. 
Autrefois c'étaient les Malais de Macassar que Ton employait 
comme plongeurs, maintenant on préfère les natifs d'Aus- 
tralie. Les plongeurs travaillent pendant les mois d'été, 
après quoi ils retournent aux stations de moulons où ils 
rejoignent leurs tribus, ou sont employés comme pâtres, 
tondeurs, etc., L'hollolhurie Irepang, ou bêche de mer, 
abonde sur les bancs et les écueils de la côte ; on y trouve 
aussi des toi'lues, du blanc de baleine, etc. 

En l'ésuraé, le district de Kimberley offre aux colons un 
champ d'exploitation aussi fécond que les autres colonies 
australiennes, et d'après M. Panton, quand il sera relié avec 
le réseau transcontinental des chemins de fer, il pourra être 
appelé la Pei-le des antipodes. 

M. le prof. Chaix, dont une carte d'Australie était exposée, 



PROCES- VERBAUX. 95 

avec rindicalion des itinéraires des explorations Jusqu'en 
1877, a été heureux de voir que le district de Kiniberley, 
par sa position dans la région des pluies tropicales^ par son 
relief montagneux, et pai- la nature de son sol est propre à 
une industrie agricole un peu dilïérenle de l'élève des mou- 
tons qui caractérise les colonies de l'est du continent. Quant 
aux rivières qui ne tarissent pas, il est bon de s'assurer que 
les explorations ont été f;iiies en toutes saisons. Car le fait 
qu'O'Donnel ii'a pas vu la rivière découverte par Durack 
pourrait faire supposer que celui-ci l'avait vue dans la saison 
des pluies. Il i-appelle à ce sujet la déception d'un explora- 
teur qui, parti d'Adélaïde et arrivé dans la région du lac 
Eyre, n'y trouva qu'une immense plaine couverte d'un sable 
blanc. Les colons de l'Austi'alie occidentale auxquels sont 
dues les explorations du N.-O. ont fait preuve de beaucoup 
de persévérance. La colonie dont Peith est le centre n'a pas 
eu des débuts faciles. La rivière des Cygnes avait cliai-mé les 
premiers arrivants. De nombreux émigrants écossais allèrent 
s'y fixer, mais ils eurent de grandes déceptions, et ne durent 
leur prospérité actuelle qu'à de grands sacrifices. Parmi eux 
les trois Gregory et les deux Forj-est ont, par leurs relevés, 
rendu des services inappréciables. 

M. Humbert mentionne l'ouvrage de lady Baker sur l'Aus- 
tralie, ouvrage qui inspire la confiance, cai- il est écrit sans 
parti pris. L'Australie occidentale semble appelée à un peu- 
plement lapide, le courant de l'émigration de la Gr-ande- 
Brelagne paraissant se détourner un peu de l'Amérique, 
pour se porter vers le continent australien. M. Humbert fait 
^encore remai-quer la marche différente du mouvement colo- 
nial en Australie et en Nouvelle-Zélande. Dans la première, 
lieu de dépoi'tation d'al)ord, on a vu s'organiser successive- 
ment des colonies plus ou moins indépendantes, avec leurs 
deux Chambres, le gouverneur seul étant nommé par la 
reine; elles ont vécu en état d'hostilité au point de vue des 
taiifs, puis le désir de se fédérer s'est produit, et, tout en 
conlinuanl à former chacune une colonie spéciale, elles ont 
trouvé qu'il leur était bon d'avoir un lien commun. Dans la 
Nouvelle-Zélande, qui élait d'abord une colonie d'essai, on 
est parti de funité de gouvernement; le pays a été divisé en 
comtés; chacun de ceux-ci a l)ienlôt tenu à avoir ses corps 



96 BULLETIN. 

adminislralifs et politiques ; aujourcriuii il y a autant de par- 
lements que de comtés; toutefois il y a un parlement natio- 
nal dans lequel tous les parlements sont représentés. 



SEANCE DU 10 AVRIL 1885. 
Piésidence de M. le D"" Dufresne. 

Le Président paye un juste tribut de regrets cà la mémoire 
de M. Francis Bf^rton (M. G.), qui, de San-Francisco, a sou- 
vent envoyé à la Société des communications pour le Globe. 

Il rappelle la réception de M. Giraud cà la Société de Paris, 
dans une séance à laquelle a assisté M. de Traz, qui a bien 
voulu en envoyer un compte rendu à la Société. — Lecture 
est donnée de la lettre de M. de Traz et d'une partie du 
compte rendu du journal. 

M. Faure présente les deux éditions de l'Atlas de poche 
de Justus Perthès. La première, du commencement de cette 
année, a bien vite été suivie d'une seconde dans laquelle 
sont déjà indiquées les délimitations des possessions françai- 
ses et portugaises, ainsi que celles de l'État libre du Congo, 
telles que les ont fixées les traités de la France et du Portu- 
gal avec l'Association internationale, et les limites du terri- 
toire auquel s'étendront les stipulations de l'Acte général de 
la Conférence africaine de Berlin. 

M. le Président Dufresne fait ensuite une communication 
sur V Atlantide à l'occasion du poème traduit du catalan de 
Jacinto Vedraguer. 

I 

Parmi les légendes géographiques, il en est peu de plus 
célèbre et dont la durée soit plus persistante que celle de 
l'Atlantide. Son crédit traditionnel était grand dans l'anti- 
quité, et l'on sait quelle renommée lui a valu la mention que 
lui accorde Platon dans le Timée. Le seul fait de ce passage 
qui lui est consacré dans le célèbre dialogue atteste la place 
considérable que tenait la légende dans l'histoire des ori- 
gines du monde. 



PROCES-VERBAUX. 97 

Souvenirs du paradis terrestre et de la ciuite originelle, 
souvenirs du déluge et des grandes catastrophes, jusqu'à 
celui de la tour de Babel; il y a des traces de toutes ces tra- 
ditions dans ce l'écit où la mythologie et ses fables cosmogo- 
niques interviennent aussi. 

Il est dit dans le Tiinée qu'un peuple, celui des Atlantes, 
avait régné sur une île immense qui s'étendait au loin dans 
l'océan, au delà des colonnes d'Hercule. Les Atlantes avaient 
conquis l'Egypte jusqu'à la Lybie, l'Europe méridionale jus- 
qu'à la mer tyrrliénienne. Les peuples en deçà de ces limites 
s'unirent pour leur résister. Les Athéniens devinrent les chefs 
de la coalition et, après une longue lutte, ils demeurèrent 
vainqueurs. Les forfaits des Atlantes provoquèrent le cour- 
roux céleste. L'éruption d'un volcan et un tremblement de 
terre détruisirent leurs demeures, puis un déluge, tel que les 
hommes n'en virent jamais, engloutit celte terre de l'Atlan- 
tide. Pour nous, modernes, les Canaries, les Açores, Madère 
et les îles du Cap-Vert seraient comme les débris et les 
muets témoins du continent disparu. 

Platon tenait ce récit de Socrate. Critias, dont le grand- 
père était contemporain de Solon, l'avait raconté à Socrate. 
Quant à Solon, il avait recueilli ces souvenirs auprès des 
prêtres de Sais, pendant son voyage en Egypte. 

Aristote parle d'une grande île qu'il a nommée Anthylla, 
située à plusieurs journées de navigation du continent. Les 
Carthaginois qui l'avaient découverte dissimulaient avec 
soin son existence; chez eux il y avait peine de mort pour 
qui aurait trahi ce secret. 

L'antiquité livrerait encore d'autres témoignages. Le 
moyen âge de même. Mais c'est en Espagne et dans la pénin- 
sule ibérique que les souvenirs de l'Atlantide s'affirment avec 
le plus de persévérance; nous en trouvons une preuve bien 
remarquable dans un poème récemment publié en langue 
catalane. L'auteur, M. l'abbé Vedraguer, est né dans un vil- 
lage proche de cette ville de Vich, située dans la région 
montueuse de la Catalogne, qui fut au début de ce siècle la 
patrie du célèbre philosophe Balmès. C'est en l'année 1877 
que M. Vedraguer présenta son œuvre aux Jeux floraux où 
elle fit sensation. Ce poème est en dix cbanls. 11 compte au- 

LE GLOBE, T. XXIV, 1885. 7 



98 BULLETIN. 

jourd'hui plusieurs éditions et des traductions en diverses 
langues. La traduction française a été faite par M. Albert Sa- 
vine. 

L'objet spécial de nos travaux ne me permet pas l'étude 
littéraire approfondie que mériterait l'œuvre de M. Vedra- 
guer. Il y aurait à apprécier ici un mouvement de renaissance 
de la langue et de la littérature catalanes, connexe de celui 
qui s'est manifesté il y a quelque trente ans en Provence, où 
nous le voyons, dans une langue sœur de celle employée par 
M. Vedraguer, produire la touchante histoire de Mireille. 

Ce poème catalan qui chante l'Atlantide est après tout une 
glorification patriotique de l'Espagne. L'auteur suppose que 
deux vaisseaux, l'un vénitien, l'autre génois, s'abordent en 
mer et se livrent bataille. Une tempête se lève, les deux na- 
vires sont engloutis. Seul, un jeune marin génois, qui n'est 
autre que Christophe Colomb, échappe au naufrage; il est 
recueilli sur la rive espagnole par un vieillard qui lui raconte 
les destinées de la mer et lui fait l'histoire de l'Atlantide. 

Hercule, il fallait s'y attendre, est le héros de l'Atlantide. 
Le poète fait arriver le géant de la Fable en Espagne par les 
Pyrénées incendiées. Le roc de Calpé tombe sous les coups 
de sa massue. Gibraltar est ouvert. Les eaux de la Méditer- 
ranée se précipitent sur le continent atlantique et le submer- 
gent. On assiste à la dernière heure de ce monde mystérieux 
dont la souveraine, la reine Hesperis, est transpoi'lée par 
Hercule en Espagne. En touchant la terre de la péninsule, le 
héros y plante le rameau d'or qu'il a ravi au jardin desHespé- 
rides. Ce rameau devient un arbre et l'emblème des splen- 
deurs futures de la presqu'île lusitanienne. 

Au terme du récit Colomb reparaît. En écoutant le solitaire 
il pressent un nouveau monde. Agité par le génie des décou- 
vertes, il s'adresse aux États maritimes de l'Europe, sollicitant 
aide et subsides pour atteindre son but. Gênes, sa patrie, ne 
veut rien entendre, pas plus que Venise et le Portugal. En 
Espagne, le roi Ferdinand refuse aussi. Seule, la reine Isa- 
belle est propice. A la suite d'un rêve qui i-emplit son âme 
des sentiments les plus favorables, Isabelle vend ses bijoux. 
Muni de cet or, Colomb part pour le Nouveau 3Ionde, à la 
découverte des pays qui doivent porter si haut la puissance 
et la renommée de l'Espagne. 



PROCÈS-VERBAUX. 99 

En présence des traditions imposantes, illustrées par ce 
poème, il est permis de se demander, et ici nous rentrons 
dans le domaine de la géographie, si la science actuelle au- 
torise à croire que la terre de l'Atlantide a existé, et s'il est 
possible d'interpréter les circonstances qui ont pu détermi- 
ner sa disparition. 

Les modernes ont proposé une foule de solutions. Il y a à 
faire état de celle du P. jésuite Kircher, le fondateur du célè- 
bre musée archéologique du Collège romain. Dans un Hvre 
paru vers 1660, et qui a pour titre Le monde souterrain, ce 
savant religieux émet l'idée que ce continent fameux était 
une grande étendue de terrains, dont les Açores et les 
Canaries faisaient probablement partie. 

Buffon pensait à peu près de même. Bory de Saint-Vincent, 
naturaliste, qui eut son moment de célébrité, il y a cinquante 
ans, s'est approprié le sujet de l'Atlantide. Il développe la 
théorie du P. Kircher, et par une foule de détails lui commu- 
nique une grande force de probabilité; il s'empare d'un récit 
de Diodore de Sicile pour faire intervenir dans le cataclysme 
les eaux de la mer intérieure du Sahara ou mer Tritonide. 
Cette masse d'eau sous l'impulsion d'un tremblement de terre 
aurait rompu ses digues et contribué à la submersion de 
l'Atlantide en se précipitant dans l'océan. 

Il est inutile de s'attarder à présenter ici toutes les hypo- 
thèses proposée.s. Ces prémisses rappelées, essayons de con- 
stater si l'ethnographie actuelle permet de confirmer ces 
théories ou tout au moins d'en accroître la probabilité. 

II 

Rien de moins contesté que les phénomènes continus 
d'émergement et d'afîaissement qui modifient si profondé- 
ment les contours et Félendue des terres et des mers. Si la 
science n'en peut encore pénétrer les causes multiples, l'his- 
toii-e du globe les constate à cliaque pas. Certains terrains 
s'aflaissent, d'autres s'élèvent. Des îles surgissent du sein des 
flots, d'autres se relient à la terre ferme, d'autres dispa- 
raissent. 

Pour ne citer que quelques faits : en Italie, à l'entrée du 
golfe de Naples, dans l'île de Capri, un des palais de Tibère 



100 BULLETIN. 

est actuellement sous l'eau. Le temple de Jupiter Serapis, coii- 
struitvers le commencement de notre ère, s'est tour à lour 
aiïaissé et relevé. A Gaële, le sol s'est affaissé de 9 mètres. A 
Gihrallar, l'ancien temple d'Hercule est recouvert par la 
mer. A Menton, au contraire, mouvement d'exhaussement 
considérable. 

En Afrique, les célèbres ports de Carthage, d'Ulique, de , 
Bizerte ont disparu, tandis que sur les bords de la mer Rouge 
et du golfe de Guinée, on constate un cordon continu d'ex- 
hanssements. A l'extrême sud de l'Afrique, le soulèvement 
graduel du sol amène des modifications dans le régime des 
eaux, telles que certaines rivières se dessèchent graduelle- 
ment, au point de menacer de stérilisation certaines parties 
de la colonie du Cap. 

En France, à Saint-Jean de Luz, des maisons qui furent 
témoins du mariage de Louis XIV, sont aujourd'hui submer- 
gées, La célèbre abbaye du Mont Saint-Michel a été bâtie 
en 709, à dix lieues de la mer, au milieu d'une forêt qui 
s'étendait jusque vers les îles de Jersey et Guernesey. 
Aujourd'hui le rocher du Mont Saint-Michel est de toutes 
parts battu par les flots. Vous voyez une infinité de phéno- 
mènes analogues sur les côtes de Bretagne. 

En Suède, il y a un siècle que l'on constate l'exhaussement 
graduel des côtes de la Baltique. Il a été calculé que les sou- 
lèvements depuis les débuts de l'époque historique sont envi- 
ron de dix mètres par siècle. 

En Sibérie, phénomènes analogues encore plus prononcés. 
Là, des terrains qui étaient des îles se trouvent peu à peu réu- 
nis au continent. 

Le marquis de Nadaillac, dans son savant ouvrage sur 
l'Amérique préhistorique, constate des faits d'exhaussement 
extraordinaires. Sur les bords de la baie d'Hudson, il y a re- 
lèvement progressif du sol ; on ne peut plu^ aborder avec de 
grandes embarcations les postes construits, il y a un siècle, 
par la Compagnie, à l'embouchure des rivières. 

Fait bien curieux, le D' Forster, dans une réunion récente 
de l'Association américaine pour l'avancement des sciences, 
démontrait que les terrasses successives qui bordent les 
grands neuves et les grands lacs américains ne sont pas for- 
mées par l'effort des eaux brisant des obstacles, mais bien par 



PROCÈS- VERBAUX. 101 

l'émergement progressif du continent, tantôt ln'usrjue et vio- 
lent, tantôt assez tranquille pour que les alluvions soient dé- 
posées sur ces rives. A Chicago, l'abaissement du niveau du 
lac et de son émissaire a exigé l'exhaussement des maisons; 
on a procédé par exhaussement mécanique. 

Darwin nous apprend que, depuis 220 ans, Valparaiso s'est 
élevé de 19 pieds et que, depuis un temps que l'on ne peut 
supputer, l'exhaussement de Lima n'a pas été moindre de 
80 à 90 pieds. 

Le même Darwin a écrit des pages bien curieuses sur l'ac- 
tion des vers de terre dans les mouvements du sol. Les puis- 
santes assises de la craie sont exclusivement formées de cara- 
paces de rhizopodes infimes dans les infiniment petits. Un des 
membres de cette Société ne nous a-t-il pas démontré la for- 
mation de groupes d'îles par l'action végétative d'organismes 
vivants au fond de la mer, les madrépores des îles Maldives? 

Inutile d'ajouter que Taclion des volcans a sa grande pari 
dans la formation du relief terrestre, par conséquent dans ces 
oscillations du terrain. 

III 

Jusqu'à présent, nous n'avons parlé que des faits contem- 
porains et des temps historiques. Nous avons déjà constaté 
un mouvement d'oscillation de l'écorce terrestre qui autorise 
bien des théories et bien des interprétations. Mais à coup sûr, 
tous ces phénomènes d'affaissement et de soulèvement pro- 
voqués par les éruptions volcaniques ont eu une importance 
bien autrement grande dans les époques préhistoriques, en 
particulier à l'époque quaternaire. 

A ce moment de la vie primitive du globe, les géologues 
nous montrent une période de soulèvement et d'aggrégation. 
C'est alors que la France, la Scandinavie, l'Angleterre, for- 
ment un vaste continent que parcourent librementles grands 
pachydermes. La Manclie, la mer du Nuiil, le canal Saint- 
George n'existent pas. 

A celte période succède une période d'atîaissement et 
d'expansion glaciaire. La Belgique, la Hollande, une grande 
partie de la Scandinavie, .sont sul)mergées. Les géologues 
fournissent des preuves de ces révolutions, puis un mouve- 



102 BULLETIN. 

ment contraire ramène le continent à sa forme primitive avec 
une force d'émergement plus considérable encore; enfin, 
après des séries d'oscillations, l'Europe peu à peu revêt la 
forme actuelle. 

Les diverses branches des sciences naturelles, interrogées 
chacune à son tour, apportent des témoignages de ces aller- 
natives de l'évolution de notre globe avant sa constitution 
définitive, si tant est que l'on puisse appeler définitif un état 
capable de présenter, même en pleine période historique, 
des oscillations telles que celles dont nous parlions tout à 
l'heure. 

Nous aimons à rappeler ici, à propos de la période gla- 
ciaire la mémoire du savant botaniste dont la Suisse déplore 
la perte récente, je veux parler d'Oswald Heer. Sur des ques- 
tions encore si obscures, si litigieuses, il a eu le mérite de 
donner à la science des résultats qui sont d'une importance 
majeure, des jalons précieux qui permettront aux investiga- 
teurs futurs plus d'assurance et de confiance dans leur marche 
en avant. 

Ces recherches du botaniste zurichois sui' les migrations 
des plantes à la faveur des mouvements des glaciers, ne sont 
certes pas pour décourager les géographes qui s'appliquent à 
la recherche des continents disparus. 

IV 

Passons à un autre ordre de preuves. Les oscillations delà 
terre et les révolutions cosmiques dont nous venons de par- 
ler, autorisent assurément l'hypothèse de rAllanlide; nous 
allons invoquer maintenant des faits ethnographiques et his- 
toriques dont l'explication est bien difficile, si l'on n'admet 
pas son existence. 

Si nous cherchons les traces des premières migrations des 
Aryas, nous voyons ces hommes, partis du fond de l'Asie, enva- 
hir l'Inde, la Perse, les ditTérentes régions de l'Europe. Mais 
des peuples entiers restent étrangers aux Aryas ainsi qu'aux 
filiations que l'on a prétendu en faire sortir. L'origine des 
Égyptiens n'est pas tranchée. Ils s'affirmaient autochtones ; 
s'ils avaient été d'origine asiatique, comment le cheval qui 
ne parait chez eux que sous la dix-huitième dynastie, com- 



PKOCÈS-VERBAUX. 103 

ment le chameau importé sur le Nil vers le quatrième siècle 
seulement avant notre ère, leur seraient-ils restés si longtemps 
inconnus ? 

D'où pouvait sortir cette population de plusieurs milliers 
d'habitants isolés dans la vallée du Nil, sans lien avec les po- 
pulations voisines? Même question pour les Berbères, les 
Guanches, les Ibères, les Étrusques, également étrangers à la 
souche aryenne, et dont l'anthropologie relève chaque jour 
les caractères communs. Dans toute la région atlantique, dit le 
D"" Lagneau, dans les Canaries, en Mauritanie, si différents zoo- 
logiquement du reste de l'Afrique dont la séparait la mer du 
Sahara, il se trouve une race identique. A cette race, quel- 
ques savants rattachent les Kabyles, les Corses, certains Bas- 
ques espagnols, les Troglodytes, dont les ossements ont été 
recueillis à Gibraltar. Tous ces peuples ne sortent-ils pas 
peut-êlre d'une soucbe commune, et ne doit-on pas chercher 
leur berceau chez les Allantes? 

On sait les grandes ditïérences qui existent entre la faune 
américaine, la flore américaine et les animaux et les plantes 
de l'ancien continent; il n'en avait pas toujours été ainsi; 
l'examen des fossiles de l'époque quaternaire conclut, d'après 
M. J. Gaudry, à l'existence de communications entre l'Amé- 
rique et l'ancien continent. Tous ces faits ont été l'objet d'in- 
vestigations minutieuses. 

Si l'on étudie, dit le marquis de Nadaillac, que nous suivons 
pas à pas dans cette étude, la carte géologique d'Espagne de 
M. Colombet de Verneuil, on acquiert la preuve de l'existence 
préhistorique de fleuves énormes. Ces fleuves n'ont pu être ali- 
mentés que par des continents disparus dont l'étendue devait 
correspondre au volume des eaux dont l'on signale le passage. 

Autre ordre d'idées. Quand les Espagnols arrivèrent en 
Amérique, ils trouvèrent certaines populations très incultes, 
très sauvages, mais aussi beaucoup d'autres organisées en 
sociétés très civilisées. D'où venaient ces peuples si divers qui 
souvent ne se connaissaient pas ? Les Incas de la haute 
vallée du Pérou, paraît-il, n'avaient jamais eu de relations 
avec les Aztèques du Mexique. 

Il n'y a que deux manières de l'expliquer. — Les centres 
de créations différents où les émigrations d'hommes parties 
des anciens continents. 



104 BULLETIN. 

Examinons ces deux hypollièses. 

Très célébrée il y a quelques trente ou cinquante ans^ la 
théorie des races humaines autochtones est singulièrement 
infirmée aujourd'hui. — Les travaux d'Agassiz conservent 
assurément une grande valeur, mais il faut reconnaîti'e que 
la doctrine' de la pluralité des races humaines n'a pas tenu 
devant les recherches plus récentes de M. de Nadaillac et 
surtout devant les ingénieuses et patientes analyses compa- 
ratives de M. de Quatrefages. 

Pour admettre la théorie autochtone en Amérique, il fau- 
drait que la race américaine fût une, et qu'elle présentent un 
même type du Canada et de l'Alaska aux Pampas de la Plata 
et aux déserts de la Patagonie. 

Or c'est justement le contraire qui a lieu; nulle part 
l'espèce humaine ne manifeste plus de variétés distinctes. 
Le naturaliste d'Orbigny affirme qu'à ses yeux, il y a plus de 
différences entre le Patagon et le Péruvien qu'entre un Grec 
et un Éthiopien. L'anatomiste Vircjiow dont on ne suspec- 
tera pas l'autorité, établissait naguère la pluraUté des races 
du nouveau monde; ses convictions ont été ébranlées. Des 
études plus approfondies, des collections de crânes assemblés 
par Morton, ce partisan si résolu de la pluralité, ont tourné 
contre leur auteur. 

En définitive dans les deux Amériques, dans des conditions 
biologiques et climalériques bien différentes de celles de 
l'ancien monde, avec une flore différente, avec une faune 
différente, l'homme est en fin de compte parfaitement sem- 
blable à l'homme de l'Europe et de l'Asie, par ses détails 
anatomiques et physiologiques, par ses instincts, par son 
intelligence, par son génie créateur, perfectible et par ce 
caractère progressif qui le dislingue des autres races animales 
d'une manièi'e si éminente. 

On invoquera l'exemple des animaux. Il est certain que 
malgré les analogies et les types identiques signalés dans les 
fossiles quaternaires dont nous parlions tout à l'Iieure, il 
existe des différences sensibles entre les animaux de l'Ancien 
Monde et ceux du Nouveau, ditïérences jusqu'à présent irré- 
ductibles pour la science. Mais pour le moment nous ne trai- 
tons que de l'homme et comme nous le faisions ressortir il y 
a un instant, ces différences dans la forme ne sont que pour 



PROCÈS- VERBAUX. 105' 

manifester avec plus d'évidence l'unité de l'espèce humaine 
et sa permanence. 

De quels pays seraient donc les colons qui ont peuplé 
l'Amérique? Les émigrants -n'ont pu partir que de l'Asie ou 
de l'Afrique. Les invasions des Asiatiques par le détroit de 
Behring" sont dès longtemps connues. Les travaux récents 
de P. Petilol sur la langue des Esquimaux ont confirmé 
bien des inductions antérieures. 

La Chine antique a connu l'Amérique. Les savants mo- 
dernes ont discerné ces relations par l'élude des langues, 
par celles des cosmogonies, par les hiéroglyphes ins^'its sur 
les monuments. Chez tous les peuples de l'Amérique, le ca- 
lendrier était semhlable et le moyen dont ces peuples se 
servaient pour indiquer le jour et l'année est identique avec 
celui des Indous, des Thibétains, des Chinois et des Japo- 
nais. Mais comment ces Asiatiques n'avaient-ils pas emmenés 
leurs chevaux dont pour eux l'importance était incalculable 
et s'ils l'a-vaient fait comment le souvenir du noble animal 
s'était-il si complètement effacé de l'esprit de leurs descen- 
dants qu'à la vue des chevaux débarqués par Colomb et par 
Certes ils furent frappés de terreur? 

Rien de plus facile à accepter que l'existence d'un élément 
polynésien chez les peuples américains, mais si les Polyné- 
siens ont pu contribuei'^au peuplement de l'Amérique, leur 
civilisation si inférieure ne saurait avoir été l'origine de celle 
que les Espagnols conquistadores ont rencontrée au Mexique 
et au Pérou, de celle dont les ruines importantes du Chiapas 
et du Yucatan proclament l'éclat. 

Acceptons l'arrivée des Asiatiques et celle des Polynésiens 
dans le Nouveau Monde, ne contestons pas l'influence des 
Asiatiques sur le développement, les progrès, les concep- 
tions religieuses, des nations les plus civilisées de l'Améri- 
que; mais par la seule venue des Asiatiques, nous ne pou- 
vons expliquer une foule de rapports que. l'on démontre 
avoir existé entre les Égyptiens, les Phéniciens, les Carthagi- 
nois et les premiers Américains. 

Je voudrais avoir le temps de citer ici avec abondance de 
norabi-eux fragments de l'ouvrage du marquis de Nadaillac 
sur l'Amérique préliistorique et sur la période qui a précédé 
la conquête. 



106 BULLETIN. 

Nous les verrions établir, avec l'aide de M. de Charencey, 
des rapports entre la langue des anciens Basques et les di- 
vers idiomes américains, à commencer par ceux du Canada. 
Des ressemblances entre les noms de personnes et de lieux 
aux Canaries et à Haïti ne sauraient être absolument fortui- 
tes. Les légendes qui concernent Bouddha, Odin ou Yatan 
présentent des analogies. Ressemblances constatées dans 
les usages funéraires. La coutume de momifier les cadavres 
se trouve au Mexique et au Pérou comme en Egypte et aux 
Canaries. 

Partout Ton voit dans ces contrées, déposées auprès du 
mort, ses armes de combat avec des vivres pour l'aider dans 
son passage à la vie nouvelle que ces hommes si divers d'ori- 
gine attendent avec la même confiance. 

Dans la bouche des momies des cimetières des Incas au 
Pérou on voit la même pièce de métal que les Égyptiens 
plaçaient sur la langue de leurs défunts. 

Des fouilles dans le New-Jersey ont révélé un marteau en 
pierre portant le Stcartika ; commenl ce signe mystérieux des 
Aryas se trouve-t-il aux États-Unis? Plusieurs anciens monu- 
ments de r Amérique portent des trompes d'éléphants; où 
ces hommes avaient-ils connu l'éléphant qui, depuis l'époque 
quaternaire, n'avait pas vécu sur le continent américain? 

Il est évident que ni les Égyptiens, ni les Ibères, ni les 
Guanches, n'ont traversé tout le confinent asiatique pour ga- 
gner le détroit de Behring et passer de là dans l'Amérique. 
Il faut donc qu'une autre roule ait été possible, nous ne 
voyons que rAtlanlide qui puisse justifier cette hypothèse et 
ce seraient les Atlantes qui auraient été les premiers occu- 
pants du sol américain. 

Les Atlantes ont fourni des rejetons nombreux. Ce que 
les Ibères et les Étrusques ont accompli en Europe, d'au- 
tres rameaux de cette race féconde ont pu le faire dans le 
Nouveau Monde. Ni les uns ni les autres ne connaissaient les 
animaux domestiques. Les Aryas, leurs successeurs et peut- 
être leurs vainqueurs, les ont amenés en Europe du fond de 
l'Asie. Ces animaux sont restés inconnus en Amérique, où 
les peuples issus des Atlantes ont élé plus lentement et 
moins profondément modifiés par le contact de la civilisalion 
aryenne. 



PKOCÈS-VERBAUX. 107 

En résumé les oscillations du globe permettent d'accepter 
l'hypothèse d'un continent disparu. Les faits géologiques et 
zoologiques l'autorisent. Les traditions historiques de peu- 
ples nombreux la révèlent et il n'est guère possible d'expli- 
quer autrement, avec tous les indices que la science a re- 
cueillis, le peuplement de l'Amérique. 

Nous devons reconnaître cependant que l'existence de 
l'Atlantide n'est encore que probable. Les découvertes ulté- 
rieures de la science permettront peut-être de pénétrer des 
secrets gardés encore. Nos descendants verront-ils l'Atlantide, 
par un relèvement semblable à son affaissement, reparaître à 
la lumière pour justifier les pressentiments de leurs ancêtres? 

En donnant pour quelques instants le droit à l'existence à 
l'île mystérieuse, nous avons usé de l'hypothèse comme pro- 
cédé scientifique, tout en nous défendant de solutions aliso- 
laes, que l'état actuel de la science ne permet à personne. 
Nous osons croire que l'hypothèse de l'Atlantide, en éclairant 
d'une manière particulière certaines calégorJes de faits, 
permet de leur donner une interprétation plus raisonnable 
et plus féconde en résultats. 

J'avoue cependant qu'en préparant cette étude, il est un 
préjugé de mon intelligence que je n'ai pas fait taire en moi. 
Je veux parler de mon adhésion très résolue à la doctrine 
de l'unité de l'espèce humaine. C'est de ma part une question 
de dignité. Je ne renoncerais pas aisément à la place préémi- 
nente si visiblement attribuée à l'homme au milieu des mil- 
liers d'êtres qui peuplent noire planète. Je nesuispas davan- 
tage disposé à décliner la part de responsabilité qui résulte 
pour lui de cette position privilégiée. 

Dans le cours de cette dissertation il devait se produire un 
conflit entre quelques vérités affirmées et un plus grnnd 
nombre de points demeurés ofjscurs. Le conflit était inévita- 
ble, c'est le propre de la science de ne jamais marcher autre- 
ment, mais j'ose croire qu'en dernière analyse la doctrine 
de l'unité de la race liumaine en sort intacte et fortifiée. 



M. H. Bouthillier de Beaumont estime qu'il n'est pas facile 
de se former une opinion exacte sur les continents disparus, 
soit dans le Pacifi(]iie, soit dans l'Atlantique. Les eaux et les 
courants marins peuvent avoir amené de trèsgrands change- 



108 BULLETIN. 

menls dans la configuration soil ilii fond des océans, soil des 
îles (|ui émergent dii sein des flots, soit des continents encore 
existants. Mais les changements peuvent provenir d'oscilla- 
tions, ou de mouvements d'eau très considéi'ahles dus aux 
marées ou à la rotation de la terre. — Quant à la ques- 
tion ethnographique, sans doute les légendes qui s'y rappor- 
tent sont intéressantes; cependant c'est par le nord que, de 
bonne heure, les Occidentaux sont arrivés en Amérique. 
M. de Beaumont croit se rappeler que la question a été tr-ai- 
tée au Congrès des Amér-icanistes à Madrid. Quoi qu'il en 
soil, il remercie M. Dufresne de l'avoir posée. 

M. Alexandre Lomijard rappelle les communications qu'il 
a faites à la Société sur les relations anciennes qui ont existé 
entre l'ancien continent et le Nouveau Monde par l'Atlantide 
dont les Açores seraient un des restes. 

M. le professeur Chaix reconnaît la difficulté de trouver 
une liaison géographique avec une tradition poétique. Les 
travaux des Jésuites sur la question du peuplement du conti- 
nent américain n'ont pas fait faire un pas vers la solution du 
problème posé depuis Colomb. Une tradition du moyen âge 
avait poussé celui-ci vers un pays où devaient se trouver de 
brillantes cités. Les cartes espagnoles de l'Amérique du Sud 
font mention d'un saint irlandais, Brandon, parti à la recher- 
che de peuples nouveaux. Et, dans la correspondance de 
Colomb avec un savant milanais, Angliiera, chargé parla reine 
Isabelle de l'éducation de Don Juan, on trouve une lettre dans 
laquelle cet ami, apprenant la découverte de Haïti, est per- 
suadé qu'il s'agit de l'île d'Anlila, mentionnée dans les tradi- 
tions du moyen âge. — Quant à l'hypothèse de l'unité de la 
race humaine, tous les faits découverts depuis trente ans 
sont venus la corroborer. 

M. Emile Chaix a bien voulu examiner la carte de Chine, 
en russe, envoyée par M. Venukof. La consultation en est 
difficile, vu la différence dans la prononciation des noms 
russes et allemands. Dans certaines finales le g disparaît, 
dans le corps de certains noms le k est remplacé par un :;, 
ou bien le ho final devient hé. La carte contient une quantité 
de noms, beaucoup de détails et l'indication des stations 
pour caravanes. 

Le Président fait part à la Société de la présence à la séance 



PROCÈS-VERBAUX. 109 

de M. ProsI, revenu de longs voyages, et de l'espoir de l'en- 
tendre prochainement faire une communication sur la cara- 
vane de La Mecque. 

M. Moynier remet à la Société un exemplaire du tirage à 
part qu'il a fait faire des articles sur la Conférence africaine 
parus dans les numéi'os l, 3 el 4 de V Afrique explorée et 
civilisée, avec une carte de M. le professeur Rosier. — Puis 
il présente une carte à très grande échelle de la partie de la 
Côte d'Or comprise entre le Prah et le Volta, publiée par la 
Société des missions de Bcàle. Des cartons, à plus petite 
échelle, donnent le continent africain, la côle de Guinée, et 
le cours du Volta jusqu'à Salaga. 



SÉANCE DU 24 AVRIL 1885. 
Présidence de M. le D"" Dufresne. 

Le Président communique une lettre de M. le professeur 
Chaix relative à la mort du général baron de Sonklar: 

Le major général Karl de Sonklar est mort à Innsbruck, 
le 10 janvier passé dans sa 69* année. Né à Weisskirch, dans le 
Banat de Temesvar, élevé à l'école militaire, il entra en 1839 
dans l'armée autrichienne. Il montra d'abord ses aptitudes 
littéraires dans quelques brochures sur des sujets militaires. 
En 1845, son régiment fut transféré de Gratz à Innsbruck, 
séjour qui le mit aux prises avec la nature alpestre. Le comte 
Coronini, en prenant le commandement du régiment, fut 
bientôt si frappé des aptitudes du jeune lieutenant, qu'il ob- 
tint de l'empereur dont il avait éié le gouverneur, que l'in- 
struction de l'archiduc Ludwig Victor fût en partie confiée à 
Sonklar, qui conserva ce poste de 1848 à 1857. Il devint 
alors, et pour de longues années, professeur de géographie 
à l'école militaire de Vienne (Neustadt). Il y cultiva en lil)erté 
sa passion pour la topographie, passant ses vacances dans les 
Alpes du Tyrol où son nom était populaire pour l'excellence 
et pour le nombre des caries qu'il produisit. 

On lui dut, ainsi qu'à Payer, des notions exactes sur les 
glaciers de celle région, sur la position des neiges éternelles, 
sur tous les accidents lopogiaphiques des cols, sui- l'hypso- 
mélrie. En 1855, Sonklar ouvrit la série de ses publications 



1 10 BULLETIN. 

sur les Alpes autrichiennes par une description du Gross 
Glockner. En 1861, suivit une carte et une description des 
glaciers (Ferner) de l'Oetztlial, en 18f36 une description de la 
chaîne des Tauern et, en 1872, une description des glaciers 
du Zillerthal. Ne se hornantpas à des monographies Sonklar 
a favorisé renseignement de la géographie par la publication 
de livres employés dans toutes les écoles sur l'orographie. 
En 1879, le club alpin allemand publia un volume de lui sur 
les observations scientifiques liées aux voyages alpestres, sur 
l'hydrographie, l'orographie et l'action glaciaire des Alpes. 

Puis M. Dufresne fait ressortir, à l'occasion de l'exploration 
de Victor Giraud, le fait que son étude principale a porté sur 
la région comprise entre les quatre lacs Nyassa, Tanganyika, 
Bangouéolo et Moero. 

Une nouvelle éruption volcanique est signalée dans l'île 
de Java, où les plantations de café ont beaucoup soufîert; 
l'on craint que le nombre des victimes ne soit considérable. 

Sur la ligne des chemins de fer du Canada au Pacifique, 
les travaux ont été i-epris en avril 188i, à 2,000 mètres dans 
les Montagnes Rocheuses, et ont été continués sur le versant 
occidental jusqu'à la rivière Colombia. Le travail a été très 
actif de Winnipeg à Port Arthur qui se trouve au centre du 
continent, à égale distance de l'est et de l'ouest, de la mer 
Glaciale et du golfe du Mexique. Dans quelques mois on ira 
de Montréal à Winnipeg. Le point d'arrivée sur le Pacifique, 
vis-à-vis de Vancouver, voit déjà des édifices s'élever, des 
rues se dessiner ; la ville qui se crée là acquerra une grande 
importance, par le vaste gisement houiller qui s'y trouve, et 
oùvient s'approvisionner San Francisco qui n'a rien de pareil. 

La Société de géographie de Québec a dirigé une expé- 
dition vers le nord du Dominion, et fait explorer la baie 
d'Hudson, au point de vue du mouvement des glaces dans 
celte mer intérieure. Une autre expédition qui durera de 
quatre-vingts à cent jours doit se rendre à la terre de Ru- 
pert pour en étudier les montagnes. 

Depuis 187o, chaque année, le Danemark envoie dans les 
régions polaires une expédition. Celle de 1883 a pour mis- 
sion d'étudier, au Groenland, les terres que la glace n'occupe 
pas. L'expédition de 1883 qui devait explorer la côte, va 
revenir après deux ans et demi d'absence. 



PROCÈS-VERBAUX. 111 

Les États-Unis portent surtout leur attention sur l'Alaska. 

Dans une lettre datée de Sydney du 24 juin 1885, le 
D' Ledenfeld donne le récit d'une ascension du pic qui pas- 
sait jusqu'ici pour le plus haut des Alpes australiennes, le 
Kosciusko (7171 pieds), et annonce qu'il en a découvert un 
plus élevé le mont Clarke (7256 pieds). Il a trouvé la limite 
de la végétation arborescente à 5900 pieds, tandis que la 
limite des neiges permanentes est à 6500 pieds. 

Le Président communique encore une lettre de M. Gus- 
tave Le Bon sur le Népaul, publiée par la Gazette géogra- 
phique. 

Il annonce que M. Prost, dont une communication sur la 
caravane de La Mecque était à l'ordre du jour, est empêché 
par la maladie de venir la faire. 

La parole est donnée à M. le professeur Chaix qui désire 
entretenir la Société de la question à l'ordre du jour : 

Les Frontières de l'Afghanistan, 

L'année dernière M. Chaix a parlé des frontières de la 
Perse d'après les voyageurs anglais. Aujourd'hui il restrein- 
dra le sujet pour pouvoir le traiter plus à fond. 

La Perse ou l'Iran a une superficie égale à cinq fois celle 
de la France; c'est un corps compact, dont la frontière est 
bien définie; d'un côté, la mer; d'un autre, des chaînes de 
montagnes en nombre triple et quadruple, et formant une 
forteresse en apparence inexpugnable. Mais la monarchie 
perse n'a existé, à proprement parler, qu'à certains mo- 
ments sur la totalité de ce territoire. 

Au centre de la masse du plateau se trouvent des déserts 
couverts d'une couche salée, qui sont une cause d'isolement, 
d'où il résulte que la Perse est scindée, et que Hérat et Ispa- 
han ont deux souverains distincts; l'est du plateau appartient 
aux Afghans et aux populations du Beloudchistan, l'ouest 
au shah de Perse. 

La frontière septentrionale entre l'Afghanistan et le Tur- 
kestan, est formée, d'une manière générale, par des monta- 
gnes dont la hauteur varie, de l'est à l'ouest jusqu'à la mer 
Caspienne. Au centre se trouve Hérat, à l'ouest de laquelle 
la limite forme une courbe convexe, tandis qu'à Test la 



112 BULLETIN. 

ligne fronlière forme une courbe concave. D'après la carie 
dressée par M. Chaix, certaines parties sont encore inexplo- 
rées. 

Dans riiistoire ancienne, le Khorassan portait le nom de 
Parlhie; celle contrée est montagneuse, couverte d'épaisses 
forêts. Des monls Paropamisus descendaient les rivières qui 
donnèrent leur nom aux provinces de l'Ariane et de la Mar- 
giane. Strabon signale les Masdorani entre la Margiane et la 
Parthie, et au.jourd'bui on en retrouve la trace dans le fort 
persan de Masdoran, Le Heri-Roud, rivière de Hérat, est 
l'ancien Arius; le Mourgab actuel est le Margus des anciens, 
il perd ses eaux dans le désert après avoir fertilisé l'oasis de 
Merw. Antiochus bâtit l'Antiochia Margiana, décrite par 
Strabon comme admirable, c'était un vrai paradis, de 23 
lieues de tour. 

Du côté de l'est, la ligne de défense est formée par six 
chaînes de montagnes d'une altitude de plus de 10,000 pieds, 
avec des cols de 3800 à 4000 pieds, et des villes à une hau- 
teur de 3200 à 3300 pieds; l'élévation moyenne du plateau 
est de 4000 pieds. Dans le Kafiristan, les montagnes sont 
inaccessibles (de 14,000 à 17,000 pieds). Une armée d'inva- 
sion pénétrant par l'est mettrait un temps considérable 
pour atteindre le plateau. Timour, parti de Balk, avec une 
armée énorme, mit cinq mois jusqu'au bord de l'Indus; il 
fallut un temps aussi long à Nadir. 

De Kaboul à Hérat on compte huit cols accessibles, mais 
pas très faciles, dont plusieurs ont été franchis par Gengiskan 
et Timour. Les cols à l'ouest de Hérat sont plus accessibles, 
toutefois c'est par Hérat que le Turkestan peut être envahi. 
— Au moyen âge, Aboul Feda rédigea les annales des expé- 
ditions des différents souverains de cette région; d'après lui, 
les Gasnévides, dans leurs luttes contre les Turcs Seldjou- 
cides au delà de l'Oxus, infligèrent sans succès des massacres 
épouvantables aux envahisseurs. 

L'état des x\fghans doit son origine à un épisode de l'in- 
vasion de Nadir en Inde; Delhi fut pillée, son trésor emmené 
à Khiva où Nadir fui assassiné en 1747. Le général de la ca- 
valerie, Achmed, s'empara de la caisse; maître de l'ai'gent, il 
le fut bientôt des soldats, et se retira à Kandahar et devint le 
fondateur de la monarchie de l'Afghanistan. En 1807, la 



PROCÈS-VERBAUX. 113 

dynastie déchue tomba dans la dépendance des Anglais; le 
pouvoir des Afghans s'étendait au sud, sur le Beloudchistan, 
et au nord, jusqu'à l'Oxus, sur un territoire habité par des 
races toutes difTérentes. 

Quant aux relations de la Russie avec l'Afghanistan, elles 
sont commerciales, militaires et diplomatiques. Le commerce 
se fait par caravanes de Samarkand, et Taschkend à Oren- 
bourg; il est très important, et la Russie en favorise de 
toutes manières le développement. Les rapports diplomati- 
ques remontent à l'année 1832 où le baron de Meyendorf 
fut envoyé à Bokhara, comme premier ambassadeur chargé 
de négocier un mode de vivre entre les deux peuples. Enfin, 
quant aux relations militaires, déjà en 1715, sous Pierre-le- 
Grand, une expédition fut conduite par un chef circassien à 
l'est de la mer Caspienne, mais elle fut massacrée avant 
d'arriver à Khiva. Un siècle plus tard, le gouverneur d'Oren- 
bourg, général MouraviefT fit une tentative centre celte loca- 
lité, marché d'esclaves persans enlevés au Khorassan et 
russes pris dans le bassin de la mer Caspienne. Un hiver 
rigoureux causa la perte de l'armée russe. Dès lors, la Russie 
a étendu sa conquête du lac Aral jusqu'à Merw. 

Le territoire au sud de Pendjdé a été enlevé par les 
Afghans à un peuple de race persane, c'est un pays de 
plaine, et non point une contrée importante au point de vue 
mihtaire. Les positions militaires sont au sud, aux mains des 
Afghans. L'Angleterre veut, dit-elle, arrêtei" l'approche des 
Russes, sauver l'Inde du danger qui la menace! C'est une 
visée qui, portée sur la frontière entre la Bactriane et l'Af- 
ghanistan, est d'une grande difficulté militaire, et qui peut 
conduire à des catastrophes. En 1838, sous Dost Mohamed, 
favorable d'ailleurs aux Anglais, une armée s'empara de 
Ghasna et de Caboul. Dost Mohamed fut emmené prisonnier 
aux Indes; sous son successeur, le shah Soudja, d'un carac- 
tère faible, et jouet des Anglais, les Afghans se soulevè- 
rent, Alexandre Bruce fut massacré à Caboul; dans la retraite 
conduite par des chefs incapables, tous les Anglais périrent à 
l'exception d'un seul. Cliir Ali fui traité par les Anglais 
comme l'avait été Dost Mohamed. M. Chaix estime que l'idée 
de se servir de la faiblesse d'un chef afghan est malheu- 

LE GLOBE, T. XXIV, 1885. 8 



114 UULLETIN. 

reuse, et qu'en général il vaut mieux ne pas aller chez les 
gens les défendre malgré enx. Les Afghans sont assez forts 
pour se défendre contre les Russes et contre les Anglais. 

A quoi ne serait pas exposée une armée pour traverser ce 
pays, plaine à perte de vue sans une goutte d'eau; ce n'est 
qu'à 200 ou 1300 pieds au-dessous de la surface du sol qu'on 
en rencontre. Si, dans la guerre d'Espagne si fatale à Napo- 
léon, des officiers anglais ont pu trouver un hon accueil au 
milieu même des districts où sévissait la guerre de guérillas, 
en Afghanistan, on ne trouvera que des gens fanatiques et 
prêts à tuer Anglais aussi bien que Russes parce qu'ils détes- 
tent les chrétiens. (Applaudissements). 

M. Dragomanof ajoute à l'exposé de M. le professeur 
Chaix que le premier mouvement d'expansion de l'influence 
russe vers le Turkestan, ne provint pas de l'État, mais de la 
colonisation et d'expéditions spontanées d'émigrants russes. 
L'État chet'cha à empêcher l'établissement de colonies dans 
ces terres lointaines, mais il fut impuissant, et un jour, un 
général fut très surpris de trouver sur un plateau, un village 
russe, de paysans grands-russiens qui lui dirent : nous som- 
mes ici depuis longtemps, nous nous gouvernons nous- 
mêmes, et nous payons l'impôt au sultan turc qui nous a 
permis de nous installer ici. Ils avaient cherché un pays où il 
y eût plus de terre et moins d'autorités. 

M. Emile Chaix fait ensuite un compte rendu d'articles 
publiés dans les derniers numéros du Bulletin de la Société 
de géographie de Saint-Pétersbourg, sur l'exploration de 
Lessar entre le Mourgab et le Heri-Roud. Les cartes anglaises 
indiquent là des montagnes beaucoup plus hautes que Lessar 
ne les a trouvées. D'après lui, le pays n'est pas afghan, mais 
tu'rcoman. La chaîne de montagnes ne dépasse pas de 4 à 
5000 pieds au-dessus de la mer; elle a un grand nombre de 
passages faciles du col Ardévan au Karouan Achan, la pente 
n'est que de 2 7o) et la route est carrossable. Plus au nord, 
une autre chaîne, l'Elbirin-Kyr, est d'un accès si facile que 
le voyageur y a fait 30 kilom. en un jour. 

L'Elbirin-Kyr forme une ligne de démarcation pour le 
climat et la végétation. Au nord, il y a de l'herbe et des 
broussailles; au sud, seulement la grande herbe des steppes. 
Au nord, les pâturages peuvent nourrir les bêtes de somme 



C0ERE8P0NDAXCE. 115 

d'une armée en passage. Entre Pende, Serakhs et Merw, la 
carte Lessar indique un désert sablonneux; toutefois, ce n'est 
pas un désert comme le Sahara ; le sable mélangé d'argile 
est ferme et couvert de broussailles. Le bord des rivières est 
un peu cultivé; on y trouve des traces de civilisation ancienne 
plus avancée que l'état de choses actuel; aussi le pays n'est-il 
pas difficile à traverser; les rivières ont de Teau; ailleurs, 
des puits permettent d'en lencontrer à 10 ou lo mètres, 
et en conservent toute l'année à une profondeur de 4 mètres. 
Quant à la population elle se compose de deux tribus turco- 
manes, les Sariks et les Salors, l'une riche vivant de brigan- 
dage, l'autre, pauvre. 

L^ccupation de Merw a été réclamée par les habitants 
eux-mêmes. A l'arrivée de Lessar à Pende, le notable qui 
le i-eçut chez lui, et qui se plaignait beaucoup des briganda- 
ges des Afghans, fut stupéfait de l'indifférence témoignée 
par le voyageur; habitués à être recherchées anciennement 
par les souverains voisins, ces populations s'étonnent qu'on 
ne les prévienne pas; les gens qui ont quelque chose à 
perdre, désirent qu'il y ait moins de brigandage, et qu'on 
puisse faire du commerce. Dès que les Russes occupèrent 
Merw et Tol-Otan on vit apparaître sur les routes les cara- 
vanes commerciales, et dans les pâturages les troupeaux de 
bétail, grâce à la sécurité que la présence des Russes inspire 
aux habitants. 

Le Président exprime à MM. Chaix les remerciements de 
la Société, et déclarant close la session de 1884-1885, il 
donne rendez-vous aux membres de la Société à la reprise 
des séances le second vendredi de novembre. 



CORRESPO^NDANCE 

Monsieur H. Bouthillier de Beau-mont, 

Président de la Société de Géographie de Genève. 

Cher Monsieur, 
Vous n'attendez pas que je vous raconte les événements 
qui serviront bientôt à faire l'histoire du Transvaal. Le 



116 CORRESPONDANCE . 

moindre essai clans ce genre serait frappé d'insuccès; car 
ici, sous le 23« parallèle sud, nous vivons très loin de la civi- 
lisation, et la barbarie qui sert de milieu à noire existence 
actuelle, nous met bien en retard de vous, même quand aux 
nouvelles de nos proches voisins. Par le télégraphe en effet, 
vous êtes plus près que nous de Pretoria, notre capitale. 

Pour venir dans les Spelonken, le district le plus septen- 
trional du Transvaal, nous avons dû, mes compagnons de 
route et moi, suivre la voie qui est encore la plus praticable 
aujourd'hui; c'est-à-dire que, partis de l'Angleterre sur un 
navire qui toucha Lisbonne et Le Cap, puis vint nous débar- 
quer à Durban (Port-Natal), nous remontâmes la Natalie avec 
les chariots à bœufs, et traversâmes tout le Transvaal, en 
passant par Pretoria. C'est un trajet immense; aussi notre 
voyage entier, de la Suisse aux Spelonken, nous a-t-il pris 
quatre mois. Nous soupirons après le moment où une voie 
de communication sera ouverte par Lorenzo-Marquès, le 
port de mer le plus rapproché de nous. 

La physionomie du Transvaal a, dans un sens, beaucoup 
changé, durant les quatre ans démon absence. En avril 1880, 
le pays était en bonne voie de progrès; l'agriculture et le 
commerce prenaient un nouvel essor; l'immigration euro- 
péenne augmentait rapidement; l'argent, circulant avec plus 
d'abondance, facilitait d'autant les transactions; et tous les 
colons voyaient l'avenir sous de- couleurs réjouissantes. On 
commençait à mettre en application une loi nouvelle sur les 
écoles, laquelle promettait de porter une instruction élémen- 
taire, mais solide, jusque dans les fermes les plus reculées. 
Tout cela était dû au régime nouveau d'alors^ le régime bri- 
tannique, qui, malgré des fautes de divers genres, faisait un 
bien incontestable, dont le pays avait un besoin ui-gent. 

Maintenant, hélas ! tout cela a disparu, et le Transvaal est 
retombé dans son ancienne barbarie, depuis que l'Angleterre 
l'a rétrocédé au gouvernement des Bœrs. En Europe, on se 
fait des illusions généreuses à l'égard de ceux-ci; mais les 
personnes qui visitent le Transvaal sont promptement désen- 
chantées. Témoin le vénérable directeur de la Société des 
Mi.-sions de Berlin, que j'ai eu dernièrement l'avantage de 
recevoir à ma table. Il avait eu à Berlin, il y a peu de mois, 
la visite du président de la république, et avait été réjoui de 



CORRESPONDANCE. 117 

ses dispositions charitables. Passant à Pretoria il y a quatre 
ou cinq semaines, il rendit à notre magistrat sa visite d'Eu- 
rope; mais ce fut pour être désappointé, en constatant la 
différence que le retour en Afrique avait produite dan? l'atti- 
tude du président. 

Un autre symptôme fâcheux, c'est que nous voici plus loin 
que jamais de voir un chemin de fer unir le Transvaal à un 
port de mer. En effet, on n'a pas pu mettre à flot l'emprunt 
que le président était allé émettre en Europe en vue de la 
construction d'une voie ferrée du côté de la Baie Delagoa; 
et le comité d'initiative vient de se dissoudre en Hollande. 
Les Hollandais et les Anglais connaissent trop bien le genre 
de notre administration pour y mettre leur confiance. Nous 
payons encore un fort impôt pour servir aux Hollandais les 
intérêts de l'emprunt fait en 1875, dont l'argent a été entière- 
ment dilapidé. Et maintenant le pays s'endette, parce que le 
gouvernement est incapable d'obtenir le payement régulier 
des impôts. Il est vrai que rien n'est plus difficile à gouverner 
que les Boers du Transvaal. Le Boer n'aime pas la loi, a en 
hoi-reur de payer les impôts, et montre les dents si on les lui 
réclame. Les employés nommés par lui n'osent pas le mo- 
lester. Quelques chiffres vous rendront la chose évidente, en 
comparant, d'après les documents officiels, le budget des re- 
cettes pour {883 et les receltes réalisées dans la même année. 

1883. Budget. Réalisé. 

Impôt foncier courant. . . Liv. st. 15,038 Liv. st. 5,381 

Id. arriéré... . 38,09 i . 0,358 

Railway-tax, courant » 14,460 » 5,285 

Id. arriéré.... . 28,197 » 5,928 

Droits d'entrée . 40,000 . 3(3,039 

Droits de mutation » 30,000 » 20,011 

Impôt sur les nègres . 75,000 » 25,671 

Liv. st. 240,789 Liv. st. 104,673 

Il y a dans ces^chiffres officiels un manque d'équilibre fort 
grave, qu'aucun peuple en Euiope ne saurait supporter. Le 
budget comptait sur une recette de 240 mille livres stei'ling 
(sans parler des sources moins importantes de revenu) ; et 
le gouvernement n'a pu obtenir que les deux cinquièmes de 



118 CORRESPONDANCE. 

celle soiiime, déjà insuffisante en elle-même pour couvrir les 
frais de TÉlal. D'où vienl donc cel énorme déficil ? 

Les coramerçanls et les agents d'atfaires ont payé dûment 
leur part de contrihutions à l'Étal, puisque les droits d'en- 
trée et les droits de mutation sont les seuls objets dont le 
chiffre de recette ascende presque à la somme budgétaire. 
Fait curieux pour un pays agricole, celte source de revenus 
est estimée par le budget à une somme quadruple de celle 
qu'on attend de l'impôt foncier annuel. Mais pour qui a vécu 
dans ce pays, la chose est très aisée à compi-endre. Le Boer, 
propriétaire fonciei',Tait les lois, et comme il n'aime pas à 
débourser, il impose d'autant plus les commerçants et agents 
qui, pour la plupart, sont venus de l'étranger. On en voit de 
toutes les nations; des Hollandais, des Allemands, des Arabes, 
des Portugais, beaucoup de Juifs, mais surtout des Anglais. 
Toutefois, le Boer oublie que le marchand est obligé de 
renchérir sa marchandise pour se récupérei-. 

Le déficil de l'impôt foncier est surtout instructif. D'abord 
il y a de l'arriéré pour une somme énorme, égale à deux 
fois et demie la valeur annuelle de l'impôt lui-même. En- 
suite il est évident que les deux tiers des propriétaires ter- 
riens ont négligé leur devoir, puisque un tiers seulement du 
montant de l'impôt annuel est entré dans les coffres de 
l'État. Voilà qui prouve trop bien que le Boer du Transvaal 
méprise la loi quand elle l'atleinl. 

Les recettes de l'année ont diminué l'arriéré d'un sixième 
seulement ; et comme aux cinq sixièmes restants vienl s'ajou- 
ter l'impôt non payé dans l'année, soit les deux tiers de 
l'impôt dû annuellement, cet arriéré s'augmente dans une 
proportion énorme, et il atteint le chiffre de Liv, st. 41,400. 
Sous ce chef donc, le nouveau budget a dû inscrire une 
somme huit fois plus forte que la dernière recette de l'impôt 
foncier. 

Il me semble qu'un tel désordre touche de bien près à 
l'anarchie, et pourtant nous n'avons pas scruté les détails, et 
nous n'avons parlé que d'un seul des domaines où le gou- 
vernement doive étendre son administration. Si j'en avais le 
temps, je serais obligé de vous montrer que dans d'autres 
domaines c'est pis encore. Il faut en convenir, notre gouver- 
nement est en tout cas impuissant, et peut-être incapable; 



CORRESPONDANCE. 119 

dans le Transvaal, le gouvernement boer s'est toujours mon- 
tré tel. 

Le produit de la capitation sur les indigènes n'a atteint que 
le tiers de la somme prévue par le budget. Le railway-tax est 
aussi très significatif; nous payons sous ce nom l'impôt qui 
sert à payer à nos créanciers néerlandais leurs intérêts; il 
est de Liv. st. 1.10.0 par électeur, étranger ou boer. Il y a 
aussi un arriéré considérable sous ce chef et, en général, la 
proportion entre les divers chiffres du tableau ci-dessus est, 
quant à cette taxe, la même que pour l'impôt foncier. Mais 
cette fois les Boers ont encore moins obéi à la loi ; car cette 
taxe leur est plus antipathique qu'aucune autre, et je le com- 
prends. On peut donc inférer sans hésitation que le produit 
réalisé de cet impôt a été fourni en grande partie par les 
Européens établis, commerçants, industriels ou autres. 

Ce désordre paraîtrait avec plus d'évidence, et les causes 
en seraient mieux mises au jour, si nous pouvions enti-er 
dans les détails et poursuivre notre enquête jusqu'au bout. 
Mais vous en seriez bientôt fatigué, cher Monsieur, ainsi que 
les honorables membres de la Société de géographie ; car 
Técononiie poUlique du Transvaal ne peut intéresser à un 
haut degré que les habitants du pays. Laissez-moi toutefois 
vous rappeler la relation qu'il y a eu entre ces impôts arrié- 
rés et la rétrocession du Transvaal par les Anglais. 

L'administration anglaise s'était rendue impopulaire sur- 
tout parce qu'elle exigeait le payement régulier des impôts, 
et qu'elle s'efforçait de faire régner la justice dans le pays. 
Un jour un Boer refusa net de payer ce qu'il devait à l'Élat; 
mais il fut poursuivi par le gouvernement; son cheptel fut 
saisi et mis en vente. Le Boer prit les armes, appela ses amis 
à son aide, marcha contre l'huissiei" public, et la guerre éclata. 
Cela donne la mesui'e de l'indépendance que les Boers du 
Transvaal pi'étendenl conserver. Mais je serais fort sui'pris si 
une telle insuliordiiialion ne conduisait pas l'Etat à la ban- 
queroute pour la seconde fuis. 

La population indigène est trop considérable pour que le 
gouvernement la soumette h son pouvoir; aussi, il y a sans 
cesse des batailles et des guerres de tribu à tribu, et les au- 
toiilés n'essayent pas même de maintenir l'ordre. La Mission 
de Berlin avait une station florissante dans le pays de Molya- 



120 CORRESPONDANCE. 

tyi ; mais les cliefs païens el les sorciers, jaloux de leur puis- 
sance que menace l'Évangile, enli-eprirent une persécution 
violente contre les chrétiens. Au jour donné on prend les 
armes, et l'on massacre sans pitié un chef de second rang, 
chrétien fidèle, et avec lui trente personnes, qui acceptent le 
mai'tyre sans résister. Aussitôt le missionnaire écrit au ma- 
gistral et le nantit de l'affaire, lui demandant de proléger 
les chrétiens contre les meurtriers. Mais on lui répond que 
Ton ne possède pas les forces nécessaires. Nos autorités font 
des aveux pareils sans aucune honte ; et l'on prétend néan- 
moins que le Transvaal englobe le pays de Motyatyi, 

Dans les Spelonken il en est de même : les blancs, une 
vingtaine de familles, payent les impôts, mais ne reçoivent 
en échange ni protection, ni aucun bénéfice. On vit comme 
on peut ; et si quelque péril menace, on fait les plus grands 
sacrifices pour le conjurer. Dans de telles conditions, le pays 
ne peut pas progresser, el le commerce est à peu près im- 
possible. Les indigènes de la montagne, appelés Ba-Venda, 
refusent de payer Timpôt ; mais les Ma-Gwamba sont plus 
dociles, et ils payent. Malheureusement on en profile pour 
les exploiter ; comme ils n'ont pas d'argent, ils essayent de 
payer en nature; mais le magistrat, qui trouve cela fort en- 
nuyeux, vend ou taxe à un prix infime les objets qu'on lui 
apporte ou le bétail qu'on lui amène. De cette façon, si l'on 
compte la valeur intrinsèque des dits objets, ces natifs sont 
souvent obligés de livrer dix fois plus que le montant de 
l'impôt. La conséquence, c'est que beaucoup d'indigènes se 
découragent et qu'ils émigi'ent pour chercher la paix ail- 
leurs. 

Un des chefs des Ba-Venda se nomme Chivasse (écrit à la 
française), et fait volontiers, comme les autres du reste, le 
commerce de chair humaine. Un certain H. S., Boei' du Ma- 
galisberg, dont la ferme se trouve entre Pretoria et Rusten- 
burg, est en affaire avec lui et le fournit de chevaux. Der- 
nièrement, Chivasse envoyait trois enfants au Boer pour 
qu'il en fît ses esclaves. Un missionnaire du voisinage, ému 
de pitié, essaya de racheter ces enfants avant leur départ. 
Mais sans entrer dans ses vues, le chef indigène lui dit avec 
empressement qu'il lui en fournirait autant qu'il en voudrait, 
moyennant une somme de Liv. st. 30 par tête. Il va sans 



NÉCROLOGIE. 121 

dire que le missionnaire sentit son impuissance et s'en re- 
tourna découragé. 

Je vous le disais en commençant, cher Monsieur, nous 
vivons dans la barbarie, et aucune lueur ne nous annonce 
l'aurore d'un jour nouveau. Mais qui sait ? Les changements 
se produisent parfois dans la vie des peuples sans qu'on 
puisse les prévoir. Ainsi, qui nous eût dit l'an passé que la 
colonie de Waltisch Bay allait devenir allemande ? 

Voilà Umzila, le chef zoulou conquérant des Ma-Gwamba, 
qui vient de mourir. Cet événement pourrait changer beau- 
coup la situation politique du Uttoi-al. 

J'ai lu avec intérêt, dans le Globej le compte rendu de la 
conférence de M. Gros. Mais je dois y i-elever un mot pour 
en contester l'exactitude ; c'est à la page 1 13, au bas. Les 
chevaux vivent très bien sur les hauteurs du Zoutpansberg ; 
mais dans les vallons ils périssent presque tous, et cela dans 
n'importe quel mois de l'année, et qu'ils aient été ou non 
préservés de l'influence de la rosée ou de l'air de la nuit ; 
c'est ce que j'ai moi-même souvent constaté. 

Agréez, cher Monsieur, les souvenirs respectueux de votfe 

dévoué 

Paul Berthoud. M. G. 
Valdézia, 21 décembre 1884. 



••«*5=<!A3" 



NÉCROLOGIE 



Le D"" g. Nachtigal. 

La science géographique a fait une perte considérable par 
la mort du D" Nachtigal, qui, depuis vingt-cinq ans environ, la 
servait avec une haute intelligence et un zèle infatigable.il a 
succombé au climat de cette Afrique à laquelle il avait dû, en 
18(J0, aller demander le rétablissement de sa santé, altérée 
par une affection pulmonaire. De Bône, où il avait peu à peu 
recouvré des forces, il se rendit à Tunis, s'y établit et étudia 
le pays et ses habitants ainsi que la langue, qu'il parla bientôt 
couramment. Aussi, en 1868, le roi de Prusse le chargea-t-il 
de porter des présents au sultan du Bornou, le cheik Omar, 



122 iîÉCROLOGIE. 

qui avait rendu d'importanls services aux explorateurs alle- 
mands Bartii, Voii^el. v. Beurmann, Rolilfs, etc. 

Le 18 février 18(59 il quitta Tripoli et se dirigea d'aboid 
sur Mourzouk. Mais là, il trouva la route du Bornou par Bil- 
ma fermée par des tribus pillardes, et ne voulant pas rester 
longtenjps inoccupé à Mourzouk, il résolut de se rendre au 
Tibesti, où jusqu'alors aucun Européen n'avait osé pénétrer. 
Ce qu'il eut à y endurer rappelle les récils d'aventures de 
voyage des siècles passés. Rendu à moitié aveugle par une 
ophtalmie, souffrant d'une inflammation aux pieds par suite 
de l'ardeui- du soleil, il n'atteignit le Tibesti qu'après avoir 
failli succomber deux fois, grâce à la négligence de ses gui- 
des; arrivé dans la vallée de Bardai, il fut retenu prisonnier 
un mois dans sa tente, qui n'olfrail qu'un abri insuffisant 
contre le soleil, 11 dut s'échapper de nuit, et n'arriva au Fez- 
zan qu'épuisé de fatigue et les vêtements en lambeaux. Heu- 
reusement il avait sauvé ses papiers les plus importants. 

Le 6 juillet 1870, il enirait dans Kouka, capitale du Bor- 
nou, d"où il entreprit l'exploration des pays qui entourent le 
lac Tchad: le Borkou, le Baghirmi, etc., sur lesquels il four- 
nit des renseignements nouveaux d'un haut intérêt. En 1873 
il se rendit au Wadaï, et de Abeschr il fit de nombreuses 
excursions pour apprendre à connaître à fond le pays. Il y 
resta jusqu'en janvier 1874, empêché jusqu'à ce moment de 
pénétrer dans le Darfour. agité par des querelles de succes- 
sion au trône. Lorsqu'enfin il eut réussi à y entrer, il l'étudia 
aussi et en rapporta, ainsi que du Kordofan qu'il visita en- 
suite, des matériaux qui trouvèrent leur place dans son grand 
ouvrage Safiara et Soudan. 

Lorsque vint le moment où l'Allemagne commença à se 
préoccuper des intérêts allemands en Afrique, le prince Bis- 
marck envoya, en 1882, Nachtigal à Tunis comme consul- 
général de l'empii'e; puis, quand la côte occidentale d'Afrique 
devint l'objet des vues coloniales du gouvernement allemand, 
ce fut encore à l'ancien explorateur que furent confiées les 
fonctions de commissaire impérial dans cette région. Il entre- 
prit alors (1884), cette expédition fameuse dont le résultat fut 
la création des premières colonies allemandes, au Cameroon, 
à Togno, et au Damaraland, dont les détails sont dans toutes 
les mémoires. Il était en loute pour venir présenter person- 



BIBLIOGRAPraE. 123 

nellement son rapport à l'empereur et au chancelier de l'em- 
pire, lorsque la fièvre le prit et l'emporta le 21 avril, en mer, 
à la hauteur du Cap Palmas, où le vapeur qui le ramenait en 
Europe s'arrêta pour déposer sa dépouille mortelle et lui 
rendre les derniers devoirs. Vraiserablahlement ses restes 
seront rapportés plus tard en Allemagne pour qu'ils repo- 
sent dans sa patrie, au développement scientifique et colonial 
de laquelle il a tant contribué. Nous nous associons au deuil 
de ses compatriotes et de tous les amis de la géographie. 
Appelé comme conseil à la Conférence de Bruxelles, il fut 
un des fondateurs de l'Association internationale africaine, 
et devint un des membres de sa commission executive. Pré- 
.sident de la Société de Géographie de Berlin, il travailla à 
.son développement avec toute l'intelligence et le zèle dont il 
était capable, et sut rendre chacune de ses séances attrayante, 
par le résumé lumineux des faits géographiques venus h sa 
connaissance d'une séance h l'autre. Il était membre hono- 
raire de notre Société depuis 1880; nous ne pouvions le voir 
enlever par la mort sans payer à sa mémoire un juste tribut 
de regrets sincères. Ch. F. 



-^Ay\,'^.J^- "v^>j^>- 



BIBLIOGRAPHIE 



Lettres du général Gordon adressées à sa sœur, et traduites en 
français, par Daryl, 1884. 

Les dates de ces nombreuses lettres nous retracent les 
péripéties de sa carrière poursuivie pendant plusieurs années 
au sein de l'Afrique, au milieu de ces populations barbares 
auxquelles il tenta de poiler aux unes la protection, au\ au- 
tres la lépression, dans une lutte contre les trahirons, la 
résistance ouverte, le climat, les éléments, toujours infatiga- 
ble et .soutenu par une im perturba hle confiance en Dieu. 
Dans la partie purement géographique de ses travaux, nous 
le voyons parcourir avec une activité dévorante la route du 
Nil, de KiKUtoum à l'éqiiateur, et de l'équateur au Caire, de 
Suez à Aden, de Zeila remonter à la cité presque légendaire 
d'Harar, de Massaouah à l'intérieur de l'Abyssinie, aupi'ès 



124 BIBLIOGRAPHIE. 

du loi Joliannès, dans les solitudes où la garnison de Kassala 
se débat aujourd'hui contre la faim. Nous glanons à la 
page 2B3 cette phrase : « Maintenant que j'ai absolument 
abandonné tout vin ou spiritueux je m'en trouve beaucoup 
mieux et je dors bien ; mais je vis dans la fièvre. » Le vin 
avait été le grand sujet des préoccupations de Charles Didier 
dans ce voyage de Souakim à Khartoum, qu'il intitule pom- 
peusement Quarante jours dans le désert, centième partie de 
ceux de Gordon. 

11 rend justice aux services loyaux de Gessi, ce marin ita- 
lien, explorateur de l'Albert Nyanza. Entouré de traîtres et 
d'assassins, il ne pouvait se risquer à conduire à l'ennemi, 
en mettant son indignité trop en évidence, cette armée égyp- 
tienne, dont il connaissait les trahisons el la lâcheté, de peur 
de se priver du prestige qu'elle lui donnait. Les traîtres les 
moins justifiables étaient les hommes en faveur desquels 
s'exerçaient ses brillantes qualités, le khédive et ses minis- 
tres. — Se rendait-il, à force de bravoure et de stratégie, 
maître de quelques scélérats, chasseurs d'esclaves du Dar- 
Four, il les retrouvait comblés d'honneurs à la cour du 
vice-roi. Chassait-il le prévaricateur Reouf-Pacha de sa vice- 
royauté de Khartoum, il le retrouvait toujours pillard, gou- 
verneur d'Harar et Ten expulsait encore. 

Il restait à ce héros abandonné^ trahi de tout le monde et 
qui devait l'être de ses prolecteurs naturels, à être traité 
comme le lion mourant par la plume de son traducteur qui, 
dans sa préface, taxe Gordon iTanachronisme, en 1884, et 
trouve dans ses lettres si pleines de sentiments élevés et de 
confiance en Dieu le « style d'une vieille fille dévote et an- 
glaise. » Il est un anachronisme vivant comme la féodalité 
anglaise peut seule en produire au millésime de 1884 » 
(p. 61). Il tourne en ridicule le héros qui « va en Palestine 
étudier avec passion le Saint-Sépulcre, le Tabernacle, l'en- 
ceinte de Jérusalem. » — Il lui fait déterminer à son entière 
satisfaction remplacement exact du pai-adis terrestre. Tandis 
que le héros martyr écrit (p. 6(5} : « Confie-loi à Lui de tout ton 
cœur et ne t'appuie pas sur ta propre intelligence, » le tra- 
ducteur qui connaît si peu l'Angleterre et son aristocratie, 
montre une égale ignorance du style dû à des lecteurs; il 
représente Gordon (p. 61), à son retour de la mer Rouge, 



BIBLIOGRAPHIE. 125 

« allant serrer la main à son lieutenant Gessi en train (sic) de 
mourir à l'hôpital français de Suez. » Il le conduit (p. 319) 
auprès du roi Mtésa pour voir de quoi il retournait (p. 167), 
et qui était dans tous ses états. « 11 lui fait écrire : « Xai donné 
un fameux savon au commandant en voyant dans quel pétrin 
il s'était fourré. » El il dépeint les bandes de maraudeurs du 
Kordofan prenant leurs jambes à leur cou. 

Paul Chaix. 

ïm Thurn, Among the Indians of Guiana. Vie au milieu des 
Indiens de la Guyane anglaise. 

M. Im Thurn, Suisse d'origine, devenu Anglais par émi- 
gration et par l'éducation, est fixé depuis plusieurs années 
dans l'Amérique méridionale par des recherches d'histoire 
naturelle. Il a eu pour prédéceseurs M. Hillhouse, excursio- 
niste hardi et narrateur agréable, et les frères Schomburgk, 
explorateurs absolument qualifiés pour leur œuvre difficile. 
M. Im Thurn, moins topographe que les Schomburgk, est 
naturaliste, observateur des mœurs des Indiens, admirateur 
des beautés de la nalure et peintre exact et gracieux des 
unes et des autres. 11 consacre un chapitre aux grandeurs 
pittoresques des majestueuses montagnes de Roraima, et un 
autre encore plus saisissant au récit de ses deux visiles à 
la cataracte de Kaieteur, la merveille de la Guyane anglaise, 
indescriptible à la plume, et dont il donne deux vues. 

Le tableau de Téclal de la végétation tropicale à l'époque 
de la floraison trouve en lui un juge qui reste cependant 
appréciateur sensé du charme de la campagne anglaise. Il 
considère toutes les peuplades indiennes de la Guyane 
comme se rattachant à la gi'ande race des Caraïbes (Garibs) 
à peau foncée et les croit originaires des Petites Antilles où 
les Espagnols les trouvèrent. La peuplade des Arawaks, les 
plus propres d'entre eux, a adopté l'usage de la langue an- 
glaise. Les Warows, les plus petits de taille, habitent encore, 
entre les bouches de l'Orenoco et de l'Essequebo, les terres 
noyées, où Hillhouse avait admiré leur habileté comme 
constructeurs de pirogues et sont, malgré leur vie amphibie, 
les plus repoussants par leur malpropreté. Les Indiens man- 
gent .souvent les œufs des reptiles et rarement ceux des 
oiseaux. En voyant leur sensualité, leur gloutonnerie, leur 



126 BIBLIOGRAPHIE. 

fainéantise, leurs femmes obligées, sur un signe répété 
mainte fois par jour, de leur apporter au hamac, sur lequel 
ils restent étendus, la marmite pleine d'aliments dont ils se 
gorgenl, on comprend l'origine de la disparition des tribus 
indiennes, en se consolant de ce que la carabine et l'eau-de- 
vie des blancs iry sont pour rien. 

Paul Chaix. 

Proceedings of the Royal Geographical Society (de Londres). 

IVo de Février 1885. Quatre années de voyages à 
travers le grand Thibet par un explorateur indigène, par le 
général J. T. Walker, avec carte; voyez page 69 le compte 
i-endu par M. le Président. 

Les prétentions européennes en 1883 sur les côtes de la Mer 
Rouge et de ses approches sud , par sir Rawson W. Rawson, 
avec cartes. Le titre seul de cet article en indique toute l'ac- 
tualité; il donne des détails liistoriques précis qui seront lus 
avec intérêt. 

Mars. L'Expédition au Kilimanjaro, par H. H. Johnslon, 

avec carte; voyez page 73. 

Notes géographiques de la Commission de délimitation des 
frontières de l'Afghanistan, par le major T. H. Holdich, suite 
de l'article paru dans le n" de Janvier. 

Lettres du colonel Prejevalsky sur le Thibet; parues dans 
Y Invalide Russe. 

Avril. Une récente exploration du King Country, Nouvelle 
Zélande, par J. H. Kerry-Nicholls, avec carte. 

L'État libre du Congo, par E. Delmar Morgan, avec carte. 
Cette dernière surloul sera consultée avec intérêt. 

Le Kara-Kum ou Désert de Turcomanie, par M. Paul Lessar, 
traduction du russe. 

Mai. Notes géographiques de la Commission de délimilation 
des frontières de l'Afghanistan, par le major T. H. Holdich, 
avec carte, troisième arlicle. 

Le Fleuve Irawadi, par Robert Gordon, avec cartes. La 
rivière Sanpo du Thibet est-elle le cours supérieur de r Irawadi 
ou du Brahmaputra? voilà le problème que M. Robei't Gordon, 
dans un savant et intéressant rapport, n'hésite pas à résoudre 



Om^RAGES REÇUS. 127 

en faveur de rira wadi, adoptant ainsi l'opinion des anciens 
géographes chinois et des premiers missionnaires français. 
Cette tliéorie a été vivement combattue par le général J. T. 
Walker qui, d'accord avec la plupart des géographes actuels, 
croit que le Sanpo est le Brahmaputra. Le procès est pen- 
dant et, comme l'a dit le Président de la Société royale en 
résumant la discussion, ne sera définitivement jugé que par 
l'heureux voyageur qui, le premier, réussira à descendre le 

Sanpo. 

A. de M. 



OUVRAGES REÇUS 

De janvier à mai 1885. 

PÉRIODIQUES ET PUBLICATIONS DE SOCIÉTÉS 

Pelermann's Mittheilungen, 1885, N"* 1 à 5. Erganzungs- 
heft, N° 77. 

Société royale de géographie de Londres. Proceedings 
and monthly Record of Geography, 1883, N°° 1 à 4. 

Société de géograpliie de Paris. Compte rendu des séances 
1885, N°^ 1 à 8. Bulletin, 1883, N" 1. 

Société de géographie de Berlin. Zeitschrift, t. XIX, 1884, 
N"^ 3 à 6, t. XX, 1885, N» i. Verhandlungen, t. XI, 1884, N-6 
à 10, 1885, N"^ 1 à 3. 

Société de géographie de Vienne. Mittheilungen, t. XVIII, 
1885, N"^ 1 à 3. 

Société impériale de géographie de Russie. Bulletin, 1884, 
t. XX, N-'G, 1885, t. XXI, N^ 1. 

Société italienne de géographie. Rome. Bulletin, t. XXIX, 
1885, N^^ 1 à 4. 

Société de géographie de Madrid. Bulletin^ t. XVII, 1884, 
N^G, t. XVIII, 1883, N-1, 2. 

Société de géographie de Lisbonne. Bulletin, 1884, N°' 10 
et 11. — Resposta a Socediade antiesclavistas de Londres, par 
J.-A. Corte-Real, Lisboa, 1884, in-S», 23 pages. 

Secçao de Soc. de Geografia de Lisboa, im Brazil. Rcvista 
mensal T. II, août et octobre 1883. T. II, 1884. 



128 OUVRAGES REÇUS. 

Société néerlandaise de géographie. Amsterdam. Tijd- 
schrifl, S""' série, N""* 1 à 3. 
Société royale belge de géographie. Bruxelles. Bulletin, 

1884, NT), 1885, No 1. 

Société royale de géographie d'Anvers. Bulletin 1884, N" 4. 

American geographical Society, Bulletin, 1884, N°' 3 et 4. 

Société géographique roumaine. Bucharest. Bulletin 1884, 
N° 2. 

Société de géographie commerciale de Paris. Bulletin, 1883- 
84, fascicule supplémentaire; 1884-85, N"^ 1 et 2. 

Société de géographie commerciale de Bordeaux. Bulle- 
tin, 1885, N- 1 à 8. 

Société de géographie de Lyon. Bulletin, 1885, N°^ 7 et 8. 

Société de géographie de Marseille. Bulletin, 1885, N°" 1 
à 3. 

Société de géographie du Nord. Douai. Bulletin, 1883, 
N"' 41 et 42, 1884. N- 6 à 8. 

Société de géographie de Lille. Bulletin, 1885, N"' 1 à 3. 

Société de géographie de Toulouse, Bulletin, 1885,N"'l à 5. 

Société de géographie de l'Ain. Bourg. Bulletin, 1884, N° 6, 

1885, N» 1. 

Société languedocienne de géographie. Montpellier. Bulle- 
tin, 1884, N- 2 à 4. 

Société normande de géographie. Rouen. Bulletin, 1884, 
juillet à décembre. 

Société de géographie de l'Est. Nancy. Bulletin, 1884, N" 3. 

Société de géographie de Rochefort. Bulletin, 1884-1885^ 
NM. 

Société de géographie de la province d'Oran. Bulletin, 
N»^ 22 et 23. 

Société de géographie de Tours. Revue, 1885, N°" 1 à 3. 

Société de géographie commerciale du Havre. '^Bulletin, 
1885, N»!. 

Société archéologique de TOrléanais. Bulletin, N^ 121. 

Société archéologique de la Charente. Bulletin, 5"°^ série, 
t. VI, 1883. 

Société de géographie de Brème. Deutsche geographische 
Blâtter,t. VIII, 1885, NM. 

Société de géographie de Thuringe. lena. Miltheilungen, 
1884, N» 4. 



OUVRAGES REÇUS. 129 

Société de géographie de Hanovre. Jahresbericht, 1883- 
1884. 

Institut canadien de Toronto. Proceedings, S"» série, 
vol. 3, fasc. 1. 

Société d'anthropologie de Paris. Bulletin, 1884, N» 4, 
1885, N" 1. 

Société d'anthropologie de Lvon. Bulletin, 1884, N» 2, 

1883, N" 1. 

Société d'ethnographie. Paris. Bulletin, N»^ 61 à 64. 
Société d'anthropologie de Vienne. iMittheilungen, t. XIV, 

1884, N" 4. 

Meteorological Society. Quarterly Journal, janvier. — 
Principles of forecasting by means of Gharts by the Hon. 
Ralph Abercromby, London, 1885, in-8'', 123 pages. — List 
of fellows of the R. M. S., février 1885. 

Meteorological Office. Report of the Meteorological Coun- 
cil to the Royal Society for the year ending 31^' of march, 
1885. 

Institut Lombard des sciences, lettres et arts. Rendi Conti, 
t. XVI, 2"« série. Mémorie fasc. 2, 3, t. 6 de la 3'"« série. 

Academia nacional de Ciencias, en Gordoba (République 
Argentine), Bulletin, 1884, t. VI, N° 4. 

Section genevoise du Club alpin suisse. Écho des Alpes, 
1884, iN" 4, 1885, N'^ 1. 

Société franco-hispano-portugaise. Bulletin, 1884. N"' 2 
et 3. Annuaire 1884-1885. 

Zeitschrifl fiir wissenschaftliche Géographie, t. V, 1884, 
N»^ 3 et 4. 

Société asiatique. Paris. Journal, 1884, N" 3, 1885, N» 1. 

Revue de géographie de L. Drapeyron. VIII'"" année, N<" 7 
à 11. 

Revue internationale de géographie. Paris. N"' 111 à 113. 

Moniteur des Gonsulats, N°^ 283 à 298. 

Moniteur des colonies, N»' 1 à 17. 

Afrique explorée et civilisée, 1885, N^" 1 à o. 

Revue savoisienne, 1885, N"' 1 et 2. 

Gazette géographique et Exploration, 1885, N"' 1 à 6. 

Esploratore. Milan, 4885, N"-^ 1 à 4. 

Cosmos de Guido Cora. 1884, t. VIII, N'-^S à 7. 

LE GLOBE, T, XXIV, 1886. 9 



130 Om^RAGES REÇUS. 

Oeslerreicliisclie Monatsclirift fur den Orient. 1885, N"' 1 
à 4. 

Deutsche Kolonial-Zcitung, N"-' 1 à 8. 

Mouvement géograpliique, 1885, N°' 1 à 8. 

Société vaudolse des sciences naturelles, N° 91. 

Société des études indo-chinoises de Saigon. Bulletin, 
1884. 

Anales estadisticos de la Repuhlica de Guatemala, Ano de 

1883, T. II, in.4», 235 pages. 

Bericht ûber das X'* Vereinsjahr vom Verein der Geogra- 
phen und der Universitat Wien.Wien, 1885, in-8°, 12 pages. 

Annuaire statistique de la province de Buenos-Ayres. Pre- 
mière année, 1881. Buenos-Ayres, 1884, in-4o, 235 pages. 

DONS d'auteurs et AUTRES 

Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle. Liv. 561 
à 578. (Don de l'auteur, M. E.). 

Vivien de Saint-Martin. Nouveau dictionnaire de géogra- 
phie. Liv. 26 et 27. (Don de l'auteur, M. H.) 

Les premières nouvelles concernant l'éruption de Kraka- 
tau, en 1883, dans les journaux de l'InsuUnde. Paris, 1884, 
grand in-S», 23 p. et carte. (Don du prince Roland Bona- 
parte.) 

Estadistica del commercio y de la Navegacion de la Repu- 
hlica argenlina, correspondente al anno 1883. Buenos-Ayres, 

1884, grand in-8", 317 p. et carte. 

M. J. Hoffmann. Comparison of Exkimo pictographs with 
those of american aborigines. Washington, 1883, in-S", 
19 pages. (Don de l'auteur.) 

E.-A. Smith. Geological Survey of Alabama. Report of pro- 
gress for 1875. Moutgomery. Ala, 1876, in-8°, 220 pages. 
(Don de M. A. Revaclier.) 

E. G. Wall. Der Staat Mississipi; in-8°, 96 p. et carte. (Don 
de M. A. Revaclier.) 

Don de l'Institution smithsonienne. U. S. Geographical 
Surveys west of 100 th méridien, Lieut. G. M. Wheeler 
Corps of engineers U. S. Army in charge. 

T. IL Astronomy and Barometric Hypsometry (1877). 

T. 111. Geology (1875); Supplem. Geology (1881). 



OUVRAGES EEÇUS. 131 

T. IV. Paleontology (1877). 

T. V. Zoology (187S). 

T. VI. Botany (1878). 

T. VII. Archeology (1879). 

United Slales geological Sarvey, J.-W. Powell Director. 
Second annual Report. 1880-1881. Washington, 1882, in-4», 
588 p. et cartes. 

Cento escolar nacional, 1883-1884. Buenos-Ayres, 1884, 
in-8o, 30 pages. 

(Don de la Société des sciences naturelles de Buda-Pesth.) 

Buza Janos. Kullivall Novenyeink Belegsegei. Buda-Pesth, 
1879, in-8», 132 pages. 

D"" Thomas Kosulany. Cliemisch-Physiologisciie Unlersu- 
chung der Characteristischeren ïabaksorlen Ungarns. Buda- 
Pesth, 1882, in-4°, 47 pages. 

D"" Dadoy Jeno. A Magyar Allatani Irodalom Ismertetése. 
1870, Toi, I880-ig. Bezarolag. Buda-Pesth. 1882, in-4'', 187 p. 

J. Frohlich. Mathematische und Naturwissenschaftliche 
Berichte aus Ungarn. Erster Band, 1882-1883. Berhn, in-8°, 
419 p. mit fiinfTafeln. 

D"' Gruber Lajos. Ulmutalas Fiildrajzi Helymeghatarozaso- 
kra. Buda-Pesth, 1883, in-8°, 308 pages. 

D"" Schenzl Guido. Ulmulatas FiJldmagnessegi Helymegha- 
tarozasokra. Buda-Pesth. 1884, in-8°, 321 pages. 

Hazlinszki Frigyes. A Magyar Birodalom Zuzmo Floi'aja. 
Buda-Pesth. 1884,' in-8», 304 pages. 

J.-F. Scliouw. Climat et végétation de l'Italie avec Allas. 
(Don de M. Raoul Gautier, M. E.) 

A. R. Cokjuhoun. The opening of China. London. (Don de 
l'auteur.) 

A. Favre, professeur. Carte du phénomène erratique et des 
anciens glaciers du versant nord des Alpes suisses et de la 
chahie du Mont-Blanc. Genève. In-8'\ (Don de l'auteur, M. H.) 

D"" Falkenstein, Die Zukunft des Kongogebietes. Weimar, 
1884, in-32. (Don de l'Institut géographi(|ue de Weimar.) 

James .lackson. Tableau de diverses vitesses exprimées en 
mètres par secondes. Paris, 1884, in-8°, 8 pages. (Don de 
l'auteur.) 

Les Habitants de Surinam, par le prince Roland Bonaparte. 
Paris, 1884, in-4o, 223 pages et LXXXIIpl. (Don de l'auteur.) 



132 OUVRAGES REÇUS. 

Midden Sumatra. T. IV, 4'"« Aflevering. Naluuiiijke His- 
toire door Joli, F. Snelleman. (Don de 31. le prof. P. J. Vetli, 
M. H.) 

Renzo 3Ianzoni. El Yemen, tre anni nell' Arabia felice. 
Escursioni fatte del Settembre 1877 al Marzo 1880. Roma, 
1884, in-40 (Don de M. M.-H. Correnti.) 

Archibald Colquhoun. Autour du Tonkin; Chine méridio- 
nale. Paris, 1884, in-12», 2 vol., 420 et 296 p., ill. et carte. 
(Don de M. Oudin, éditeur.) 

Meteorological observations for tlie year 1884, made un- 
der the superintendence of Cuthbert E. Peek. London, I880, 
in-4°, 17 p. et planche. 

Paul Berthoud. Grammatical note on the gwamba language 
in South Africa. (Don de l'auteur, M. C.) 

Don de M. Moynier : 

A. Balbi's allgemeine Erdbeschreibung. Siebente Auflage, 
neu bearbeitet und erweitert von D"" J. Chavanne, mit 400 
Illustrationen und loO Karten. Wien, Pest, Leipzig, 1883, 
2 vol. in-8, 984 et 8o() pages. 

Von Schweiger Lerchenfeld. Der Orient, mit 213 Original- 
niustrationen, 4 colorirten Karten und 28 Planen. Wien, Pest, 
Leipzig, 1882, in-4», 808 p. und Erganzungen CLxn pages. 

Annuaire statistique de la province de Buenos-Ayres, par 
le D-" Emile R. Goni. Deuxième année, 1882. Buenos-Ayres, 
1883, in-4'', 463 pages. 

CARTES 

Atlas de Gcebler. Liv. 8. 

Garte du phénomène erratique et des anciens glaciers du 
versant nord des Alpes suisses, Vasoooo- 4 feuilles. (Don de 
l'auteur, M. H.) 

Guinea und Kongo-Kùste Karte Vsoooooo- (Don de l'Institut 
géographique de Weimar.) 

Verkehrskarte des Deutschen Reiches, von Ed. Gccbler, 
Vi750ûûû- (Don de l'auteur.) 



LISTE DES MEMBRES 



SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE GENÈVE 



MEMBRES EFFECTIFS 



MM. 

Audéoud, Alfred. 
Auriol, Henri. 

Baud, Jules. 

Bouthillier de Beaumont, Aloïs 
Boulhillier deBeaumont, Aug*^ 
Bouthillier de Beaumont, Frank. 
Bouthillier de Beaumont, Gust. 
Bouthillier de Beaumont, Henri, 

Président honoraire. 
Bertrand, Alfred. 
Beyeler, Jules. 
Binet, docteur. 
Boissier, Agénor. 
Boissier, Edmond. 
Bonna, Paul. 
Budé (de), Eugène. 

Candolle (de), Alphonse, prof. 
Candolle (de), Casimir. 
Candolle (de), Lucien. 
Chaix, Paul, professeur, Vice- 
Président. 
Chaix, Emile. 
Choisy, Louis, pasteur. 
Claparède, Théodore, pasteur. 

De Lor, avocat. 

Dominicé, Adolphe. 

Dragomanof. 

Dufresne, Edouard, docteur, 

Président. 
Dunant, Ernest. 
Dunant, Pierre, docteur. 
Dunant, Victor. 

Eynard, Edmond. 

Fsesch, Henri. 



MM. 

Faure, Charles, Secrétaire- 

Bibliothécaire. 
Favre, Camille. 
Ferrière, docteur. 
Ferrière, L., pasteur. 
Freundler, pasteur. 

Galland, Charles. 

Galopin, Charles, professeur. 

Gampert, Ch., architecte. 

Gautier, Adolphe. 

Gautier, Alphonse. 

Gautier, Raoul, Vice-Secrétaire. 

Hentsch, Henri. 
Hoffmann, pasteur. 
Humbert, Aloïs. 

Ivernois (d'), A. 

Kunkler, Edouard. 

Lenoir, David. 
Lesseré-Bordier, docteur. 
Lombard, Alexandre. 
Lombard, Henri-Gl'., docteur 

(senior). 
Lombard, Henri-Chai'les, doct. 

(junior). 
Lombard, Alexis. 

Mandrillon de Savignac. 
Marcel, William, docteur. 
Martin, Charles, pasteur. 
Massip, Edmond. 
Metchnikoff, Léon. 
Micheli, Marc. 
Morin-Gayla, Théodore. 



134 



LISTE DES MEMBRES. 



MM. 



Morsier (de), Adolphe, Secré- 
taire général. 

Moi-sier (de), Frank. 

Moynier, Gustave, Conserva- 
teur de la Bibliothèque. 

Naville, Emile. 

Odier, ErnesL 
Odier, James. 

Peri'on, Charles. 
Pidet, Alfred. 
Pictet, Eu,uène. 
Pic'tel-de GandoUe, Louis. 
Prevosl-Le Fort, Georges. 

Rapin, docteur. 

Reclus, Elisée. 

Rochelle, Gustave, Trésorier. 

Rosier, Wdliara, professeur. 



I MM. 
Roughton, G. 

;Sarasin, Edouard. 
Sai'asin, Georges. 
Saussure (de), Henri. 
Sautter, Edgar. 
SchiL'ck (de), Adolpiie, consul. 
Scholten-Lenoir. 
Slreckeisen-Moultou. 
Stoutz (de), Louis. 

Thudichum, Charles, prof. 
Traz (de), Ernest. 
jTronchin, Henry. 
Turrettini, François. 

iVaucher, Henri. 

Wartmann, professeur. 
Weller, Henri. 
Wvttenbach (de). 



MEMBRES HONORAIRES 



MM. 

Daniel Colladon, professeur à Genève. 

Alphonse Favre, professeur à Genève. 

Cellérier, professeur à Genève. 

Scherrer-Engier, président de la Société de géographie com- 
merciale de la Suisse orientale, à Saint-Gall. 

D'' Théophile Studer, professeur, président de la Société de 
géographie de Berne. 

Baron de Richthofen, professeur à Leipzig. 

U"" Unfalvy, président de la Société de géographie de Buda- 
Pesth. 

de Sémenoff, président de la Société impériale de géographie 
de Russie. 

D-" Nordenskiold, professeur à Stockholm. 



LISTE DES MEMBRES. 135 

P.-J. Velh, professeur, président de la Société néerlandaise 
de géographie. 

Julius de Payer, explorateur, à Francfort s/M. 

Charles Maunoir, secrétaire général de la Société de géogra- 
phie de Paris. 

Malle-Brun, secrétaire général honoraire de la Société de 
géographie de Paris. 

Vivien de Saint-Martin, ancien président de la Société de 
géographie de Paris. 

de Quatrefages, professeur, ancien président de la Commis- 
sion centrale de la Société de géographie de Paris. 

Baron Reille, à Paris. 

Général Beaufort d'Hautpoul, à Paris. 

Van der Maëlen, à Bruxelles. 

Commandeur Christoforo Negri, à Turin. 

Commandeur Correnti, à Rome. 

Sir H. Rawlinson, à Londres. 

Ch. Rieu, à Londres. 

D'" Schweinfurth, au Caire. 

F.-V. Hayden, à Washington. 

Geo. M. Wheeler, à Washington. 

H. Stanley, à Vivi. 

Savorgnan de Brazza, à Brazzaville. 

Van de Velde, à Bruxelles. 



MEMBRES CORRESPONDANTS 

MM. 

Aimé Humhert, professeur à Neuchâtel. 
Sylvius Chavannes, à Lausanne. 
Mulhaupt de Steiger, à Berne. 
Amrein, professeur à Saint-Gall. 
D'" Lenz, profe.sseur à Vienne. 
H. Duveyrier, à Paris. 
VenukofT, à Paris. 
William Huber, à Paris. 



130 LISTE DES MEMBRES. 

Léon de Rusny, à Paris. 
André de Bellecombe, à Paris. 
A. Meiilemans, à Paris. 
Coillard, missionnaire au Zanibèze. 
A. de Smidt, general-surveyor à Capetown. 
Luciano Cordeiro, secrétaire général de la Société de géo- 
graphie de Lisbonne. 
P. Berthoud, missionnaire au Transvaal. 
Frank Vincent, explorateur à New-York. 



TABLE DES MATIÈRES 

CONTENUES DANS LE GLOBE, TOME XXIV. 1885. 



BULLETIN 

Pages 

Extrait des Procès-Verbaux 3. 65 

Bibliographie 55^ 123 

Correspondance 115 

Nécrologie. Le D-^ G. Nachtigal 12i 

Ouvrages reçus 60, 127 

Mem])res de la Société 133 



LE GLOBE 

JOURNAL GÉOGRAPHIQUE 



ORG^ÎsTE 



SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE GEiVE 



TOME VINGT-CINQUIÈME 



Quatrième Série — Tome V 



BULLETIN 



GENÈVE 

LIBRAIRIE R. BURKHARDT 

SUCCESSEUR DE TH. MUELLER 

2, place Molard, '2 

1886 



X° 1. 



BULLETIN 



EXTRAIT 

DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ 

Session 1883-1886. 



SEANCE DU 13 NOVEMBRE 188o. 
Présidence de M. le D"" Dufresne. 

Le Président communique une lettre de M. le professeur 
A. Bouvier annonçant un don de quatre plans manuscrits de 
Jérusalem, du Saint-Sépulcre, de la mosquée d'Hébron et de 
Nazareth, dressés par le D'' Ermeto Pierotti, et acquis par 
quelques souscripteurs pour les offrir à la Société de géogra- 
phie. Des remerciements seront adressés à M. Bouvier avec 
prière de les transmettre aux donateurs. 

M. Dufresne donne ensuite lecture du rapport suivant : 

Rapport sur les travaux et la situation de la Société de 
Géographie de Genève pendant l'exercice 1884-1885. 

Messieurs, 
De graves changements se sont accomplis dans la Société 
de géographie au commencement de celte année. M. Bou- 
thillier-de Beaumont, son fondateur, en 18o8, était resté notre 
président jusqu'à la fin de 1884. Les termes du règlement 
permettant de le faire, les membres de la Société s'étaient 



4 BULLETIN. 

empressés de renouveler chaque année son mandat. Ils y 
étaient inclinés par un juste sentiment de reconnaissance 
pour riiomme distingué qui, au mérite d'avoir déterminé 
l'institution de la Société, ajoutait celui de lui avoir consacré 
pendant de longues années une grande part de son temps, 
mettant généreusement à son service son influence dans le 
monde et ses abondantes connaissances scientifiques. 

Mais, au début de la pressente année, M. de Beaumont mani- 
festa l'intention de n'être pas réélu président. Les membres 
de la Société firent à deux reprises de vives instances pour 
que leur fondateur voulût bien revenir sur sa décision. 
Aucun d'entre nous ne comprenait la Société de géographie 
de Genève sans voir à sa tête M. de Beaumont. Lequel, après 
lui, aurait l'autorité suffisante pour présider les séances, pour 
les fournir de matériaux d'études, pour solliciter le concours 
des savants étrangers et nationaux, celui des explorateurs et 
des voyageurs, éléments indispensables pour donner à nos 
réunions cet attrait qui éveille la curiosité et provoque l'at- 
tention. 

M. de Beaumont n'a pas limité à notre ville de Genève le 
champ de son activité et de son initiative: il a certainement, 
par l'exemple de Genève, contribué pour une grande part à 
la fondation des sociétés de géographie instituées dans les 
autres cantons suisses, mais parfois avec quelques dilïéren- 
ces dans les intentions dirigeantes. Des sociétés se sont éta- 
blies à Berne en 1873, à Saint-Gall en 1878, à Hérisau en 
1883, à Aarau et à Neuchàtel en 1885. 

Le lien fédéral unit entre eux ces divers centres d'activité. 
En leur donnant de la cohésion, il leur communique une 
autorité et une influence dont nous avons pu déjà apprécier 
l'importance auprès des Conseils de la Confédération. 

La Société de Genève est depuis un an Yorort des socié- 
tés suisses. En vertu de cette prérogative lui incombe l'hon- 
neur de recevoir l'an prochain nos confédérés dans notre 
ville. 

On n'a point oublié avec quelle distinction M. de Beau- 
mont a représenté la Société dans les congrès de Rome et de 
Venise, dans les assemblées suisses et à Genève même en 
1882. — Dans la circonstance solennelle qui se prépare 



PROCES- VERBAUX. 5 

pour nous, il eût été fort à souhaiter que M. de Beaumont 
occupât le fauteuil de la présidence. Des instances ont été 
faites auprès de lui, en considération de cette circonstance 
particulière. — Elles ont dû céder devant une résolution 
deux fois manifestée. 

Les membres de la Société désireux de donner à M. de 
Beaumont un témoignage particulier de leur souvenir lui 
ont décerné, dans la séance du 9 janvier 1885, le litre de 
Président honoraire. Un diplôme spécial, accompagné d'une 
lettre d'envoi signée par le bureau et les membres de la 
Société, lui a été remis dans la séance du 23 janvier. Cette 
lettre rappelait les nombreux titres de M. de Beaumont à 
notre reconnaissance, comme fondateur et comme président 
efifectif de la Société pendant 26 années consécutives. 

Dans la première séance de janvier, d'après les termes de 
notre nouveau règlement, les membres actuels du bureau 
furent nommés, et celui qui a l'honneur de vous parler 
aujourd'hui dut accepter la tâche difficile de succéder à M. 
de Beaumont. 

Mais avant d'aborder le compte rendu de nos travaux de 
l'année, j'ai hâte de m'acquitter d'un devoir de reconnais- 
sance, en remerciant les membies de la Société de la bien- 
veillance avec laquelle ils ont accueilli leui" nouveau pré- 
sident. Je remercie surtout les membres du bureau; en 
m'assistant de leurs conseils et de leur active coopération, 
ils ont rendu ma tâche aussi agréable que facile. 

Ainsi que j'ai dû le rappeler tout à l'heure, la Société de 
géographie de Genève a été fondée par M. de Beaumont au 
mois de mars 1858 avec un nombre de 15 membres, dont 
1 1 sont encore vivants. Ce sont : MM. de Beaumont, prof. 
Chaix, Casimir de Candolle, Henri de Saussure, prof. Wart- 
mann. deTraz, Frank de Morsier, Adolphe Gautier, Gustave 
Rochette, d'Ivernois, Ch. Galopin, D"" Lombard senior. 

Elle a admis l'année dernière pendant l'exercice 1884-85, 
8 membres effectifs nouveaux; 6 ont donné leur démissiou, 
4 a quitté Genève. Nous devons un tribut de souvenir et de 
regret à trois membres moits celte année. 

M. le professeur Hornung qui a mis si souvent au service 
de la société ses connaissances variées et son abondante éru- 
dition. 



6 BULLETIN. 

M. Edmond Boissier, membre correspondant de l'Institut 
de France, section de botanique. 

Dans d'autres assemblées, une parole plus autorisée que la 
mienne pourra louer plus dignement les méiites de M. Bois- 
sier comme botaniste. Il a enrichi la science par la descrip- 
tion d'un grand nombre d'espèces nouvelles et des travaux 
de taxonomie des plus importants. 

La Société de géographie devra accorder une mention 
particulière à ses nombreux voyages, entrepris avec tant 
d'ardeur et poursuivis avec une si rare persévérance, pour 
recueillir ces abondantes moissons de plantes dont il enri- 
chissait son magnifique herbier . Diverses contrées de 
l'Orient, la Grèce, la Syrie et l'Egypte ont été parcourues par 
M. Boissier. Les Apennins, les Alpes de la Scandinavie, 
comme celles de l'Europe centrale, l'ont attiré; mais c'est 
l'Espagne qui a eu le privilège de mériter, à cause du grand 
nombre de ses sites inexplorés, l'attention on peut dire pas- 
sionnée, de M. Boissier. Il n'a pas fait moins de huit voyages 
dans la péninsule ibérique. 

A l'exemple de celles de M. de CandoUe. les collections de 
M. Boissier étaient ouvertes aux savants et aux travailleurs 
les plus modestes, avec une générosité et une largeur d'hos- 
pitalité qui, pour leur part, ont grandement contribué à la 
renommée scientifique de Genève. 

M. Edouard Bornand, contraint par sa santé altérée, avait 
donné sa démission au commencement de l'année. Il a suc- 
combé il y a quelques mois, à la suite d'une maladie contrac- 
tée pendant un séjour prolongé à Batavia. M. [Bornand, d'ori- 
gine neuchâteloise a suivi avec intérêt nos séances pendant 
quelques années. C'est lui qui avait présenté à la Société un 
de ses amis, M. de Seyff, dont les communications intéressan- 
tes ne sont ici oubliées de personne. 

La Société avait 30 membres honoraires; elle en a perdu 
cette année trois : leD^'Behm, réàacieur des Mittheiluîigen de 
Gotha; le D'' Nachtigal voyageur bien connu et commissaire 
pour l'Allemagne à la côte occidentale de l'Afrique ; le D"" 
Hochstelter, président de la Société de Vienne. Dans la 
séance du 9 janvier, le prof. Alphonse Favre a été élu mem- 
bre honoraire. 



PROCES-VERBAUX. / 

La Société avait 20 membres correspondants. Deux sont 
morts celte année, M. Ayer professeur à Neuchâtel et M. Ri- 
chard-Cortamberl, géographe à Paris. 

Sous Timpulsion de M. de Beaumont, la Société de géogra- 
phie s'est créé un organe de publicité, le journal le Globe qui 
paraît depuis l'année 1860. Il compte déjà 24 volumes, divi- 
sés en 4 séries. 

Nous échangeons notre journal avec celui de 108 sociétés, 
dont dix nouvelles depuis 1884, les sociétés d'Edimbourg, de 
Manchester, du Havre, de Brest, de Lubeck, d'Aarau, de 
Neuchâtel, l'institut canadien de Toronto, la Société coloniale 
de Berlin, la Société géographique de Sydney. 

Nous allons maintenant faire mention des travaux de la 
Société pendant l'exercice de cette année. 

Le 28 novembre, très intéressante communication de M. le 
prof. Alphonse Favre sur une carte du phénomène erratique 
du revers nord des Alpes suisses. Cette carte, dont M. Favre 
fait don à la Société, présente 7 bassins glaciaires : ceux de 
l'Isère, de l'Arve, du Rhône, de l'Aar, de la Reuss, de la 
Linth et du Rhin. L'étude de la marche de ces glaciers 
donne lieu aux développements les plus curieux. 

M. F. de Morsier consacre deux séances à la lecture d'une 
analyse du voyage du D'" Oscar Lenz à travers le Maroc, l'Atlas 
et le Sahara jusqu'à Tombouctou. Ce travail considérable a 
paru dans le Globe. 

Le 13 février, communication de M. le prof. Chaix sur 
l'archipel de la Nouvelle Guinée, de la Nouvelle Bretagne et 
de la Nouvelle Irlande où les Allemands vont établir des 
colonies. 

Au moment où parlait notre savant confrère, la brûlante 
question de l'île Yap n'était pas encore à l'ordre du jour. Il 
semblait qu'il en eût le pressentiment, alors qu'il nous ini- 
tiait à l'histoire encore si peu connue de ces archipels voisins 
des Garolines. 

Ces îles sont dans l'orbite des Philippines. Ce voisinage de 
la célèbre colonie espagnole, fait comprendre comment il 
est arrivé que les premiers noms attribués à ces parages 
soient espagnols. Depuis lors des explorateurs anglais et 
français, entre autres Dumont d'Urville, y ont laissé leurs Ira- 



b BULLETIN. 

ces. Les colonies australiennes voisines s'en sont fort préoc- 
cupées, ainsi que la Hollande, vu la proximité de Batavia. 
Mais les récentes visées de l'Allemagne communiquent un 
mobile d'intérêt tout actuel à ces contrées. 

C'est dire que la Société a accueilli avec grande reconnais- 
sance les détails donnés par M. Ghaix sur la Nouvelle Guinée, 
cette île grande comme la France et l'Angleterre réunies. 
Sur celte terre longtemps négligée, la Hollande, l'Angleterre 
et l'Allemagne donnent aujourd'hui carrière à leur activité. 

L'île de la Nouvelle Bretagne, grande comme la Suisse, est 
exploitée par les Allemands et la Nouvelle Ii'lande, grande 
comme la Savoie, ne tardera pas à les fixer aussi. 

Une étude de M, Aloïs Humbert sur le curieux archipel 
des Maldives, a occupé la séance du 27 février. 

M. Humbert s'étend sur les formations madréporiques qui 
sont la base du sol de ces îles, puis il expose les observations 
des voyageurs anciens et modernes, sur le climat, la végéta- 
tion et la faune de ces contrées sans oublier leur histoire 
politique. 

Le 13 mars, le D'' Lombard senior a fait une lecture sur le 
climat des États-Unis, d'après une carte du D'' Denison de 
Denver, de l'État du Colorado, auteur de plusieurs ouvrages 
de climatologie médicale. Ses éludes sur l'influence théra- 
peutique des altitudes pour le traitement des phtisiques ont 
surtout contribué à faire connaître le D' Denison. 

M. le D*" Lombard a mis en relief, avec la compétence que 
lui donnent ses beaux travaux sur la distribution climatéri- 
que des maladies, les résultats curieux obtenus par le D' 
Denison. 

Les États-Unis sont le pays des extrêmes, pour le froid et 
la chaleur, pour la nébulosité et la sécheresse. M. Lombard a 
fait ressortir avec habileté les influences de ce climat parti- 
culier sur les colons européens, influences dont les consé- 
quences ont produit le tempérament yankee, si actif, si ner- 
veux, si impressionnable, si différent aussi, par l'aspect phy- 
sique des Anglo-Saxons, des Scandinaves et des races germa- 
niques dont ils dérivent. 

La Société est encore redevable cette année de plusieurs 
communications à M. le professeur Chaix. 



PROCES- VERBAUX. \) 

Le 13 mars, il a présenté à la Sociélé le savant ouvrage de 
M. Edouard Naville sur la cité de Pilhom et la roule de 
l'Exode à travers l'Egypte. M. Chaix y avait quelque droit, 
ayant été pour la partie cartographique de l'œuvre, collabo- 
rateur de M. NaviHe. Nous ne pouvons pas entrer ici dans le 
détail de ce savant mémoire où l'archéologie, la géographie, 
la linguistique sollicitent tour à tour l'attention des auditeurs. 

Dans d'autres séances, M. Chaix nous a entretenus de Mada- 
gascar d'après la cai-te nouvelle publiée par Grandidier; enfin, 
le 24 avril, notre vice-président a parlé sur la question alors 
à l'ordre du jour, les frontières de l'Afghanistan. 

M. Chaix a mis au service de ses auditeurs tous les rensei- 
gnements fournis par son abondante érudition. Les traits 
historiques, ingénieusement mêlés à l'élude des aspects phy- 
siques du pays controversé, n'ont pas manqué, non plus que 
les considérations politiques. Tout s'est l'éuni pour faire de 
cette élude sur l'Afghanistan, une des plus intéressantes de 
l'année. 

M. Faure, notre zélé seci'étaire, ne s'est pas contenté de 
prendie plusieurs fois la parole pour donner des nouvelles 
des explorations africaines louchant lesquelles il est si abon- 
damment et si promptement informé; le 27 mars, il a fait 
une lecture sur des explorations récentes dans le district de 
Kimberley et la partie nord-ouest de TAuslralie. 

M. Faure a trouvé cette description du district de Kimberley 
dans un mémoire lu par M. Panton, à la séance d'ouver- 
ture de la Société australienne de géographie de Melbourne, 
Il existe deux sociétés de géographie en Australie : l'une à 
Melbourne, l'autre à Sydney. Leur activité est grande et elle 
ne s'exerce pas seulement dans les limites assurément déjà 
considérables du continent australien. Nous voyons nos col- 
lègues des antipodes surveillei" avec une jalouse ambition 
les destinées des îles et archipels du Pacifique qui avoisinent 
leurs côtes. — Les colonies australiennes ne seraient pas loin, 
constituant à leur profit une nouvelle doctrine de Monroë, 
de faire déclarer terres australiennes toutes les îles du Paci- 
fique qui les entourenl; elles tolèrent mal le voisinage du 
pénitencier français à la Nouvelle Calédonie; elles ont lieu 
également de s'inquiéter des établissements allemands qui se 



10 BULLETIN. 

multiplient sur les rivages de la Nouvelle Guinée et dans les 
Archipels d'alentour. 

Votre président, dans la séance du 10 avril, a introduit le 
sujet de l'Atlantide à propos d'un poème d'un auteur espa- 
gnol, M. VabbèJacinto Vedraguer. Ce poème, écrit en langue 
catalane du moyen âge, a été traduit en français par Albert 
Savine. Bien que transmise par les traditions antiques, l'exis- 
tence d'un continent disparu, qui aurait jadis existé entre 
l'Europe et les deux Amériques, demeure toujours encore 
conjecturale. — Admettant l'existence de l'Atlantide comme 
une hypolhèse scientifique, l'auteur s'en est servi pour inter- 
préter une foule de faits géologiques, ethnographiques et 
linguistiques qui, sans cela, demeurent sans explications 
plausibles. Si cette méthode ne résout pas d'une manière défi- 
nitive le problème de l'Atlantide, elle otïre tout au moins 
l'avantage de mettre en relief et de grouper une foule de faits 
d'anthropologie et d'archéologie des plus curieux. — En 
terminant M. Dufresne paie un tribu de louanges bien mérité 
au savant ouvrage de M. le marquis de Nadaillac sur l'Amé- 
rique préhistorique, qui a fourni de si abondantes lumières 
sur ce curieux sujet de l'Atlantide. 

Ici doit s'arrêter l'énumération des travaux qui ont occupé 
nos séances, ce qui ne veut pas dire qu'à eux seuls ils en 
aient constitué tout l'intérêt. 

Depuis le commencement de celte année, le président de 
la Société a adopté la coutume d'attribuer, sur le programme 
des séances, une place constante aux nouvelles géogra- 
phiques. — Cet usage lui a paru réaliser divers avantages. 
Tout d'abord celui démettre à profit, après un dépouillement 
préalable, les nombreux périodiques que reçoit la Société. 
Ces pubhcations, sauf exceptions rares, demeuraient à l'éiat 
de stock inexploité. La Société se devait à elle-même, elle 
devait aux Sociétés étrangères, pour lesquelles l'échange de 
leur organe avec notre Globe est en définitive le seul lien 
positif de relation, cette preuve de travail, pour elle, et cette 
marque de considération pour le travail d'autrui. 

Il existe dans le monde un mouvement géographique 
constant de plus en plus manifeste. Il est dans l'esprit d'une 
institution comme la nôtre d'en être informée d'une manière 



PROCÈS-VERBAUX. 11 

régulière. Or quel procédé plus expédient que de glaner, dans 
ces feuilles et revues qui nous viennent, au nombre de plus 
de cent, des points les plus diver-s et les plus éloignés du 
globe. L'expérience paraît prouver en faveur de ce mode de 
communication. 

C'est ainsi que dans le cours des entretiens suscités par les 
nouvelles, la Société a étudié : la formation de l'Ela t du Congo, 
cette création géographique de Tannée; le voyage d'explora- 
tion à\i Pandit, agent envoyé par le gouvernement de l'Inde- 
anglaise dans le Thibet; le magnifique voyage de Victor 
Giraud dans la région inférieure des lacs de l'Afrique; les 
progrès du chemin de fer des grands lacs américains vers le 
Pacifique à travers le Dominion du Canada, et combien 
d'autres questions moins importantes. 

Le cours de géographie donné sous les auspices de notre 
Société, a vu se terminer celle année son troisième exercice. 
Ce cours, comme celui des années précédentes, a été fait par 
M. Rosier. Les sujets exposés par l'aimable et consciencieux 
professeur étaient la Turquie et la Grèce pour la première 
partie; dans la seconde il a traité avec détails de la vallée du 
Nil, question, il y a quelques mois, très actuelle en présence 
des péripéties de la guerre dans laquelle se trouvait alors 
engagée l'armée anglaise. 

Le succès de cet enseignement a été soutenu et fort hono- 
rable ; si cette dernière année Taffluence des auditeurs a 
paru faiblir, le fait doit être attribué à des circonstances d'or- 
ganisation qui ne se présenteront plus. 

Mais, au moment où nous allions lancer le programme de 
la quatrième année, nous avons eu le regret d'apprendre 
que M. Rosier, empêché par sa santé, ne pouvait pas se 
mettre à notre service. 

En de telles conjonctures, les membres du bureau ont vu 
de réels inconvénients à une interruption d'un an. Elle me- 
naçait l'institution de nos cours. C'était rompre bien vite 
avec les habitudes prises et une tradition qui paraissait s'éta- 
blir; c'était peut-être perdre le fruit d'eftorts, datant déjà de 
trois années, pour déterminer au sein de la population gene- 
voise un courant d'opinion favorable aux sciences géogra- 
phiques. 



12 BULLETIN. 

Le bureau était pris h l'improviste et dans l'obligation 
d'agir promptement, il ne pouvait penser cà solliciter les 
services d'un seul professeur. Le temps matériel nécessaire 
pour préparer vingt leçons faisait défaut. — A un cours 
unique on proposa de substituer une série de conférences. 
Vous en avez reçu le programme. Nous osons espérer que, 
soit par la variété et le cboix des sujets, soit surtout par la 
valeur des conférenciers qui ont bien voulu nous assurer 
leur concours, l'enseignement patronné par la Société ne 
déméritera pas trop de la faveur du public. Cette forme nou- 
velle sera tout au moins une expérience utile destinée peut- 
être à nous éclairer d'une manière définitive, loucbant les 
voies cà suivre pour atteindre le but qu'elle se propose. 

Tout à l'beure celui des membres du bureau à qui en in- 
combe ce devoir, vous fera un rapport spécial sur la situa- 
tion de la Bibliothèque; votre piésident croit cependant 
devoir accorder ici une mention spéciale à quelques envois. 

Nous avons reçu de Rome, par le gracieux intermédiaire 
de M. Correnti, un de nos membres honoraires, président 
du Conseil d'administration de l'ordre de Saint-Maurice et 
Lazare, un livre à tous égards digne d'attention, imprimé 
aux frais du Conseil de l'ordre. Ce sont les voyages de 
M. Renzo Manzoni, neveu du célèbre poète, dans l'Yémen et 
l'Arabie méridionale. 

Mais nous devons distinguer entre tous les envois celui de 
l'histoire de l'Institut géographique de Justus Perlhès. Ce 
beau volume contient les annales de cette célèbre maison, 
complétées par les biographies des plus importants coUabo- 
bora leurs de Perlhès, ornées de leurs portraits. 

C'est un hommage précieux otTert par la maison Perthès à 
noire Société à l'occasion de la commémoration du cente- 
naire de la fondation de l'Institut de Gotha. 

Hâtons-nous d'ajouter que, comme Vorort des sociétés 
suisses de géographie, le Bureau de Genève avait envoyé une 
adresse de félicitations et de reconnaissance au chef de la 
maison. Cette lettre était revêtue de la signature des prési- 
dents et secrétaires de toutes les sociétés de géographie de 
la Confédération. 

Ce n'est pas dans une réunion comme la nôtre qu'il y a 



PEOCES- VERBAUX. 13 

lieu de parler longuement des mérites de l'Inslitul géogra- 
phique de Gotha et de ses titres à la reconnaissance des 
sociétés savantes; nous ajouterons, à celle des gouvernetnenls 
des Etats de l'Europe, des écoles, des collèges et de tous les 
zélateurs de la science géographique. Qui ne possède un des 
atlas de la maison Perthès! Par la publication des Mitthei- 
lungeii, et par le prix de plus en plus modéré de ses cartes, 
elle a grandement contribué a la diffusion des connaissances 
géographiques et elle a multiplié à l'infini le nombre de ses 
obligés. 

Comme Vororl des sociétés suisses de géographie, votre 
bureau a admis dans l'association fédérale les nouvelles 
sociétés fondées cette année à Aarau et à Neuchàtel. 

Dans la séance du 18 mars, vous avez entendu le rapport 
de M. Faure sur la session des sociétés suisses de géographie 
à Berne en 1884. Nos confrères de Berne ayant demandé, 
comme Vorort l'année dernière, un subside de la Confédé- 
ration, ce subside, une somme de mille francs, ayant été 
accordé, le bureau de Genève a dû continuer les transac- 
tions commencées. Nos collègues de Berne ayant proposé 
d'ouvrir un concours pour encourager la composition d'un 
manuel de géographie spécial pour la Suisse, il a été décidé 
d'appliquer à ce concours les mille francs donnés par le Con- 
seil fédéral. Nous avons décidé aussi que nos collègues de 
Berne qui avaient eu l'initiative du projet seraient chargés 
de faire le programme du concours. 

Le programme a paru, l'affaire est en voie d'accomplis- 
sement. 

Notre Société n'a pas été favorisée cette année autant que 
les précédentes par la visite de voyageurs venant nous ap- 
porter le récit de leurs explorations scientifiques lié à celui 
de leurs aventures. Une seule séance de ce genre nous a été 
donnée par M. Bovet de Neuchàtel. Il a parlé du Tonkin, 
surtout au point de vue du commerce et des échanges. 

C'est dire que notre souvenir reconnaissant s'est reporté 
sur les intéressantes lectures de l'hiver de 1884. C'est alors 
que M. Tronchin nous parlait du pays de Laos, du Mékong 
et des fameuses ruines d'Anchor, tandis que M. Alfred Ber- 
trand faisait a.ssister ses auditeurs à ses exploits de chasseur 
dans la vallée de Kachemir. 



14 BULLETIN. 

Espérons que pendant les mois d'hiver il nous arrivera 
quelques bonnes fortunes de ce genre. 

MainlenanI, Messieurs, parvenu au terme de ce travail et 
au moment de prendre congé de vous, après avoir été, par 
les obligations de ma charge de rapporteur, mis en demeure 
de faire une sorte d'enquête sur ie passé de nolreSociété et 
sur les témoignages de l'activité de ses membres dans le 
présent, vous voulez bien me permettre de vous dire de 
quelle manière je comprends la constitution d'une société de 
géographie à Genève, et quelle place elle me paraît devoir 
tenir au milieu des autres sociétés savantes si nombreuses 
dans notre ville. 

Dans une de nos séances de l'hiver dernier, m'appliquant 
à caractériser ce que doit être le travail d'une société de 
géographie, j'exprimais le sentiment qu'une part importante, 
quoique souvent aléatoire, doit être attribuée aux mémoires 
et aux travaux originaux, mais qu'avant tout, une société 
comme la nôtre doit être, dans le sens élevé du terme, un 
centre actif destiné à procurer des informations, à provoquer 
des enquêtes, à satisfaire la curiosité intelligente, chaque mois, 
chaque semaine s'il se peut, sur les phénomènes de toutes 
catégories, cosmiques ou politiques, qui agitent incessam- 
ment notre globe. 

Ainsi l'ont compris les sociétés qui ont existé avant la 
nôtre, chacune avec des nuances propres au milieu où elles 
sont nées et aux aspirations spéciales qu'elles se proposaient 
de satisfaire. 

Qu'il me soit permis de faire connaître, par quelques traits, 
les plus importantes des sociétés de géographie avec les- 
quelles nous sommes en rapport, nous serons plus aptes 
ensuite h caractériser la situation que nous souhaitons voir 
prendre au milieu d'elles à la Société de Genève. 

Il faut mettre à part celles de Paris et de Londres. Par le 
fait de leur présence dans les centres politiques et scienti- 
fiques les plus importants du monde, par le gi'and nombre et 
surtout par la notoriété de leurs membres, elles dominent 
toutes les autres. 

La Société de Londres, fondée en 1831, brille par l'abon- 
dance de ses renseignements, par le sérieux, la pénétration 



PROCÈS-VERBAUX. 15 

patiente, approfondie de ses mémoires ; ce sont, la plupart 
du temps, de purs matériaux, mais tous de bon aloi. Dans les 
communications qui affluent chez elle des points les plus 
éloignés et les plus divers du plus vaste empire colonial 
qui fût jamais, partout, toujours, on sent la préoccupation 
de consolider et d'agrandir la puissance et la richesse de 
la Grande-Bretagne. Préoccupation utilitaire sans doute, qui 
ne dissimule pas un patriotisme quelque peu exclusif. Ce 
qui ne veut pas dire, tant s'en faut, que nos collègues 
de Londres se montrent indifférents pour les découvertes 
faites par les explorateurs d'autres nations. Ils ne s'émeuvent 
pas à tout coup, mais alors que l'enthousiasme les saisit, ils 
se montrent magnifiques dans leurs récompenses, de même 
qu'ils se manifestent très généreux dispensateurs de leurs 
grandes ressources fniancières, alors qu'il s'agit de provo- 
quer des recherches ou de stimuler le zèle des explorateurs. 
La Société de géographie de Paris a été fondée avant celle 
de Londres, en 1821. Ici, l'enthousiasme est plus prompt; les 
horizons sont plus lointains; moins de préoccupations im- 
médiatement mercantiles. Les projets abondent. Il en est que 
Ton taxe d'aventureux, même de chimériques au delà de la 
Manche; mais entre temps, la France perce l'Isthme de Suez, 
dont tout le monde est heureux de profiter. Elle entreprend 
celui de Panama et se préoccupe de créer dans les déserts 
du Sahara une mer intérieure. Peu de rapports méthodiques, 
tels que ceux envoyés par les agents de l'administration an- 
glaise dans les Indes; mais des récits chaleureux de voya- 
geurs, comme celui du lieutenant Giraud ou celui des tenta- 
tives réussies de Compiègue et de Brazza sur l'Ogôoué; 
ces succès souvent obtenus avec des ressources si faibles, 
que l'on en demeure surpris. Les individualités scientifiques 
les plus variées des officiers des armées de terre et de mer, 
des élèves des hautes écoles de l'Etat, se produisent tour 
à toui- dans les séances, qui, pour l'astronomie et la mé- 
téorologie; qui, pour la géologie; qui, pour l'histoire natu- 
relle, chaque science apportant ses contributions et réalisant 
un échange d'idées des plus animé; enfin, les qualités pro- 
pres de l'esprit français mises au service du désir de con- 
naître, de se répandre et de propager l'ardeur des investi- 
gations. 



16 BULLETIN. 

Les Sociétés de géographie de Berlin et de Vienne sont 
de grands centres scientifiques. Elles ont eu pour agents ex- 
plorateurs et pour correspondants des hommes tels que 
Lenz, Nachtigal, Schweinfurth et combien d'autres. Il suffit 
de citer ces noms pour attester de leur importance. 

Stimulé par le réveil géographique qui s'est manifesté 
dans tous les pays, depuis 1870, le Portugal s'est souvenu 
qu'au lo" et au l& siècle, il partagea avec l'Espagne la gloire 
et le profit des grandes conquêtes. Les découvertes des ex- 
plorateurs de l'Afrique centrale lui ont rappelé qu'il avait 
touciié jadis à tous ces rivages africains, aujourd'hui le but 
de tant de convoitises. Il a cherché à y affirmer derechef sa 
souveraineté; il a fait plus encore, il a envoyé de nouveaux 
explorateurs, et le récit des voyages de Serpa Pinio, d'Ivens 
et Capello qui lui ont succédé, prouve que ces efforts n'ont 
été ni sans gloire, ni sans résultats importants. 

Mais c'est sur des sociétés plus modernes et de fondation 
plus récente que je voudrais diriger un instant votre atten- 
tion. 

Il est certain que depuis dix ans, un peu partout, en Alle- 
magne, en Italie, dans les deux Amériques, en Angleterre et 
dans les Colonies, mais surtout dans les pays de langue fran- 
çaise, on a vu naître un mouvement marqué vers l'étude 
de la géographie. Est-ce un retentissement de la guerre 
franco-allemande, est-ce un résultat des efforts tentés un peu 
partout pour l'existence des relations commerciales, est-ce 
un effet des tendances de bien des peuples à l'émigration, 
est-ce simplement le fait de savants, de gens du monde, dé- 
sireux de mettre en commun leurs connaissances? il y a 
vraisemblablement un peu de tous ces mobiles dans cette 
apparition des sociétés de géographie dans beaucoup de villes 
de deuxième et même de troisième ordre. 

Pour ne parler que de la France : nous avons assisté en 
ces derniers temps à la fondation de sociétés de géographie, 
sous Timpulsion de l'intérêt commercial, à Lille, à Douai, à 
Marseille, à Nantes, à Bordeaux. Dans les villes normandes et 
dans le centre, la géographie est un nouvel élément d'études 
qui se greffe sur d'anciennes sociétés d'histoire ou d'archéo- 
logie, dont la sève paraissait quelque peu épuisée. A Toulouse, 



PROCÈS- VERBAUX. 17 

SOUS le titre de Société franco-hispano-portugaise, c'est tout un 
filon de connaissances nouvelles sur la Péninsule ibérique qui 
se produit sous le couvert de recherches géographiques. A 
MontpeUier, c'est la géographie archéologique qui lient 
une grande place et produit des mémoires foit curieux sur 
les invasions musulmanes dans le midi de l'Europe et sur les 
modes de locomotion et d'information établis en Espagne, 
dans le Languedoc et la Provence par ces vainqueurs de 
quelques jours. A Lyon, la Société est un centre d'informa- 
tions commerciales auquel quelques membres donnent du 
relief par des études fort bien faites sur des questions d'ac- 
tualité. 

Il résulte de l'existence de ces diverses sociétés, d'abord, 
une somme de travaux dirigés en bien des sens et souvent 
d'un véritable intérêt; en gecond lieu, on constate ici l'intro- 
duction, dans le milieu des sociétés scientifiques, d'un grand 
nombre d'hommes que l'on n'avait pas la coutume d'y 
rencontrer il y a quelques années. Jadis, en France, à côté 
des grandes académies de la capitale et à leur imitation, il 
s'était fondé, dans quelques grandes villes, à Dijon, à Lyon, 
à Nancy, à Toulouse, des académies de province. Ces acadé- 
mies ont exercé l'action la plus honorable; mais, avec la 
multiplication des carrières libérales, avec la diffusion de 
plus en plus répandue des mobiles d'instruction, ces anciens 
cadres académiques sont devenus insuffisants. Il ne s'agissait 
plus d'abriter seulement quelques lettrés, il fallait satisfaire 
aux aspirations de plus en plus visibles d'une foule d'hommes 
nouveaux, les uns avançant vers le terme, les autres encore 
dans l'activité de leur carrière. C'étaient des marins, des 
militaires, des ingénieurs, des armateurs, enfin des finan- 
ciers. C'est dans ce milieu, que je ne caractérise pas peut- 
être d'une manière suffisante, que se recrutent en grand 
nombre les adhérents des sociétés de géographie. J'y ajou- 
terai de simples curieux, amenés par la pensée d'occuper 
leurs loisirs, étonnés de voir qu'ils pouvaient trouver ici un 
lieu d'échange pour bien des connaissances acquises. 

La Société de Genève a été fondée bien avant ce mouve- 
ment géographique récent. Dans la pensée de ses fondateurs, 
•son objectif devait être la culture d'une science de plus dans 

LE GLOBE, T. XXV, 188G. 2 



18 BULLETIN. 

une ville où des sociétés savantes déjà nombreuses se parta- 
j^^eaient rattention des hommes instruits. 

Nous osons croire que notre ville, par le fait même de ses 
traditions scientifiques anciennes, est un des points du monde 
où une société de géographie peut se produire avec le plu> 
d'avantages, à la condition cependant de concevoir cette 
institution dans le sens de plus en plus large que lui insinuent 
les exigences de la curiosité scientifique moderne. 

Aujourd'hui le nombre des hommes dont les sciences pé- 
nètrent la vie pratique est considérable. Ceci est le fait de 
l'éducation générale et de l'esprit propre qui y préside, 
esprit utilitaire, l'industrie demandant sans cesse à la science 
de nouveaux procédés et de nouvelles ressources. 

Une société de géographie est un lieu où peuvent se ren- 
fontrer et apporter un tribut de travail les hommes qui 
cultivent les sciences naturelles. L'iiistoire et un peu la litté- 
r.iture ne seront point indifférentes; car qu'étudie-t-on chez 
nous, rien moins que la terre que nous habitons, au point 
de vue de ses aspects cosmiques, considérés dans l'ensemble 
de leurs manifestations physiques et morales, au point de 
vue des changements des territoires opérés par la politique, 
sans négliger les modifications incessantes qui apparaissent 
dans l'homme et les myriades d'êtres animés qui la peuplent. 
C'est dire, en d'autres termes, que l'histoire naturelle, l'an- 
tliropologie, l'hygiène publique et privée, la médecine elle- 
même, apportent ici leur contribution et trouvent accès dans 
nos séances à des degrés infinis. 

Au moment précis où nous parlons, je ne connais pas de ter- 
rain d'action plus propice que celui de la géographie sur 
lequel on puisse convier, ce que l'on appelle dans le sens 
moderne du terme, la masse des hommes instruits ou dési- 
reux de l'être. 

Or notre ville est un centre des plus appropriés pour réa- 
liser ce programme. Il ne s'agit point ici de faire à tout coup 
montre de haute science, elle y serait moins à sa place que 
l'étude d'une foule de questions plus humaines, plus pra- 
tiques, plus transitoires, plus immédiatement accessibles à la 
foule des individus qui éprouvent le besoin d'une connais- 
sance approfondie de ce monde qui est notre patrie. 



PROCÈS- VERBAUX. 19 

Il y a tout d'abord, dans le corps enseignant, une réunion 
lie savants et de lettrés. Peut-être plus souvent qu'ils ne le 
font, pourraient-ils condescendre à se placer sur le terrain 
de nos communications, entretiens plus familiers que des 
cours, tout aussi propres à instruire. 

A Genève plus qu'ailleurs, beaucoup d'hommes entraînés 
par leurs carrières quittent le pays; mais beaucoup aussi y 
reviennent, souvent après avoir occupé de grandes positions, 
qui dans l'enseignement, qui dans le négoce, qui dans le 
mouvement des grandes afTaires. Combien de ceux-là pour- 
raient évoquer à notre profit des souvenirs de voyage, des 
études de mœurs, des li-avaux scientifiques. 

C'est avec grande sympathie que nous voyons des jeunes 
gens riches se livrer au goût des voyages. Quelles ressources 
pour nos séances! déjà plusieurs fois nous en avons fait 
l'heureuse expérience, et pour eux quelle occasion meilleure 
pour se produire! 

Voilà, Messieurs, un aperçu bien court sur les éléments 
nombreux qui peuvent concourir chez nous, chacun avec sa 
nuance propre à donner du relief, de l'animation, enfin un 
véritable intérêt aux séances de notre Société. En nous ap- 
pliquant à les rassembler et à les mettre en œuvre, nous 
contribuerons à maintenir les traditions de vie intellectuelle 
qui, malgré les tendances centralisatrices de nos jours, con- 
servent à Genève une physionomie originale et une activité 
qui, nous l'espérons, n'est pas près de s'éteindre. 

{Vifs applaudissements). 

M. G. RocHKTTE présente le rapport financier de l'exercice 
1884-188o. MM. les vérificateurs des comptes proposent que 
la Société lui donne décharge avec remerciements. En outre 
M. Massip désirerait (|ue le Bureau s'occupât des moyens 
<réleindre le déficit de fr. MM.45 (Arfopfé). M. Rochettean- 
nonce qu'il vient de recevoir de M. de Traz un don de cin- 
<piante francs et recommande ce bon exemple aux amis de 
la Société. Des remerciements sont volés à M. de Traz. 

M. Faure, bibliothécaire, donne connaissance des princi- 
paux ouvrages reçus par la Bibliothèque, et de la circulation 
des ouvrages. Un petit nombre de membres seulement ont 



20 BULLETIN. 

profité (le nos coUeclions, qui cependant renferment beau- 
coup de volumes à la fois captivants et instructifs. 

Conformément au règlement, il est procédé, au scrutin, 
secret, aux élections du Bureau. Sont nommés : 

MM. le professeur P. Cliaix, Président. 
Adolphe Gautier, Vice-Président. 
Adolphe de Morsier, Secrétaire général. 

Et MM. Gustave Rochette, D"- Dufresne, Raoul Gautier, Cb. 
Faure. 

M. G. Moynier avait décliné sa réélection, ce que la So- 
ciété regrette vivement, se rappelant ce qu'elle lui doit pour 
l'organisation de la Bibliothèque, catalogue, mobilier, etc.,. 
et pour tout ce qui se rapporte aux cours et aux confé- 
i-ences. 

M. le professeur Chaix se fait l'organe de la Société et dtt 
Bureau, pour exprimer à M. le Président sortant de charge- 
leur reconnaissance pour la parfaite courtoisie que celui-ci a 
apportée dans tous ses rapports avec ses collègues, pour les 
encouragements qu'il a donnés à leurs études, el la coordi- 
nation qu'il a su mettre dans les travaux de la Société. 
M. Chaix est très sensible à l'honneur que la Société lui fait 
en lui confiant une charge qu'il a toujours redoutée. Des ap- 
plaudissements lui prouvent la satisfaction avec laquelle la 
Société voit à sa tête le vrai représentant de la science géo- 
graphique à Genève depuis deux générations. 



SÉANCE DU 27 NOVEMBRE 188o. 
Présidence de M. le professeur P. Chaix. 

Au début de la séance, M. Ch. Bourrit présenté par le 
Bureau, est admis, comme membre effectif, à l'unanimité. 

La parole est ensuite donnée à M. F. Mullhaupt de Berne 
pour sa communication annoncée : 



PROCES- VERBAUX. 21 

RÉPUBLIQUE Argentine. 
Résumé géographique, historique et commercial 

ET régentes explorations DANS LA PaTAGOME. 

1. Position géographique, moyens de communication, terri- 
toire, population, aspect et climat. — Lorsqu'il y a plus de 
irois siècles, les Espagnols découvrirent l'embouchure d'un 
lies plus beaux fleuves du monde, leurs regards furent éblouis 
à respect étincelant du schiste micacé qui couvrait les berges 
de cet immense cours d'eau. Rio de la Plala ! fleuve d'ar- 
gent! s'écrièrent les marins, et ce nom est resté pour toutes 
les provinces espagnoles avoisinanles du fleuve argentin. 

La République Argentine, située dans l'Amérique méridio- 
nale, du 2P au 55' degré latitude sud, est un grand terri- 
loire borné, à l'est, par l'Océan Atlantique, la République do 
rUruguay et le Brésil, à l'ouest, par les hautes Cordillères 
des Andes et le Chili, au nord, par les Républiques du Para- 
guay et de la Bolivie, et au sud, par l'Océan Austral. 

De grands fleuves navigables traversent la partie septen- 
trionale du pays, du nord au sud; au centre et jusqu'au sud, 
des cours d'eau navigables le parcourent de l'ouest à l'est 
pour déverser leurs ondes dans l'océan Atlantique. 

Le Parana, semblable à la mer, nom donné par les In- 
<liens, est un fleuve immense, avec un bassin de 170,000 lieues 
carrées, qui ressemble à une mer dont on n'aperçoit pas les 
rivages, ou à une vaste lagune semée d'îles verdoyantes et 
de prairies flottantes de nénuphars blancs, de nymphéas lilas- 
pourpre, etc., qui descendent majestueusement vers le Rio 
de la Plata pour se perdre dans l'Océan. Une flottille de ba- 
teaux marchands, dont un tiers de vapeurs, sillonnent ses 
ondes, remontent le fleuve ainsi que le Paraguay jusqu'à la 
capitale de cet État et au delà. Le Pilcomayo et le Vermejo 
sont des cours d'eau moins considéi-ables, de 2 à 300 lieues 
de parcours, qui servent à la navigation dans les territoires 
du Chaco. L'Uruguay, qui se jette dans le Rio de la Plata, sert 
de frontière entre l'Argentine et l'Uruguay. 

Parmi les grandes lignes de chemins de fer reliant la ca- 
pitale, Buenos-Ayres, avec les provinces, celle du Pacifique, 



22 BULLETIN. 

passant par Rosario el Mendoza, doit traverser les Cordillères 
pour aboutir à Santiago, capitale du Chili; une seconde 
ligne, qui aura 2000 kilomètres de longueur, doit conduire 
de Buenos-Ayres en Bolivie et au Pérou; elle passe par Ro- 
sario, Cordoba, Salla, Jujuy. Une troisième ligne, de 000 kilo- 
mètres environ, part de Buenos-Ayres pour débouclier au 
port de mer Bahia-Blanca, situé au nord de la Patagonie. 

Là où les routes ne suffisent pas aux transactions du petit 
commerce, de nombreuses lignes d'omnibus et des tramways 
sont en exploitation. Il existe actuellement, en moyenne, deux 
départs el deux arrivées de vapeurs par jour dans le port de 
Buenos-Ayres, pour les relations avec TEurope. 

On évalue à environ 

30 millions d'habit' par million de kil. c. le chiffre de la popu- 
lation en Europe. 

19 id. id. id. en Asie. 

7 id. id. id. en Afi'ique. 

2 id. id. id. en Amérique. 

etVgdeid. id. id. en Australie. 

Il en résulte que l'Australie et l'Amérique sont les conti- 
nents les moins peuplés du monde. L'Amérique du Sud, 
comparativement à son étendue, a moins de population que 
l'Amérique du Nord; ainsi le Brésil, qui contient presque au- 
tant de terrain que l'Europe, n'a que 12 millions d'habitants, 
et l'Argentine, comprenant près de 3 millions de kilomètres 
carrés, n'en possède que 3Vj millions dont 4.^0,000 étran- 
gers. La Suisse, n'ayant que 41,390 kilomètres, est donc 
soixante-quinze fois plus petite que la République Argentine. 
L'on voit par ces chiffres qu'il y aurait, dans ce dernier pays, 
de la place pour une population bien plus nombreuse, le 
terrain étant presque partout d'une grande fertilité; l'on 
estime qu'une centaine de millions de personnes au moins 
trouveraient amplement leurs moyens d'existence dans ce 
pays si riche et encore si peu exploité. 

Buenos-Ayres, le centre du commerce argentin, la reine 
des pampas, la capitale, est une belle ville de 420,000 habi- 
tants; dans son port se dresse une forêt de mâts de navires 
de toutes les nations; de somptueuse» maisons, des palais où 
le marbre n'est pas épargné, les nouveaux docks en construc- 



procès-\t:rbaux. 23 

lion, de superbes villas au milieu de jardins ornés de fleurs 
aux couleurs éclatantes, la beauté unique des créoles et une 
activité incroyable, font de cette capitale où de grandes 
richesses sont étalées au grand jour, une ville vraiment re- 
marquable. 

Gomme villes importantes viennent ensuite Cordoba, Ro- 
sario au bord du Parana, Mendoza au pied des Cordillères, 
Tucuman, Santa-Fé, etc. Pour vous donner une idée de 
l'énorme développement de certaines contrées de l'Argentine, 
ces dernières années, je n'ai qu'à vous citer La Plata, la nou- 
velle capitale de la province de Buenos- Ayres; cette ville, 
fondée en 1882, est déjà maintenant une magnifique cité de 
40,000 habitants. Toutes les races européennes s'acclimatent 
facilement sur le territoire argentin; de grandes épidémies 
n'y existent pas et la mortalité y est moins forte que dans la 
plupart des États européens; le nom de la capitale Buenos- 
Ayres (bon air) peut s'étendre à juste titre sur presque toute 
l'étendue du pays, car le climat est en général excellent. 
L'été (décembre, janvier, février), est assez pluvieux vers les 
côtes; l'hiver (juin, juillet, août), est plus sec; la terre ne 
gelant jamais dans les plaines, les travaux agricoles ne sont pas 
interrompus; à l'intérieur des terres le climat est plus chaud, 
principalement vers le nord où l'on trouve une végétation 
tropicale; au sud et dans les Cordillères des Andes de la 
Patagonie, le climat se rapproche de celui de la Suisse; ces 
montagnes, qui présentent des sommets de 2 à 4000 mètres, 
s'élèvent vers le nord de l'Argentine à des hauteurs de 6 à 
7000 mètres, et jusqu'à près de 8000 mètres en Bolivie. 

Au nord du pays, des étendues considérables de forêls 
vierges couvrent le territoire national du Chaco, au centre 
d'immenses prairies à perte de vue, les pampas, sont couvertes 
d'herbes ayant jusqu'à deux mètres de hauteur, excellentes 
pour la nourriture d'innombrables troupeaux; tout y croît 
naturellement, même le trèfle, la bonne terre étant d'une 
fertilité énorme et de forte profondeur. Des arbi-es gigan- 
tesques appelés ombus, des groupes de cactus et de mimosas, 
ainsi que d'énormes buissons d'artichauts sauvages, croissent 
espacés sur ces immenses plaines; de vastes étendues de 
Heurs rouges, lilas, violettes, oranges, roses ou blanches, par- 



24 BULLETIN. 

fument l'air; toutes ces richesses de la nature produisent un 
aspect, une grandeur dont on n'a aucune idée en Eurojte. 
C'est là, au milieu de la solitude et de ces beautés d'une na- 
ture vierge, que le gaucho, des journées entières sur son 
fidèle coursier, mène une existence nomade, pleine de 
cliarmes pour celui qui aime l'indépendance complète. En 
1858, le général Urquiza fit une revue de la cavalerie ar- 
gentine; 14,000 cavaliers aux vêtements de couleurs écla- 
lantantes s'étaient présentés, les poitrails des chevaux des 
riches gauchos étincelaient sous les harnachements d'argent, 
et même un de ces cavaliers avait dépensé, dit-on, 50,000 fr. 
pour son attirail en or. 

II. Histoire. — Ce fut en 157.o que l'Espagne, jalouse des 
succès du Portugal, envoya Diaz de Solis à la recherche d'une 
communication avec les mers récemment découvertes; après 
nne longue traversée d'un an, il aborde, le 1" janvier 1516, 
au Rio de Janeiro, et longeant la côte plus au sud, arrive à 
l'embouchure d'un immense fleuve, le Rio de La Plata, croyant 
avoir trouvé le passage des deux Océans. 

Magellan, au service de la couronne de Castille, rencontre, 
quatre ans plus tard, les îles Malouines, la Terre de Feu, et 
découvre, le 21 octobre 1520, le détroit qui porte son nom. 
La grande nouvelle du passage libre entre les deux Océans 
est rapportée au roi d'Espagne par Elcano, et plusieurs expé- 
ditions à la découverte des trésors innombrables que l'on 
supposait trouver dans ces contrées nouvelles, se succèdent. 
La troisième expédition, ayant pour chef Sébastien Cabot, 
remonte le Parana et le Paraguay; la quatrième, la plus impor- 
tante, dirigée par le général Mendoza, se composant de 14 
bateaux et de colons, arrive, vers le commencement de l'an 
1535, au Rio de La Plata, et fonde la ville de Buenos-Ayres; 
le successeur de Mendoza, Ayolas, contribue à la fondation 
d'Assuncion, la future capitale du Paraguay. Buenos-Ayres, 
saccagée et détruite par les Indiens, est de nouveau rebâtie 
par Garay, l'an 1580. 

Comme il existait un vice-royaume espagnol, ayant pour 
capitale Lima, pendant près de deux siècles les trois gouver- 
nements de Buenos-Ayres, de Tucuman et du Paraguay se 
trouvaient sous cette dépendance; mais les relations à travers 



PROCÈS-VERBAUX. 25 

les Cordillères élaienl des plus difficiles, d'une longueur et 
d'une lenteur extrêmes par suite des grandes distances qui sépa- 
raient les nouvelles colonies de leur chef-lieu. Enfin, en 1776, 
l'Espagne se décida à ériger le vice-royaume de La Plala, 
avec Buenos-Ayres comme capitale; il se subdivisait en huit 
intendances, et comprenait la Patagonie, les Pampas, le 
Chaco, les Missions, le Paraguay et la Bolivie. 

Deux invasions faites par les Anglais, en 1804 et 1807, 
furent repoussées par les vaillants habitants de la ville de 
Buenos-Ayres; la confiance du peuple en ses propres forces 
et l'etTorl fait pour chasser les envahisseurs firent jaillir des 
idées de liberté, et lorsque la junte de Séville, après la résis- 
tance du vice-royaume à l'autorité de Joseph Bonaparte, 
envoya aux Américains une proclamation les invitant à se 
donner la liberté, deux partis, celui des créoles qui la récla- 
maient, et celui des Espagnols, formé du corps administratif, 
se disputèrent le pouvoir. 

Le 2o mai 1810 le peuple réuni sur la place de Buenos- 
Ayres, destitue le vice-roi espagnol et proclame un gouver- 
nement provisoire. Des juntes provinciales indépendantes de 
la capitale se constituent au Paraguay, à Montevideo, dans 
le Haut Pérou, et les luttes entre l'autorité espagnole et l'esprit 
d'indépendance surgissant dans toutes les contrées de l'Amé- 
rique du Sud. ne se terminent qu'après la brillante campagne 
dirigée par le capitaine San Martin, lequel avec une poignée 
de braves traverse, malgré des difficultés inouies, en 181 7, les 
Cordillères des Andes, rend au Chili sa liberté menacée, et 
le 9 juillet 1821, délivre Lima de la domination espagnole. 
Le général Simon Bolivar du Venezuela, qui avait combattu 
pour l'indépendance des provinces du nord de l'Amérique 
méridionale, opère sa jonction avec le capitaine argentin, ob- 
tient par divers moyens le commandement des deux armées, 
et termine l'œuvre de libération commencée avec autant de 
courage que d'abnégation par le patriote citoyen de Buenos- 
Ayres. 

C'est le 9 juillet 1816 que l'assemblée des représentants 
des provinces unies de l'Amérique du Sud, réunie à Tucu- 
man, proclama solennellement leur indépendance de l'Es- 
pagne; celle-ci, empêchée par ses guerres civiles de recon- 



26 BULLETIN. 

quérir se.s riches colonies américaines, laissa, pour ainsi dire, 
le soin au Brésil de continuer la guerre avec les Argentins; 
les prétenlions de la maison de Bragance à la possession de 
l'Uruguay firent de nouveau couler des flots de sang; le pa- 
triotisme des citoyens de Buenos-Ayres et des provinces ne 
se lassa pas pendant ces longues luttes complifiuées d'inva- 
sions des Indiens de la Patagonie. 

L'indépendance des provinces argentines est reconnue, en 
1823 par les États-Unis, et en J82o par l'Angleterre; ces pro- 
vinces se constituent définitivement en république et nom- 
ment Rivadavia président. Ce grand citoyen fut Tàme du 
congrès national, il favorisa l'immigration et établit les pre- 
mières relations commerciales avec les nations étrangères. 

A peine l'indépendance de l'Uruguay reconnue, en 1829, par 
le Brésil, qui était fatigué de la lutte opinicâtre qu'il avait eu 
à soutenir avec les Argentins, fut-elle proclamée, que la guerre 
civile entre les unitaristes et les fédéralistes argentins éclata. 
Le général Rosas, un des chefs du parti de la fédération, ob- 
tient le pouvoir et réussit par des expéditions bien dirigées 
à se débarrasser des Indiens des Pampas. Son administration, 
d'abord modérée, se transforme en tyrannie excessive; il se 
débarrasse de ses anciens collègues pour rester maître et 
dictateur absolu. Sa tyrannie sanguinaire, son obstination 
dans les négociations commerciales et la perpétuation de la 
guerre avec l'Uruguay forcèrent les provinces à se révolter; 
le général Urquiza,càla bataille de M*^ Caceros, mit fin au gou- 
vernement de Rosas qui s'enfuit sur un navire anglais. 

Le l"*" mai 1853, fut votée, par le congrès, la constitu- 
tion définitive, calquée à peu près sur celle des États- 
Unis du Nord. Un traité spécial reconnaissait Buenos-Ayres 
comme État dissident, possédant un gouverneur et sa repré- 
sentation dans les deux chambres; cet État et les provinces 
unies restaient liés par alliance défensive dans le cas d'un 
péril qui aurait mis la Confédération en danger. 

Urquiza, proclamé président, conclut en 1853 un traité im- 
portant avec la France et l'Angleterre, concernant la libre 
navigation des fleuves de l'Argentine, si longtemps empêchée 
par les troubles incessants. 

Enfin les esprits se tranquillisent, la paix commence à 



PROCi S-VEEBAUX. 27 . 

s'établir, le commerce sedéveloppe,Buenos-Ayres construit 
des chemins de fer; des négociations recommencées à plu- 
sieurs reprises pour amener l'entrée complète de celte pro- 
vince dans la Confédération argentine restent infructueuses 
et une nouvelle guerre, mais cette fois-ci de courte durée, 
entre les Provinces-Unies et Buenos-Ayres, se termine à la 
bataille de Gepeda, où Urquiza victorieux fit signer le traité 
de San Jt>se de Flores, par lequel Buenos-Ayres entrait 
définitivement dans la Confédération argentine et acceptait 
la constitution de 1853. 

De nouvelles dissensions éclatent en 1861 ; le général Mitre, 
gouverneur de Buenos-Ayres, remporte un succès éclatant à 
Pabon, est nommé président et, grâce à la confiance des pro- 
vinces dans son caractère et sa loyauté, il réussit à rétablir la 
paix et la tranquillité dans un pays si longtemps en proie 
aux misères de la guerre civile. 

Depuis ce moment une ère de prospérité et un développe- 
ment considérable se produisent sur ce sol d'une fertilité l'e- 
marquable, et lorsqu'en 1879 la campagne dirigée contre les 
Indiens de la Patagonie rétablit complètement la sécurité 
sur toute l'étendue du territoire argentin, une activité féconde 
remplace les troubles incessants; des colonies se développent 
et prospèrent dans les différentes provinces, et il est à désirer 
qu'une longue suite d'années de paix produisent le déve- 
loppement qui doit se faire parmi ces contrées i-iches et fer- 
tiles et contribuent à augmenter la population si minime 
en rapport de l'immense étendue du pays. 

m. Organisation politique, armée, enseignement, budget. — 
F^a constitution nationale argentine de 1853 garantit la li- 
berté des cultes, de l'enseignement, du commerce, de l'in- 
dustrie, du travail et de la presse; l'inviolabilité des per- 
sonnes et de la propriété, l'égalité devant la loi de tous les 
Argentins sans distinction de couleur et d'origine; l'admis- 
sion facile des étrangers et l'égalité de leurs droits; la pro- 
tection de l'immigration; elle est donc libérale. 

Quatorze États ou provinces, ayant chacun des lois en 
rapport avec la constitution nationale,composent la Confédé- 
ration argentine; en outre il existe le territoire fédéralisé de 
Buenos-Ayres, avec cette ville comme siège des autorités de 



23 BULLETIN. 

la nation, les territoires nationaux des Missions, du Chaco, 
des Pampas, de la Palagonie et de la Terre de Feu. Quant 
;»ux îles Malouines pi'ises pai- les Anglais lors des guerres 
<rindépendance, elles sont à ce moment l'objet d'échanges 
diplomatiques entre l'Angleterre et l'Argentine, cette répu- 
blique désirant que la question soit soumise à un arbitrage. 

Le gouvernement argentin se compose du pouvoir légis- 
latif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Le Con- 
grès, formé de deux chambres, celle des députés (nommé-; 
directement par le peuple, pour 1 sur 20,000 habitants), et 
celle du Sénat (formé de deux représentants par province) 
exerce le pouvoir législatif. 

A la lête du pouvoir exécutif est le président (nommé 
pour 6 ans) avec ses cinq ministres. M. lelientenant-généiMl 
Jules Rocca, qui a si bien dirigé et terminé en 1879 la campagne 
contre les Indiens, a été nommé président le 12 octobre 
1880 et reste en charge jusqu'au 12 octobre 1886. 

Au-dessus des tribunaux de province se trouve la cour 
suprême ou haut tribunal; ces tribunaux consliluenl le pou- 
voir judiciaire fédéral. 

Année. L'organisation de l'armée, forte d'environ 330,000 
hommes, appelée garde nationale, n'est pas encore complète, 
le gouvernement en étudie une nouvelle basée sur le service 
obligatoire; mais unearmée permanente bien équipée,de 10,000 
hommes, et une escadre de 13 navires, parmi lesquels 3 
cuirassés, sont chargés pour le moment de la défense du 
territoire et des côtes. 

Enseignement. Chaque année le gouvernement national 
argentin augmente le budget pour le développement de 
l'enseignement aux divers degrés; il subventionne les écoles 
primaires et secondaires, et se charge non seulement de l'en- 
seignement supérieur et des écoles miUtaires et hydrogra- 
phiques, mais encore des écoles professionnelles, agricoles etc. 
Parmi les instituts scientifiques on remarque l'observa- 
toire de marine à Buenos-Ayres et celui de Cordoba, Tacadé- 
mie des sciences, la station des observations météorologiques, 
les musées d'histoire naturelle, d'archéologie et d'anthropolo- 
gie, et de riches bibliothèques en grand nombre. 

Les sociétés particulières rivalisent de zèle avec les insli- 



PROCÈS- VERBAUX. 29 

lutions gouvernementales; la Société de géographie de Bue- 
nos-Ayres et en particulier le grand Institut national de 
géographie argentin contrihuent énormément au développe- 
ment des connaissances géographiques et des explorations 
dans les contrées si peu connues du territoire argentin; 1200 
membres demeurant dans les diverses provinces soutiennent 
financièrement et annuellement l'Institut national, et même 
le gouvernement lui accorde une subvention de 30,000 fr. 
par an, principalement pour les explorations oiganisées par 
rinstilut et pour ses travaux cartographiques. 

Il s'est formé Tannée dernière un institut national italien 
à Rome sous le patronage de hautes sommités géographiques 
de l'Italie; il est question d'en fonder un à Paris (projet de 
M. Drapeyron), combiné avec une grande école géographique 
Iniernalionale; toutes ces institutions méritent notre atten- 
tion, car elles permettent non seulement d'ouvrir à une quan- 
tité de jeunes gens de nouvelles et belles carrières, mais 
encore elles contribuent énormément au développement 
scientifique, commercial et même financier des pays qui ont 
le bonheur de les posséder. 

Budget. Cette année le budget volé par le Congrès pour 
1886 est de 205 millions de francs en dépenses et 206 millions 
en recettes. Les principales recettes sont le produit des doua- 
nes ou droits d'entrée, qui rapportent à peu près la moitié 
du budget, ensuite les droits d'exportation, les i-ecettes de 
chemins de fer appartenant à l'État, le timbre, les impôts di- 
rects, les postes et télégraphes, les mines etc., etc. 

Pendant le courant de 1883, le gouvernement national a 
déboursé 2 mihions de francs pour des établissements de 
bienfaisance, l'/j million pour favoriser l'émigration, 1 
million pour les ambassades, plus de 8 millions pour l'in- 
struction etc., etc.; les dépenses pour la dette figurent celle 
même année pour 56 millions. Si l'on ajoute à ces chiffres 
les budgets des gouvernements de province et des munici- 
palités, l'on arrive à se donner une idée du développemen" 
considérable de ce pays depuis si peu d'années de tran- 
quillité. 

IV. Agriculture, colonies agricoles, territoire des Missions. 
Commerce. Industrie et mines. — Les principaux produits du 



80 BULLETIN. 

sol sont le maïs, le froment, lin, riz, pommes de terre, labac, 
canne à sucre, vin, coton, luzerne, arbres à fruits, légumes, 
etc.; un lieclolilre de semence rapporte de 15 à 25 hectoli- 
tres en céréales et de 50 à 150 en maïs. Non seulement 
l'agriculture produit amplement pour les besoins du pays, 
mais encore des céréales en grande quantité s'exportent 
annuellement et avec l'élevage du bétail forment les prin- 
cipales ressources du pays, car, pour le moment, d'autres ri- 
chesses ne sont pas encore exploitées, faute de bras et de 
communications. 

Une lieue carrée suffît en Argentine pour nourrir 30,000 
moutons ou 1500 à 5000 vaches; en Australie seulement 
(5000 moulons en moyenne. La valeur des pièces de bétail 
varie suivant la province et la race ; une vache vaut de 40 à 
45 fr., un mouton de 5 à 6 fr., les chevaux se vendent depuis 
12 à 60 fr.; les chevaux de luxe sont très cbers. Des agglomé- 
lations d'établissements agricoles forment les colonies; il s'en 
trouve dans toutes les provinces et la plupart sont très flo- 
rissantes, et comme il y a environ 30,000 Suisses en Argen- 
tine, l'on est presque sûr d'en rencontrer dans toutes les 
colonies. 

Au nord-est de la République est situé le territoire des 
Missions, fondées en 1631 par les Jésuites; on y comptait, lors 
(le leur expulsion du territoire argentin en 1767, une cen- 
taine de mille habitants. Le sol étant d'une fertilité extrême, 
l'immigration amènera chaque année un nombre plus con- 
sidérable de colons; le froment, le maïs, le coton, le tabac, 
la canne à sucre, les oranges et autres fruits, les légumes 
européens y prospèrent facilement. En 1884, 150 Suisses, 
pour la plupart du Tessin, ont fondé sur ce territoire au bord 
du Parana, une colonie en bonne voie de réussite. 

Commerce. Comme Texporlalion consiste principalement 
en produits agi-icoles et en bétail et qu'il n'existe que très 
peu d'industries dans le pays, l'importation d'articles de 
l'étranger est très forte; elle se montait en 1884 à 480 mil- 
lions de francs. Les droits de péages sont en moyenne de 
25 % de la valeur de la marchandise importée; les articles 
de luxe, les confections paient jusqu'à 50 "/oî ^^^^ dispensés 
des droits, les machines pour établissements industriels, les 



PROCÈS-VERBAUX. 31 

animaux de race, les semences el en général tous les arli- 
cles concernant l'immigration el la colonisation. Buenos- 
Ayres négocie à elle seule les ^'4 du commerce argentin, 
Rosario, Concordia et San Nicolas viennent ensuite comme 
ports et villes commerciales. 

100 centavos valent un peso (monnaie nationale); le peso 
équivaut à 5 fr. Les poids et mesures sont établis d'après le 
système décimal métrique. 

Industrie. La République argentine étant, relativement à 
son étendue, très peu peuplée, il est évident que la nécessité 
de l'industrie manufacturière ne s'y fait pas encore énormé- 
ment sentir ; à l'exception des raffineries de sucre, des fabri- 
ques d'eau-de-vie, des moulins ou scieries, l'on ne rencontre 
que de grands abattoirs, des tanneiies et quelques installa- 
tions pour la fonte des métaux; aussi la queslion sociale, 
devenue si intense en Europe, n'a-t-elle aucune raison d'être 
dans un pays où chacun peut devenir propriétaire et trouver 
un travail rémunérateur. 

L'industrie des Indiens est remarquable au point de vue 
de la simplicité des moyens adoptés pour obtenir de très 
bons résultais; ce sont les Indiennes qui fabriquent les plus 
durables ustensiles de ménage, à l'aide d'un petit four de 
briques qu'elles construisent où l'on veut; la laine est, après sa 
fabrication, teinte à l'aide de plantes colorantes; le tissage se 
fait avec un appareil composé de morceaux de bambous 
plantés en terre et arrangés de manière à pouvoir supporter 
la trame; des serviettes, des draps se font de cetle manière» 
un poncho, par ex., donne plusieurs mois de travail. 

La savon se fabrique avec de la cendre de saponaire, jointe 
à de l'huile extraite de la graisse de jument; différents objets 
se brodent avec de la laine de couleur. Les femmes créoles 
excellent dans l'ai't de la bi'oderieet des ouvrages d'aiguille; 
elles pétrissent le pain, préparent les fruits confils. Les créo- 
les travaillent l'orfèvrerie au marteau ; autrefois toute la 
vaisselle des familles un peu riches était en argent, aujoui'- 
d'hui le taxe se repoi'te sur les espèces de pipes ou ihéières 
d'où l'on aspire le maté, el sur le harnachement des chevaux, et 
sur les éperons, d'une grandeur telle que lorsqu'un cavalier 
marche l'on croirait enten Ire le bruit d'un sabre de cavale- 



32 BULLETIN. 

rie. Le tressage da cuir se fait avec beaucoup d'adresse el 
remplace, dans la plupart des cas, la corde; le cuir est employé 
pour une quantité de choses, il s'emploie à la place de clous, 
il sert de toiture, de parois d'enclos, même de couchette, de 
tapis, de couvertures, pour faire des bateaux, du charbon, et 
même on l'emploie pour la fabricaiion d'un excellent fromage 
nommé tafi qui peut rivaliser de finesse avec notre gruyère, 
mais dont le goût n'est pas tout à fait le même. Les cierges, 
les chandelles, l'amidon, la farine de manioc, et une branche 
importante, les cigares, sont fabriqués par les femmes. 

Presque toutes les provinces contiennent soit des gisements 
d'or, d'argent, de plomb ou de cuivre, soit des diamants. 
L'exploitation minière est encore très peu développée; en 
1882, l'exportation se montait à 2 millions el demi, elle pourra 
devenir beaucoup plus forte lorsque de nouvelles colonies se 
formeront dans les terrains riches en minéraux et que les 
moyens de communications seront plus faciles. Une compa- 
gnie anglaise exploite de riches mines de cuivre dans la pro- 
vince de Catamarra, et y a trouvé des gisements d'or pro- 
ductifs. Le charbon de terre n'a été découvert que depuis peu 
de temps ; une mine située dans le détroit de Magellan dont 
le charbon est excellent est maintenant en exploitation. 

V. Immigration. — Comme l'indépendance des provinces 
formant actuellement la Confédération argentine ne date que 
de 1816, et que cette nouvelle république avait renversé 
d'un seul coup et le joug espagnol et les anciennes coutu- 
mes du moyen âge, pour adopter d'emblée les idées pro- 
gressives de notre époque, il est parfaitement évident 
qu'elle ne pouvait se consolider sans passer par de fortes 
luttes intérieures et des troubles continuels; les nombreuses 
guerres soit à l'extérieur soit à l'intérieur avec les Indiens et 
la guerre civile contribuèrent à dévaster le pays et à em- 
pêcher son développement, ainsi que l'immigration ; celle-ci 
est devenue une nécessité par le manque de bras, qui se fait 
vivement sentir depuis que la tranquillité a fait place à l'anar- 
chie. La brillante campagne dirigée en 1879 parle Président 
actuel de l'Argentine a complètement anéanti l'hostilité des 
tribus indiennes ennemies, aussi voyons-nous depuis ce mo- 
ment l'immigration augmenter chaque année considérable- 



PROCÈS-VERBAUX. 3? 

ment; en 1879 le nombre trimmigrants était de 29,000, 
Tannée dernière il est arrivé au chifïre de 94,000 ; celte 
année l'on estime, d'après le nombre d'immigrants du pre- 
mier trimestre, qu'il s'élèvera au double de I88i. 

De nombreux avantages sont accordés par la loi sur Pim- 
migration du 6 octobre 1876 ; parmi les immigrants, les plus 
recherchés, les agriculteurs et les artisans ou journaliers, 
trouvent toujours tout de suite de l'ouvrage; le gouverne- 
ment et des comités rivalisent pour procurer une existence 
convenable aux immigrants. Quoique les ouvriers soient 
mieux payés qu'en Europe le prix des denrées est meilleur 
marché ; ainsi la viande se paie de 15 à 30 centimes la livre. 

Suivant la position, la quahté et les moyens de communi- 
cation, le prix du terrain varie énormément ; l'hectare se vend 
de 3 à loOO fr; les places de construction valent, à Buenos- 
Ayres, depuis 2 fr. le mètre carré jusqu'à 120 fr. et au delà; à 
Rosario, le mètre carré s'est vendu jusqu'à 4.30 fr. 

Par suite de la domination espagnole, la langue officielle 
du pays est naturellement l'espagnol; mais comme il s'y 
trouve énormément d'élrangei-s de presque toutes les na- 
tions, l'italien, le français, l'anglais, l'allemand se parlent 
non seulement dans toutes les villes mais encore dans pres- 
(|ue toutes les colonies. La presse est très fortement répandue 
à Buenos-Ayres ; outre une quantité de journaux espagnols, 
il s'édite 5 journaux italiens, 3 français, 3 anglais et 3 alle- 
mands, dont la Feuille Argentine est rédigée par notre com- 
patriote M. Allemann de Berne. 

VI. Récentes explorations en Patagonie. — Vouv ieruiiner, 
je vous donnerai un coup d'œil général de ce pays, et vous 
ferai un récit très sommaire des explorations faites dans ces 
contrées si peu connues en Europe, et dont on avait des 
idées complètement fausses jusqu'à ces dernières années. 

La Patagonie, en y ajoutant la Terre de Feu, est un vaste 
territoire de 35,000 lieues carrées. Elle est comprise entre 
le 40* et 55* degré de latitude sud, et s'élève de la côte 
en plateaux larges, échelonnés, qui montent par étages jus- 
qu'aux Cordillières des Andes ; ces plateaux forment de gran- 
des plaines qui pour la plupart ne sont pas arides comme ou 
le supposait, mais contiennent des pâturages excellents; elles 

LE GLOBE, T. XXV, 188G. '^ 



34 BULLETIN. 

soiil travei'sées par de grands fleuves navigables descendant 
des Cordillières, de l'ouest à l'est, pour se jeter dans l'océan 
Atlantique. Vers les Andes les territoires sont boisés de coni- 
fères et d'excellents bois de construction, couverts d'une 
immense quantité de lacs et sillonnés par des cours d'eau. 

L'on se croirait absolument dans nos vallées suisses, à part 
le silence qui règne dans ces solitudes presque inhabitées. 
Comparativement à la latitude, le climat y est plutôt plus chaud 
qu'en Suisse; la température moyenne au sud ne paraît pas 
excéder notre température et l'on pourrait, d'après les ré- 
centes explorations, parfaitement baptiser ces contrées du 
nom de Suisse américaine. 

Des neiges éternelles couvrent les sommités de la grande 
chaîne des Andes, mais les nombreux glaciers sont encore 
inexplorés, ainsi que les richesses minières qui existent, 
dit-on, dans ce pays. 

Depuis les récentes guerres, il n'existe que très peu d'In- 
diens en Patagonie ; ces sauvages appelés en général Pata- 
gons (grande patte), à cause de leurs pieds, paraissant énor- 
mes avec leur enveloppe de peaux, ne sont pas si géants 
que la légende le supposait; leur taille est en général de 
moyenne grandeur. Des tentatives de colonisation ont été 
faites dès 1583 sur plusieurs points du pays, les missions 
des Jésuites au Nahuel-Huapi, ainsi que les missions protestan- 
tes à la Terre de Feu, n'eurent aucun succès; ce n'est que 
depuis le commencement de ce siècle que quelques établis- 
sements importants ont pu subsister, et seulement depuis la 
complète déroute des Indiens, que les colonies ont pu pros- 
pérer. Les principales sont Carmen, au bord du Rio Negro, 
et Chubut, à l'embouchure du fleuve du même nom, vers 
l'océan Atlantique; elles deviennent très prospères surtout 
depuis les récentes explorations faites ces dernières années 
et la nouvelle navigation établie sur ces fleuves; un bateau 
à vapeur sur le Rio Negro sert maintenant au trafic entre le 
lac Nahuel-Huapi et Carmen. 

Un capitaine de la marine argentine, M. Charles Moyano 
a exploré ces dernières années tout le territoire complète- 
ment inconnu entre le Rio Chico et le détroit de Magellan. 
En remontant les fleuves de Santa-Cruz, Chico, Chaïlo et 



PROCÈS-VEKBAUX. 35 

€allegos, il a déterminé les sources auparavant inconnues de 
ces cours d'eau el celles du Descado et du Senguel. Partani 
de nouveau de la petite colonie de Santa-Gruz, il a visité les 
colonies de Gaïman et Rawson sur le fleuve Chubut, et a 
trouvé un chemin praticable pour des troupeaux de bétail 
<le Gaïman à Santa-Cuz. Côtoyant à cheval la grande 
chaîne des Andes, il rencontra une longue série de grands 
lacs ayant une longueur de plus de cent lieues, ils sont indi- 
qués dans une carte sous le nom de lacs S'-Martin, Vicdura 
et d'Argentino. Dans son exploration du fleuve Senguel, il 
découvre l'immense lac Munster qui se trouve à peu de 
-distance du golfe de S*-Georges. 

Les découvertes de M. Moyano sont d'une importance 
énorme pour l'avenir de la Patagonie; elles démontrent que 
la chaîne des Andes est coupée en deux entre le 49" et le 50" 
degré de latitude, par plusieurs grands lacs profonds et tor- 
tueux qui se déversent à l'est par les fleuves qui se jettent 
dans l'océan Atlantique et à l'ouest par des cours d'eau qui 
à travers le Chili vont dans l'océan Pacifique. Les rives de 
ces lacs sont élevées, extrêmement escarpées et couvertes de 
conifères et de bois de construction; elles présentent un as- 
pect semblable à celui des profonds lacs de la Suisse; l'herbe 
est de bonne qualité et sert de nourriture h des vaches et à 
des chevaux sauvages, auxquels les indigènes fort peu nom- 
breux font la chasse à certaines époques de l'année pour les 
vendre aux colons de Santa-Cruz. Le capitaine Moyano en 
naviguant sur ces lacs voulut explorer les eaux qui se dé- 
versent dans IVéan Pacifique; il en a été malheureusement 
empêché par de fréquentes et impétueuses tempêtes qui au- 
raient inévitablement coulé à fond son frêle bateau; voulant 
poursuivre la reconnaissance par terre, il dut y renoncer par 
suite de la quantité énorme de neige qui couvrait les 
sommets des passages des Cordillières. Espérons, Messieurs, 
(|ue la grande nouvelle d'un nouveau passage libre entre 
les deux Océans se confirmera par les prochaines explorations 
dans ces contrées si intéressantes. 

Moyano remontant au nord le long des Andes retrouve 
les sources du Senguel et, descendant ce fieuve jusqu'aux co- 
lonies de Chubut, rencontre un autre grand lac qu'il nomme 
Buenos-Avres. 



36 • BULLETIN. 

La région comprise entre le Rio Senguel et le Rio Chubut 
a été explorée par le capitaine anglais Munster. Ce marirt 
s'étanl épris d'une très belle fille du cacique Gurnil, se maria 
et devint le héros d'aventures romanesques; il vécut plu- 
sieurs années en parfaite harmonie avec les sauvages 
pacifiques de cette région très fertile, couverte de magni- 
fiques forêts vers les Andes, et d'une multitude de lacs ali- 
mentés par la fonte des neiges; elle est traversée par une 
quantité de petites fleuves afïluents du Senguel et du Chubut." 
Les Indiens de ce pays s'appellent en langue araucaine Te- 
huelches (gens du sud), et étaient répandus dans toute la 
Patagonie. 

Dans la partie septentrionale de la Patagonie, la région 
située entre le Rio Chubut et le Rio Negro a été explorée, à 
l'ouest, par le D"" Moreno, et à l'est, par M. Lista, deux jeunes 
voyageurs argentins appartenant à l'Institut géographique 
national argentin et à la Société de géographie de Buenos- 
Ayres. Ce territoire présente, vers les côtes de l'océan Atlan- 
tique, une chaîne isolée de montagnes peu élevées, avec la 
direction nord-est et sud-est; elle commence près de Rio 
Negro sous le nom de Valebetas, et se termine près du golfe 
Nuevo sous le nom de chaîne de S*-Antoine. Plusieurs petits 
fleuves et des vallées fertiles se rencontrent dans cette partie 
de la Patagonie et ont attiré l'attention de plusieurs entre- 
prises colonisatrices. Vers le nord-ouest se trouvent les belles 
et riches régions du lac Macayal et du lac Nahuel-Huapi qui 
a près de 80 lieues de longueur. 

C'est dans cette magnifique contrée que croissent sponta- 
nément la pomme et la fraise de qualités excellentes, raison 
assez plausible pour que la tradition y ait placé, jusqu'à la fin 
du siècle passé, la cité prodigieuse des Césarès Plusieurs^ 
écrivains du temps passé, parmi lesquels d'assez sérieux, ont 
admis comme fait accompli la légende suivante. Deux Espa- 
gnols, du nom de Césarès, échappés du Pérou lors de la dé- 
faite et de la mort de Gonzalès Pizarre, dont ils étaient parti- 
sans, étaient arrivés, vers la moitié du XVI^ siècle, dans un 
pays fertile, habité par des Indiens Tehuelches extrêmement 
hospitaliers; ce terrain devait être situé dans la partie orien- 
tale des Andes, à peu près à la hauteur du golfe de Reloucavi. 



PROCÈS-VERBAUX. 37 

Là, clans ce paradis éloigné, à ral)ri de leurs ennemis poli- 
tiques du Pérou et du Chili el des indomptables naturels 
Araucains de Touesl, les deux fugitifs secondés d'Espagnols 
qui avaient partagé leur exil, avaient propagé avec succès le 
christianisme, et, tout en enseignant aux Indiens les principes 
de l'agriculture et du commerce, avaient réveillé chez ces 
sauvages l'esprit du travail, et leur avaient fait connaître la 
valeur des métaux précieux. Nommés gouverneurs à perpé- 
tuité au contentement unanime de leurs sujets, sous leur 
sage administration, au bout de peu d'années, les Gésarès 
parvinrent à fonder une ville florissante. Cette cité mysté- 
rieuse était environnée de fortes murailles et pourvue de 
tous les moyens de défense en cas d'attaque inattendue; 
d'ailleurs ce péril était peu probable, toute cette grande vallée 
étant, par sa position même, hors de communication avec 
les pays du nord et de l'ouest, par les montagnes escarpées 
couvertes de forêts impénétrables, et de neiges éternelles; 
dans sa partie méridionale c'était le territoire des frères alliés 
Tehuelches, et à l'est les vastes pampas patagoniens, habités 
par des chasseurs de la même race qui vendaient leni-S pro- 
duits dans la ville. 

Dans de telles conditions l'on peut comprendre que cette 
ville de Césarès ait pu subsister pendant deux à trois siècles 
complètement inconnue des conquérants de La Plata dont 
jusqu'au XVIIl"" siècle les possessions ne dépassaient pas le 
36* degré. Cependant plusieurs gouverneurs de Buenos- 
Ayres, sur l'avis de l'existence de celte ville mystérieuse 
devant contenir des richesses incomparables, envoyèrent à 
sa recherche plusieurs expéditions militaires qui ne purent 
jamais parvenir à l'endroit signalé, et finalement on a supposé 
que cette cité avait été détruite par un tremblement de terre, 
comme la fameuse ville d'Esteco dans la vallée de Calchaqui, 
ou bien qu'elle avait été saccagée et détruite par une attaque 
en masse des belliqueux Indiens de l'ouest et du nord. 

Quant à la région des côtes maritimes de la Patagonie, elle 
a été explorée par MM. Fitz-Roy el Darwin, et dernièrement 
par un capitaine de l'armée argentine, M. Roade; ces con- 
trées, entre le chef-lieu, Biedma, au bord du Rio Negro, jus- 
qu'à Santa-Cruz, sont généralement stériles, sauf dans les 
parties arrosées par les (leuves et leurs nombreux affluents. 



38 BULLETIN. 

Des phares ont été établis par le gouvernement argentin 
au cap San-Juan, dans l'île des États, au cap San-Diego, 
dans la Terre de Feu, pour faciliter la navigation entre les 
deux Océans. Uscinaia, nom indigène, qui veut dire bon abri, 
est le siège du gouvernement de la Terre de Feu. 

Espérons, que de nouvelles explorations lèveront com- 
plètement le voile qui nous cache encore les mystères de ce 
vaste territoire patagonien. 

La Suisse, doit, dans l'intérêt de son exportation et de 
son avenir, porter toute son attention sur le développe- 
ment des nations d'outre-mer; un des principaux buts de 
nos sociétés suisses de géographie, doit être de répandre 
dans notre pays la connaissance des progrès, des aspirations 
des autres peuples; soyons donc les dignes champions de 
l'avenir. Je termine en vous remerciant, de votre attention 
soutenue, et dans l'espérance que de bonnes relations 
continueront à se développer entre les deux Républiques^ 
sœurs, l'Argentine et la Suisse. 

P. S. Ces renseignements sont extraits des travaux du bureau de 
statistique de Buenos-Ayres, des rapports de Suisses ayant habité 
l'Argentine, et d'informations qui m'ont été remises, avec la plus 
grande amabilité, par la légation argentine à Berne, et par M. le 
consul argentin à Genève. 

Le mémoire très intéressant de M. Mullhaupt était illustré 
par une quantité d'objets : photographies, vues et plans de 
Buenos-Ayres, peaux d'animaux, plantes, laines, houille, tis- 
sus, poncho, hamac, bois, etc., mis avec beaucoup de bien- 
veillance à sa disposition par M. Fernandez, consul de la 
République Argentine. 

Le Président exprime à M. Mullhaupt les remerciements 
de la Société pour le plaisir procuré à tous, par l'ensemble 
des données connues d'un pays intéressant présentées avec 
une grande compétence. La République Argentine est en 
voie de progrès grâce à l'amour de ses habitants pour le tra- 
vail, à leur attachement à la liberté de conscience. M. Chaix 
présente aussi à M. le consul Fernandez l'expression de la 
gratitude de la Société pour l'obligeance avec laquelle il a 
fourni à M. Mullhaupt les nombreux objets exposés dans la 
salle. 



PROCÈS-VERBAUX. 39 

M. Aloys Humbert confirme les renseignemenls donnés 
par M. MuUhaupt sur l'émigration ; le gouvernement argen- 
tin prend toutes les précautions possibles pour que lesémi- 
grants n'aient pas à souffrir. M. Humbert signale les publica- 
tions de quelques Suisses, MM. Beck-Bernard, Hâuser, etc., 
qui ont écrit sur ce sujet, et les travaux de l'Académie do 
Gordoba. Quant aux salaires dans la République Argentine, 
il faut qu'ils soient très rémunérateurs, car beaucoup d'Italiens 
s'y rendent pour travailler là-bas pendant l'été de ce pays, 
et reviennent chaque année en Italie faire les récoltes de la 
bonne saison ; malgré les frais de ces deux voyages, ils y 
trouvent leur bénéfice. 

Le Président présente deux publications de M. Carusso, 
Grec d'origine, l'une en grec sur la marche des travaux topo- 
graphiques en Suisse, l'autre en français sur l'importance de 
la cartographie officielle de l'Ordnance Survey. 



SÉANGE DU 18 DÉGEMBRE 1885 
Présidence de M. le professeur P. Chaix. 

M. Edmond Paccard est admis, comme membre effectif, à 
l'unanimité. 

La parole est donnée à M, le D"" Dufresne pour une com- 
munication sur 

LES PLANTATIONS DE QULNA, FAITES PAR DES GENEVOIS, 
EN BOLIVIE. 

L'intention de ces émigrants était de fonder un comptoir 
d'horlogerie à La Paz, mais l'un d'eux acheta, dans la pro- 
vince de Yungas, dont M. Dufresne présente la carte, un 
vaste terrain de forêts dont il défricha une partie, pour y 
construire une maison, Villa-Genève, et préparer des plan- 
tations. Il se mil à cultiver du quina, du coca, du café, etc. 

Avant d'exposer ces travaux en détail, M. Dufresne fait 
une description de l'orographie et de l'hydrographie de la 
Bolivie, démembrement du grand empire fondé par les Espa- 
gnols à la suite de la conquête de Pizarre. Après deux siècles 



40 BULLETIN. 

et demi de possession incontestée, l'Espagne vit se fonder, 
•en 1825, les républiques de l'Amérique du Sud ; la Bolivie 
fut bien partagée; elle avait accès sur le Pacifique, et s'élen- 
dant du 10° lat. S. jusqu'au tropique du Capricorne, elle 
vivait tous les avantages d'une région élevée interlropicale. 

Sa superficie est de l,297,2oo kilom. c. el sa populalion de 
^2,300,000 âmes, ce qui, pour un pays quatre fois grand 
comme la France, n'est pas un cbiffre bien fort. C'est la par- 
tie la plus élevée des deux Amériques. La bauteur moyenne 
des Andes est de 4600™ ; en Bolivie, elles atteignent oOOO", 
6000" et même (5300™. Plusieurs des volcans sont éteints, 
mais il y en a encore en activité. Le plateau a une altitude 
de 4400". La superficie du lac Titicaca est de 8400 kilom. c; 
le lac de Genève n'en a que 578 ; le lac Tanganyika, 30,000 ; 
le lac Baïkal. 34,973; le lac Supérieur, 81,000, et le Vicloria- 
Nyanza, 83,900. 

La chaîne orientale des Andes, très élevée, est coupée de 
•vallées et de cols. Elle ne forme pas la ligne exacte de par- 
tage des eaux, car celles-ci vont pour la plus grande partie 
à l'Amazone et au Paraguay à travers une immense dépres- 
sion qui occupe le centre de l'Amérique méridionale. Le 
col de la Paz conduit dans la province de Yungas, dont 
le climat est très favorable. La climatologie de la Bolivie 
a été étudiée par le D"" Jordanet qui fit ressortir l'avan- 
tage des climats de montagne pour la phtisie. Au dire 
de l'archevêque de l'Equateur, elle est très rare à Quito. La 
variété du climat a pour conséquence la diversité des cultu- 
res, et promet un grand avenir pour l'agriculture en général 
dans les vastes territoires situés entre le Brésil et la Répu- 
blique Argentine. Les principaux animaux domestiques sont 
la vigogne, le lama et l'alpaga. Les mines très célèbres 
offrent surtout de l'or et de l'argent. 

Quant à la population, avant les Incas, il y eut une popula- 
tion primitive ; à l'arrivée des Espagnols, les indigènes pri- 
rent la fuite; plus tard, les Jésuites établis au Paraguay firent 
sentir l'infiuence de leur civilisation jusque sur le plateau où 
se trouve le lac de Titicaca. 

Dans l'exploitation des forêts de la Bolivie, il y aura lieu à 
^profiter de l'expérience des autres pays, pour ne pas nuire 



PROCÈS-VERBAUX. 41 

à cette contrée, comme on l'a fait en Suisse, en Suède, en 
Savoie, au Canada, etc. Le quina pourra procurer à la Boli- 
vie une grande prospérité. M. Dufresne rappelle les détails 
donnés par M. de Seyff sur l'importance du quinquina, sur la 
culture des arbres, l'exploitation des écorces, etc. Puis il 
communique une lettre écrite par un Genevois de la Villa- 
Genève, province de Yungas, où les cultures de quina, de 
coca et de café sont très considérables, et d'une Note sur le 
coca, extraite de la Revue médicale. La lettre entre dans des 
détails sur l'exploitation, par les cascarilleros, des écorces de 
quina, avant que la plante fût devenue un objet de culture. 
Les fraudes de ces chercheurs de quina firent perdre de sa 
valeur aux produits de la Bolivie. 

Les premières plantations ont été faites de jeunes plantes 
trouvées dans les montagnes ; beaucoup se sont montrées 
de qualité inférieure ; aujourd'hui on recueille la semence 
des meilleurs arbres, on en fait de grands semis, clairs, qui 
demandent beaucoup de soins, car les jeunes plantes sont 
exposées à deux fléaux, la grêle et une fourmi de grande 
taille. Au bout d'une année, on choisit les plus robustes, et 
celles de la qualité la plus fine, facile à reconnaître à la cou- 
leur de la feuille et au toucher doux et velouté. 

Pour l'établissement d'une plantation, on fait choix d'une 
montagne viei'ge, possédant les plus grands arbres, ce qui 
indique une grande fertiUté du sol ; l'exposition doit en être 
au levant, on y ménage une allée bien ventilée. Le climat 
doit être tempéré ; le minimum de température ne doit pas 
être inférieur à 10° centig., ni le maximum supérieur à 31°. 
Ce climat se trouve dans la province de Yungas, à une hau- 
teur de IBOO" à 2000'". 

En même temps qu'on prépare les semis, on commence à 
faire le défrichement, en abattant les arbres, autant (lue pos- 
sible les uns sur les autres; on les laisse sécher pendant trois 
mois; puis on y met le feu. Ensuite on fait le déblaiement en 
réunissant les branches et les troncs qui sont restés et qu'on 
brûle à part. C'est dans ce terrain vierge, d'une fertilité ex- 
traordinaire, que l'on fait la plantation, un peu avant la .saison 
des pluies, par les jours sombres ou, si le temps est clair, en 
ayant soin d'abriter les plantes contre les rayons du soleil. 



42 BULLETIN. 

Jusqu'à l'âge de trois ans, la plante est exposée à la grêle 
et aux fourmis ; plus tard, un ver s'introduit dans la moelle 
et fait sécher la plante. La première année on doit replante!*' 
en moyenne 50 %» la seconde, 12 °/o, la troisième, 5 °/o. Dans 
ces conditions une plantation coûte cher, mais elle donne uil 
résultat certain. Toutefois, pour qu'elle produise abondam- 
ment, il faut qu'elle soit nettoyée de son herbe trois fois par^ 
an. A Yungas, il n'y a à présent que deux plantations sérieu- 
ses, l'une à Gusilluni (pays des singes), près de Corocco, et 
l'autre, celle de la Villa-Genève, sur laquelle on compte 
69,000 plantes ; le propriétaire estime qu'il devra en replan- 
ter 45 %. 

Le café y est aussi cultivé; il est de très bonne qualité; la 
culture en est facile, mais la récolte en est coûteuse. 

Le coca est à des prix très élevés, mais la culture en coûte 
très cher. 

Les forêts renferment des bois fins, acajou, cèdre, laurier, 
qui pourraient être exploités avec avantage. 

M. le Président exprime à M. Dufresne les remerciements 
de la Société pour sa description de la Bolivie, complète et 
présentée avec tant d'ordre et de clarté. Il donne ensuite 
quelques renseignements sur plusieurs des ouvrages reçus 
depuis la dernière séance : Dans le Journal de la section de la 
Société de géographie de Lisbonne fondée au Brésil, il signale 
en particulier l'exploration du Xingou. Dans le Bulletin de 
la Société de géographie commerciale du Havre, il a remarqué 
deux mémoires, l'un sur la vallée de Cachemire, l'autre sur 
les progrès des colonies australiennes de l'Angleterre, dont 
' la prospérité provient en grande partie de la puissance du 
sentiment religieux, de la sécurité et de la protection accor- 
dée à l'honneur des femmes. 

M. le professeur de Candolle communique à la Société 
qu'une exposition américaine de produits agricoles et de 
machines aura lieu à Londres l'année prochaine ; ce sera le 
président Cleveland qui, d'Amérique, en pressant sur un 
bouton du câble transatlantique; mettra en mouvement 
les machines exposées. Cette exposition américaine à Lon- 
dres témoigne d'un désir de rapprochement de la part des 
deux peuples. 



PROCÈS-VERBAUX. 45 

M. le Président présente encore à la Société plusieurs 
atlas donnés par M"* Eynard-Eynard, et M. Rosier signale 
deux ouvrages : l'un, un atlas en relief composé de caries 
en papier repoussé. Malgré le perfectionnement de ce moyen 
d'enseignement, la disproportion des échelles de hauteur, 
par exemple entre la Russie et l'Asie centrale, fait désirer 
une améUoration à cet égard dans une édition subséquente. 
L'autre ouvrage est le volume de Villars sur l'Angleterre, 
l'Ecosse et l'Irlande, moins intéressant peut-être par le texte 
que par les 600 gravures qui l'illustrent et qui sont très 
bonnes. 

M. Bourrit donne à la Société l'espoir de pouvoir lui com- 
muniquer prochainement de nouveaux renseignements sur 
la Bolivie que son beau-père, M. le professeur F. Sacc, 
explore actuellement. 



SÉANCE DU 8 JANVIER 1886 
Présidence de M. le professeur P. Chaix. 

Le Président présente trois dons reçus par la Société. 1° la 
carte, Alpenland, de Randegger en deux exemplaires, l'un 
oro-hydrographique, l'autre politique; 2" la carte d'Afrique, 
de l'Institut cartographique de Justin Perthès de Gotha don- 
née par M. E. de Trnz, et 3° un globe terrestre, présent de 
M. G. Moynier. 

M. Welter fait ensuite une communication sur 

LA ME ET LES TRAVAUX DE J. M. ZIEGLER. 
ANCIEN MEMBRE HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ. 

Il esquisse sa vie, depuis sa naissance à Winleithur, le 
27 novembre 1801, jusqu'à sa mort, à Bàle, le 1" avril 1883. 
Il le suit dans ses études au collège de sa ville natale; au 
gymnase de Zurich en 1817; à l'Académie de Genève en 
1821, où commencèrent à se développer son goût pour les 
sciences et son aversion pour les affaires commerciales; à 
Paris, à l'École centrale des Arts et Métiers, de 1823 à 1824. 
Marié en 1826 à M"*" Louise Steiner, il visite avec elle 



44 BULLETIN. 

Munich et l'atelier de Senefeldei-, l'inventeur de la lithogra- 
phie. En 1828 il fut nommé, à Winterthur, professeur de 
géométrie descriptive et d'histoire naturelle, sciences qu'il 
enseigna jusqu'en 1834, où une maladie de larynx l'obligea 
à donner sa démission. Il entra alors dans l'administration 
communale et fut chargé de l'inspection des forêts de Win- 
terthur, dont il dressa le plan avec l'aide d'un de ses anciens 
élèves J. Ulrich Wurster. Ensemble ils fondèrent, en 1842, 
l'établissement lithographique de Winterthur, non pour faire 
de la lithographie courante, mais de la lithographie cartogra- 
phique et technologique;Randegger et Leuzinger furentleurs 
premiers élèves. Un voyage que Ziegler fit à Berlin, en 1847, 
le mit en rapport avec Karl Ritter, qui l'accueillit très bien, 
et dès lors vint assez régulièrement chaque année passer 
quelques semaines chez lui à Winterthur. Un séjour à Ma- 
dère pour sa santé lui fit rencontrer Oswald Heer et le géo- 
logue Hartung ; il en rapporta les matériaux de sa carte de 
l'île. L'impression, en 1862, des premières feuilles de la 
carte géologique de la Suisse l'engagea à rappeler, de Paris, 
Randegger, dont l'arrivée fut, pour l'établissement Wurster, 
Randegger et G'^ un renfort et le gage d'un succès qui lui a 
valu une réputation universelle. Sorti de la maison en 1873, 
Ziegler quitta Winterthur afin de pouvoir voyager en Italie, 
en partie pour sa santé, en partie pour satisfaire son goût 
pour les arts. En 1878, la mauvaise administration commu- 
nale de Winterthur le décida à se fixer à Bàle où l'attiraient, 
outre les ressources scientifiques de cette ville, ses relations 
d'amitié avec Pierre Merian. Chaque année il passait une 
partie de Tété dans l'Engadine, occupé à observer, à dessi- 
ner, à préparer ses cartes de la Haute et de la Basse Enga- 
dine. Le 1" avril 1883, il quittait ce monde, après avoir eu 
la satisfaction de terminer la correction de son dernier ou- 
vrage: Texte géographique pour la carte géologique de la 
terre. 

Après ces détails biographiques, M. Welter fait l'énumé- 
ration des principaux travaux cartographiques de Ziegler : 

1° La carte de Saint-Gall et Appenzell au V25000 avec cour- 
bes de niveau de 10"" en 10", hachures et éclairage vertical ; 
en 16 feuilles, 1849-52 ; 



PROCES-VERBAUX. 45 

Carie de la Suisse au Vssnoo» I80O; nouv. édit. en 1837, 
186G, 1873 ; 

2° L'atlas universel d'après les principes de Ritter, dont 
il publia deux éditions, l'une en 24 feuilles, l'autre en 27 
feuilles, 1861 et 1864; 

3° Une réduction de cet allas pour les écoles, 1873; 

4» La carte géologique de Studer et Escher, 1833; 

0" L'atlas hypsomélrique du monde entier en 13 feuilles, 
1839 ; 

6° La magnifique carte de Madère dédiée à la Société 
royale de géographie de Londres, 1836; 

7" La carie murale de la Suisse au Vaooooo! 1838; 

8° La carte du Tessin au 'Asoooû. dont l'éclairage à la 
lumière zénithale produit un eiïel de relief d'une précision 
admirable. 1839 ; 

9" La première édition de la carte du canton de Glaris au 
V5oooo^ dont les ombres dissimulent un peu le relief et 
noient les cotes de hauteur, mais dont le dessin est des 
plus expressifs au point de vue de la géologie; en 2 feuilles, 
1861. 

10° La carie hypsomélrique de la Suisse avec indication 
de huit zones de hauteur, à 400". 300"", 700™, 900", 1200'", 
1300", 2100", 2800™. Plus haut est la zone blanche des nei- 
ges permanentes. Le pelil ouvrage qui l'accompagne, sur 
« l'Hypsométrie de la Suisse et l'Orographie des Alpes, » 
eut le bonheur de trouver dans M. 0. Bourrit, un traduc- 
teur qui sut rendre le texte en un français très clair et élé- 
gant, 1866. 

11° La 2"^ édition de la carte de Glaris, en progrès sur la 
précédente, en ce sens qu'il n'y a pas d'ombres, mais des 
hachures entre les courbes de niveau, 1869. 

12° La carte de la Basse Engadine, dans laquelle Ziegler 
s'est attaché à représenter, pour les géologues, les roches 
aussi exactement que possible, persuadé qu'il était des rela- 
tions intimes qui existent entre la topographie et la géologie, 
en 2 feuilles, 1867. 

13" La carte de la Haute Engadine, également finie dans 
toutes ses parties, en 4 feuilles, 1873. 

M. Welter mentionne encore d'autres travanx de Ziegler, 



46 BULLETIK. 

présentés à la Société helvétique des sciences naturelles, à 
celle d'utilité publique, etc. ; sa collection de 3o00 caries 
léguée à la Société des sciences naturelles de Bâle; les très 
noml)reuses planches exécutées pour les 12 volumes des 
Flores fossiles de la Suisse, du Portugal el des régions arcti- 
ques, par Oswald Heer; la correspondance de Ziegler avec 
Ritler, Huniboldt, de Buch, A. Escher v.d. Linth, Studer, Re- 
clus, Murchison, Lyell, Hartung, etc.; les distinctions honorifi- 
ques qui lui furent décernées par les Sociétés de géographie 
de Berlin, Londres, Vienne et Paris; enfin les médailles ac- 
cordées à l'établissement cartographique de Winlerthur. 
{Applaudissements). 

M. Adolphe Gautier rappelle que les relations qu'il a eues 
en 1850, à Berne, avec Ziegler alors chargé avec Geigy, de 
Bâle, de l'expertise financière pour les projets de chemins 
de fer suisses, lui ont permis d'apprécier l'excellence du ca- 
ractère de ce savant géographe. 

Le Président exprime à M. Welter les remerciements de 
la Société pour cette appréciation des ti-avaux de Ziegler, qui 
a fondé un établissement dans lequel la perfection de l'œu- 
vre, la bonne entente du dessin, et la rare élégance des pro- 
duits se sont associés pour en faire une des gloires de la 
Suisse. 



SÉANCE DU 22 JANVIER 1886 

Présidence de M. le prof. P. Chaix. 

Le Président donne la parole à M. Kahan pour une com- 
munication sur 

L'Australie et I'État de Victoria en particulier. 

Les premières tentatives de colonisation, dans cette partie 
de l'Australie procédèrent de Sydney, mais furent infruc- 
tueuses. En 1835, la population n'y comptait que 14 blancs, 
et en 1836, 224. En 1851, la découverte de mines d'or 
dans cette province ne put être cachée; dés lors les émigrants 
augmentèrent rapidement. Victoria fut séparée de la Nou- 



PROCÈS- VERBAUX. 47 

velle Galles du Sud; en 1882 elle comptait 906,225 habitants 
et en 1883, 931,790. La même année, TÂustralie tout entière, 
en avait 3,091,887. Pour Victoria, l'augmentation en un an 
avait été de 25,565, dont 11,030 émigrants et 14,500 excé- 
dant des naissances sur les décès. Des habitants de Victoria, 
499,199 sont nés dans le pays; 39,861 sont venus d'autres 
colonies australiennes, et 16,311 des États européens, l'An- 
gleterre exceptée, le reste sont des Anglais. La moyenne des 
décès à Victoria, en t882, a été de 15,31 <»7oo; et pour une 
série de 22 années, de 15,91 °%o; en Angleterre, de 21 "Voo- 
En 1881, on y comptait : 

105,505 personnes âgées de plus de 50 ans. 

39,978 60 » 

11,099 70 >. 

1,933 80 . 

Le nombre des naissances étant de 34 ""/oo» et celui des 
décès de 17 °**/oo, l'augmentation de ce chef est de 17 °7oo- 
Le gouvernement de la métropole nomme le représentant 
delà reine, mais c'est le Parlement qui dirige les affaires. 

Chacune des colonies a sa législation spéciale; trois des 
États australiens ont déjà accepté l'idée d'une Fédération. 

Pour l'Australie entière, les revenus ont été, en 1883, 
de 536,88{,750 fr., et pour Victoria, de 140,281,323 fr., 
pi'ovenant, pour la moitié environ, des taxes ; le reste, des 
chemins de fer, etc. Ceux-ci appartiennent au gouverne- 
ment; au début, il y en avait peu, on construisait d'abord 
des roules, puis des chemins de fer; aujourd'hui on crée 
tout de suite des chemins de fer pour n'avoir pas à cons- 
truire les deux voies de communication. 

Les principaux objets d'exportation sont la laine, l'or, et 
aussi la viande malgré la concurrence de l'Amérique du sud. 
Les chiffres de l'importation pour 1883 ont été : 

Pour toute l'Australie de 1,539,273,275 fr. 

» Victoria 443,596,150 » 

» la Nouvelle Galles du Sud ... 524,003,925 . 
Et ceux de l'exportation : 

Pour toute l'Australie 1,392,988,950 » 

. Victoria 409,971,575 » 

. la Nouvelle Galles du Sud 497,150,450 » 



48 BULLETIN. 

En 1883, l'Australie avait : 

G070 milles de chemins de fer en exploitation. 
190o " " - en construction, 

t'i Victoria : 

1502 en exploitation. 

133 - en construction. 

Quant aux mines, le premier or exploité a été celui de la 
surface, de un à vingt pieds. Au moment de la fièvre de l'or, 
tout le monde s'y précipita, employés de bureau, avocats, 
médecins, etc.; aujourd'hui, l'or de la surface a disparu, et 
l'on exploite le quartz : quelques-unes des mines ont jus- 
qu'à 2400 pieds de profondeur. En 1883,1a moyenne du pro- 
duit de l'or de Victoria, par tonne, a été de lo grammes 
à peu pi'ès. 
En 18ol (1" année de Texploitation), 

l'exportation a été de 8,000,000 Liv, st. 

. ISm 11,000,000 

• 1872 5,000,000 

• 1878 3,000,000 

. 1882 3,500,000 

Jusqu'en 1883 le chiffre total de l'exportation a été de 
5,245,000,000 fr. 

En 1858, un mineur ti'ouva une pépite de 2576 onces, 
valant 257,600 francs. Il existe dans le Gippsland des mines 
qui ont donné à leurs actionnaires 50 fr. par action par mois. 

Le climat de Victoria est tempéré. De 1858 à 1882, le 
maximum de température en janvier et février a été de 
44° centigrades à l'ombre; le minimum 2°, 78 le 21 juil- 
let 1869. En 1883, le 15 janvier a été le jour le plus chaud 
(40°,9), le 23 juillet, le jour le plus froid (0°,56). Générale- 
ment le climat est agréable. Pour ceux qui se rendent à 
Victoria, il vaut mieux quitter l'Europe à la fin de l'hiver, 
pour ne pas arriver là-bas dans les grandes chaleurs. 

Melbourne voit déjà se développer les principales indus- 
tries : verrerie, bijouterie, imprimerie, papeterie, fabrique 
de machines agricoles, de locomotives, de tuyaux en fer pour 
conduite d'eau, constructions de bateaux à vapeur pour le 
service des côtes. La vigne prospère; à l'exposition de Bor- 
deaux, les vins australiens ont remporté des prix; on en 



PROCÈS- VERBAUX. ' 49 

exporte en France pour le coupage. L'inslruclion publique est 
obligatoire, et dans les écoles de l'État, gratuite. Victoria 
compte 2371 écoles, publiques et privées; 6387 maîtres. Les 
enfants ne sont exemptés que lorsque la distance qu'ils 
auraient à parcourii- dépasse 5 milles. Dès qu'un petit groupe 
d'habitants peut fournir 30 élèves, le gouvernement fait 
bâtir une école et donne un maître. 

Dans le Gippsland, se trouvent, à peu de distance du litto- 
ral, des lacs salés alimentés par des rivières; par moments 
l'eau fait défaut, le terrain plat laissant courir l'eau à la mer; 
on peut y suppléer par des réservoirs; on a aussi creusé des 
puits artésiens dont Tun a 240 pieds de profondeur; mais 
l'eau contient beaucoup d'oxyde, les tuyaux se gâtent vite. 

Melbourne compte actuellement 360,000 habitants. Les 
courses qui ont lieu en novembre attirent 100,000 specta- 
teurs. Le travail de l'ouvrier n'est que de 8 heures par jour; 
l'après-midi du samedi est férié; douze jours dans l'année, 
outre les dimanches, le sont également, et, à peu d'excep- 
tions près, tous les magasins se ferment ces joui's-là. Les 
écoles ne sont ouvertes que de 9 à 3 heures; les exercices 
en plein air maintiennent les élèves et la jeune population 
en bonne santé. Un dimanche dans Tannée est réservé à une 
collecte pour les hôpitaux. 

Tout est prévu pour répondre aux besoins de la civilisa- 
tion. Outre une grande bibliothèque publique à Melbourne, 
chaque petite ville a la sienne bien installée, ouveite à tous. 

Les finances de la colonie sont en si bon état que les der- 
niers comj)tes de l'État soldaient par un boni de 10,000,000 
de francs. Dans la guerre du Soudan, les gouvernements de 
l'Australie ont offert à la mère patrie de l'argent et des hom- 
mes. L'Angleterre n"a accepté que le contingent de Syd- 
ney, soit 700 volontaires; au départ, il y eut service à la 
cathédrale et collecte pour le cas où le contingent aurait eu 
des blessés; chacun donna ce qu'il put, argent, même bra- 
celets, bijoux, etc. 

La population de la Suisse étant très dense, ceux qui ne 
trouvent plus de quoi suffire, par leur travail, à l'entretien 
de leur famille, feraient bien de se rendre en Austrahe. 

(Applaudissements.) 

LE GLOBE, T. XXV, 1886. 4 



50 15I15MO(!RAlMUE. 

Le Présklenl remercie vivement M. K;ili;iii du plaisir et de 
rinstriiction qu'il a procurés à la Société. M. Kahan ajoute 
quelques mots sur les aborigènes qui, en général, ne s'ac- 
commodent pas (le la vie civilisée; ils meurent vile, et leur 
nombre diminue; ils préfèrent vivi-e de pêclie et de chasse, et 
ne se soumettent pas aux travaux qu'impose la civilisation. 

Le Président lit un extrait d'une lettre de M. le D»" A.-A. 
Philippi, professeur à Santiago du Chili (voir à la correspon- 
dance, p. 61). 

M. P. Chaix donne également lecture de lettres de M. A 
Roussy d'Irkoutsk (voir à la correspondance, p. o9). 

M. Emile Chaix rend compte d'un ouvrage donné pai' 
M. Venukolï, sur les résultats du nivellement exécuté en 
Sibérie en 1S75 et 1876, par les soins de la Société de géo- 
graphie de St-Pétersbourg (voir ci-dessous k la bibliographie). 

Le président mentionne encore deux dons, l'un de l'ex- 
plorateur Schwatka : Along tbe Alaska's river; l'autre, de 
M. Geistbeck : les lacs des Alpes bavaroises, avec atlas et quan- 
tité de coupes longitudinales et transversales au ^/soooo- 
L'exécution rappelle les beaux travaux de Winterthur. 



-'\f\.'\/\ 'V'X^^ 



BIBLIOGRAPHIE 



M. M. Venukoff, membre correspondant de notre Société, 
a bien voulu nous continuer ses bons services en nous en- 
voyant un Rapport intéressant sur les Résultats du nivelle- 
ment exécuté en Sibérie en 1873/6 par les soins de la Société 
de géographie de Saint-Pétersbourg entre la stanitsa de Zvié- 
rinogrilovsk et le lac Baïkal. Ce nivellement est une entre- 
prise assez nouvelle et assez importante pour qu'il vaille la 
peine d'en donner ici un résumé. 

Le premier chapitre du Rapport est consacré à l'histoire 
de ce travail. Le voici en quelques mots : 

C'est en 1871 que le nivellement de la Sibérie fut proposé 
pour la première fois; et l'auteur de cette proposition était 
M. J. Wild, membre de la Société de géographie de Saint- 
Pétersbourg, président de sa section de météorologie, bien 



BIBLIOGRAPHIE. 51 

connu comme directeur de l'observatoire météorologique 
de Saint-Pétersbourg. II faisait remarquer que par suUe de 
l'ignorance où l'on est des lois de variation de la pression 
atmosphérique dans l'intérieur du continent asiatique, toutes 
les altitudes mesurées en Sibérie à l'aide du baromètre ne 
méritaient aucune confiance, et que, d'autre part, pour arri- 
ver à la connaissance de ces lois atmosphériques, il fallait 
des données exactes sur l'altitude des lieux d'observation; il 
demandait donc que l'on déterminât exactement la hauteur 
d'une série de points entre l'Oural et l'océan Pacifique pour 
servir de base aux travaux à venir. Le rapport mentionne 
qu'il a été effectivement calculé que les erreurs dans l'appré- 
ciation des pressions atmosphériques peuvent dépasser 30 
millimètres et celles dans les altitudes 300 mètres. 

Seulement, la distance à niveler est énorme : au moins 
6000 kilomètres jusqu'à l'océan Pacifique, et plus de 3200 
kilomètres rien que jusqu'au lac Baïkal. On établit un devis 
du coût probable d'un nivellement fait, pour plus d'exacti- 
tude, dans les deux sens, entre le dernier point de la triangu- 
lation exécutée par M. Tillo dans le territoire des cosaques 
de l'Oural et le lac Baïkal. Ce devis s'éleva à la somme de 
16,000 roubles (environ 50,000 fr.), aussi la Société dut- 
elle mettre momentanément ce projet de C(Mé, attendant. 
ce qu'elle attend rarement en vain, le secours des bourses 
amies. 

En 1875, la Société de géographie avait déjà reçu dans ce 
but la somme de 8830 roubles (environ 30,000 fr^, donnée 
presque entièrement par trois personnes qui méritent bien 
que leurs noms soient cités : MM. M. K. Sîdoroff, A P Var- 
chàvski et S. S. Paliakoff. C'était déjà plus de la moitié* de h. 
5omme nécessaire et la Société décida de commencer, d'au- 
tant plus que la méthode suisse de nivellement, déjà em- 
ployée avec succès dans le Turkestan, permettait de terminer 
le travail en un an au lieu de deux et avec beaucoup moins 
de dépenses. 

On se mit à l'œuvre dès la même année 1875 sous la di- 
rection de l'ingénieur Macbkotf, qui avait déjà pris part au 
nivellement aralo-caspien, et avec des instruments fournis 
par Kern à Aarau. 



52 BIBLIOGRAPHIE. 

L'espace de 3294^^™ qu'il s'agissait de niveler a été par- 
tagé en 5 sections, confiées chacune à un opérateur, aidé de 
5 soldats, afin de terminer le tout en un été. Mais, à l'entrée 
de l'hiver, il restait encore à niveler 21S^^ de la section 
orientale, la plus difficile, et ce dernier espace a été nivelé 
en 1876 par les ingénieurs militaires. 

Les calculs ont été commencés par iM. Machkoff et repris 
en 1884, à la mort de M. Machkoff, par M. Fuss, Fauteur du 
rapport que j'extrais. 

Le second chapitre du rapport donne les détails et les ré- 
sultats du travail, le calcul des erreurs, et les tables des hau- 
teurs mensurées, avec indications sommaires sur la nature 
du terrain; en outre, deux feuilles de profils détaillés avec 
indication des points de repère, et le plan du parcours ac- 
compagné d'un profil général où les hauteurs sont cen- 
tuplées. 

La ligne suivie est la route postale passant, de l'ouest à 
l'est, par la stanitsa de Zviérinogalovsk sur la Tôbol' (E de 
Troïtsk, SSO de Kourgan), par Pétropàvlovsk sur l'Ichime, 
par Omsk sur l'Irtych, remontant l'Om' jusqu'à Kaïnsk, tra- 
versant la région du lac Tchâny, arrivant à Kolyvàn' sur 
l'Ob', à Tomsk, à Krasnoïarsk sur le Yénisseï, à Kansk sur 
le Kan, à Nijnié-Oùdinsk sur l'Oudà, à Chébartînskoë, l'en- 
droit le plus élevé (oTG^GO), à Kimiltièïskoë sur l'Okà, à 
Tchérèmkhovo, au-dessus de l'Angara (oTo^ôO), à Irkoutsk 
sur l'Angara à Lîstvennitchnoë sur le bord du lac Baïkal et 
enfin au niveau de l'eau (476"). 

Les sections étaient très différentes au point de vue du re- 
lief du terrain, et par conséquent aussi au point de vue de la 
difficulté. 

Dans la première section, de la stanitsa de Zviérinogalovsk 
ju.squ'au village de loùriévo, au delà d'Omsk, on a pu niveler 
8V4 kilomètres par jour, le terrain étant presque uni. Dans 
la seconde section, de loùriévo à Kolyvàn', la moyenne a 
même été de 10 kilomètres par jour. Les deux sections sui- 
vantes, jusqu'à Kansk, ont été sensiblement plus difficiles, le 
terrain en étant beaucoup plus accidenté. Quant à la dernière 
section, terminée en deux saisons, on n'y a nivelé en moyenne 
que 5V2 kilomètres par jour et le travail a duré plus de lOO 
jours. 



BIBLIOGRAPHIE. 53 

Voici enfin quelques mois sur les résultats obtenus, sur 
le relief du pays et les cotes de hauteur remarquables : 

Les premiers 1300 kilomètres, c'est-à-dire l'espace com- 
pris entre Zviérinogalovsk et Kolyvan', n'offrent que des 
mouvements de terrain presque insensibles et très réguliers, 
oscillant entre un maximum de 169", à la frontière sibé- 
rienne près de Zviérinogalovsk, et un minimum de 68", ni- 
veau de la rivière Irtych à Orask. On peut remarquer les cotes 
suivantes : 

Rivière Tôbol' (en mètres) 80 

Stanitsa Zviérinogalovsk 98 

Point culminant, à la frontière 169 

Rivière Ichime 88 

Pétropàvlovsk 97 

Rivière Irtych à Omsk 08 

Omsk 85 

Rivière Om' à Kaïnsk 104 

Kaïnsk 112 

Kolyvan' 1 39 

Fleuve Ob' au nord-est de Kolyvan' 84 

De Kolyvan' à Tomsk et à Krasnoïàrsk sur le Yénissei, 
c'est-à-dire sur un parcours d'environ 900 kilomètres, la 
route nivelée traverse un pays accidenté, mais non encore 
montagneux, qui forme quatre groupes de petites hau- 
teurs atteignant le maximum de 430" à l'ouest de Kras- 
noïàrsk. Voici les chiffres que l'on peut mentionner pour se 
rendre compte du relief de cet espace : 

Point culminant entre Kolyvan' et Tomsk (en 

mètres) _ . 226 

Rivière Tom' à Tomsk (59 

Tomsk 92 

Marîïnsk 126 

Collines entre Marîïnsk et Atcbinsk 308 

Rivière Tchoulym à Atchinsk 192 

Atchinsk 211 

Point culminant entre Atchinsk et Krasnoïàrsk. . . 435 

Krasnoïàrsk 152 

Fleuve Yénisseï à Krasnoïàrsk 137 



54 BIBLIOGRAPHIE. 

Les derniers 1000 kilomètres de route traversent un pays 
montafineux. Partant du Yénisseï à 137", la route arrive en 
quelques kilomètres à une hauteur de 4(30°', pour redes- 
cendre à Kansk, puis atteindre son maximum de hauteur 
(oTG^tîO) au village de Chéharlînskoë, à 71 kilomètres à 
l'est de Nijnié-Oùdinsk; après une nouvelle descente d'une 
centaines de mètres la route remonte à peu près à la même 
hauteur au village de Tchérèmkhovo, à 134 kilomètres avant 
Irkoutsk, et atteint enfin le lac Baïkal à 476". 

Voici quelques chiffres à noter : 

Point le plus élevé entre Krasnoïàrsk et Kansk 

(en mètres) 460 

Kansk 206 

Rivière Kan 202 

Point le plus élevé entre Kansk et Nijnié-Où- 
dinsk 554 

Rivièi'e Oudà 401 

Nijnié-Oùdinsk 415 

Chéhartinskoë 576.60 

Kimillièïskoë 436 

Tchérèmkhovo 575,60 

Rivière Angara à Irkoutsk 448 

h'koutsk (à 67 kilomètres du lac) 464 

Listvennitchnoë 477 

Lac Baïkal 476 

Tel est en résumé cet immense travail accompU avec une 
énergie remarquable et que la Société de géographie de 
Saint-Pétersbourg ne manquera certainement pas de pour- 
suivre bientôt jusqu'à l'océan Pacifique. 

Cette immense ligne de 3300 kilomètres est éloignée en 
moyenne, de plus de 2000 kilomètres (distance de Genève à 
Moscou) de la mer où elle envoie ses eaux, et pourtant sur 
plus des trois quarts de son parcours elle n'atteint pas les 
404"° de hauteur de notre ville de Genève, et l'endroit le 
plus élevé a une altitude qui ne dépasse que de 10"° celle de 
Mornex (567"). 

Deux chiffres sont particulièrement éloquents : le niveau 
de la rivière Irtvch devant Omsk et celui de la rivière Tom' 



BIBLIOGRAPHIE. 55 

devant la ville de Tomsk, 68 pour la première, 69 pour la 
seconde. Or Omsk et Tomsk sont à plus de 2o00 kilomètres 
de la mer en suivant directement la vallée de l'Ob', et ce 
chiffre doit certainement être multiplié par 2 ou même par 
3 pour avoir le développement de ces rivières dans tous 
leurs méandres; on arrive ainsi à trouver que leur pente est 
d'environ 1 centimètre par kilomètre. On comprend qu'un 
pays aussi peu incliné puisse être couvert de marécages et 
que des froids de 30 à 40° puissent faire geler ces fleuves 
parfois jusqu'au fond. 

Encore une chose est digne de i-emarque, c'est la hauteur 
à laquelle les villes se trouvent en général au-dessus des 
fleuves qui les baignent; 13 à 20" en général, 23 pour 
Tomsk; or ces villes ne couronnent pas des collines voisines 
du fleuve mais sont d'ordinaire sur la berge haute et ver- 
ticale qui horde les rivières sibériennes du côté de Test. 

Emile Chaix. 



Les Proceedings de la Société de géographie de Lon- 
dres continuent à accuser une vitalité, une richesse qui n'a 
pas d'égale au monde et ses mémoires sont accompagnés de 
cartes à grande échelle et d'une richesse d'exécution qui les 
met hors de ligne. Pendant le dernier semestre de 188.0, le 
général Sir Peter Lumsden, le colonel Holdich et le capitaine 
F. de Laessœ ont ajouté quelques traits nouveaux à la topo- 
graphie du terrain en litige entre le Turkestan russe et la 
frontière afghane, exploration de la chaîne du Koh-î-baba et 
du cours supérieur de THériroud, ruines et cavernes à Penj- 
deh, tandis que M. Freshfield, qui a sur les cimes du Caucase 
le droit de préemption de de Saussui-e sur le Mont-Blanc, a 
loyalement fait connaître à ses compatriotes les travaux et 
les livres pleins de charme de ses successeurs russes dans 
la région du Caucase, i\LM. lljin, Dinnik et Gilefl". — M. E. Im 
Thurn, auteur d'un voyage plein d'intérêt à la Guyane an- 
glaise, où il a traité en naturaliste la description des plantes, 
des animaux et des indigènes de celle colonie, a depuis, en- 
richi les T*roceedings de la Société géographique de Londres 
du récit d'une ascension au sommet majestueux du Roraïma 
resté jusqu'ici inaccessible au voyageur. Depuis plusieurs 



56 BIBLIOGRAPUIEi 

années les Proceedings ne publient des monographies de 
quelque portion de la région colombienne que pour nous 
présenter la lutte entre une nature admirablement prodigue 
de ses dons et la stérilisation toute puissante de gouverne- 
ments ineptes et de peuples inertes. Telle est encore la triste 
morale qui ressort de la lecture d'une description de la pé- 
ninsule de Goajira, entre la Nouvelle-Grenade et Maracaïbo. 

Tandis que l'ardeur des voyageurs africains semble exclu- 
sivement vouée à l'exploration du fleuve Zaïre, dont on se 
dispute les rives, nous signalerons sur la côte orientale de 
l'Afrique deux régions obscures et moins favorisées, mais où 
les explorateurs modestes ont d'autant plus de droit à trou- 
ver dans l'estime du monde la récompense des dangers que 
leurs découvertes leur font courir; la première est cette 
pointe orientale de l'Afrique, comprise entre le cap Djerd- 
Afoiin (Gardafui) et l'Abyssinie, habitée par les tribus dan- 
gereuses des Somâli et, plus au sud, des Gallas. Richard Burlon 
a inauguré le premier voyage à la cité redoutée d'Harai- : 
Revoil a visité les côtes; James enfin s'est avancé dans l'in- 
térieur jusqu'à cinq degrés au sud du port de Berbera. 

Il est une dernière région de la côte orientale commençanl 
au cap Delgado et dont les rivages se développent sur une 
longueur de 300 lieues, jusqu'aux embouchures du Zambézi 
au sud, où Vasco de Gama trouva, en 1498, les Arabes établis 
à Mozambique. Les Portugais s'en emparèrent, firent de 
cette ville le chef-heu de leurs possessions africaines et 
laissèrent la connaissance de ce pays plongée dans une obs- 
curité si complète que, plus de trois siècles après, les car- 
tographes devaient se borner h étendre sur une surface 
blanche de l'étendue de la France le nom de la faible peu- 
plade nègre des Makouas. 11 était réservé à l'Angleterre de 
porter le flambeau dans cette obscurité. Sait accompagna la 
relation de son voyage en Abyssinie d'une carte de cette côte 
avec des détails exacts sur le port de Mozambique, et d'autres 
points dont le nombre s'accrut par les résultats de l'explora- 
tion nautique du commodore Owen. — Livingstone remonta 
une partie du fleuve Rovuma, dont le cours forme la limite 
septentrionale de la région qui nous occupe. Cette explora- 
tion fut étendue, en 1866, par M. Joseph Thomson, manda- 



BIBLIOGRAPHIE. 57 

taire du sultan de Zanzibar, et, en 1881, par le missionnaire 
Maples (Proceedings, feb. 1882) ; mais c'est aux efforts per- 
sévérants de M. Henry O'Neill membre de la Société de géo- 
graphie de Londres et consul de S. M. Britannique à Mozam- 
bique qu'était réservé de multiplier les détails d'une explo- 
ration incessante, courageuse et appuyée sur une capacité 
géodésique qui en assure la scrupuleuse exactitude. Du mois 
d'avril 1882 au mois d'octobre 1880 la Soc. géog. anglaise 
n'a pas eu à publier moins de huit campagnes et cartes de 
cet infatigable explorateur. Il a dû renoncer à l'espoir de 
trouver à l'intérieur des montagnes neigeuses, espoir basé 
sur de fausses informations. L'hydrographie n'a guère mieux 
tenu ses promesses ; les rivières y sont nombreuses mais 
simplement suffisantes pour l'irrigation, Livingstone ayant 
déjà constaté des obstacles à la navigation de la Rovuma. 
Ces obstacles se multiplient nalurelleraent dans le cours de 
la Lujenda, son tributaire méridional, dont O'Neill a exploré 
le cours et découvert la source ; elle est peu éloignée mais 
tout à fait indépendante du lac Shirwa (1946 pieds), non 
loin de la colonie écossaise de Blanlyre. Celte région de 
2.j,000 lieues carrées (la France en a 28,000} est partout fer- 
tile et cultivable, mais couverte en majeure partie de forêts 
peu épaisses, avec une population clai